CHAPITRE XXVI.

Congrès de Ratisbonne.--Lord Cornwallis.--Négociations

d'Amiens.--Communications au sujet des affaires d'Italie.

M. de Talleyrand avait hâté l'exécution des dispositions du traité de

Lunéville, d'après lesquelles on devait fixer les indemnités que

devaient recevoir les princes de l'Empire qui avaient éprouvé quelques

pertes, tant par les concessions faites à la France que par les nouveaux

arrangemens qui avaient eu lieu en Allemagne. Il avait fait presser,

autant que possible, les opérations de cette assemblée, afin de

constater le nouvel ordre de choses. Il lui semblait qu'on ne pouvait

terminer trop tôt des difficultés de nature à entretenir l'aigreur et à

empêcher la France de consolider sa nouvelle fortune.

Ces négociations duraient depuis un an, sans que les prétentions et les

intrigues pussent s'accorder. La France et la Russie s'interposèrent

pour y mettre fin. Le premier consul témoigna sa satisfaction à M. de La

Forêt, en le nommant son ministre plénipotentiaire à Ratisbonne, où il

fut à l'égal de M. de Buller, que la Russie y envoya pour le même objet.

Ces deux ministres parvinrent à terminer les travaux de Ratisbonne, qui

firent acquérir au premier consul une grande influence en Allemagne, par

tous les arrangemens nouveaux qui furent placés sous la protection de la

France.

C'est à cette époque que commencèrent à circuler des bruits de

concussions exercées sur les princes qui avaient des prétentions à

émettre. Une foule d'intérêts étaient froissés. Les uns ne voulaient

rien perdre, les autres prétendaient tout obtenir. Le mécontentement

engendra les propos. Les premiers n'avaient échoué que parce qu'ils

n'avaient pas voulu se soumettre au tribut; les seconds avaient vu

accueillir une partie de leurs réclamations, mais ils ne conseillaient à

personne d'avoir droit à si haut prix. Ainsi est le monde; le rang ni

les distinctions ne changent pas sa nature. À force de répéter ces

propos, on réussit à les faire arriver aux oreilles du premier consul,

que j'ai entendu dans la suite se plaindre vivement à ce sujet. On dit

même qu'en 1810 et 1811, on lui donna des preuves de ces concussions, et

la liste des sommes qui avaient été perçues illégalement à cette

occasion.

Quoi qu'il en soit, cette négociation de Ratisbonne fut conduite avec

une rare habileté, et la marche des affaires prit une tournure

favorable.

Les Anglais avaient long-temps balancé à évacuer l'Égypte: ils avaient

même ouvertement soutenu la révolte des mamelouks; mais enfin ils

avaient cédé aux justes représentations du sultan, et avaient fait voile

pour l'Europe. Un grand nombre d'officiers avaient traversé la France

pour se rendre dans leur patrie. Ils avaient été à Paris l'objet des

politesses les plus recherchées; quelques uns même avaient été admis

chez le premier consul. Tous avaient pu se convaincre de la turpitude

des contes à l'aide desquels on égarait chez eux l'opinion publique sur

l'état de la France et de son gouvernement. Les militaires n'étaient pas

les seuls que la curiosité eût conduits sur les rives de la Seine. Un

grand nombre de personnages recommandables par le rang qu'ils occupaient

dans leur pays, ainsi que par leur caractère et leurs talens personnels,

avaient partagé le même empressement.

Les notions que ces hommes de bien répandirent à Londres servirent

utilement la politique du premier consul; car on commençait à craindre

que les Anglais, qui avaient épuisé toutes les subtilités de leur

diplomatie pour éluder la restitution de Malte, ne voulussent plus de la

paix. Les plénipotentiaires chargés de la conclure devaient se réunir à

Amiens; mais le ministre anglais n'arrivait pas: on n'était pas sans

inquiétude sur les motifs de ce retard inattendu. Le premier consul

pressa lord Hawkesbury, et lui témoigna son impatience de voir convertir

les préliminaires de la pacification en un traité définitif qui pouvait

seul consolider le repos du monde. Ses instances et sans doute le

langage des Anglais qui avaient vu la France, triomphèrent de la

répugnance du cabinet. Lord Cornwallis se rendit enfin à Paris. Il fut

présenté au premier consul, qui le reçut avec une grande distinction, et

lui fit donner, à l'occasion des préliminaires, la plus belle fête qu'on

eût encore vue. On avait hérité de cette habitude du Directoire, qui

improvisait des fêtes à tout propos, et dépensait en concerts, en

illuminations, les sommes qu'il n'avait pas.

