CHAPITRE XXIV.

Assassinat du général Kléber.--Regrets du premier consul.--Le général

Menou prend le commandement en chef.--Arrivée de l'armée anglaise

commandée par Abercrombie.--Bataille d'Alexandrie.--Capitulation du

général Belliard au Caire.--Capitulation de Menou.--Retour de l'armée

d'Égypte.

J'ai laissé le général Kléber en Égypte, ayant réparé ses fautes, mais

après avoir perdu, pour cela, un monde considérable; de plus, ayant

appris la révolution du 18 brumaire, et ne songeant plus à revenir en

France sans l'autorisation du premier consul.

Après avoir rejeté le grand-visir en Syrie, et après avoir repris le

Caire, où le quartier-général s'était établi de nouveau, Kléber

s'occupait à reconstruire tout ce qui avait été détruit pendant

l'occupation momentanée de cette ville par les Turcs. Il était un matin

à se promener sur la terrasse de son jardin avec un architecte qu'il

entretenait de projets d'embellissemens à ajouter à sa demeure,

lorsqu'il vit sortir de dessous un massif de figuiers un malheureux

fellah (paysan), presque nu, qui lui remit à genoux un papier ployé;

l'architecte regardait de l'autre côté de la terrasse, pendant que

Kléber déployait le papier: ce fut alors que le misérable lui enfonça

dans le coeur un poignard qu'il tenait caché sous sa robe, redoublant les

coups jusqu'à ce que Kléber fût tombé.

L'architecte Protain accourut avec sa toise sur l'assassin: mais, en

ayant été blessé lui-même, il ne put le saisir; ses cris amenèrent du

monde, mais trop tard, Kléber expirait. On trouva ce fellah caché dans

le jardin, où on l'arrêta. Il fut interrogé, jugé, et condamné à mort;

il subit le supplice du poing coupé et de l'empalement avec le même

sang-froid qu'il avait exécuté son crime.

Ce fellah n'était âgé que de dix-huit ou vingt ans au plus. Il était de

Damas, et déclara qu'il en était parti sur l'ordre du grand-visir, qui

lui avait donné la commission de venir en Égypte tuer le grand sultan

des Français; que ce n'était que pour cela qu'il avait quitté ses

parens. Il avait fait presque tout le voyage à pied, et n'avait reçu du

visir que l'argent rigoureusement nécessaire aux besoins de ce voyage.

En arrivant au Caire, il avait été faire ses dévotions à la grande

mosquée, et ce n'était que la veille du jour de l'exécuter, qu'il avait

confié son projet à l'un des schérifs de cette mosquée.

Le premier consul avait été informé, dès l'hiver de 1799 à 1800, de la

mort de Kléber. J'étais en service près de lui, lorsque le courrier, qui

venait de Toulon avec d'énormes paquets parfumés, me les apporta, aux

Tuileries, à dix heures du soir. Tout dormait, et je ne voulus pas

réveiller le premier consul pour lire, quelques heures plus tôt, des

paquets qui venaient d'Égypte; j'attendis, pour les lui remettre,

l'heure à laquelle Bourrienne entrait chez lui: il me fit rester pour

ouvrir les paquets, qui contenaient le récit de tout ce qui était

survenu en Égypte depuis le départ de l'armée turque.

La perte de Kléber eut une grande influence sur l'avenir de la colonie.

Le premier consul avait déjà oublié ses torts vis-à-vis de lui, et

témoigna beaucoup de regrets de le perdre d'une manière aussi

malheureuse.

Il regardait sa mort comme un événement funeste et malencontreux pour

ses projets à venir. Il disait tout haut ce qu'il pensait de Kléber sous

ce rapport. Il aurait voulu avoir quelqu'un capable de le remplacer, il

l'aurait fait partir sur-le-champ; mais l'espèce d'hommes propres à un

commandement de cette importance était rare, et, à cette occasion, il

témoigna encore des regrets de la perte du général Desaix. Il réfléchit

long-temps au choix qu'il pourrait faire; il m'a même fait l'honneur de

m'en parler un jour, qu'il paraissait s'être arrêté sur le général

Richepanse[40]; mais il ne le nomma pas, espérant davantage de l'effet

que produirait l'arrivée de ses escadres, qu'il croyait encore pouvoir

faire partir.

