CHAPITRE XXVII.

Fox à Paris.--La consulte s'assemble à Lyon.--Elle défère la présidence

au général Bonaparte.--M. de Melzi, vice-président.--Mariage de Louis

Bonaparte.--Paix d'Amiens.--Expédition de Saint-Domingue.--Défaite et

soumission de Toussaint-Louverture.--Enlèvement de

Toussaint-Louverture.--Détails sur ce chef.--Mort du général Leclerc--Le

général Rochambeau prend le commandement.--Les noirs s'insurgent de

nouveau.--Cruautés commises sur eux.

Pendant qu'on travaillait à la dernière paix qui nous restait à

conclure, les Anglais de marque continuaient d'affluer à Paris.

Un des plus empressés fut le célèbre Fox, membre de l'opposition dans le

parlement anglais. La curiosité de voir le général Bonaparte lui avait

fait devancer l'époque de la paix. Le premier consul n'éprouvait pas un

moins vif désir de s'entretenir avec lui. Il le goûta beaucoup, et je

les ai vus souvent passer de longues soirées en conversation tête à

tête.

M. Fox parut s'être formé une idée juste du caractère du premier consul,

et avoir conçu de l'affection pour lui. De retour en Angleterre, ayant

eu connaissance d'une trame contre sa vie, il lui en fit donner avis, et

cet avis fut utile.

Le premier consul tourna ses regards du côté de l'Italie. Ce pays était

encore dans l'état où l'avait replacé la bataille de Marengo. Il avait

un Directoire exécutif, des Conseils, et par conséquent un

renouvellement d'élections qui ouvrait la carrière aux intrigues et par

suite aux désordres. On venait de décider en France, par un vote

national, que la dignité de premier consul serait à vie; on avait

reconnu la nécessité de cette mesure pour prévenir les troubles que

pouvaient amener quelques ambitions rivales qui s'étaient laissé

apercevoir. Le premier consul chercha à mettre l'Italie en harmonie avec

la France, et fit insinuer à la première d'adopter les modifications que

la seconde avait subies, c'est-à-dire de substituer au gouvernement qui

la régissait, un président, un sénat et un corps législatif. Il

souhaitait que cette transition s'opérât d'une manière insensible, et

aurait même désiré aller la diriger lui-même. Mais sa présence était

indispensable en France; il ne pouvait passer les monts, et ne voulait

cependant se faire représenter par personne. Il prit un terme moyen; il

fit convoquer à Lyon les députés des départemens et villes d'Italie, qui

devaient exprimer le voeu de leur pays. Tous accoururent avec un

empressement que ne put arrêter ni le froid, ni la neige qui obstruait

les montagnes.

Le premier consul, de son côté, ne se fit pas attendre. Les Italiens

étaient l'objet de son voyage; il s'occupa d'eux exclusivement. Les

débris de l'armée d'Égypte, qu'il avait réunis à Lyon, où il voulait les

voir, purent seuls faire un instant diversion.

Il reçut toute la députation italienne en audience solennelle, mais par

sections composées chacune de quarante députés à la fois, parce qu'il

voulait les entretenir de sa sollicitude pour leur pays. Il adressa à

chaque section un long discours sur les dangers des révolutions. Il

peignit les fatales conséquences qu'entraînent toujours les agitations

politiques, la guerre civile, les proscriptions, tous les fléaux qui les

accompagnent. Il parla de la nécessité d'oublier les haines, les

injures; de se mettre en harmonie avec les peuples voisins pour leur

inspirer de la sécurité.

Ce langage n'était pas assurément celui d'un conquérant farouche. Il

aurait fait honneur aux plus grands philosophes de l'antiquité, et fut

parfaitement accueilli.

Les Italiens avaient envoyé à Lyon tout ce que leur pays offrait

d'hommes recommandables dans le clergé, la noblesse, la bourgeoisie. Ils

semblaient avoir mis une sorte d'orgueil national dans le choix de leurs

députés. Ils s'étaient plus à étaler, à la vue de la seconde ville de

France, les trésors de leur civilisation.

