Retour inattendu de l'escadre de l'amiral Gantheaume à Toulon.--Le
premier consul ordonne une seconde expédition.--Je suis envoyé à
Rochefort.--Misérable état de la Vendée.--Instructions du premier
consul.--Le roi d'Étrurie.--Madame de Montesson.
Lorsque j'arrivai, le premier consul était à la Malmaison. Je me rendis
auprès de lui. Il me témoigna la satisfaction que lui causait la sortie
de Gantheaume. C'était la partie la plus difficile de la mission. Il
croyait que l'escadre avait tout fait, puisqu'elle avait triomphé de
l'obstacle qui l'arrêtait; il ne tarda pas à revenir de cette opinion.
Dispersée tout en sortant de Brest, l'escadre s'était ralliée au cap
Finistère. De là elle avait doublé le détroit de Gibraltar, et avait
passé, sans coup férir, jusqu'au cap Bon. Elle touchait au terme de son
voyage, lorsque tout à coup elle vira de bord, et rentra à Toulon au
moment où on la croyait dans les eaux d'Alexandrie.
Vivement contrarié de cet étrange retour, dont il ne pouvait s'expliquer
la cause, le premier consul envoya son aide-de-camp Lacuée à Toulon,
avec ordre de faire sortir de nouveau l'escadre, et de lui rendre compte
des motifs qui avaient décidé l'amiral à la ramener.
Je fus curieux de les connaître; j'appris qu'ils tenaient tous aux
fausses notions que l'on s'était faites de l'état où était l'armée
d'Orient, et des forces que les Anglais entretenaient sur la côte
d'Afrique. Les officiers de la flotte s'étaient imaginé qu'une fois
entrés à Alexandrie, ils ne pourraient plus en sortir; ils craignaient
d'être faits prisonniers, et se prévalant de l'avarie que s'étaient
faite des vaisseaux dans un abordage, ils ramenèrent l'escadre à Toulon.
Ils firent ainsi un trajet triple de celui qui leur restait à franchir
pour arriver à leur destination, et coururent vingt fois le danger de
donner dans les escadres anglaises, pour éviter la chance de les
rencontrer sur une plage dont nous tenions tous les points. Pour
surcroît de regret, on sut, dans la suite, qu'ils seraient entrés dans
les passes sans coup férir; aucune croisière ne les observait alors.
Tous les vaisseaux anglais s'étaient rendus dans l'Archipel, pour
stimuler les Turcs et leur faire faire de nouveaux efforts. L'amiral
Gantheaume ne pouvait l'ignorer, puisqu'il avait rencontré et pris dans
son retour un vaisseau de guerre anglais, qui lui avait fait connaître
cet état de choses. Les motifs qu'alléguait Gantheaume étaient
misérables. Néanmoins il s'obstina à ne pas reprendre la mer. Il fut
impossible de vaincre sa résistance; quel que fût le mécontentement du
premier consul, il fallut se résigner et aviser à une nouvelle
combinaison pour porter des secours en Égypte.
L'expédition avait réussi à appareiller malgré les vents et les Anglais.
Un nouveau convoi pouvait avoir le même résultat. Le premier consul
ordonna les préparatifs d'une seconde expédition dans le port d'où la
première était sortie. Il fit armer six vaisseaux, et les confia au
vice-amiral Latouche-Tréville, qui fut chargé d'exécuter ce que
Gantheaume n'avait pas fait. En même temps, il m'envoya rassembler et
organiser à Rochefort tout ce qui devait être embarqué sur une autre
expédition qu'il y formait. Je me rendis d'abord à Lorient[39], où je
devais faire mettre à la mer deux vaisseaux neufs, ainsi qu'une frégate,
qui se trouvaient dans ce port. Je communiquai mes instructions au
préfet maritime, qui était alors le vice-amiral Decrès, depuis ministre
de la marine et duc. Il fit appareiller sur-le-champ, et envoya ces
bâtimens mouiller à l'île d'Aix, à l'embouchure de la Charente, d'où ils
avaient ordre de se réunir à l'escadre que l'on armait à Rochefort.
