LIBERTÉ. ÉGALITÉ.

Au quartier-général de Trente, le 3 pluviose an IX de la république.

_Macdonald, général en chef de l'armée des Grisons, au général Reynier_.

«En cheminant à travers les montagnes et les déserts de neiges et de

glaces des plus hautes Alpes, j'ai reçu avec bien de la joie, mon cher

Reynier, la lettre que vous m'avez fait l'amitié de m'écrire le 12

brumaire. Je n'ai jamais manqué de m'informer de vos nouvelles toutes

les fois qu'un bâtiment arrivait d'Égypte, mais j'éprouve un plus

sensible plaisir d'en recevoir directement.

«Vous voilà donc devenu momie vivante, séparé de votre famille et de vos

amis. S'il est une consolation pour eux et pour vous, c'est le courage

et la grandeur du nom français, que vous avez porté et fait respecter

chez ces peuples barbares; aussi commandez-vous l'admiration du monde en

attendant les récompenses nationales.

«Peu de temps après votre embarquement, la guerre s'est de nouveau

rallumée, et nous avons été jusqu'à Naples, chasser un roi imbécile et

faible de son trône sur lequel il n'a pas osé remonter, ni rentrer dans

sa capitale, malgré les vicissitudes de l'inconstante fortune: nous

avons éprouvé depuis les caprices de cette dame, vaincus partout par la

faiblesse de l'ancien, tyrannique et trop orgueilleux Directoire.

«Enfin Bonaparte paraît, renverse ce gouvernement présomptueux, en

saisit les rênes, et d'une main ferme dirige le char de la révolution au

point où les gens honnêtes le désiraient depuis long-temps. Cet homme

extraordinaire n'est point effrayé du fardeau qui pèse sur lui; il

recrée les armées, rappelle les proscrits, ouvre les prisons où

l'innocence gémissait, abolit les lois révolutionnaires, rétablit la

confiance, protége l'industrie, vivifie le commerce; et la république,

triomphante par ses armes, redoutée de ses ennemis, et respectée de

l'Europe, s'élève aujourd'hui au premier rang, que la Providence lui a

éternellement marqué.

«Je ne connais, mon cher Reynier, ni l'adulation ni la flatterie;

austère dans mes principes, je blâme et condamne le mal avec la même

franchise que je loue le bien: sans être l'apôtre de Bonaparte, je me

borne à rendre hommage à la vérité. Nos affaires militaires et

guerrières vont à merveille, et il faut enfin espérer que l'Empereur,

mieux éclairé sur ses intérêts, se débarrassera de l'odieuse influence

des flibustiers d'Angleterre, et conclura une paix aussi durable que

vivement désirée.

«Tandis que nous envahissons les États héréditaires, M. de Cobentzel

traite lentement à Lunéville, et donne l'assurance formelle d'une paix

prochaine. Puisse-t-elle arriver, mon cher Reynier, et vous ramener dans

votre famille; vos amis vous désirent, et je vous prie de me ranger du

nombre des premiers.

«Votre général en chef a reçu sa confirmation; si l'on juge les hommes

par leurs actes ostensibles, le général Menou obtiendra l'assentiment

général; il faut être sur les lieux, comme vous, pour apprécier son vrai

mérite.

«Lacroix et ... sont toujours avec moi; le premier se propose de vous

donner directement des nouvelles détaillées; j'ai autour de moi peu de

personnes de votre connaissance.

«Adieu, mon cher Reynier, j'ai beaucoup regretté la perte de ce pauvre

Kléber, enthousiaste, comme vous, de votre expédition.

«On assure que douze à quinze mille Anglais sont allés vous rendre

visite, vous leur ferez probablement la même réception qu'ils ont reçue

de nous en 94.

«Je vous embrasse, ainsi que Millet,

«_Signé_ MACDONALD.»

Les préliminaires de la paix ayant été ratifiés à Paris, le premier

consul envoya un de ses aides-de-camp, le général Lauriston, les porter

à Londres, où ils furent échangés. Le canon des Invalides annonça

bientôt cet événement; la satisfaction fut générale, et alla jusqu'à

l'ivresse. Les puissances contractantes, la France, l'Espagne et la

Hollande d'une part, et l'Angleterre de l'autre, s'étaient engagées à

envoyer des plénipotentiaires à Amiens. Nous touchions à une paix

générale; les relations extérieures de France travaillaient avec ardeur

à l'obtenir.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 33 / 44 题