Congrès de Ratisbonne.--Lord Cornwallis.--Négociations
d'Amiens.--Communications au sujet des affaires d'Italie.
M. de Talleyrand avait hâté l'exécution des dispositions du traité de
Lunéville, d'après lesquelles on devait fixer les indemnités que
devaient recevoir les princes de l'Empire qui avaient éprouvé quelques
pertes, tant par les concessions faites à la France que par les nouveaux
arrangemens qui avaient eu lieu en Allemagne. Il avait fait presser,
autant que possible, les opérations de cette assemblée, afin de
constater le nouvel ordre de choses. Il lui semblait qu'on ne pouvait
terminer trop tôt des difficultés de nature à entretenir l'aigreur et à
empêcher la France de consolider sa nouvelle fortune.
Ces négociations duraient depuis un an, sans que les prétentions et les
intrigues pussent s'accorder. La France et la Russie s'interposèrent
pour y mettre fin. Le premier consul témoigna sa satisfaction à M. de La
Forêt, en le nommant son ministre plénipotentiaire à Ratisbonne, où il
fut à l'égal de M. de Buller, que la Russie y envoya pour le même objet.
Ces deux ministres parvinrent à terminer les travaux de Ratisbonne, qui
firent acquérir au premier consul une grande influence en Allemagne, par
tous les arrangemens nouveaux qui furent placés sous la protection de la
France.
C'est à cette époque que commencèrent à circuler des bruits de
concussions exercées sur les princes qui avaient des prétentions à
émettre. Une foule d'intérêts étaient froissés. Les uns ne voulaient
rien perdre, les autres prétendaient tout obtenir. Le mécontentement
engendra les propos. Les premiers n'avaient échoué que parce qu'ils
n'avaient pas voulu se soumettre au tribut; les seconds avaient vu
accueillir une partie de leurs réclamations, mais ils ne conseillaient à
personne d'avoir droit à si haut prix. Ainsi est le monde; le rang ni
les distinctions ne changent pas sa nature. À force de répéter ces
propos, on réussit à les faire arriver aux oreilles du premier consul,
que j'ai entendu dans la suite se plaindre vivement à ce sujet. On dit
même qu'en 1810 et 1811, on lui donna des preuves de ces concussions, et
la liste des sommes qui avaient été perçues illégalement à cette
occasion.
Quoi qu'il en soit, cette négociation de Ratisbonne fut conduite avec
une rare habileté, et la marche des affaires prit une tournure
favorable.
Les Anglais avaient long-temps balancé à évacuer l'Égypte: ils avaient
même ouvertement soutenu la révolte des mamelouks; mais enfin ils
avaient cédé aux justes représentations du sultan, et avaient fait voile
pour l'Europe. Un grand nombre d'officiers avaient traversé la France
pour se rendre dans leur patrie. Ils avaient été à Paris l'objet des
politesses les plus recherchées; quelques uns même avaient été admis
chez le premier consul. Tous avaient pu se convaincre de la turpitude
des contes à l'aide desquels on égarait chez eux l'opinion publique sur
l'état de la France et de son gouvernement. Les militaires n'étaient pas
les seuls que la curiosité eût conduits sur les rives de la Seine. Un
grand nombre de personnages recommandables par le rang qu'ils occupaient
dans leur pays, ainsi que par leur caractère et leurs talens personnels,
avaient partagé le même empressement.
Les notions que ces hommes de bien répandirent à Londres servirent
utilement la politique du premier consul; car on commençait à craindre
que les Anglais, qui avaient épuisé toutes les subtilités de leur
diplomatie pour éluder la restitution de Malte, ne voulussent plus de la
paix. Les plénipotentiaires chargés de la conclure devaient se réunir à
Amiens; mais le ministre anglais n'arrivait pas: on n'était pas sans
inquiétude sur les motifs de ce retard inattendu. Le premier consul
pressa lord Hawkesbury, et lui témoigna son impatience de voir convertir
les préliminaires de la pacification en un traité définitif qui pouvait
seul consolider le repos du monde. Ses instances et sans doute le
langage des Anglais qui avaient vu la France, triomphèrent de la
répugnance du cabinet. Lord Cornwallis se rendit enfin à Paris. Il fut
présenté au premier consul, qui le reçut avec une grande distinction, et
lui fit donner, à l'occasion des préliminaires, la plus belle fête qu'on
eût encore vue. On avait hérité de cette habitude du Directoire, qui
improvisait des fêtes à tout propos, et dépensait en concerts, en
illuminations, les sommes qu'il n'avait pas.