Les conférences marchaient de front avec les fêtes. La négociation se

présenta d'abord sous un aspect fâcheux. Lord Cornwallis, dans une

conférence qu'il eut avec Joseph Bonaparte, chargé de négocier pour la

France, laissa entrevoir toutes les difficultés qu'allait faire naître

la possession de Malte. Néanmoins, comme les préliminaires avaient

décidé la question, qu'il ne restait plus qu'à désigner la puissance à

qui le soin de garantir l'île serait remis, on vit, sans trop de

défiance, transporter la négociation à Amiens. Mais à peine y fut-elle,

que le ministre anglais éleva les prétentions les plus inattendues. Il

demanda, puisqu'il y avait une _langue française_ à Malte, qu'il y en

eût une de sa nation. On trancha la difficulté en offrant de stipuler

que les deux puissances n'en auraient aucune.

Il témoigna des inquiétudes sur le sort qui attendait l'île. Il demanda

que non seulement on désignât la garantie, mais encore qu'on spécifiât

la protection en établissant une garnison étrangère à Malte. On lui

proposa un moyen simple de parer à tout inconvénient; c'était de rendre

l'Ordre à son institution primitive, d'en faire, au lieu d'un ordre

nobiliaire qu'il était devenu, par les progrès du temps, un simple ordre

hospitalier tel qu'il était d'abord; de raser les fortifications dont

l'île était couverte, et de la convertir en un grand lazaret, qui serait

également ouvert à toutes les nations qui fréquentent la Méditerranée.

Cet expédient n'allait pas aux vues de son gouvernement, il s'y refusa.

Joseph Bonaparte, que son goût, ses instructions portaient à aplanir les

difficultés, présenta un nouveau projet, dans lequel il offrit de mettre

l'île sous la protection des grandes puissances de l'Europe. Cette

proposition ne fut pas mieux accueillie que les précédentes.

L'Angleterre demanda que Malte fût confié à la garde du roi de Naples.

Le plénipotentiaire répondit en invoquant l'exécution littérale des

préliminaires: «Ces stipulations, ajouta-t-il, sont devenues une loi

primitive de laquelle il n'est permis à aucune des puissances

contractantes de s'écarter. Ne pas en vouloir l'exécution c'est ne pas

vouloir la paix. J'ai sacrifié à l'observance religieuse de ce principe

plusieurs articles qui n'étaient en rien préjudiciables aux intérêts de

la Grande-Bretagne. J'ai dû y renoncer sans hésiter, lorsqu'il m'a été

démontré qu'ils n'étaient pas rigoureusement compris dans les

préliminaires. Comment peut-on exiger aujourd'hui un article qui leur

est en tout point opposé? Que disent les préliminaires? que Malte sera

rendu à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Le roi de Naples est-il

l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem?

«L'Ordre est-il trop faible? Le projet lui donne pour garans et

protecteurs les principales puissances de l'Europe.

«Les préliminaires se contentent d'une puissance. Le gouvernement

français a pensé que le but des préliminaires serait encore mieux rempli

par la garantie simultanée des grandes puissances; qu'elle était plus

imposante et plus convenable. Cependant, comme avant tout il veut

l'exécution absolue, littérale même, si on l'exige, des préliminaires,

il est prêt à leur sacrifier cet article, qu'une espèce de décence

politique avait dicté.»

Lord Cornwallis répondit par une contre-note, où, se prévalant du mot

_protection_, qui se trouvait dans les préliminaires, et de la haine que

les naturels portaient aux chevaliers de Saint-Jean, il insistait sur la

nécessité, la convenance de remettre Malte à la garde de Ferdinand IV.

Le dénûment de l'Ordre, qui était hors d'état de solder les troupes

qu'exigeait la sûreté des forts, quelques paroles échappées au

plénipotentiaire français dans les conférences préalables qu'ils avaient

eues ensemble à Paris, lui paraissaient des motifs suffisans pour

persister dans la demande qu'il avait faite. Joseph Bonaparte n'en jugea

pas ainsi; il releva vivement les prétentions du ministère anglais, et

demanda l'insertion, au protocole, d'une note que je joins ici:

«Le soussigné a relu avec une extrême attention toutes les pièces

de la négociation, sans découvrir aucune trace de la proposition

qui aurait été faite par la France, pour la remise de l'île de

Malte aux troupes de Sa Majesté sicilienne.

«L'article IV des préliminaires ne peut être interprété de cette

manière.