Après la mort de Kléber, on rendit à ce général des honneurs

magnifiques, et on lui éleva un monument. Malheureusement le

commandement de l'armée revenait, par droit d'ancienneté, au général

Menou, homme fort respectable sans nul doute, mais moins militaire que

qui que ce soit au monde; du reste, ne s'en faisant pas accroire, et

avouant qu'il ne s'était jamais occupé de le devenir. En outre, un

mariage qu'il avait contracté, malgré son âge, avec une femme turque,

lui avait donné du ridicule, et l'avait rendu l'objet des plaisanteries

des officiers de l'armée, qui ne s'en gênaient même pas devant les

Turcs, naturellement graves, et pour lesquels la raillerie est un

inconvénient capital, quand elle s'attache à celui qui commande.

Indépendamment de ce que le général Menou ne comptait point de gloire

dans ses services, il avait à commander une armée gâtée sous ce rapport,

et tout-à-fait intraitable sous celui de beaucoup d'exigences: ce fut

donc dans cet état de déconsidération militaire que l'armée anglaise le

trouva à la tête de celle qu'elle venait combattre en Égypte. Cette

armée, commandée par Abercrombie, après avoir été plusieurs mois à se

réunir et à s'organiser au fond de la Méditerranée, dans le golfe de

Satalie, arriva enfin à la vue d'Alexandrie, où nos escadres auraient pu

entrer pendant deux mois consécutifs, sans y rencontrer une seule voile

en croisière. Elle jeta l'ancre dans la rade d'Aboukir, entre Alexandrie

et l'embouchure du Nil, et elle prit terre sur la même plage où les

Turcs avaient débarqué quinze ou dix-huit mois auparavant. C'est ici que

commencèrent une suite de fautes que, dans l'intérêt de l'histoire, il

faut détailler.

Quoique, en quittant l'Égypte, le premier consul y eût laissé pour

instruction de tenir l'armée rapprochée de la côte dans la saison

favorable aux débarquemens, on n'en avait rien fait: elle se trouvait

encore divisée et répandue sur la surface du pays, pour la plus grande

commodité des troupes et celle de leurs généraux, sans que rien eût été

préparé pour leur concentration. Il arriva de là que l'armée anglaise,

en débarquant, ne trouva, pour lui disputer la plage, qu'un faible corps

de la garnison d'Alexandrie, commandé par le général Friant, gouverneur

de cette place. Friant se rappelait tout ce qui avait été dit sur celui

de ses prédécesseurs qui s'était trouvé dans la même position lors du

débarquement des Turcs: soit pour cette raison, soit pour d'autres

motifs, il attaqua l'armée anglaise, en fut fort maltraité, et obligé de

se retirer après avoir éprouvé inutilement une perte que la position de

l'armée rendait importante.

Le général Menou, auquel on avait rendu compte de l'apparition de

l'armée anglaise, était enfin parti du Caire après avoir mis plusieurs

jours à s'arrêter à un plan d'opérations. Il avait fait marcher en avant

le général Lanusse avec une partie de la division qu'avait le général

Desaix. Cette division, arrivée après l'échec éprouvé par Friant,

attaqua à son tour, et aussi désavantageusement, l'armée anglaise, qui

la maltraita de même, et l'obligea de se retirer avec une perte plus

considérable encore.

Ces affligeans résultats d'attaques partielles de la part de troupes

auxquelles l'intérêt de leur position imposait la loi de n'agir que

réunies, n'étaient que la conséquence des mauvaises dispositions du

général Menou, qui avait imaginé de porter une partie de ses forces sur

la lisière du désert, et de retenir l'autre au Caire, lorsqu'il eût dû

tout pousser sur la côte.

Il arriva enfin lui-même avec le reste de l'armée, fit ses dispositions

d'attaque, et livra, sous les murs d'Alexandrie, le 30 ventose, la

bataille qui porte ce nom, et dont la perte décida du sort de l'Égypte.