Les conférences marchaient de front avec les fêtes. La négociation se
présenta d'abord sous un aspect fâcheux. Lord Cornwallis, dans une
conférence qu'il eut avec Joseph Bonaparte, chargé de négocier pour la
France, laissa entrevoir toutes les difficultés qu'allait faire naître
la possession de Malte. Néanmoins, comme les préliminaires avaient
décidé la question, qu'il ne restait plus qu'à désigner la puissance à
qui le soin de garantir l'île serait remis, on vit, sans trop de
défiance, transporter la négociation à Amiens. Mais à peine y fut-elle,
que le ministre anglais éleva les prétentions les plus inattendues. Il
demanda, puisqu'il y avait une _langue française_ à Malte, qu'il y en
eût une de sa nation. On trancha la difficulté en offrant de stipuler
que les deux puissances n'en auraient aucune.
Il témoigna des inquiétudes sur le sort qui attendait l'île. Il demanda
que non seulement on désignât la garantie, mais encore qu'on spécifiât
la protection en établissant une garnison étrangère à Malte. On lui
proposa un moyen simple de parer à tout inconvénient; c'était de rendre
l'Ordre à son institution primitive, d'en faire, au lieu d'un ordre
nobiliaire qu'il était devenu, par les progrès du temps, un simple ordre
hospitalier tel qu'il était d'abord; de raser les fortifications dont
l'île était couverte, et de la convertir en un grand lazaret, qui serait
également ouvert à toutes les nations qui fréquentent la Méditerranée.
Cet expédient n'allait pas aux vues de son gouvernement, il s'y refusa.
Joseph Bonaparte, que son goût, ses instructions portaient à aplanir les
difficultés, présenta un nouveau projet, dans lequel il offrit de mettre
l'île sous la protection des grandes puissances de l'Europe. Cette
proposition ne fut pas mieux accueillie que les précédentes.
L'Angleterre demanda que Malte fût confié à la garde du roi de Naples.
Le plénipotentiaire répondit en invoquant l'exécution littérale des
préliminaires: «Ces stipulations, ajouta-t-il, sont devenues une loi
primitive de laquelle il n'est permis à aucune des puissances
contractantes de s'écarter. Ne pas en vouloir l'exécution c'est ne pas
vouloir la paix. J'ai sacrifié à l'observance religieuse de ce principe
plusieurs articles qui n'étaient en rien préjudiciables aux intérêts de
la Grande-Bretagne. J'ai dû y renoncer sans hésiter, lorsqu'il m'a été
démontré qu'ils n'étaient pas rigoureusement compris dans les
préliminaires. Comment peut-on exiger aujourd'hui un article qui leur
est en tout point opposé? Que disent les préliminaires? que Malte sera
rendu à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Le roi de Naples est-il
l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem?
«L'Ordre est-il trop faible? Le projet lui donne pour garans et
protecteurs les principales puissances de l'Europe.
«Les préliminaires se contentent d'une puissance. Le gouvernement
français a pensé que le but des préliminaires serait encore mieux rempli
par la garantie simultanée des grandes puissances; qu'elle était plus
imposante et plus convenable. Cependant, comme avant tout il veut
l'exécution absolue, littérale même, si on l'exige, des préliminaires,
il est prêt à leur sacrifier cet article, qu'une espèce de décence
politique avait dicté.»
Lord Cornwallis répondit par une contre-note, où, se prévalant du mot
_protection_, qui se trouvait dans les préliminaires, et de la haine que
les naturels portaient aux chevaliers de Saint-Jean, il insistait sur la
nécessité, la convenance de remettre Malte à la garde de Ferdinand IV.
Le dénûment de l'Ordre, qui était hors d'état de solder les troupes
qu'exigeait la sûreté des forts, quelques paroles échappées au
plénipotentiaire français dans les conférences préalables qu'ils avaient
eues ensemble à Paris, lui paraissaient des motifs suffisans pour
persister dans la demande qu'il avait faite. Joseph Bonaparte n'en jugea
pas ainsi; il releva vivement les prétentions du ministère anglais, et
demanda l'insertion, au protocole, d'une note que je joins ici:
«Le soussigné a relu avec une extrême attention toutes les pièces
de la négociation, sans découvrir aucune trace de la proposition
qui aurait été faite par la France, pour la remise de l'île de
Malte aux troupes de Sa Majesté sicilienne.
«L'article IV des préliminaires ne peut être interprété de cette
manière.