Le premier consul fut fort satisfait de cette assemblée, dont les

principes et la composition lui plaisaient. Il revint souvent, dans la

suite, sur les sentimens qui l'animaient.

Les Italiens, de leur côté, ne furent pas moins charmés du discours

qu'il leur avait adressé. Ils furent surtout sensibles à la défense

qu'il fit aux Français de s'immiscer dans leurs discussions.

Ils ouvrirent leurs séances après plusieurs délibérations, dans

lesquelles plusieurs d'entre eux se firent remarquer par leurs talens.

Ils acceptèrent le mode de gouvernement qui leur était proposé, savoir,

un président, un sénat, un corps législatif et un conseil d'État. La

présidence fut déférée au premier consul, qui, d'abord, n'accepta ni ne

refusa.

Tout était terminé, les modifications étaient adoptées; il ne restait

plus qu'à dissoudre l'assemblée. Il voulut lui-même en faire la clôture;

il se rendit dans la salle où elle délibérait, et lui dit en italien

qu'il prendrait toujours intérêt à la prospérité et au bonheur du peuple

qu'elle représentait; mais que, ne pouvant se livrer tout entier aux

soins que réclamait la patrie italienne, il était obligé de se faire

suppléer par quelqu'un qui résidât sur les lieux, qu'en conséquence il

nommait M. de Melzi vice-président. Il avait voulu, par ce choix,

prouver la sollicitude qu'il portait à la Cisalpine, où il savait qu'on

estimait M. de Melzi, dont il faisait le plus grand cas lui-même.

Cette nomination fut accueillie par les plus vifs applaudissemens.

L'assemblée se sépara; les députés retournèrent chez eux, et le premier

consul revint à Paris.

Il avait, peu de jours avant de se rendre à Lyon, uni son frère Louis à

mademoiselle Hortense Beauharnais, et donné, à cette occasion, une

nouvelle preuve de l'austérité de ses principes religieux. Il s'était

marié lui-même pendant la terreur. Sa soeur Caroline avait été unie au

général Murat dans l'intervalle qui s'écoula du 18 brumaire à la

bataille de Marengo. À l'une comme à l'autre de ces premières époques,

l'exercice du culte était proscrit. Il n'était pas encore toléré à celle

dont je parle; les temples présentaient toujours le même état de

profanation. Aussi le mariage de Louis fut-il célébré, suivant ce qui se

pratiquait alors, dans la maison particulière du premier consul, rue de

la Victoire, à la chaussée d'Antin. Un prêtre vint y donner la

bénédiction nuptiale aux deux jeunes époux. Le premier consul profita de

l'occasion pour faire bénir l'union de sa soeur Caroline, qui n'avait pas

été mariée devant l'église, pensant sans doute que ce grand acte de la

vie devait être sanctionné par la religion, après avoir été consenti

devant le magistrat. Quant à lui, il s'en abstint; ce qui nous fit faire

quelques réflexions.

Il ne se trouvait ainsi lié à Joséphine que par l'acte civil, lien

susceptible d'être annulé, conformément aux dispositions de la loi sur

le mariage. La discipline ecclésiastique n'avait donc rien à voir à son

divorce, quelles qu'aient été ses prétentions en 1810.

L'hiver touchait à sa fin; les plénipotentiaires avaient enfin triomphé

des répugnances du ministère anglais. Ils avaient clos leurs discussions

et s'étaient rendus à Paris. Du 11 au 19 vendémiaire an X, la paix avec

la Russie et celle avec la Porte, les préliminaires de Londres et la

paix de Badajoz avec le Portugal, furent publiés à Paris. Le 18 brumaire

suivant, la paix générale était rétablie et fut célébrée avec une grande

pompe. C'était, des travaux du premier consul, celui qui causait le plus

de joie, et auquel se rattachaient le plus d'espérances. Les

réjouissances publiques attestèrent l'allégresse qu'il avait répandue

partout[41].

