Fox à Paris.--La consulte s'assemble à Lyon.--Elle défère la présidence
au général Bonaparte.--M. de Melzi, vice-président.--Mariage de Louis
Bonaparte.--Paix d'Amiens.--Expédition de Saint-Domingue.--Défaite et
soumission de Toussaint-Louverture.--Enlèvement de
Toussaint-Louverture.--Détails sur ce chef.--Mort du général Leclerc--Le
général Rochambeau prend le commandement.--Les noirs s'insurgent de
nouveau.--Cruautés commises sur eux.
Pendant qu'on travaillait à la dernière paix qui nous restait à
conclure, les Anglais de marque continuaient d'affluer à Paris.
Un des plus empressés fut le célèbre Fox, membre de l'opposition dans le
parlement anglais. La curiosité de voir le général Bonaparte lui avait
fait devancer l'époque de la paix. Le premier consul n'éprouvait pas un
moins vif désir de s'entretenir avec lui. Il le goûta beaucoup, et je
les ai vus souvent passer de longues soirées en conversation tête à
tête.
M. Fox parut s'être formé une idée juste du caractère du premier consul,
et avoir conçu de l'affection pour lui. De retour en Angleterre, ayant
eu connaissance d'une trame contre sa vie, il lui en fit donner avis, et
cet avis fut utile.
Le premier consul tourna ses regards du côté de l'Italie. Ce pays était
encore dans l'état où l'avait replacé la bataille de Marengo. Il avait
un Directoire exécutif, des Conseils, et par conséquent un
renouvellement d'élections qui ouvrait la carrière aux intrigues et par
suite aux désordres. On venait de décider en France, par un vote
national, que la dignité de premier consul serait à vie; on avait
reconnu la nécessité de cette mesure pour prévenir les troubles que
pouvaient amener quelques ambitions rivales qui s'étaient laissé
apercevoir. Le premier consul chercha à mettre l'Italie en harmonie avec
la France, et fit insinuer à la première d'adopter les modifications que
la seconde avait subies, c'est-à-dire de substituer au gouvernement qui
la régissait, un président, un sénat et un corps législatif. Il
souhaitait que cette transition s'opérât d'une manière insensible, et
aurait même désiré aller la diriger lui-même. Mais sa présence était
indispensable en France; il ne pouvait passer les monts, et ne voulait
cependant se faire représenter par personne. Il prit un terme moyen; il
fit convoquer à Lyon les députés des départemens et villes d'Italie, qui
devaient exprimer le voeu de leur pays. Tous accoururent avec un
empressement que ne put arrêter ni le froid, ni la neige qui obstruait
les montagnes.
Le premier consul, de son côté, ne se fit pas attendre. Les Italiens
étaient l'objet de son voyage; il s'occupa d'eux exclusivement. Les
débris de l'armée d'Égypte, qu'il avait réunis à Lyon, où il voulait les
voir, purent seuls faire un instant diversion.
Il reçut toute la députation italienne en audience solennelle, mais par
sections composées chacune de quarante députés à la fois, parce qu'il
voulait les entretenir de sa sollicitude pour leur pays. Il adressa à
chaque section un long discours sur les dangers des révolutions. Il
peignit les fatales conséquences qu'entraînent toujours les agitations
politiques, la guerre civile, les proscriptions, tous les fléaux qui les
accompagnent. Il parla de la nécessité d'oublier les haines, les
injures; de se mettre en harmonie avec les peuples voisins pour leur
inspirer de la sécurité.
Ce langage n'était pas assurément celui d'un conquérant farouche. Il
aurait fait honneur aux plus grands philosophes de l'antiquité, et fut
parfaitement accueilli.
Les Italiens avaient envoyé à Lyon tout ce que leur pays offrait
d'hommes recommandables dans le clergé, la noblesse, la bourgeoisie. Ils
semblaient avoir mis une sorte d'orgueil national dans le choix de leurs
députés. Ils s'étaient plus à étaler, à la vue de la seconde ville de
France, les trésors de leur civilisation.
