CHAPITRE XXII.

Enlèvement de M. Clément de Ris.--Le premier consul m'envoie à Tours à

ce sujet.--Indices divers.--M. Clément de Ris est rendu à sa

famille.--Nouvelles d'Égypte.--Préparatifs pour une nouvelle

expédition.--Le premier consul m'envoie à Brest pour en presser le

départ.--Le général Sahuguet.--Machine infernale.

L'administration commençait à respirer. Il n'y avait plus de sacrifices

à imposer à la nation, plus de dépenses extraordinaires à demander aux

finances. On ne parlait que de réformes, d'économies: de toutes parts,

on entrevoyait un heureux avenir. Une aventure étrange vint tout à coup

rembrunir ce tableau. On était au mois de septembre: un membre du sénat,

M. Clément de Ris, fut enlevé dans une propriété qu'il habitait aux

environs de Tours. Une troupe d'hommes masqués s'étaient présentés chez

lui, l'avaient jeté sur un cheval et entraîné dans l'intérieur de la

forêt voisine.

Madame Clément de Ris était accourue, tout en pleurs, à Tours, demander

du secours au préfet: celui-ci avait rendu compte du fait, et comme

l'enlèvement menaçait la tranquillité du pays, et qu'il pouvait être le

prélude d'une insurrection, le premier consul me chargea de me rendre

sur les lieux.

J'arrivai rapidement à Tours: on était encore plongé dans la stupeur; on

n'avait fait aucune recherche au sujet de M. Clément de Ris. Au bout de

quelques jours, son épouse reçut un avis par lequel on la prévenait que,

si elle voulait déposer 50,000 francs dans une auberge de Blois ou

d'Amboise qu'on lui désignait, elle reverrait son mari. Cette

respectable dame n'hésita pas: elle s'adressa secrètement à ses amis,

fouilla dans toutes les bourses, et réunit enfin la somme qu'on

exigeait. Je lui avais fait donner l'avis de ne porter que de l'argent

blanc. Elle se mit en route avec ses sacs, et se rendit à l'auberge

désignée; mais à la vue de la masse de numéraire qu'elle sortait de sa

voiture, un homme s'approcha et lui dit vivement: «Il n'y a rien à faire

aujourd'hui, retournez; on vous écrira», et il disparut.

Elle revint à Tours, le désespoir dans le coeur: elle croyait son mari

assassiné. Je n'en jugeai pas ainsi; j'avais appris qu'un médecin de

campagne, en faisant la tournée de ses malades, avait rencontré le

groupe qui avait enlevé M. Clément de Ris. Saisi lui-même par les

ravisseurs, qui craignaient qu'il ne donnât l'éveil, il avait fait route

avec le prisonnier, avait été conduit à un gîte où il avait été détenu

jusqu'à la nuit, et renvoyé avec les précautions nécessaires pour qu'il

ne pût retrouver la trace.

Je l'envoyai chercher. Il me précisa le lieu où il avait rencontré M.

Clément de Ris; mais les ravisseurs lui ayant aussitôt bandé les yeux,

il ne put indiquer la direction qu'il avait suivie. Tout ce qu'il put

dire, c'est qu'il avait entendu sonner huit heures, à sa gauche, à

l'horloge du bourg de Montrésor. Ils étaient arrivés peu de temps après

à la station où ils avaient mis pied à terre. On l'avait conduit dans

une maison où l'on n'entrait qu'après avoir monté trois marches; on lui

avait débandé les yeux, et on l'avait conduit dans une chambre située à

main gauche en entrant, où on lui avait servi du pâté, du jambon et des

artichauts. Après le souper, une lettre lui avait été remise pour madame

Clément de Ris; on lui avait de nouveau bandé les yeux, on l'avait fait

remonter à cheval et mené, à travers mille détours, dans les environs de

Montrésor, où il avait été rendu à lui-même. La lettre dont parlait le

médecin était celle qui était parvenue à madame Clément de Ris.