Je revins à Nantes et traversai la Vendée pour me rendre à Rochefort.
Ces malheureuses contrées étaient encore fumantes des incendies qu'elles
avaient essuyés. Je n'y vis pas un homme, pas une maison; des femmes,
des enfans, des décombres, voilà tout ce que je trouvai dans un trajet
de quinze lieues, à travers la partie la plus riche de ces provinces,
peu auparavant si florissantes! Elles n'avaient pas une habitation
debout. Les champs restaient en friche, les villages étaient, en quelque
sorte, ensevelis sous les ronces et les herbes dont leurs ruines étaient
recouvertes; les chemins étaient totalement défoncés. De quelque côté
que je portasse mes regards, je n'apercevais qu'un vaste tableau de
dévastation, qui portait à l'âme. Le jour tombait; je ne pouvais
m'engager la nuit dans des routes aussi mauvaises, je me réfugiai dans
une chaumière où l'on avait établi une station de poste. J'y trouvai des
prêtres qui revenaient de la Louisiane, où ils avaient été chercher un
asile, lorsque la persécution les eut chassés de leur pays. Je fus
frappé des soins que leur rendaient les paysans. Ma voiture, mon argent,
mon habit, s'éclipsèrent devant leur soutane; souper, appartement, tout
fut pour eux. Ils voulurent bien partager leur repas avec moi; mais je
fus obligé d'attendre le jour sur une chaise au coin du feu.
Enfin, après beaucoup de peine, j'atteignis Rochefort. L'amiral Bruix y
était déjà arrivé, ainsi que les deux vaisseaux de Lorient; mais il s'en
fallait bien que ceux qu'on armait dans le port fussent prêts à prendre
la mer.
Le premier consul m'envoyait chaque semaine plusieurs courriers
extraordinaires, que je devais lui renvoyer dans le jour avec la réponse
à chacune des questions qu'il m'adressait, parce qu'il venait
d'apprendre qu'une armée anglaise s'embarquait pour aller attaquer
l'Égypte; il me pressait, et pressait l'amiral de ne négliger aucun
moyen de hâter l'expédition. Ses lettres, qui formaient quelquefois des
cahiers, exprimaient toute la sollicitude que lui inspirait la colonie.
Il n'omettait aucun des objets dont elle avait besoin; l'artillerie
comme les petites armes, les médicamens comme les projectiles, il
indiquait, prescrivait tout: chariots, harnais, pièces de rechange,
outils pour tous les genres de professions, étuis de mathématiques,
crayons, trousses de chirurgie, instrumens de chimie, enfin il n'y avait
pas jusqu'aux menus objets qu'emploient l'ingénieur, le chimiste, le
mécanicien dont il ne se fût occupé. Beaucoup d'entre eux ne se
trouvaient ni à Rochefort ni à La Rochelle: j'allai moi-même les
chercher à Bordeaux. À force de travail, l'amiral Bruix était parvenu,
de son côté, à armer trois vaisseaux et trois frégates. Il les fit
appareiller pour l'île d'Aix, où ils se réunirent à ceux qui étaient
venus de Lorient.
Cette escadre se trouvait ainsi chargée non seulement d'un renfort
important, mais encore de tout ce dont la colonie pouvait manquer pour
ses établissemens. Le premier consul m'avait fait adresser les
détachemens de toutes armes qui devaient être embarqués, et m'avait
prescrit de répartir les hommes et les objets de chaque espèce, de
manière que chaque bâtiment eût un nombre égal d'hommes, d'armes, de
munitions et de matériel. Ainsi j'avais huit bâtimens; je devais diviser
en autant de parties les corps, les poudres, les munitions, les
projectiles, etc., et les distribuer par huitième sur chaque bord. De
cette manière, chaque vaisseau portait un peu de tout. En en perdant un,
on ne perdait qu'une portion de chaque chose au lieu d'une chose entière
qui aurait pu être celle dont la colonie ou l'armée avait le plus
besoin.