«Lorsque le soussigné eut, pour la première fois, l'honneur de voir
lord Cornwallis à Paris, le 24 brumaire, il était loin de penser
que leurs félicitations réciproques sur la facilité de terminer la
mission qui leur était confiée, pussent être regardées comme des
propositions et des plans de traités. Il n'avait pas encore alors
reçu ses pouvoirs; ce ne fut que le 30 brumaire qu'ils lui furent
remis, et le 14 frimaire seulement ils ont été communiqués au
ministre britannique. Celui-ci, au contraire, arrivait à Paris muni
des instructions de son gouvernement. Dès la première visite, il
parla de Malte comme d'un article embarrassant, quoiqu'on fût
convenu qu'il y aurait dans cette île une garnison composée de
troupes d'une puissance tierce, jusqu'à ce que l'Ordre eût le temps
d'organiser sa force armée. L'Espagne parut à lord Cornwallis
_inadmissible_ comme puissance garante, à cause de son alliance
avec la France; la Russie sembla trop éloignée, et Naples trop
faible.
«Le gouvernement anglais, parlant toujours d'une garantie à fournir
par la puissance garante, comme d'une base convenue, observa que
Naples ne pourrait pas en supporter les frais. Il est possible que
le soussigné ait ajouté qu'une considération de cette espèce ne
pouvait pas arrêter deux puissances comme la France et
l'Angleterre. Au reste, la discussion réelle de tous ces objets fut
remise au temps où la négociation serait entamée.
«Dans les conférences qui ont eu lieu à Amiens, dans les
protocoles, dans le projet de traité du 14 nivose (4 janvier), le
soussigné n'a jamais énoncé une seule idée qui ait pu faire penser
que son gouvernement consentirait à ce que l'île de Malte fût
remise aux troupes napolitaines pour être gardée par elles pendant
trois ans. Il a proposé au contraire, dans le protocole du 23
nivose (13 janvier), de mettre Malte sous la protection et garantie
des principales puissances de l'Europe, qui auraient fourni chacune
deux cents hommes. Cette île se serait ainsi trouvée gardée par
douze cents hommes de bonnes troupes, qui auraient été soldées par
l'Ordre, lord Cornwallis ayant lui-même observé que les revenus de
commanderie mis en réserve pourraient en donner les moyens.
«L'écrit anonyme qui a été remis au soussigné de la part de lord
Cornwallis, ne porte aucun caractère d'authenticité; il paraît
avoir été rédigé par des mécontens. Ce n'est pas le langage des
habitans de Malte, pays qui n'est quelque chose que par l'Ordre:
lorsqu'ils connaîtront les articles du traité qui les concernent,
ils seront charmés du rétablissement à Malte d'un ordre dont ils
deviendront partie intégrante. En admettant que les circonstances
exigent une garnison provisoire et intermédiaire pour occuper
Malte, depuis le moment où les forces britanniques l'évacueront
jusqu'à celui où l'Ordre aura formé un corps composé de Maltais et
d'étrangers, il est toujours démontré que l'on doit s'écarter le
moins possible de l'article IV des préliminaires, qui veut que
l'_île soit rendue à l'Ordre_; cet article prévoit la nécessité
d'une puissance garante et protectrice; les moyens d'exécution sont
abandonnés à la sagesse et à la bonne foi des deux gouvernemens.
Ils doivent faire tout pour que Malte soit à l'Ordre et rien
au-delà, rien de ce qui pourrait restreindre sa prérogative, rien
de ce qui, au lieu d'offrir un protecteur aux chevaliers,
semblerait leur donner un maître, ou diminuerait l'influence
exclusive qu'ils doivent avoir à Malte. Le gouvernement français
donne, par son projet, pour protecteurs à l'Ordre, l'Angleterre,
l'Autriche, l'Espagne, la Prusse, la Russie; il était difficile que
l'Ordre fût relevé avec plus d'éclat, et fût plus efficacement
protégé. Pourquoi une garnison de deux mille Napolitains pendant
trois ans? Serait-ce contre des ennemis extérieurs? La protection
des six puissances nommées plus haut est sans doute suffisante.
Serait-ce contre les Maltais? L'Ordre en sera aimé, si les
stipulations sont remplies: ce sera la meilleure défense intérieure
qu'on puisse lui donner.
«Mais en convenant de la nécessité d'une garnison, ne fût-ce que
pour la sûreté et la police intérieure, faut-il donc trois ans pour
former un corps de mille hommes, qui, réunis à quatre cents
chevaliers et à six cents Maltais, seront plus que suffisans?