Je n'avais pour guider mes recherches que les dépositions de cette dame,

dont la tête était troublée par la terreur du danger que courait son

mari, et les indications de mon docteur, qui me parut très adroit.

Sa déposition coïncidait avec un fait dont je n'ai pas parlé. On avait

trouvé un chapeau dans les environs de Montrésor, et ce chapeau avait

été reconnu pour être celui de M. Clément de Ris. J'interrogeai le

médecin à ce sujet: il répondit qu'en effet M. Clément avait perdu son

chapeau peu de temps avant d'arriver à la station. Le champ des

recherches se trouvait ainsi circonscrit: c'étaient les environs de

Montrésor qu'il fallait explorer, sans sortir du rayon dans lequel on

pouvait entendre l'horloge. J'avais réuni la brigade de gendarmerie de

Loches et de Chinon; je lui fis distribuer des copies de la déposition

du médecin, et la chargeai de fouiller toutes les maisons isolées dont

la campagne est couverte, sur une superficie de deux lieues à peu près.

Un maréchal-des-logis vint bientôt me rendre compte qu'il était sur la

voie. Il avait découvert une maison à laquelle s'adaptaient toutes les

circonstances de la déposition du docteur; il était entré en montant

trois marches, il avait pris à gauche, pénétré dans une chambre, et

remarqué, à côté des marches de l'escalier, de vieilles feuilles

d'artichauts qui paraissaient même y être depuis quelque temps, car

elles étaient fanées et à demi couvertes d'immondices; enfin, on lui

avait servi les débris d'un jambon, et il n'y avait que dix jours que M.

Clément de Ris avait disparu. Ce maréchal-des-logis était venu à toutes

jambes me rendre compte de ces faits.

Mais déjà il était arrivé au préfet des agens du ministre de la police,

M. Fouché. Ces hommes, anciens Vendéens, s'étaient mis tout d'abord en

communication avec les ravisseurs de M. Clément de Ris, et leur avaient

reproché d'avoir compromis ceux des leurs qui ne voulaient que vivre

tranquilles. Ils s'appuyèrent de la déposition que venait de faire le

maréchal-des-logis de gendarmerie, et leur firent voir que leur proie

allait leur échapper, que par conséquent ils étaient perdus.

L'effroi prit les ravisseurs; ils coururent à la maison où était déposé

M. Clément de Ris, le retirèrent de son souterrain, le conduisirent, les

yeux bandés, à quelque distance, dans une forêt; puis, simulant une

escarmouche avec leurs confrères qui arrivaient de Paris, ils tirèrent

quelques coups de pistolet aux oreilles de M. Clément de Ris, et se

perdirent dans le bois. Ceux qui se présentaient comme les vengeurs de

M. Clément coururent à lui et lui annoncèrent qu'il était libre: le

prisonnier, ivre de joie, arrache son bandeau, les embrasse, et rentre à

Tours au moment où l'on désespérait de le voir.

Cet enlèvement compromettait la sûreté publique; le premier consul fut

inexorable pour ceux qui l'avaient commis: il voulut que justice fût

faite[37]. Les informations établirent que la maison signalée par le

maréchal-des-logis était bien celle où avait été déposé M. Clément. Je

l'envoyai reconnaître, d'après le rapport que le prisonnier en avait

fait. Le trou où il avait été détenu était caché sous un amas de fagots,

dans un hangar, près de la grange: s'il eût été plus grand, il eût

probablement aussi reçu le petit médecin.

M. Clément de Ris était resté dix jours enseveli dans ce trou, qu'il n'y

avait plus qu'à combler pour l'enterrer vivant; ce qui, peut-être, n'eût

pas manqué d'arriver, si madame Clément de Ris avait payé la somme qu'on

voulait avoir.