«Lorsque le soussigné eut, pour la première fois, l'honneur de voir

lord Cornwallis à Paris, le 24 brumaire, il était loin de penser

que leurs félicitations réciproques sur la facilité de terminer la

mission qui leur était confiée, pussent être regardées comme des

propositions et des plans de traités. Il n'avait pas encore alors

reçu ses pouvoirs; ce ne fut que le 30 brumaire qu'ils lui furent

remis, et le 14 frimaire seulement ils ont été communiqués au

ministre britannique. Celui-ci, au contraire, arrivait à Paris muni

des instructions de son gouvernement. Dès la première visite, il

parla de Malte comme d'un article embarrassant, quoiqu'on fût

convenu qu'il y aurait dans cette île une garnison composée de

troupes d'une puissance tierce, jusqu'à ce que l'Ordre eût le temps

d'organiser sa force armée. L'Espagne parut à lord Cornwallis

_inadmissible_ comme puissance garante, à cause de son alliance

avec la France; la Russie sembla trop éloignée, et Naples trop

faible.

«Le gouvernement anglais, parlant toujours d'une garantie à fournir

par la puissance garante, comme d'une base convenue, observa que

Naples ne pourrait pas en supporter les frais. Il est possible que

le soussigné ait ajouté qu'une considération de cette espèce ne

pouvait pas arrêter deux puissances comme la France et

l'Angleterre. Au reste, la discussion réelle de tous ces objets fut

remise au temps où la négociation serait entamée.

«Dans les conférences qui ont eu lieu à Amiens, dans les

protocoles, dans le projet de traité du 14 nivose (4 janvier), le

soussigné n'a jamais énoncé une seule idée qui ait pu faire penser

que son gouvernement consentirait à ce que l'île de Malte fût

remise aux troupes napolitaines pour être gardée par elles pendant

trois ans. Il a proposé au contraire, dans le protocole du 23

nivose (13 janvier), de mettre Malte sous la protection et garantie

des principales puissances de l'Europe, qui auraient fourni chacune

deux cents hommes. Cette île se serait ainsi trouvée gardée par

douze cents hommes de bonnes troupes, qui auraient été soldées par

l'Ordre, lord Cornwallis ayant lui-même observé que les revenus de

commanderie mis en réserve pourraient en donner les moyens.

«L'écrit anonyme qui a été remis au soussigné de la part de lord

Cornwallis, ne porte aucun caractère d'authenticité; il paraît

avoir été rédigé par des mécontens. Ce n'est pas le langage des

habitans de Malte, pays qui n'est quelque chose que par l'Ordre:

lorsqu'ils connaîtront les articles du traité qui les concernent,

ils seront charmés du rétablissement à Malte d'un ordre dont ils

deviendront partie intégrante. En admettant que les circonstances

exigent une garnison provisoire et intermédiaire pour occuper

Malte, depuis le moment où les forces britanniques l'évacueront

jusqu'à celui où l'Ordre aura formé un corps composé de Maltais et

d'étrangers, il est toujours démontré que l'on doit s'écarter le

moins possible de l'article IV des préliminaires, qui veut que

l'_île soit rendue à l'Ordre_; cet article prévoit la nécessité

d'une puissance garante et protectrice; les moyens d'exécution sont

abandonnés à la sagesse et à la bonne foi des deux gouvernemens.

Ils doivent faire tout pour que Malte soit à l'Ordre et rien

au-delà, rien de ce qui pourrait restreindre sa prérogative, rien

de ce qui, au lieu d'offrir un protecteur aux chevaliers,

semblerait leur donner un maître, ou diminuerait l'influence

exclusive qu'ils doivent avoir à Malte. Le gouvernement français

donne, par son projet, pour protecteurs à l'Ordre, l'Angleterre,

l'Autriche, l'Espagne, la Prusse, la Russie; il était difficile que

l'Ordre fût relevé avec plus d'éclat, et fût plus efficacement

protégé. Pourquoi une garnison de deux mille Napolitains pendant

trois ans? Serait-ce contre des ennemis extérieurs? La protection

des six puissances nommées plus haut est sans doute suffisante.

Serait-ce contre les Maltais? L'Ordre en sera aimé, si les

stipulations sont remplies: ce sera la meilleure défense intérieure

qu'on puisse lui donner.

«Mais en convenant de la nécessité d'une garnison, ne fût-ce que

pour la sûreté et la police intérieure, faut-il donc trois ans pour

former un corps de mille hommes, qui, réunis à quatre cents

chevaliers et à six cents Maltais, seront plus que suffisans?