Le premier consul fut fort satisfait de cette assemblée, dont les
principes et la composition lui plaisaient. Il revint souvent, dans la
suite, sur les sentimens qui l'animaient.
Les Italiens, de leur côté, ne furent pas moins charmés du discours
qu'il leur avait adressé. Ils furent surtout sensibles à la défense
qu'il fit aux Français de s'immiscer dans leurs discussions.
Ils ouvrirent leurs séances après plusieurs délibérations, dans
lesquelles plusieurs d'entre eux se firent remarquer par leurs talens.
Ils acceptèrent le mode de gouvernement qui leur était proposé, savoir,
un président, un sénat, un corps législatif et un conseil d'État. La
présidence fut déférée au premier consul, qui, d'abord, n'accepta ni ne
refusa.
Tout était terminé, les modifications étaient adoptées; il ne restait
plus qu'à dissoudre l'assemblée. Il voulut lui-même en faire la clôture;
il se rendit dans la salle où elle délibérait, et lui dit en italien
qu'il prendrait toujours intérêt à la prospérité et au bonheur du peuple
qu'elle représentait; mais que, ne pouvant se livrer tout entier aux
soins que réclamait la patrie italienne, il était obligé de se faire
suppléer par quelqu'un qui résidât sur les lieux, qu'en conséquence il
nommait M. de Melzi vice-président. Il avait voulu, par ce choix,
prouver la sollicitude qu'il portait à la Cisalpine, où il savait qu'on
estimait M. de Melzi, dont il faisait le plus grand cas lui-même.
Cette nomination fut accueillie par les plus vifs applaudissemens.
L'assemblée se sépara; les députés retournèrent chez eux, et le premier
consul revint à Paris.
Il avait, peu de jours avant de se rendre à Lyon, uni son frère Louis à
mademoiselle Hortense Beauharnais, et donné, à cette occasion, une
nouvelle preuve de l'austérité de ses principes religieux. Il s'était
marié lui-même pendant la terreur. Sa soeur Caroline avait été unie au
général Murat dans l'intervalle qui s'écoula du 18 brumaire à la
bataille de Marengo. À l'une comme à l'autre de ces premières époques,
l'exercice du culte était proscrit. Il n'était pas encore toléré à celle
dont je parle; les temples présentaient toujours le même état de
profanation. Aussi le mariage de Louis fut-il célébré, suivant ce qui se
pratiquait alors, dans la maison particulière du premier consul, rue de
la Victoire, à la chaussée d'Antin. Un prêtre vint y donner la
bénédiction nuptiale aux deux jeunes époux. Le premier consul profita de
l'occasion pour faire bénir l'union de sa soeur Caroline, qui n'avait pas
été mariée devant l'église, pensant sans doute que ce grand acte de la
vie devait être sanctionné par la religion, après avoir été consenti
devant le magistrat. Quant à lui, il s'en abstint; ce qui nous fit faire
quelques réflexions.
Il ne se trouvait ainsi lié à Joséphine que par l'acte civil, lien
susceptible d'être annulé, conformément aux dispositions de la loi sur
le mariage. La discipline ecclésiastique n'avait donc rien à voir à son
divorce, quelles qu'aient été ses prétentions en 1810.
L'hiver touchait à sa fin; les plénipotentiaires avaient enfin triomphé
des répugnances du ministère anglais. Ils avaient clos leurs discussions
et s'étaient rendus à Paris. Du 11 au 19 vendémiaire an X, la paix avec
la Russie et celle avec la Porte, les préliminaires de Londres et la
paix de Badajoz avec le Portugal, furent publiés à Paris. Le 18 brumaire
suivant, la paix générale était rétablie et fut célébrée avec une grande
pompe. C'était, des travaux du premier consul, celui qui causait le plus
de joie, et auquel se rattachaient le plus d'espérances. Les
réjouissances publiques attestèrent l'allégresse qu'il avait répandue
partout[41].