Notre armée aurait été plus forte que l'armée anglaise, sans toutes les

pertes que Kléber, d'une part, et ces deux attaques décousues, de

l'autre, lui avaient fait éprouver: elle avait une supériorité

incontestable en cavalerie et en artillerie. Elle était devenue

inférieure en infanterie; mais ce qui surtout fut nuisible au dernier

point, c'est que la plupart des généraux marquans de cette armée

excitaient la jalousie ou la défiance du général Menou. Il avait de la

peine à se résoudre à appeler au secours de son inexpérience les

lumières de ceux qu'il avait longuement offensés. Il fut cependant

obligé d'en venir là. Il fit demander un plan d'attaque au général

Lanusse, qui le concerta avec le général Reynier. Les dispositions

arrêtées furent aussitôt converties en ordre du jour, et tout se prépara

pour l'action; mais Lanusse fut atteint dès les premiers coups. La

tentative sur laquelle reposait le noeud de l'action échoua: il ne fut

pas possible d'y remédier.

Les corps firent, comme à leur ordinaire, beaucoup de traits de bravoure

dont on ne sut point tirer parti. Le général en chef de l'armée anglaise

fut tué, et néanmoins notre armée se retira le soir dans les lignes

d'Alexandrie, laissant le champ de bataille aux Anglais. Ceux-ci

s'approchèrent bientôt de la place, qui, à la vérité, était inattaquable

pour les moyens qu'ils avaient apportés avec eux; mais ils conduisirent

le reste de leur campagne de la manière la plus habile.

Le général Menou avait renfermé l'armée dans Alexandrie. Il ne pouvait

plus communiquer avec l'Égypte que par la route que suit le canal de

Rahmanié, les Anglais étant maîtres de la mer ainsi que de la presqu'île

d'Aboukir.

Leurs ingénieurs firent la reconnaissance des rives du canal du grand

Alexandre. Ils virent bientôt que cette construction avait été exécutée

au moyen de grands travaux à travers le lac Maréotis, qui se trouve sur

la droite du canal en allant d'Alexandrie au Nil, et n'est séparé du lac

d'Aboukir, et par conséquent de la mer, que par ce même canal, dont les

bords servaient de digues à ces deux lacs. Ils reconnurent de même que

le lac d'Aboukir était plus élevé que le lac Maréotis, dont les eaux

étaient évaporées par le soleil, et couvraient le sol de

cristallisations salines.

Les ingénieurs anglais, après avoir déterminé le point le plus bas du

lac Maréotis, ouvrirent à ce point les deux digues qui formaient les

bords du canal, lesquelles existaient depuis sa construction; et après

avoir fait repasser toutes leurs troupes en deçà de la coupure, ils

introduisirent les eaux du lac d'Aboukir dans l'ancien lac Maréotis,

qui, en peu de jours, s'en remplit jusqu'à la tour des Arabes, à huit

lieues à l'ouest d'Alexandrie.

Par cette opération, Alexandrie fut entourée d'un côté par la mer, et de

l'autre côté par ce nouveau lac Maréotis: au moyen d'un petit corps de

troupes que les Anglais avaient posté pour empêcher le rétablissement de

la coupure du canal, et intercepter les communications, ils tinrent

l'armée du général Menou bloquée dans Alexandrie, où il y avait

heureusement d'immenses magasins.

Les eaux avaient envahi le lac Maréotis au point que, si le général

Menou avait eu la pensée de reprendre le chemin du Caire, il n'aurait pu

y parvenir qu'en faisant le tour de cette inondation et en passant par

la tour des Arabes. Or, il aurait eu vingt-six lieues à faire dans le

désert avant d'arriver à de l'eau potable, et il n'avait point de

chameaux de convoi pour emporter de quoi faire ces vingt-six lieues,

tandis qu'avant l'introduction des eaux salées dans ce lac, il n'avait

que cinq ou six lieues à faire pour trouver de l'eau douce.

Dans cette position, il ne pouvait donc que s'amuser à manger ses

magasins. Les Anglais, après avoir pris toutes ces mesures, avaient fait

transporter leurs munitions de toute espèce à l'embouchure de la branche

du Nil qui se jette dans la mer à Rosette; ils firent ensuite marcher

leur armée sur le Caire, en remontant le Nil, où ils arrivèrent sans

coup férir, et trouvèrent le général Belliard, que le général Menou y

avait laissé avec un petit nombre de troupes pour garder cette ville,

ses hôpitaux, ses magasins et toute l'administration de l'armée,

c'est-à-dire qu'à proprement parler, le général Belliard n'était entouré

que d'embarras, et n'avait point de soldats. Les choses se trouvaient

dans une position inverse de celle où elles auraient dû être.

