CHAPITRE XXIII.

Retour inattendu de l'escadre de l'amiral Gantheaume à Toulon.--Le

premier consul ordonne une seconde expédition.--Je suis envoyé à

Rochefort.--Misérable état de la Vendée.--Instructions du premier

consul.--Le roi d'Étrurie.--Madame de Montesson.

Lorsque j'arrivai, le premier consul était à la Malmaison. Je me rendis

auprès de lui. Il me témoigna la satisfaction que lui causait la sortie

de Gantheaume. C'était la partie la plus difficile de la mission. Il

croyait que l'escadre avait tout fait, puisqu'elle avait triomphé de

l'obstacle qui l'arrêtait; il ne tarda pas à revenir de cette opinion.

Dispersée tout en sortant de Brest, l'escadre s'était ralliée au cap

Finistère. De là elle avait doublé le détroit de Gibraltar, et avait

passé, sans coup férir, jusqu'au cap Bon. Elle touchait au terme de son

voyage, lorsque tout à coup elle vira de bord, et rentra à Toulon au

moment où on la croyait dans les eaux d'Alexandrie.

Vivement contrarié de cet étrange retour, dont il ne pouvait s'expliquer

la cause, le premier consul envoya son aide-de-camp Lacuée à Toulon,

avec ordre de faire sortir de nouveau l'escadre, et de lui rendre compte

des motifs qui avaient décidé l'amiral à la ramener.

Je fus curieux de les connaître; j'appris qu'ils tenaient tous aux

fausses notions que l'on s'était faites de l'état où était l'armée

d'Orient, et des forces que les Anglais entretenaient sur la côte

d'Afrique. Les officiers de la flotte s'étaient imaginé qu'une fois

entrés à Alexandrie, ils ne pourraient plus en sortir; ils craignaient

d'être faits prisonniers, et se prévalant de l'avarie que s'étaient

faite des vaisseaux dans un abordage, ils ramenèrent l'escadre à Toulon.

Ils firent ainsi un trajet triple de celui qui leur restait à franchir

pour arriver à leur destination, et coururent vingt fois le danger de

donner dans les escadres anglaises, pour éviter la chance de les

rencontrer sur une plage dont nous tenions tous les points. Pour

surcroît de regret, on sut, dans la suite, qu'ils seraient entrés dans

les passes sans coup férir; aucune croisière ne les observait alors.

Tous les vaisseaux anglais s'étaient rendus dans l'Archipel, pour

stimuler les Turcs et leur faire faire de nouveaux efforts. L'amiral

Gantheaume ne pouvait l'ignorer, puisqu'il avait rencontré et pris dans

son retour un vaisseau de guerre anglais, qui lui avait fait connaître

cet état de choses. Les motifs qu'alléguait Gantheaume étaient

misérables. Néanmoins il s'obstina à ne pas reprendre la mer. Il fut

impossible de vaincre sa résistance; quel que fût le mécontentement du

premier consul, il fallut se résigner et aviser à une nouvelle

combinaison pour porter des secours en Égypte.

L'expédition avait réussi à appareiller malgré les vents et les Anglais.

Un nouveau convoi pouvait avoir le même résultat. Le premier consul

ordonna les préparatifs d'une seconde expédition dans le port d'où la

première était sortie. Il fit armer six vaisseaux, et les confia au

vice-amiral Latouche-Tréville, qui fut chargé d'exécuter ce que

Gantheaume n'avait pas fait. En même temps, il m'envoya rassembler et

organiser à Rochefort tout ce qui devait être embarqué sur une autre

expédition qu'il y formait. Je me rendis d'abord à Lorient[39], où je

devais faire mettre à la mer deux vaisseaux neufs, ainsi qu'une frégate,

qui se trouvaient dans ce port. Je communiquai mes instructions au

préfet maritime, qui était alors le vice-amiral Decrès, depuis ministre

de la marine et duc. Il fit appareiller sur-le-champ, et envoya ces

bâtimens mouiller à l'île d'Aix, à l'embouchure de la Charente, d'où ils

avaient ordre de se réunir à l'escadre que l'on armait à Rochefort.