Aujourd'hui que l'on a admis le projet de déléguer la protection et
la garantie de l'Ordre aux grandes puissances, sera-t-il fort
important, fort convenable que le roi de Naples tienne à Malte
garnison pendant trois ans? Les protecteurs, les protégés, le
grand-maître enfin, de quelque nation qu'il soit, aimeront-ils
beaucoup à voir l'Ordre gardé par les troupes du seul prince qui
ait des prétentions à faire valoir sur Malte? Ne serait-il pas plus
conforme aux préliminaires, aux convenances, s'il est reconnu qu'il
faille une force étrangère à Malte, de faire lever un corps de
mille Suisses, dont les officiers, nommés par le landamman actuel,
seraient choisis parmi ceux qui n'auraient pas porté les armes dans
la guerre actuelle? Ils finiraient par se fixer à Malte, loin de
toute influence étrangère; dépendans du grand-maître seul, ils
seraient réellement les soldats de l'Ordre, et Malte deviendrait
pour eux une seconde patrie. L'Ordre aurait donc tout à gagner en
considération et en indépendance, avec une garnison composée de
chevaliers, de Maltais, et d'un corps suisse tel que les autres
puissances en ont à leur solde.
«Il résulte des observations ci-dessus que la France n'a jamais
consenti à ce que les troupes napolitaines fussent installées à
Malte; à plus forte raison, _que l'île fût remise à Sa Majesté
sicilienne, qui fournirait la force nécessaire pour former,
conjointement avec les forces maltaises, la garnison des forts
principaux pendant l'espace de trois ans_. C'est ce qui a été
proposé par lord Cornwallis dans la conférence du 23 nivose (13
janvier).
«Le gouvernement français, d'après la persévérance de celui
d'Angleterre à prolonger pendant trois ans le séjour d'une garnison
étrangère dans Malte, et à remettre cette île de la manière la plus
formelle, non pas à l'Ordre, mais à Sa Majesté sicilienne, a dû
penser, et a bien été fondé à dire que l'on s'écartait des
préliminaires; et l'on sait que ces préliminaires sont les bases de
la paix. Si ce langage a paru moins conciliant, ce n'est pas que
les dispositions de la France soient changées; mais lorsque, dans
une discussion, l'on a épuisé tous les argumens sans pouvoir se
convaincre, il est impossible, d'après la marche naturelle du
raisonnement que chacune des parties ne conclue que l'autre renonce
à toute espèce d'arrangement.
«Si l'intention du gouvernement anglais est de maintenir l'ordre de
Saint-Jean et l'île de Malte dans une entière indépendance (comme
le soussigné aime à se le persuader), il espère que le projet
suivant, dans lequel il s'est attaché à éloigner toute influence
étrangère, obtiendra l'approbation de lord Cornwallis. Ce projet
est sans contredit préférable, sous tous les points de vue, à ceux
qui ont été présentés jusqu'ici. Le soussigné ne peut assez
insister sur son adoption.
«Si cependant le projet qui établit une garnison napolitaine à
Malte était irrévocablement adopté par le gouvernement britannique,
le soussigné, pour hâter le moment de la pacification, consentirait
à l'adopter tel qu'il se trouve rédigé à la suite de cette note.
«Lord Cornwallis verra, dans les deux versions du projet relatif à
Malte, l'application du principe que le soussigné vient de
développer.
«Il est encore chargé d'insister sur l'insertion au traité de
l'article relatif aux Barbaresques, tel qu'il se trouve dans son
projet, et sur le concours des puissances contractantes pour mettre
fin aux hostilités que les Barbaresques exercent sur la
Méditerranée, à la honte de l'Europe et des temps modernes.
«La seule notification qui leur serait faite à cet égard, de la
volonté des puissances contractantes, donnerait la paix au commerce
des États-Unis, du Portugal, du roi de Naples, et de tous les
autres États de l'Italie; et si quelques nations avaient à redouter
la concurrence qui deviendrait plus grande dans le commerce de la
Méditerranée, ce seraient sans doute la France et l'Espagne, qui,
tant par leur position que par leurs rapports particuliers avec les
Barbaresques, ont dans tous les temps le plus de sécurité et
d'avantages dans ce commerce. Ce sont donc elles qui feraient le
plus grand sacrifice; mais dans une question qui intéresse la
morale politique et la dignité des nations européennes, pourrait-on
se conduire uniquement par des motifs d'intérêt personnel?
«La force est donnée aux puissances comme aux individus pour
protéger le faible; il serait consolant et glorieux de voir qu'une
guerre qui a produit tant de calamités, se terminât du moins par un
grand acte de bienveillance envers toutes les nations commerçantes.