L'Angleterre accrédita lord Withworth à Paris, et le premier consul

choisit, pour le représenter à Londres, le général Andréossy. Nous

étions, pour la première fois depuis l'origine de nos troubles, en paix

avec le monde entier; la république française était universellement

reconnue, et tout cela était le fruit de la modération et de l'habileté:

aussi jamais chef de gouvernement n'a excité une admiration aussi

générale, aussi profondément sentie, que celle qu'obtint le premier

consul à cette époque.

La paix nous remit en possession du petit comptoir que nous avions dans

les Indes orientales, et toutes nos colonies d'Amérique nous furent

rendues.

Les Hollandais perdirent Ceylan. Quelques autres stipulations moins

importantes eurent lieu.

La reprise de possession des colonies où la liberté des nègres n'avait

pas anéanti le travail, n'éprouva aucune difficulté. Il n'en fut pas

ainsi de Saint-Domingue, la plus riche de nos colonies avant sa

révolution; elle était devenue le plus funeste présent qu'on pût faire à

la France. Il fallut cependant se disposer à y faire passer des troupes,

l'intérêt de la métropole le demandait, ainsi qu'une foule de familles

ruinées par les désordres auxquels la colonie avait été en proie. Elles

s'imaginaient qu'elles rentreraient en possession des biens qu'elles

avaient perdus, comme l'on rentre dans un château que l'on a

momentanément quitté; et, dans leur impatience de voir l'expédition

mettre à la voile, elles se plaignaient qu'on prolongeât gratuitement

l'indigence dans laquelle elles étaient tombées. Le premier consul ne se

laissa pas imposer par ces clameurs. Il n'entreprenait rien à la légère.

Il voulut, avant de faire appareiller, étudier Saint-Domingue, comme il

avait étudié l'Égypte avant de prendre terre au Marabout.

Il s'occupa plus d'un mois à recueillir des renseignemens sur ce pays,

auprès de tout ce qui avait été employé dans les Antilles comme

militaires, comme administrateurs ou planteurs. La position lui

importait peu; il faisait appeler à la Malmaison tout ce qui pouvait lui

donner quelques lumières. Je l'ai vu garder des heures entières dans son

cabinet des commis subalternes de la marine qu'on lui avait indiqués

comme des hommes qui avaient des notions positives sur Saint-Domingue.

C'est à cette occasion qu'il connut plus particulièrement M. de Barbé

Marbois, qui avait été intendant-général de cette colonie, et était

alors conseiller d'État. Il le goûta, et à la mort de M. Dufresne, il le

nomma directeur, et quelques mois après ministre du trésor. Il ne

changea cependant la dénomination, du moins je le crois, que pour faire

entrer M. Marbois au conseil, et pouvoir travailler avec lui, sans

exciter la jalousie des autres conseillers d'État qui étaient placés à

la tête des diverses branches de l'administration.

Le premier consul ne négligeait rien, comme je l'ai dit, pour acquérir

les lumières dont il avait besoin sur Saint-Domingue; il employait les

journées à les recueillir, et passait une partie de la nuit à expédier

les ordres qu'exigeait l'expédition; il avait demandé à Charles IV de

lui prêter son escadre, qui était encore à Brest, pour faire un voyage à

Saint-Domingue avant de rentrer dans les ports d'Espagne, et le roi

l'avait mise à sa disposition.

Celles qui de Rochefort et de Toulon avaient dû faire voile pour

l'Égypte, furent de nouveau mises en état d'appareiller, ainsi que tout

ce qui avait été amené à Brest et à Lorient. On assembla en outre un

grand nombre de transports, et on embarqua sur ces divers bâtimens, non

pas une simple expédition d'occupation, mais une véritable armée.

L'escadre mit à la voile pour se rallier au Cap Français, capitale de

Saint-Domingue, où elle arriva sans accident.

Cette armée renfermait une foule d'hommes qui avaient témoigné le désir

de faire partie de l'expédition; elle comptait aussi beaucoup de ces

esprits remuans et inquiets, pour qui l'état de paix est insupportable,

et qui ne se trouvent bien que là où ils ne sont pas. De tels élémens

étaient plus propres à conquérir qu'à conserver, à faire un

établissement durable sur une terre qui n'avait besoin que d'espérances

et de consolations: aussi Saint-Domingue fut-il traité en ennemi.