L'Angleterre accrédita lord Withworth à Paris, et le premier consul
choisit, pour le représenter à Londres, le général Andréossy. Nous
étions, pour la première fois depuis l'origine de nos troubles, en paix
avec le monde entier; la république française était universellement
reconnue, et tout cela était le fruit de la modération et de l'habileté:
aussi jamais chef de gouvernement n'a excité une admiration aussi
générale, aussi profondément sentie, que celle qu'obtint le premier
consul à cette époque.
La paix nous remit en possession du petit comptoir que nous avions dans
les Indes orientales, et toutes nos colonies d'Amérique nous furent
rendues.
Les Hollandais perdirent Ceylan. Quelques autres stipulations moins
importantes eurent lieu.
La reprise de possession des colonies où la liberté des nègres n'avait
pas anéanti le travail, n'éprouva aucune difficulté. Il n'en fut pas
ainsi de Saint-Domingue, la plus riche de nos colonies avant sa
révolution; elle était devenue le plus funeste présent qu'on pût faire à
la France. Il fallut cependant se disposer à y faire passer des troupes,
l'intérêt de la métropole le demandait, ainsi qu'une foule de familles
ruinées par les désordres auxquels la colonie avait été en proie. Elles
s'imaginaient qu'elles rentreraient en possession des biens qu'elles
avaient perdus, comme l'on rentre dans un château que l'on a
momentanément quitté; et, dans leur impatience de voir l'expédition
mettre à la voile, elles se plaignaient qu'on prolongeât gratuitement
l'indigence dans laquelle elles étaient tombées. Le premier consul ne se
laissa pas imposer par ces clameurs. Il n'entreprenait rien à la légère.
Il voulut, avant de faire appareiller, étudier Saint-Domingue, comme il
avait étudié l'Égypte avant de prendre terre au Marabout.
Il s'occupa plus d'un mois à recueillir des renseignemens sur ce pays,
auprès de tout ce qui avait été employé dans les Antilles comme
militaires, comme administrateurs ou planteurs. La position lui
importait peu; il faisait appeler à la Malmaison tout ce qui pouvait lui
donner quelques lumières. Je l'ai vu garder des heures entières dans son
cabinet des commis subalternes de la marine qu'on lui avait indiqués
comme des hommes qui avaient des notions positives sur Saint-Domingue.
C'est à cette occasion qu'il connut plus particulièrement M. de Barbé
Marbois, qui avait été intendant-général de cette colonie, et était
alors conseiller d'État. Il le goûta, et à la mort de M. Dufresne, il le
nomma directeur, et quelques mois après ministre du trésor. Il ne
changea cependant la dénomination, du moins je le crois, que pour faire
entrer M. Marbois au conseil, et pouvoir travailler avec lui, sans
exciter la jalousie des autres conseillers d'État qui étaient placés à
la tête des diverses branches de l'administration.
Le premier consul ne négligeait rien, comme je l'ai dit, pour acquérir
les lumières dont il avait besoin sur Saint-Domingue; il employait les
journées à les recueillir, et passait une partie de la nuit à expédier
les ordres qu'exigeait l'expédition; il avait demandé à Charles IV de
lui prêter son escadre, qui était encore à Brest, pour faire un voyage à
Saint-Domingue avant de rentrer dans les ports d'Espagne, et le roi
l'avait mise à sa disposition.
Celles qui de Rochefort et de Toulon avaient dû faire voile pour
l'Égypte, furent de nouveau mises en état d'appareiller, ainsi que tout
ce qui avait été amené à Brest et à Lorient. On assembla en outre un
grand nombre de transports, et on embarqua sur ces divers bâtimens, non
pas une simple expédition d'occupation, mais une véritable armée.
L'escadre mit à la voile pour se rallier au Cap Français, capitale de
Saint-Domingue, où elle arriva sans accident.
Cette armée renfermait une foule d'hommes qui avaient témoigné le désir
de faire partie de l'expédition; elle comptait aussi beaucoup de ces
esprits remuans et inquiets, pour qui l'état de paix est insupportable,
et qui ne se trouvent bien que là où ils ne sont pas. De tels élémens
étaient plus propres à conquérir qu'à conserver, à faire un
établissement durable sur une terre qui n'avait besoin que d'espérances
et de consolations: aussi Saint-Domingue fut-il traité en ennemi.