Aujourd'hui que l'on a admis le projet de déléguer la protection et

la garantie de l'Ordre aux grandes puissances, sera-t-il fort

important, fort convenable que le roi de Naples tienne à Malte

garnison pendant trois ans? Les protecteurs, les protégés, le

grand-maître enfin, de quelque nation qu'il soit, aimeront-ils

beaucoup à voir l'Ordre gardé par les troupes du seul prince qui

ait des prétentions à faire valoir sur Malte? Ne serait-il pas plus

conforme aux préliminaires, aux convenances, s'il est reconnu qu'il

faille une force étrangère à Malte, de faire lever un corps de

mille Suisses, dont les officiers, nommés par le landamman actuel,

seraient choisis parmi ceux qui n'auraient pas porté les armes dans

la guerre actuelle? Ils finiraient par se fixer à Malte, loin de

toute influence étrangère; dépendans du grand-maître seul, ils

seraient réellement les soldats de l'Ordre, et Malte deviendrait

pour eux une seconde patrie. L'Ordre aurait donc tout à gagner en

considération et en indépendance, avec une garnison composée de

chevaliers, de Maltais, et d'un corps suisse tel que les autres

puissances en ont à leur solde.

«Il résulte des observations ci-dessus que la France n'a jamais

consenti à ce que les troupes napolitaines fussent installées à

Malte; à plus forte raison, _que l'île fût remise à Sa Majesté

sicilienne, qui fournirait la force nécessaire pour former,

conjointement avec les forces maltaises, la garnison des forts

principaux pendant l'espace de trois ans_. C'est ce qui a été

proposé par lord Cornwallis dans la conférence du 23 nivose (13

janvier).

«Le gouvernement français, d'après la persévérance de celui

d'Angleterre à prolonger pendant trois ans le séjour d'une garnison

étrangère dans Malte, et à remettre cette île de la manière la plus

formelle, non pas à l'Ordre, mais à Sa Majesté sicilienne, a dû

penser, et a bien été fondé à dire que l'on s'écartait des

préliminaires; et l'on sait que ces préliminaires sont les bases de

la paix. Si ce langage a paru moins conciliant, ce n'est pas que

les dispositions de la France soient changées; mais lorsque, dans

une discussion, l'on a épuisé tous les argumens sans pouvoir se

convaincre, il est impossible, d'après la marche naturelle du

raisonnement que chacune des parties ne conclue que l'autre renonce

à toute espèce d'arrangement.

«Si l'intention du gouvernement anglais est de maintenir l'ordre de

Saint-Jean et l'île de Malte dans une entière indépendance (comme

le soussigné aime à se le persuader), il espère que le projet

suivant, dans lequel il s'est attaché à éloigner toute influence

étrangère, obtiendra l'approbation de lord Cornwallis. Ce projet

est sans contredit préférable, sous tous les points de vue, à ceux

qui ont été présentés jusqu'ici. Le soussigné ne peut assez

insister sur son adoption.

«Si cependant le projet qui établit une garnison napolitaine à

Malte était irrévocablement adopté par le gouvernement britannique,

le soussigné, pour hâter le moment de la pacification, consentirait

à l'adopter tel qu'il se trouve rédigé à la suite de cette note.

«Lord Cornwallis verra, dans les deux versions du projet relatif à

Malte, l'application du principe que le soussigné vient de

développer.

«Il est encore chargé d'insister sur l'insertion au traité de

l'article relatif aux Barbaresques, tel qu'il se trouve dans son

projet, et sur le concours des puissances contractantes pour mettre

fin aux hostilités que les Barbaresques exercent sur la

Méditerranée, à la honte de l'Europe et des temps modernes.

«La seule notification qui leur serait faite à cet égard, de la

volonté des puissances contractantes, donnerait la paix au commerce

des États-Unis, du Portugal, du roi de Naples, et de tous les

autres États de l'Italie; et si quelques nations avaient à redouter

la concurrence qui deviendrait plus grande dans le commerce de la

Méditerranée, ce seraient sans doute la France et l'Espagne, qui,

tant par leur position que par leurs rapports particuliers avec les

Barbaresques, ont dans tous les temps le plus de sécurité et

d'avantages dans ce commerce. Ce sont donc elles qui feraient le

plus grand sacrifice; mais dans une question qui intéresse la

morale politique et la dignité des nations européennes, pourrait-on

se conduire uniquement par des motifs d'intérêt personnel?

«La force est donnée aux puissances comme aux individus pour

protéger le faible; il serait consolant et glorieux de voir qu'une

guerre qui a produit tant de calamités, se terminât du moins par un

grand acte de bienveillance envers toutes les nations commerçantes.