Le premier consul avait renvoyé à Toussaint-Louverture ses deux fils,

qui faisaient leur éducation à Paris. En même temps, il lui avait

adressé une lettre dans laquelle il le félicitait de la prospérité qu'il

avait maintenue dans l'île, et lui annonçait qu'il ne pouvait plus être

un homme ordinaire, que le gouvernement saisirait avec empressement

l'occasion de lui témoigner le cas qu'il faisait de ses services, et lui

renvoyait ses enfans comme une première marque de l'estime qu'il lui

portait.

Arrivée à la vue du Cap, l'escadre détacha une division sur

Port-au-Prince. Toussaint était absent; Christophe commandait la place.

Il hésita d'abord, chercha à gagner du temps; mais il revint bientôt à

sa férocité naturelle, et livra le Port aux flammes. On débarqua, on

occupa la ville; mais en se retirant, les nègres semèrent partout les

ravages et l'incendie.

On se mit à leur suite, on les serra dans les mornes; les uns cédèrent,

les autres persistèrent à courir la fortune de Toussaint, avec lequel

ils furent défaits à la Crête à Pierrot. Hors d'état de continuer la

guerre, le gouverneur traita[42]. Le général Leclerc lui accorda paix et

sécurité; les troupes noires passèrent dans nos rangs, et la colonie

rentra sous les lois de la métropole.

Cette transaction, qui terminait heureusement la lutte, donnait l'espoir

de voir promptement fleurir la colonie. Malheureusement le général

Leclerc, quoique d'une habileté véritable, ne comptait aucun succès

capable d'imposer. Il ne put obtenir une obéissance prompte, entière, et

l'expédition fut manquée. Ses officiers-généraux aimèrent mieux

travailler pour eux-mêmes que pour la gloire de leur chef. Il n'y eut

plus ni frein ni discipline. Pour comble de maux, Leclerc fut attaqué de

la fièvre jaune, qui l'emporta avant qu'il eût pu justifier le choix du

premier consul.

La maladie, qui avait frappé une partie des troupes, continuait ses

ravages; les renforts qui arrivaient journellement des ports de France

et d'Italie ne pouvaient suffire à combler les vides qu'elle faisait

dans nos rangs. Des régimens entiers périrent dans la semaine qui suivit

leur débarquement.

Ce malheur affecta vivement le premier consul: il manda ceux qu'il

savait avoir habité Saint-Domingue, et n'apprit rien qui lui permît de

prévenir le résultat qu'il commençait à prévoir. Il ne pouvait

s'expliquer comment l'administration de la colonie ni celle de l'armée

n'avaient pris aucune mesure pour préserver les corps d'une contagion

dont les effets étaient connus. Il comprenait encore moins comment les

troupes qu'il envoyait étaient à l'instant débarquées et mises en

contact avec celles qui étaient attaquées de l'épidémie. L'île de la

Tortue et les mornes offraient mille moyens de les garantir jusqu'à

l'époque ordinaire où ce fléau disparaît.

On négligea les mesures sanitaires les plus simples; on laissa l'armée

dans les lieux où la fièvre la décimait. Sa destruction attesta

l'insouciance coupable de ceux qui n'étaient déjà que trop accoutumés à

considérer les soldats comme des instrumens de fortune.

Cette effrayante consommation d'hommes rendit l'espérance aux noirs.