Menou, avec toute l'armée, était bloqué dans Alexandrie par une petite

troupe anglaise qui gardait la coupure du canal, et Belliard était dans

une ville ouverte avec tout le matériel de l'armée, et une très petite

troupe pour se défendre contre toute l'armée anglaise. Dans cette

position, il ne pouvait songer qu'à capituler, et c'est aussi ce qu'il

fit.

On a beaucoup dit qu'il aurait dû remonter dans la Haute-Égypte. Cela

n'était pas impossible; mais qu'y eût-il fait? Quels magasins, quelles

ressources y eût-il rencontrés? Avec quoi eût-il alimenté la guerre?

Pouvait-il avec la poignée d'hommes qu'il commandait faire à la fois

tête aux Cipayes qui venaient de l'Inde, et aux troupes que l'Europe et

l'Asie avaient déjà jetées sur lui? À quoi bon d'ailleurs courir de

nouvelles chances, plus périlleuses que les premières? Pour attendre des

secours? Mais comment la métropole lui eût-elle fait parvenir, au milieu

des déserts du Saïd, les secours qu'elle n'avait pu lui fournir au

centre du Delta? Y avait-il plus de facilité de pénétrer dans la mer

Rouge que de débarquer sur les bords de la Méditerranée; de prendre

terre à Cosséir, que d'atteindre Alexandrie, Bourlos ou Damiette? La

fortune avait prononcé; prolonger la lutte était verser du sang à pure

perte. La critique se rencontre plus souvent, parce qu'elle est plus

facile, surtout quand on l'exerce loin des dangers.

Belliard capitula, et obtint d'être transporté en France avec son monde.

L'armée anglaise ramena sur les bords de la mer toute cette grande

ambulance, et arriva tout à propos pour recevoir à composition le

général Menou, qui était à peu près à son dernier morceau de pain, et

qui ne voulut pas attendre qu'il fût sans ressource, afin d'avoir une

meilleure capitulation.

D'un autre côté, les Anglais, dont la flotte était au mouillage dans la

rade d'Aboukir, étaient impatiens de pouvoir la mettre dans le port

d'Alexandrie: ils eussent tout accordé pour en finir plus vite.

Ainsi se termina cette éclatante entreprise, qu'un puissant génie avait

formée pour la régénération de l'Orient. Il en avait plus soigné les

moindres détails, que ses successeurs n'en soignèrent les intérêts

principaux, où ils ensevelirent leur gloire. Depuis son départ, tout ce

qui fut fait en Égypte portait le caractère de la médiocrité, et avait

préparé le premier consul au dénoûment qui devait en être la

conséquence. Avec le retour de l'armée d'Orient s'évanouirent les

espérances qui étaient attachées à l'occupation de cette colonie.

Malte avait été pris, par capitulation, la saison précédente. Il ne

restait plus de moyens de rétablir les affaires d'une expédition qui

avait paru devoir changer la face du monde.

Le premier consul avait reçu officiellement l'avis de ces événemens dans

l'été de 1801. Il devenait, par conséquent, inutile de faire partir les

escadres de Toulon et de Rochefort. L'on débarqua, au contraire, tout ce

qu'elles avaient à bord, et on fit, dans le premier de ces deux ports,

les dispositions nécessaires pour y recevoir l'armée d'Égypte, que les

Anglais y ramenèrent sur les mêmes vaisseaux qui y avaient transporté la

leur.

Quoique le premier consul eût lieu d'être fort mécontent de ce qui avait

été fait, et particulièrement de la conduite qu'avaient tenue plusieurs

officiers-généraux de cette armée, il ne laissa échapper aucun mouvement

d'humeur contre qui que ce fût, et ne fit rechercher la conduite de

personne. Tous les individus de cette armée eurent toujours une

préférence marquée dans les distributions des grâces et dans la

nomination aux emplois avantageux, hormis cependant quelques officiers

qui avaient fait partie de l'armée d'Italie, et qui s'étaient fait

remarquer par leurs mauvais sentimens et leur ingratitude; encore n'en

tira-t-il d'autre vengeance que de les oublier.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 29 / 44 题