Cette distribution était inusitée. L'administration de la marine la
repoussa vivement. Je rendis compte de cette opposition au premier
consul, qui trancha impérativement la question; il me répondit de tenir
la main à l'exécution de ses ordres, et me chargea de faire comprendre à
l'amiral l'avantage de la division qu'il avait prescrite. Elle nous
donnait l'assurance de faire arriver en Égypte une partie de tous les
objets dont se composait l'armement, et nous garantissait des
conséquences qu'eût pu avoir pour la colonie la perte d'un vaisseau
chargé des produits qui lui manquaient.
Je dus envoyer un état détaillé de ce que chaque bâtiment emportait de
soldats de chaque corps, d'objets de chaque espèce. Le premier consul le
trouva bien et le renvoya tel qu'il l'avait reçu. Tout était prêt; on se
disposait à partir, lorsqu'il m'expédia l'ordre de prendre une corvette
qui fût bonne voilière, et de la charger de bois de construction pour
l'artillerie, de roues, de bois de charronnage, d'affûts montés ou
disposés, que j'étais autorisé à puiser dans l'arsenal de La Rochelle.
Je fus chercher une corvette rapide comme il la fallait; je la chargeai
à comble, je la réunis à l'escadre, et rendis compte de l'état des
choses au premier consul. Sa réponse ne se fit pas attendre: c'était
l'expédition des ordres qu'il avait donnés à Bruix de se rendre
immédiatement dans la Méditerranée, où il devait rallier sous son
commandement l'escadre de Gantheaume, et faire le plus de diligence
possible pour gagner Alexandrie.
C'était assurément un tour de force d'être parvenu, avec les faibles
moyens que possédait la marine lorsque le premier consul avait pris les
rênes de l'État, à armer onze vaisseaux et sept ou huit frégates dont se
composaient les deux escadres. Si ces bâtimens fussent arrivés en
Égypte, comme il a été constaté depuis qu'ils pouvaient le faire, la
colonie était sauvée. Ils lui portaient au-delà de huit mille hommes de
troupes, plus de cinquante mille pièces d'armes, et une foule d'autres
objets qui eussent concouru à sa défense. Malheureusement les
difficultés qu'on avait eues à les armer avaient donné à la saison
favorable aux appareillages le temps de s'écouler. Les calmes, les vents
contraires, survinrent. On fut obligé d'ajourner l'expédition à
l'équinoxe d'automne; mais alors il n'était plus temps, tout était perdu
en Égypte, comme nous le verrons bientôt.
Pendant que le premier consul pressait l'envoi des secours qu'il
destinait à l'armée d'Orient, il ne négligeait rien de ce qui pouvait
donner de l'inquiétude aux Anglais. Le Portugal était une de leurs
factoreries; il résolut de les en chasser. Il avait deux buts dans cette
entreprise, d'occuper un pays avec lequel nous étions encore en guerre,
et de pousser les Anglais à envoyer au secours de leur allié les forces
qu'ils destinaient à opérer en Égypte.
L'Espagne entra dans ses vues; elle réunit une armée en Estramadure et
accorda passage par la Biscaye et la Castille aux corps de troupes
françaises qui devaient la joindre et la soutenir.
La réunion eut lieu à Badajoz. Le roi d'Espagne vint lui-même prendre le
commandement des forces combinées. Le célèbre Godoy, dont il sera parlé
dans la suite de ces Mémoires, commandait en second.
Nos troupes étaient sous les ordres du général Leclerc, beau-frère du
premier consul; elles ne dépassaient pas dix à douze mille hommes de
toutes armes.
Lucien Bonaparte, qui, peu de temps auparavant, avait quitté le
ministère de l'intérieur, venait d'être nommé ambassadeur en Espagne, et
suivait aussi le roi à l'armée.
Trop faible pour résister aux forces qui marchaient à lui, le
gouvernement portugais ne songea qu'à conjurer l'orage. Son allié
l'abandonnait à lui-même; il souscrivit la paix qu'on lui dicta, et
envoya un ambassadeur au premier consul. Ce fut le premier que cette
puissance accrédita en France depuis la révolution.