Le premier consul avait renvoyé à Toussaint-Louverture ses deux fils,
qui faisaient leur éducation à Paris. En même temps, il lui avait
adressé une lettre dans laquelle il le félicitait de la prospérité qu'il
avait maintenue dans l'île, et lui annonçait qu'il ne pouvait plus être
un homme ordinaire, que le gouvernement saisirait avec empressement
l'occasion de lui témoigner le cas qu'il faisait de ses services, et lui
renvoyait ses enfans comme une première marque de l'estime qu'il lui
portait.
Arrivée à la vue du Cap, l'escadre détacha une division sur
Port-au-Prince. Toussaint était absent; Christophe commandait la place.
Il hésita d'abord, chercha à gagner du temps; mais il revint bientôt à
sa férocité naturelle, et livra le Port aux flammes. On débarqua, on
occupa la ville; mais en se retirant, les nègres semèrent partout les
ravages et l'incendie.
On se mit à leur suite, on les serra dans les mornes; les uns cédèrent,
les autres persistèrent à courir la fortune de Toussaint, avec lequel
ils furent défaits à la Crête à Pierrot. Hors d'état de continuer la
guerre, le gouverneur traita[42]. Le général Leclerc lui accorda paix et
sécurité; les troupes noires passèrent dans nos rangs, et la colonie
rentra sous les lois de la métropole.
Cette transaction, qui terminait heureusement la lutte, donnait l'espoir
de voir promptement fleurir la colonie. Malheureusement le général
Leclerc, quoique d'une habileté véritable, ne comptait aucun succès
capable d'imposer. Il ne put obtenir une obéissance prompte, entière, et
l'expédition fut manquée. Ses officiers-généraux aimèrent mieux
travailler pour eux-mêmes que pour la gloire de leur chef. Il n'y eut
plus ni frein ni discipline. Pour comble de maux, Leclerc fut attaqué de
la fièvre jaune, qui l'emporta avant qu'il eût pu justifier le choix du
premier consul.
La maladie, qui avait frappé une partie des troupes, continuait ses
ravages; les renforts qui arrivaient journellement des ports de France
et d'Italie ne pouvaient suffire à combler les vides qu'elle faisait
dans nos rangs. Des régimens entiers périrent dans la semaine qui suivit
leur débarquement.
Ce malheur affecta vivement le premier consul: il manda ceux qu'il
savait avoir habité Saint-Domingue, et n'apprit rien qui lui permît de
prévenir le résultat qu'il commençait à prévoir. Il ne pouvait
s'expliquer comment l'administration de la colonie ni celle de l'armée
n'avaient pris aucune mesure pour préserver les corps d'une contagion
dont les effets étaient connus. Il comprenait encore moins comment les
troupes qu'il envoyait étaient à l'instant débarquées et mises en
contact avec celles qui étaient attaquées de l'épidémie. L'île de la
Tortue et les mornes offraient mille moyens de les garantir jusqu'à
l'époque ordinaire où ce fléau disparaît.
On négligea les mesures sanitaires les plus simples; on laissa l'armée
dans les lieux où la fièvre la décimait. Sa destruction attesta
l'insouciance coupable de ceux qui n'étaient déjà que trop accoutumés à
considérer les soldats comme des instrumens de fortune.
Cette effrayante consommation d'hommes rendit l'espérance aux noirs.