Leurs troupes avaient échappé à l'action de ce fléau cruel, elles se

trouvaient plus nombreuses que les blanches; ils résolurent de lever de

nouveau l'étendard de l'insurrection. Le général Leclerc commandait

encore; il eut vent de leurs trames, et se décida à exécuter ce qu'il

aurait dû faire dès les premiers jours de la pacification. Le premier

consul, tout en garantissant à l'armée noire les grades, les honneurs

qu'elle avait acquis, avait appelé en France les principaux chefs; il

savait que l'homme qui a bu à la coupe du pouvoir se résigne

difficilement à un rôle subalterne, et avait chargé son beau-frère de

faire passer les généraux noirs sur le continent. Leclerc, séduit par

leurs protestations, ne le fit pas: il ne tarda pas à s'en repentir. Les

mornes se remplissaient d'armes, de subsistances; les troupes étaient

agitées; tout annonçait une explosion. Quand il n'aurait pas surpris sa

correspondance, ces apprêts, cette inquiétude, suffisaient pour rendre

Toussaint suspect. Ce nègre, qui avait appartenu à l'ancienne habitation

de M. Galifet, avait, indépendamment de la finesse qui caractérise les

noirs, reçu de la nature une rectitude de jugement, une force de

caractère qui se trouvent rarement unies. Son esprit n'était pas sans

culture. Il avait entendu les imprudentes dissertations des planteurs,

et dévoré les écrits qui traitent de l'esclavage et de la liberté. La

lecture de Raynal avait enflammé son imagination. Le chapitre où ce

philosophe, après avoir dépeint l'humiliation des noirs, annonce qu'il

se présentera quelque jour un nègre généreux qui secouera les chaînes

sous lesquelles gémit sa race et la vengera des outrages dont

l'accablent les blancs, ne sortit jamais de sa mémoire; il crut que ce

rôle lui était destiné. Il s'appliqua à se concilier, à s'attacher les

siens, et obtint bientôt sur eux un ascendant sans bornes.

Cet homme redoutable tenait dans ses mains tous les fils du mouvement

qui se préparait. Leclerc résolut de le prévenir, et le fit arrêter. On

a prétendu qu'il eût été plus sage de s'aider de ses lumières; que la

différence du blanc au noir entre des hommes qui, dans des hémisphères

différens, avaient fait leur fortune politique à l'aide des révolutions,

ne pouvait être qu'une question de vanité; que peu importait la couleur

du général en chef, s'il avait le talent de faire prospérer la colonie.

Ces considérations sont spécieuses. Mais si Toussaint eût été un homme à

se contenter du second rang, il n'eût pas mis le général Laveaux dans la

nécessité d'accepter une députation qu'il ne sollicitait pas; il n'eût

pas outrageusement renvoyé le général Hédouville et levé l'étendard de

l'insurrection; il n'eût pas tout risqué pour conquérir ce qu'on ne lui

contestait pas. Il connaissait les conséquences d'une prise d'armes, et

n'avait pas affronté une armée pleine de vigueur pour être témoin

paisible de ses funérailles. Toussaint jouait son jeu en se préparant à

profiter de nos malheurs, Leclerc joua le sien en le prévenant. Les

preuves étaient d'ailleurs positives, et ne l'eussent-elles pas été, qui

pouvait croire qu'un homme du caractère de Toussaint-Louverture vît

l'occasion de proclamer la liberté des nègres sans la saisir? Il fut

envoyé en France et relégué dans le château de Joux: les chagrins,

l'âge, un climat trop sévère, eurent bientôt consumé ce qui lui restait

de vie; il mourut quelques mois après son arrivée. On ne manqua pas de

faire, sur cet événement, les contes les plus absurdes; et tandis que

des Français, jeunes, vigoureux, périssaient par milliers à

Saint-Domingue, on ne concevait pas qu'un vieillard, précipité du faîte

du pouvoir, transporté à deux mille lieues du climat sous lequel il

avait vécu, s'éteignît sans violence dans le fort où il était enfermé.

On croyait avoir assuré le repos de la colonie en éloignant Toussaint;

ce fut tout le contraire, son enlèvement jeta l'alarme parmi les chefs

noirs. Les troupes blanches étaient hors d'état de tenir la campagne;

celles de couleur étaient fraîches, vigoureuses. La fortune se déclarait

pour eux: ils levèrent le masque et se jetèrent, l'un après l'autre,

dans les mornes. La fièvre jaune continuait à décimer nos rangs; l'armée

presque entière avait péri, la désertion devint générale; nous ne

comptâmes plus que quelques nègres parmi nous. Ils se disposaient à nous

chercher; les hostilités allaient recommencer, lorsque Leclerc mourut.