Cette petite expédition valut à don Godoy, que le traité de Bâle avait
déjà fait prince de la Paix, une extension de faveurs et de crédit dont
l'histoire de ses pareils n'avait pas encore présenté d'exemple. Il
ramena son roi à Madrid, devint l'homme nécessaire au-dedans comme
au-dehors, et ne tarda pas à être l'objet de l'animadversion des
Espagnols.
Ce fut à la suite de cette paix que, pour exécuter un des articles du
traité de Lunéville, le premier consul plaça sur le trône de Toscane le
fils de l'infant de Parme, qui avait épousé la fille du roi d'Espagne.
Ce prince fut reconnu sous le titre de roi d'Étrurie, et vint remercier
le premier consul de son élévation. Reçu par le général Bessière, qui
était allé à sa rencontre jusqu'à Bayonne, il traversa la France sous le
nom de comte de Livourne, qu'il garda pendant son séjour à Paris.
Les vieux républicains ne virent pas sans déplaisir cette visite
inattendue. Les nobles, au contraire, applaudissaient de toutes leurs
forces, et faisaient remarquer la différence qu'il y avait entre le
premier consul, qui venait de faire un roi, et le Directoire, qui
improvisait partout des républiques.
Le malheureux prince était peu propre à recommander les institutions
qu'ils chérissaient. Tout en lui accordant un excellent coeur, la nature
lui avait départi peu de moyens, et l'éducation monacale qu'il avait
reçue avait achevé de fausser son esprit. Il passa à la Malmaison
presque tout le temps qu'il fut à Paris. Madame Bonaparte emmenait la
reine dans ses appartemens, et comme le premier consul ne sortait de son
cabinet que pour se mettre à table, les aides-de-camp étaient obligés de
tenir compagnie au roi et de chercher à l'amuser, car il était incapable
de s'occuper. Et en vérité il fallait de la patience pour écouter les
enfantillages qui remplissaient sa tête. On avait sa mesure, on fit
venir les jeux qu'on met d'ordinaire dans les mains des enfans: il
n'éprouva plus d'ennui. Nous souffrions de sa nullité: nous voyions avec
peine un beau et grand jeune homme, destiné à commander à des hommes,
qui tremblait à la vue d'un cheval, passait son temps à jouer à la
cachette ou à nous sauter sur les épaules, et dont toute l'instruction
se bornait à savoir des prières, à dire son _Benedicite_ et ses
_Grâces_. C'était pourtant à de telles mains qu'allaient être confiées
les destinées d'une nation!
Lorsqu'il partit pour se rendre dans ses États, «Rome peut être
tranquille, nous dit le premier consul après l'audience de départ,
celui-là ne passera pas le Rubicon.»
Le départ du roi d'Étrurie donna lieu à une inconvenance qui faillit
avoir des résultats fâcheux pour celle qui se l'était permise. Madame de
Montesson, qui avait épousé de la main gauche le duc d'Orléans,
grand-père de celui d'aujourd'hui, dont elle n'avait cependant jamais
porté le nom, s'était sans doute imaginé que la révolution, en
détruisant les titres, avait sanctionné les liaisons qu'elle avait eues
avec un prince du sang; elle s'avisa tout à coup qu'elle était la seule
parente que le comte de Livourne eût à Paris, et que, comme telle, elle
devait lui faire les honneurs des débris de la bonne compagnie. Il
fallait assurément avoir accepté la révolution dans toutes ses
conséquences, pour concevoir la pensée de réunir ce que la capitale
renfermait d'émigrés rentrés, d'hommes qui s'étaient élevés par leurs
actions, chez une ancienne maîtresse du duc d'Orléans, afin d'y saluer
l'infant de Parme, gendre du roi d'Espagne. Madame de Montesson osa
davantage: elle invita la famille du premier consul, ainsi que les
personnes qui y étaient attachées. Nous y allâmes sans le prévenir, mais
nous fûmes vertement réprimandés le lendemain: il s'éleva avec force sur
l'inconvenance d'une telle invitation; et s'il ne sévit pas contre celle
qui se l'était permise, c'est, je crois, parce que madame Bonaparte prit
les intérêts de madame de Montesson, et qu'il avait encore besoin de
ménager tout le monde.