Leurs troupes avaient échappé à l'action de ce fléau cruel, elles se
trouvaient plus nombreuses que les blanches; ils résolurent de lever de
nouveau l'étendard de l'insurrection. Le général Leclerc commandait
encore; il eut vent de leurs trames, et se décida à exécuter ce qu'il
aurait dû faire dès les premiers jours de la pacification. Le premier
consul, tout en garantissant à l'armée noire les grades, les honneurs
qu'elle avait acquis, avait appelé en France les principaux chefs; il
savait que l'homme qui a bu à la coupe du pouvoir se résigne
difficilement à un rôle subalterne, et avait chargé son beau-frère de
faire passer les généraux noirs sur le continent. Leclerc, séduit par
leurs protestations, ne le fit pas: il ne tarda pas à s'en repentir. Les
mornes se remplissaient d'armes, de subsistances; les troupes étaient
agitées; tout annonçait une explosion. Quand il n'aurait pas surpris sa
correspondance, ces apprêts, cette inquiétude, suffisaient pour rendre
Toussaint suspect. Ce nègre, qui avait appartenu à l'ancienne habitation
de M. Galifet, avait, indépendamment de la finesse qui caractérise les
noirs, reçu de la nature une rectitude de jugement, une force de
caractère qui se trouvent rarement unies. Son esprit n'était pas sans
culture. Il avait entendu les imprudentes dissertations des planteurs,
et dévoré les écrits qui traitent de l'esclavage et de la liberté. La
lecture de Raynal avait enflammé son imagination. Le chapitre où ce
philosophe, après avoir dépeint l'humiliation des noirs, annonce qu'il
se présentera quelque jour un nègre généreux qui secouera les chaînes
sous lesquelles gémit sa race et la vengera des outrages dont
l'accablent les blancs, ne sortit jamais de sa mémoire; il crut que ce
rôle lui était destiné. Il s'appliqua à se concilier, à s'attacher les
siens, et obtint bientôt sur eux un ascendant sans bornes.
Cet homme redoutable tenait dans ses mains tous les fils du mouvement
qui se préparait. Leclerc résolut de le prévenir, et le fit arrêter. On
a prétendu qu'il eût été plus sage de s'aider de ses lumières; que la
différence du blanc au noir entre des hommes qui, dans des hémisphères
différens, avaient fait leur fortune politique à l'aide des révolutions,
ne pouvait être qu'une question de vanité; que peu importait la couleur
du général en chef, s'il avait le talent de faire prospérer la colonie.
Ces considérations sont spécieuses. Mais si Toussaint eût été un homme à
se contenter du second rang, il n'eût pas mis le général Laveaux dans la
nécessité d'accepter une députation qu'il ne sollicitait pas; il n'eût
pas outrageusement renvoyé le général Hédouville et levé l'étendard de
l'insurrection; il n'eût pas tout risqué pour conquérir ce qu'on ne lui
contestait pas. Il connaissait les conséquences d'une prise d'armes, et
n'avait pas affronté une armée pleine de vigueur pour être témoin
paisible de ses funérailles. Toussaint jouait son jeu en se préparant à
profiter de nos malheurs, Leclerc joua le sien en le prévenant. Les
preuves étaient d'ailleurs positives, et ne l'eussent-elles pas été, qui
pouvait croire qu'un homme du caractère de Toussaint-Louverture vît
l'occasion de proclamer la liberté des nègres sans la saisir? Il fut
envoyé en France et relégué dans le château de Joux: les chagrins,
l'âge, un climat trop sévère, eurent bientôt consumé ce qui lui restait
de vie; il mourut quelques mois après son arrivée. On ne manqua pas de
faire, sur cet événement, les contes les plus absurdes; et tandis que
des Français, jeunes, vigoureux, périssaient par milliers à
Saint-Domingue, on ne concevait pas qu'un vieillard, précipité du faîte
du pouvoir, transporté à deux mille lieues du climat sous lequel il
avait vécu, s'éteignît sans violence dans le fort où il était enfermé.
On croyait avoir assuré le repos de la colonie en éloignant Toussaint;
ce fut tout le contraire, son enlèvement jeta l'alarme parmi les chefs
noirs. Les troupes blanches étaient hors d'état de tenir la campagne;
celles de couleur étaient fraîches, vigoureuses. La fortune se déclarait
pour eux: ils levèrent le masque et se jetèrent, l'un après l'autre,
dans les mornes. La fièvre jaune continuait à décimer nos rangs; l'armée
presque entière avait péri, la désertion devint générale; nous ne
comptâmes plus que quelques nègres parmi nous. Ils se disposaient à nous
chercher; les hostilités allaient recommencer, lorsque Leclerc mourut.