Le premier consul, tout en s'efforçant de ramener le règne des lois,

n'oubliait pas l'Égypte. Il avait renvoyé, dès le mois de septembre,

l'aide-de-camp qui était venu lui apporter la convention d'El-Arich; et,

comme il avait appris les conséquences qu'avait entraînées l'inexécution

du traité, il avait prévenu le général Kléber, par le retour de cet

officier, de l'époque à laquelle il ferait partir les secours qu'on se

proposait de lui envoyer[38]. Il ne pouvait en expédier que de Brest;

nous n'avions de vaisseaux de guerre que dans ce port.

L'administration directoriale avait même poussé si loin la négligence,

qu'elle avait laissé désarmer la plus grande partie de l'escadre que

l'amiral Bruix avait armée: dix vaisseaux seulement étaient en état de

prendre la mer.

La flotte espagnole était encore à Brest, et se serait trouvée dans le

même état que la nôtre, si le gouvernement de Charles IV ne s'était pas

chargé lui-même de pourvoir aux plus petits détails de son entretien:

aussi était-elle encore dans un état respectable, quand la nôtre était

réduite à la nullité.

Le premier consul méditait, dès le mois de septembre, le projet de

secourir l'Égypte; il avait donné ordre de disposer à prendre la mer les

six meilleurs vaisseaux de la flotte de Brest, auxquels devaient se

joindre les quatre meilleures frégates que l'on pourrait trouver; il les

avait fait choisir et équiper avec une attention particulière, mais il

n'avait communiqué à personne la destination qu'il leur réservait; il

attendait les longues nuits d'hiver pour les faire appareiller.

Cependant 2,000 hommes d'infanterie, 200 de cavalerie, 200 artilleurs,

se réunissaient à Brest; l'arsenal de la marine préparait un matériel

considérable en armes, poudre, objets d'armement, plomb coulé, balles,

boulets, fer, cuivre, etc. On avait répandu le bruit d'une expédition

sur Saint-Domingue; chacun croyait que ces préparatifs étaient destinés

pour la colonie sur laquelle le convoi devait lui-même se diriger.

Le premier consul me chargea de me rendre à Brest. Je devais veiller à

l'exécution des ordres qu'il avait donnés, et remettre le plus jeune de

ses frères, Jérôme Bonaparte, à l'amiral Gantheaume, qui commandait

l'escadre: c'est de cette époque que date l'entrée de Jérôme dans la

marine.

J'avais ordre de ne quitter Brest que lorsque l'amiral aurait

appareillé. Il fut long-temps à sortir: les vents, la présence des

Anglais, qui croisaient sur Ouessant et communiquaient chaque jour avec

la terre, le retinrent deux mois dans ce port. Ces insulaires tenaient

encore le réseau de ce vaste système d'espionnage qu'ils avaient tendu à

l'époque de la guerre civile sur ces contrées; il était impossible, à

moins de s'envelopper du plus profond mystère, de leur dérober le plus

léger appareillage.

Le départ de Gantheaume eut enfin lieu au déclin d'un jour, pendant

lequel le vent semblait vouloir jeter la ville de Brest dans la rade, et

avait forcé la croisière anglaise de s'éloigner. Il n'y avait que ce

moment pour sortir avec certitude de ne pas être aperçu ni suivi, parce

que le calme ne pouvait manquer de ramener les Anglais: aussi le mit-on

à profit; le vent était très bon, mais nos vaisseaux sortirent par une

tempête affreuse, qui leur fit éprouver à tous des avaries qu'ils

réparèrent à la mer.

L'amiral Gantheaume avait prévu une dispersion, et avait eu soin de

donner à chaque capitaine une instruction secrète qu'il ne devait ouvrir

qu'à la mer, et par laquelle il leur indiquait pour premier point de

ralliement le cap Finistère, de là le cap Saint-Vincent, puis la pointe

sud de l'île de Sardaigne, et enfin la côte d'Alexandrie, en Égypte.