Je revins à Nantes et traversai la Vendée pour me rendre à Rochefort.

Ces malheureuses contrées étaient encore fumantes des incendies qu'elles

avaient essuyés. Je n'y vis pas un homme, pas une maison; des femmes,

des enfans, des décombres, voilà tout ce que je trouvai dans un trajet

de quinze lieues, à travers la partie la plus riche de ces provinces,

peu auparavant si florissantes! Elles n'avaient pas une habitation

debout. Les champs restaient en friche, les villages étaient, en quelque

sorte, ensevelis sous les ronces et les herbes dont leurs ruines étaient

recouvertes; les chemins étaient totalement défoncés. De quelque côté

que je portasse mes regards, je n'apercevais qu'un vaste tableau de

dévastation, qui portait à l'âme. Le jour tombait; je ne pouvais

m'engager la nuit dans des routes aussi mauvaises, je me réfugiai dans

une chaumière où l'on avait établi une station de poste. J'y trouvai des

prêtres qui revenaient de la Louisiane, où ils avaient été chercher un

asile, lorsque la persécution les eut chassés de leur pays. Je fus

frappé des soins que leur rendaient les paysans. Ma voiture, mon argent,

mon habit, s'éclipsèrent devant leur soutane; souper, appartement, tout

fut pour eux. Ils voulurent bien partager leur repas avec moi; mais je

fus obligé d'attendre le jour sur une chaise au coin du feu.

Enfin, après beaucoup de peine, j'atteignis Rochefort. L'amiral Bruix y

était déjà arrivé, ainsi que les deux vaisseaux de Lorient; mais il s'en

fallait bien que ceux qu'on armait dans le port fussent prêts à prendre

la mer.

Le premier consul m'envoyait chaque semaine plusieurs courriers

extraordinaires, que je devais lui renvoyer dans le jour avec la réponse

à chacune des questions qu'il m'adressait, parce qu'il venait

d'apprendre qu'une armée anglaise s'embarquait pour aller attaquer

l'Égypte; il me pressait, et pressait l'amiral de ne négliger aucun

moyen de hâter l'expédition. Ses lettres, qui formaient quelquefois des

cahiers, exprimaient toute la sollicitude que lui inspirait la colonie.

Il n'omettait aucun des objets dont elle avait besoin; l'artillerie

comme les petites armes, les médicamens comme les projectiles, il

indiquait, prescrivait tout: chariots, harnais, pièces de rechange,

outils pour tous les genres de professions, étuis de mathématiques,

crayons, trousses de chirurgie, instrumens de chimie, enfin il n'y avait

pas jusqu'aux menus objets qu'emploient l'ingénieur, le chimiste, le

mécanicien dont il ne se fût occupé. Beaucoup d'entre eux ne se

trouvaient ni à Rochefort ni à La Rochelle: j'allai moi-même les

chercher à Bordeaux. À force de travail, l'amiral Bruix était parvenu,

de son côté, à armer trois vaisseaux et trois frégates. Il les fit

appareiller pour l'île d'Aix, où ils se réunirent à ceux qui étaient

venus de Lorient.

Cette escadre se trouvait ainsi chargée non seulement d'un renfort

important, mais encore de tout ce dont la colonie pouvait manquer pour

ses établissemens. Le premier consul m'avait fait adresser les

détachemens de toutes armes qui devaient être embarqués, et m'avait

prescrit de répartir les hommes et les objets de chaque espèce, de

manière que chaque bâtiment eût un nombre égal d'hommes, d'armes, de

munitions et de matériel. Ainsi j'avais huit bâtimens; je devais diviser

en autant de parties les corps, les poudres, les munitions, les

projectiles, etc., et les distribuer par huitième sur chaque bord. De

cette manière, chaque vaisseau portait un peu de tout. En en perdant un,

on ne perdait qu'une portion de chaque chose au lieu d'une chose entière

qui aurait pu être celle dont la colonie ou l'armée avait le plus

besoin.