Il fut remplacé par le général Rochambeau, qui lui succéda par droit
d'ancienneté: c'était un homme d'un courage incontestable, mais le moins
propre à commander dans les circonstances où se trouvait la colonie; il
eût fallu un esprit doux, conciliant, et Rochambeau n'était connu que
par sa dureté.
À la tête d'une armée puissante, Leclerc avait préféré la voie des
négociations à celle des armes: son successeur adopta un système opposé;
il voulait, quoiqu'il n'eût que des débris, dompter par la force, et
déploya une sévérité qu'il poussa jusqu'à la folie. Comme il faut être
vrai quand on écrit, je dirai tout ce que j'ai su, dans la suite, de ces
événemens, et de l'indignation qu'éprouva le premier consul, lorsqu'il
apprit les souillures dont on avait terni ses armes.
Le nouveau général en chef, qui portait un nom consacré par
l'indépendance de l'Amérique, vint s'établir au Cap, où il fut bientôt
entouré de cette foule de propriétaires qu'avait exaspérés la
révolution, et que rien n'arrêtait dès qu'il s'agissait de recouvrer ce
qu'ils avaient perdu: tous moyens leur étaient bons. L'emportement du
général en chef se prêtait à leurs vues; ils l'applaudirent, flattèrent
ses passions, et ne se firent faute d'aucun des moyens qui peuvent
entraîner un tempérament ardent. Le général Rochambeau ne se connut
bientôt plus lui-même: il devint un instrument aveugle des atroces
projets de ses adulateurs, qui avaient imaginé d'exterminer l'espèce
noire tout entière. Cette affreuse conception fut adoptée. On mit la
main à l'oeuvre; on déploya une barbarie qui fait honte à notre siècle,
et sera en horreur à ceux qui le suivront. On enlevait partout, de toute
manière, les malheureux qu'on avait proscrits; on les embarquait, sous
prétexte de les déporter et la nuit on les noyait au large. On fit
encore plus: lorsque la terreur que répandait une condamnation en masse
eut fait prendre la fuite à cette population désolée, pour lui donner
plus sûrement la chasse, on alla chercher dans l'île de Cuba des dogues
d'une espèce particulière; on lâcha ces animaux dans les taillis, on
traqua les noirs jusqu'au fond des mornes. Ce nouveau moyen de démasquer
l'ennemi qui se blottissait sous le feuillage révolta les troupes; elles
refusèrent de fusiller des malheureux que débusquaient des chiens, et de
prêter l'appui de leurs armes aux meutes qui allaient fouiller les bois.
Ce fut bien pis, lorsqu'elles apprirent qu'au lieu de les déporter, on
noyait les malheureux qui leur tombaient dans les mains; elles se
mutinèrent, et déclarèrent «qu'elles étaient venues à Saint-Domingue,
non pour alimenter de sauvages exécutions, mais pour combattre; qu'elles
n'étaient pas faites pour accepter comme auxiliaires les meutes dont on
les faisait précéder; que, si semblable chose arrivait encore, elles
feraient justice des dogues et de leurs barbares conducteurs.» On fut
obligé de céder; on n'osa pas poursuivre une chasse inhumaine, contre
laquelle ces braves étaient soulevés.
Voilà ce qui se passait à Saint-Domingue, pendant qu'en France on se
livrait à la douce illusion de voir bientôt cette riche colonie
répandre, comme autrefois, son opulence dans la métropole. Plusieurs
lettres particulières, qui donnaient le détail de ces barbares
exécutions, étaient parvenues en France de divers points de l'Amérique;
elles avaient été communiquées au premier consul, mais le tableau
qu'elles présentaient était si révoltant, que, quoiqu'elles fussent
unanimes à cet égard, il refusait de croire à un tel excès de barbarie.
Il s'étonnait de ne pas recevoir des rapports de ceux dont il devait en
attendre, et répétait avec amertume que, si ces atroces exécutions
étaient vraies, il répudiait la colonie; qu'il n'eût eu garde de la
faire occuper, s'il eût pu prévoir les coupables excès auxquels
l'expédition avait donné lieu.