«Cette question se lie d'ailleurs à celle de Malte, et n'en peut

être séparée; car si les parties contractantes ne prennent pas sur

elles de mettre un terme aux hostilités des Barbaresques, il serait

vrai de dire que l'ordre de Saint-Jean ne peut pas, sans manquer à

son engagement primitif, et sans encourir la perte de tous ses

biens, cesser lui-même d'être en guerre avec les Barbaresques.

«Les hommes généreux qui ont fondé les commanderies ne l'ont fait

que pour protéger les chrétiens contre les pirateries des

Barbaresques, et tous les publicistes de l'Europe seraient d'accord

que l'ordre de Malte, renonçant à remplir ce devoir, et oubliant

ainsi le but de son institution, perdrait ce droit à la possession

des biens qui lui ont été concédés pour ce seul usage.»

Un nouvel incident vint compliquer la négociation, et amena une

déclaration qui n'eût pas dû être perdue pour l'Angleterre. La question

des nouveaux États formés en Italie avait été agitée. Le ministère

anglais avait répondu par la déclaration formelle qu'il ne pouvait,

entre autres, reconnaître le roi d'Étrurie. Le premier consul essaya de

lui faire comprendre l'imprudence d'une telle résolution, et lui

adressa, par l'intermédiaire de son négociateur, les observations qui

suivent:

«En réponse à la déclaration du ministre anglais, relativement au

roi d'Étrurie, contenue dans le même protocole, et aux déclarations

verbales qu'il lui a faites précédemment sur les républiques

d'Italie, le citoyen Joseph Bonaparte a annoncé qu'il avait fait

connaître à son gouvernement la répugnance qu'aurait S. M. B. à

reconnaître le roi d'Étrurie, la république italienne et la

république de Gênes.

«La reconnaissance de ces puissances par S. M. B. n'étant d'aucun

avantage pour la république française, le plénipotentiaire français

n'y insistera pas davantage. Il désire cependant que les

observations qu'il va faire soient prises en grande considération

par le cabinet britannique.

«Le système politique de l'Europe est fondé sur l'existence et la

reconnaissance de toutes les puissances qui partagent son vaste et

beau territoire. Si S. M. B. refuse de reconnaître trois puissances

qui tiennent une place aussi distinguée, elle renonce donc à

prendre aucun intérêt aux peuples qui composent ces trois États.

Cependant comment admettre l'hypothèse que le commerce anglais soit

indifférent au commerce de Gênes, de Livourne, des bouches du Pô et

de la république italienne; et si son commerce souffre des entraves

de ces trois États, à qui S. M. B. aura-t-elle à s'en plaindre, la

réciprocité qu'elle pourrait exercer étant nulle, puisque les États

de Gênes, de Toscane et de la république italienne, ne font aucune

espèce de commerce en Angleterre, mais sont des débouchés utiles et

même nécessaires au commerce anglais? Et si ces trois puissances,

frappées de voir qu'elles ne sont pas reconnues par les grandes

puissances, font des changemens dans leur organisation, et

cherchent un refuge dans leur incorporation à une grande puissance

continentale, S. M. B. se refuse donc aussi le droit de s'en

plaindre, et cependant elle ne le verrait pas avec indifférence. On

se plaint quelquefois de l'extension continentale de la république

française, et comment ne s'augmenterait-elle pas nécessairement,

lorsque les grandes puissances mettent les petites puissances

italiennes dans la nécessité de chercher refuge et protection dans

la France seule?

«La république cisalpine, reconnue dans le traité de Campo-Formio

par l'Empereur, ne put cependant jamais obtenir que son ministre

fût reçu à Vienne; elle continua d'être traitée par ce prince comme

si le traité de Campo-Formio n'eût pas existé. Alors, sans doute,

vu que la paix générale n'était pas faite, la cour de Vienne

regardait son traité comme une trève; mais aujourd'hui que la paix

générale est faite, si ces puissances restent incertaines de voir

leur indépendance reconnue, elles craindront de voir se renouveler

la déconsidération qu'elles ont déjà éprouvée, et sentiront la

nécessité de se serrer davantage au peuple français. Le même

principe qui a fait que la France a évacué les trois quarts des

conquêtes qu'elle avait faites, a dicté au premier consul la

conduite de ne se mêler des affaires de ces petites puissances

qu'autant qu'il le fallait pour y rétablir l'ordre et y fonder une

organisation stable. Sa modération aurait-elle donc à combattre des

mesures, nous le disons avec franchise, fausses et mal calculées

des autres puissances, ou bien ne considérerait-on la paix que

comme une trève? Perspective affligeante, décourageante pour

l'homme de bien, mais qui aurait pour effet infaillible de produire

des résultats que l'on ne saurait calculer.»

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 34 / 44 题