Il fut remplacé par le général Rochambeau, qui lui succéda par droit

d'ancienneté: c'était un homme d'un courage incontestable, mais le moins

propre à commander dans les circonstances où se trouvait la colonie; il

eût fallu un esprit doux, conciliant, et Rochambeau n'était connu que

par sa dureté.

À la tête d'une armée puissante, Leclerc avait préféré la voie des

négociations à celle des armes: son successeur adopta un système opposé;

il voulait, quoiqu'il n'eût que des débris, dompter par la force, et

déploya une sévérité qu'il poussa jusqu'à la folie. Comme il faut être

vrai quand on écrit, je dirai tout ce que j'ai su, dans la suite, de ces

événemens, et de l'indignation qu'éprouva le premier consul, lorsqu'il

apprit les souillures dont on avait terni ses armes.

Le nouveau général en chef, qui portait un nom consacré par

l'indépendance de l'Amérique, vint s'établir au Cap, où il fut bientôt

entouré de cette foule de propriétaires qu'avait exaspérés la

révolution, et que rien n'arrêtait dès qu'il s'agissait de recouvrer ce

qu'ils avaient perdu: tous moyens leur étaient bons. L'emportement du

général en chef se prêtait à leurs vues; ils l'applaudirent, flattèrent

ses passions, et ne se firent faute d'aucun des moyens qui peuvent

entraîner un tempérament ardent. Le général Rochambeau ne se connut

bientôt plus lui-même: il devint un instrument aveugle des atroces

projets de ses adulateurs, qui avaient imaginé d'exterminer l'espèce

noire tout entière. Cette affreuse conception fut adoptée. On mit la

main à l'oeuvre; on déploya une barbarie qui fait honte à notre siècle,

et sera en horreur à ceux qui le suivront. On enlevait partout, de toute

manière, les malheureux qu'on avait proscrits; on les embarquait, sous

prétexte de les déporter et la nuit on les noyait au large. On fit

encore plus: lorsque la terreur que répandait une condamnation en masse

eut fait prendre la fuite à cette population désolée, pour lui donner

plus sûrement la chasse, on alla chercher dans l'île de Cuba des dogues

d'une espèce particulière; on lâcha ces animaux dans les taillis, on

traqua les noirs jusqu'au fond des mornes. Ce nouveau moyen de démasquer

l'ennemi qui se blottissait sous le feuillage révolta les troupes; elles

refusèrent de fusiller des malheureux que débusquaient des chiens, et de

prêter l'appui de leurs armes aux meutes qui allaient fouiller les bois.

Ce fut bien pis, lorsqu'elles apprirent qu'au lieu de les déporter, on

noyait les malheureux qui leur tombaient dans les mains; elles se

mutinèrent, et déclarèrent «qu'elles étaient venues à Saint-Domingue,

non pour alimenter de sauvages exécutions, mais pour combattre; qu'elles

n'étaient pas faites pour accepter comme auxiliaires les meutes dont on

les faisait précéder; que, si semblable chose arrivait encore, elles

feraient justice des dogues et de leurs barbares conducteurs.» On fut

obligé de céder; on n'osa pas poursuivre une chasse inhumaine, contre

laquelle ces braves étaient soulevés.

Voilà ce qui se passait à Saint-Domingue, pendant qu'en France on se

livrait à la douce illusion de voir bientôt cette riche colonie

répandre, comme autrefois, son opulence dans la métropole. Plusieurs

lettres particulières, qui donnaient le détail de ces barbares

exécutions, étaient parvenues en France de divers points de l'Amérique;

elles avaient été communiquées au premier consul, mais le tableau

qu'elles présentaient était si révoltant, que, quoiqu'elles fussent

unanimes à cet égard, il refusait de croire à un tel excès de barbarie.

Il s'étonnait de ne pas recevoir des rapports de ceux dont il devait en

attendre, et répétait avec amertume que, si ces atroces exécutions

étaient vraies, il répudiait la colonie; qu'il n'eût eu garde de la

faire occuper, s'il eût pu prévoir les coupables excès auxquels

l'expédition avait donné lieu.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 35 / 44 题