Cette distribution était inusitée. L'administration de la marine la

repoussa vivement. Je rendis compte de cette opposition au premier

consul, qui trancha impérativement la question; il me répondit de tenir

la main à l'exécution de ses ordres, et me chargea de faire comprendre à

l'amiral l'avantage de la division qu'il avait prescrite. Elle nous

donnait l'assurance de faire arriver en Égypte une partie de tous les

objets dont se composait l'armement, et nous garantissait des

conséquences qu'eût pu avoir pour la colonie la perte d'un vaisseau

chargé des produits qui lui manquaient.

Je dus envoyer un état détaillé de ce que chaque bâtiment emportait de

soldats de chaque corps, d'objets de chaque espèce. Le premier consul le

trouva bien et le renvoya tel qu'il l'avait reçu. Tout était prêt; on se

disposait à partir, lorsqu'il m'expédia l'ordre de prendre une corvette

qui fût bonne voilière, et de la charger de bois de construction pour

l'artillerie, de roues, de bois de charronnage, d'affûts montés ou

disposés, que j'étais autorisé à puiser dans l'arsenal de La Rochelle.

Je fus chercher une corvette rapide comme il la fallait; je la chargeai

à comble, je la réunis à l'escadre, et rendis compte de l'état des

choses au premier consul. Sa réponse ne se fit pas attendre: c'était

l'expédition des ordres qu'il avait donnés à Bruix de se rendre

immédiatement dans la Méditerranée, où il devait rallier sous son

commandement l'escadre de Gantheaume, et faire le plus de diligence

possible pour gagner Alexandrie.

C'était assurément un tour de force d'être parvenu, avec les faibles

moyens que possédait la marine lorsque le premier consul avait pris les

rênes de l'État, à armer onze vaisseaux et sept ou huit frégates dont se

composaient les deux escadres. Si ces bâtimens fussent arrivés en

Égypte, comme il a été constaté depuis qu'ils pouvaient le faire, la

colonie était sauvée. Ils lui portaient au-delà de huit mille hommes de

troupes, plus de cinquante mille pièces d'armes, et une foule d'autres

objets qui eussent concouru à sa défense. Malheureusement les

difficultés qu'on avait eues à les armer avaient donné à la saison

favorable aux appareillages le temps de s'écouler. Les calmes, les vents

contraires, survinrent. On fut obligé d'ajourner l'expédition à

l'équinoxe d'automne; mais alors il n'était plus temps, tout était perdu

en Égypte, comme nous le verrons bientôt.

Pendant que le premier consul pressait l'envoi des secours qu'il

destinait à l'armée d'Orient, il ne négligeait rien de ce qui pouvait

donner de l'inquiétude aux Anglais. Le Portugal était une de leurs

factoreries; il résolut de les en chasser. Il avait deux buts dans cette

entreprise, d'occuper un pays avec lequel nous étions encore en guerre,

et de pousser les Anglais à envoyer au secours de leur allié les forces

qu'ils destinaient à opérer en Égypte.

L'Espagne entra dans ses vues; elle réunit une armée en Estramadure et

accorda passage par la Biscaye et la Castille aux corps de troupes

françaises qui devaient la joindre et la soutenir.

La réunion eut lieu à Badajoz. Le roi d'Espagne vint lui-même prendre le

commandement des forces combinées. Le célèbre Godoy, dont il sera parlé

dans la suite de ces Mémoires, commandait en second.

Nos troupes étaient sous les ordres du général Leclerc, beau-frère du

premier consul; elles ne dépassaient pas dix à douze mille hommes de

toutes armes.

Lucien Bonaparte, qui, peu de temps auparavant, avait quitté le

ministère de l'intérieur, venait d'être nommé ambassadeur en Espagne, et

suivait aussi le roi à l'armée.

Trop faible pour résister aux forces qui marchaient à lui, le

gouvernement portugais ne songea qu'à conjurer l'orage. Son allié

l'abandonnait à lui-même; il souscrivit la paix qu'on lui dicta, et

envoya un ambassadeur au premier consul. Ce fut le premier que cette

puissance accrédita en France depuis la révolution.