«Cette question se lie d'ailleurs à celle de Malte, et n'en peut
être séparée; car si les parties contractantes ne prennent pas sur
elles de mettre un terme aux hostilités des Barbaresques, il serait
vrai de dire que l'ordre de Saint-Jean ne peut pas, sans manquer à
son engagement primitif, et sans encourir la perte de tous ses
biens, cesser lui-même d'être en guerre avec les Barbaresques.
«Les hommes généreux qui ont fondé les commanderies ne l'ont fait
que pour protéger les chrétiens contre les pirateries des
Barbaresques, et tous les publicistes de l'Europe seraient d'accord
que l'ordre de Malte, renonçant à remplir ce devoir, et oubliant
ainsi le but de son institution, perdrait ce droit à la possession
des biens qui lui ont été concédés pour ce seul usage.»
Un nouvel incident vint compliquer la négociation, et amena une
déclaration qui n'eût pas dû être perdue pour l'Angleterre. La question
des nouveaux États formés en Italie avait été agitée. Le ministère
anglais avait répondu par la déclaration formelle qu'il ne pouvait,
entre autres, reconnaître le roi d'Étrurie. Le premier consul essaya de
lui faire comprendre l'imprudence d'une telle résolution, et lui
adressa, par l'intermédiaire de son négociateur, les observations qui
suivent:
«En réponse à la déclaration du ministre anglais, relativement au
roi d'Étrurie, contenue dans le même protocole, et aux déclarations
verbales qu'il lui a faites précédemment sur les républiques
d'Italie, le citoyen Joseph Bonaparte a annoncé qu'il avait fait
connaître à son gouvernement la répugnance qu'aurait S. M. B. à
reconnaître le roi d'Étrurie, la république italienne et la
république de Gênes.
«La reconnaissance de ces puissances par S. M. B. n'étant d'aucun
avantage pour la république française, le plénipotentiaire français
n'y insistera pas davantage. Il désire cependant que les
observations qu'il va faire soient prises en grande considération
par le cabinet britannique.
«Le système politique de l'Europe est fondé sur l'existence et la
reconnaissance de toutes les puissances qui partagent son vaste et
beau territoire. Si S. M. B. refuse de reconnaître trois puissances
qui tiennent une place aussi distinguée, elle renonce donc à
prendre aucun intérêt aux peuples qui composent ces trois États.
Cependant comment admettre l'hypothèse que le commerce anglais soit
indifférent au commerce de Gênes, de Livourne, des bouches du Pô et
de la république italienne; et si son commerce souffre des entraves
de ces trois États, à qui S. M. B. aura-t-elle à s'en plaindre, la
réciprocité qu'elle pourrait exercer étant nulle, puisque les États
de Gênes, de Toscane et de la république italienne, ne font aucune
espèce de commerce en Angleterre, mais sont des débouchés utiles et
même nécessaires au commerce anglais? Et si ces trois puissances,
frappées de voir qu'elles ne sont pas reconnues par les grandes
puissances, font des changemens dans leur organisation, et
cherchent un refuge dans leur incorporation à une grande puissance
continentale, S. M. B. se refuse donc aussi le droit de s'en
plaindre, et cependant elle ne le verrait pas avec indifférence. On
se plaint quelquefois de l'extension continentale de la république
française, et comment ne s'augmenterait-elle pas nécessairement,
lorsque les grandes puissances mettent les petites puissances
italiennes dans la nécessité de chercher refuge et protection dans
la France seule?
«La république cisalpine, reconnue dans le traité de Campo-Formio
par l'Empereur, ne put cependant jamais obtenir que son ministre
fût reçu à Vienne; elle continua d'être traitée par ce prince comme
si le traité de Campo-Formio n'eût pas existé. Alors, sans doute,
vu que la paix générale n'était pas faite, la cour de Vienne
regardait son traité comme une trève; mais aujourd'hui que la paix
générale est faite, si ces puissances restent incertaines de voir
leur indépendance reconnue, elles craindront de voir se renouveler
la déconsidération qu'elles ont déjà éprouvée, et sentiront la
nécessité de se serrer davantage au peuple français. Le même
principe qui a fait que la France a évacué les trois quarts des
conquêtes qu'elle avait faites, a dicté au premier consul la
conduite de ne se mêler des affaires de ces petites puissances
qu'autant qu'il le fallait pour y rétablir l'ordre et y fonder une
organisation stable. Sa modération aurait-elle donc à combattre des
mesures, nous le disons avec franchise, fausses et mal calculées
des autres puissances, ou bien ne considérerait-on la paix que
comme une trève? Perspective affligeante, décourageante pour
l'homme de bien, mais qui aurait pour effet infaillible de produire
des résultats que l'on ne saurait calculer.»