Cette petite expédition valut à don Godoy, que le traité de Bâle avait

déjà fait prince de la Paix, une extension de faveurs et de crédit dont

l'histoire de ses pareils n'avait pas encore présenté d'exemple. Il

ramena son roi à Madrid, devint l'homme nécessaire au-dedans comme

au-dehors, et ne tarda pas à être l'objet de l'animadversion des

Espagnols.

Ce fut à la suite de cette paix que, pour exécuter un des articles du

traité de Lunéville, le premier consul plaça sur le trône de Toscane le

fils de l'infant de Parme, qui avait épousé la fille du roi d'Espagne.

Ce prince fut reconnu sous le titre de roi d'Étrurie, et vint remercier

le premier consul de son élévation. Reçu par le général Bessière, qui

était allé à sa rencontre jusqu'à Bayonne, il traversa la France sous le

nom de comte de Livourne, qu'il garda pendant son séjour à Paris.

Les vieux républicains ne virent pas sans déplaisir cette visite

inattendue. Les nobles, au contraire, applaudissaient de toutes leurs

forces, et faisaient remarquer la différence qu'il y avait entre le

premier consul, qui venait de faire un roi, et le Directoire, qui

improvisait partout des républiques.

Le malheureux prince était peu propre à recommander les institutions

qu'ils chérissaient. Tout en lui accordant un excellent coeur, la nature

lui avait départi peu de moyens, et l'éducation monacale qu'il avait

reçue avait achevé de fausser son esprit. Il passa à la Malmaison

presque tout le temps qu'il fut à Paris. Madame Bonaparte emmenait la

reine dans ses appartemens, et comme le premier consul ne sortait de son

cabinet que pour se mettre à table, les aides-de-camp étaient obligés de

tenir compagnie au roi et de chercher à l'amuser, car il était incapable

de s'occuper. Et en vérité il fallait de la patience pour écouter les

enfantillages qui remplissaient sa tête. On avait sa mesure, on fit

venir les jeux qu'on met d'ordinaire dans les mains des enfans: il

n'éprouva plus d'ennui. Nous souffrions de sa nullité: nous voyions avec

peine un beau et grand jeune homme, destiné à commander à des hommes,

qui tremblait à la vue d'un cheval, passait son temps à jouer à la

cachette ou à nous sauter sur les épaules, et dont toute l'instruction

se bornait à savoir des prières, à dire son _Benedicite_ et ses

_Grâces_. C'était pourtant à de telles mains qu'allaient être confiées

les destinées d'une nation!

Lorsqu'il partit pour se rendre dans ses États, «Rome peut être

tranquille, nous dit le premier consul après l'audience de départ,

celui-là ne passera pas le Rubicon.»

Le départ du roi d'Étrurie donna lieu à une inconvenance qui faillit

avoir des résultats fâcheux pour celle qui se l'était permise. Madame de

Montesson, qui avait épousé de la main gauche le duc d'Orléans,

grand-père de celui d'aujourd'hui, dont elle n'avait cependant jamais

porté le nom, s'était sans doute imaginé que la révolution, en

détruisant les titres, avait sanctionné les liaisons qu'elle avait eues

avec un prince du sang; elle s'avisa tout à coup qu'elle était la seule

parente que le comte de Livourne eût à Paris, et que, comme telle, elle

devait lui faire les honneurs des débris de la bonne compagnie. Il

fallait assurément avoir accepté la révolution dans toutes ses

conséquences, pour concevoir la pensée de réunir ce que la capitale

renfermait d'émigrés rentrés, d'hommes qui s'étaient élevés par leurs

actions, chez une ancienne maîtresse du duc d'Orléans, afin d'y saluer

l'infant de Parme, gendre du roi d'Espagne. Madame de Montesson osa

davantage: elle invita la famille du premier consul, ainsi que les

personnes qui y étaient attachées. Nous y allâmes sans le prévenir, mais

nous fûmes vertement réprimandés le lendemain: il s'éleva avec force sur

l'inconvenance d'une telle invitation; et s'il ne sévit pas contre celle

qui se l'était permise, c'est, je crois, parce que madame Bonaparte prit

les intérêts de madame de Montesson, et qu'il avait encore besoin de

ménager tout le monde.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 28 / 44 题