Le général Sahuguet était encore à terre, lorsque les vaisseaux de

Gantheaume levaient leurs ancres pour appareiller. Le préfet maritime de

Brest, M. Caffarelli, frère de celui qui était mort en Syrie, le

pressait de s'embarquer, lui faisant observer que l'escadre ne

l'attendrait pas. Le général Sahuguet résistait, et demandait pour les

besoins de sa troupe une somme assez considérable, que le préfet

maritime n'avait pas le pouvoir de lui donner, et que de plus il savait

lui être inutile, puisqu'il avait le secret de la destination de cette

escadre, que le général Sahuguet ignorait. La discussion s'échauffait,

et le général Sahuguet poursuivait avec chaleur les intérêts de son

expédition de Saint-Domingue, où il croyait fermement qu'il allait.

M. Caffarelli avait inutilement employé tout ce qui était en lui pour le

décider à partir; mais le général était inébranlable, et déclarait qu'il

ne s'embarquerait pas sans son argent. Je fus obligé d'intervenir dans

la discussion, et nous convînmes, M. Caffarelli et moi, de dire enfin la

vérité au général Sahuguet, qui eut un petit moment de dépit, et qui

partit sans mot dire.

Gantheaume était en mer depuis quarante heures; il n'était survenu aucun

incident fâcheux; la flotte anglaise ne paraissait pas; je retournai à

Paris par Lorient et Nantes. Ce fut pendant que j'étais à Brest qu'eut

lieu l'attentat du 3 nivose. À mon arrivée à Paris, on était encore tout

ému de l'explosion de la machine infernale; je pus recueillir jusqu'aux

moindres détails de cette tentative criminelle. On donnait ce jour-là à

l'Opéra une première représentation de l'_Oratorio_ d'Hayden. Le premier

consul devait y assister; les conjurés prirent leurs mesures en

conséquence.

On avait déjà démoli à cette époque beaucoup de maisons sur le

Carrousel. Néanmoins l'angle de la rue Saint-Nicaise se trouvait encore

en face de la grande porte de l'hôtel de Longueville, en sorte qu'il

fallait, en venant des Tuileries au théâtre, tourner à gauche, puis à

droite, filer dans la rue Saint-Nicaise, passer dans celle de Malte, et

cela coup sur coup; ce qui obligeait les cochers à ralentir le trot de

leurs chevaux pour les faire tourner successivement en sens opposé.

C'était sur les délais que nécessiteraient ces détours que les

conspirateurs avaient assis leurs espérances de succès.

Le premier consul sortit des Tuileries à l'heure ordinaire du spectacle.

Il avait avec lui le général Lannes, et, je crois, son aide-de-camp

Lebrun, avec un piquet de grenadiers pour escorte. Il arriva en deux

traits à l'angle où était placée la charrette qui portait la machine

infernale; son cocher, homme hardi et très adroit, qui avait été avec

lui en Égypte, eut l'heureuse pensée de tourner dans la rue de Malte, au

lieu de suivre directement la rue Saint-Nicaise. La voiture du premier

consul se trouva ainsi hors de portée. Dans cet instant, l'explosion eut

lieu; elle tua ou mutila une quarantaine de personnes, fit une foule de

victimes, mais manqua celle qu'elle devait atteindre: seulement les

glaces de la voiture se brisèrent, et le cheval du dernier cavalier de

l'escorte fut blessé. Le premier consul arriva sans accident à l'Opéra,

où le bruit de cet événement se répandit presque aussitôt.

La police, surprise, alla aux enquêtes; mais, pendant qu'elle cherchait,

les partis se livraient à des conjectures qui laissaient entrevoir le

dessein arrêté de ne laisser échapper aucune occasion de se nuire les

uns aux autres.

Les nobles soutenaient que les jacobins seuls étaient capables d'un tel

attentat, qu'ils étaient les seuls qui en voulussent au premier consul,

et que, si le ministre de la police ne trouvait aucune trace de cette

infâme machination, c'est que c'étaient ses anciens complices qui

l'avaient ourdie. Ils vantaient à l'appui la reconnaissance qu'ils

devaient au magistrat protecteur qui avait mis fin à leur exil, et les

avait réintégrés dans leurs biens. Loin d'attenter à ses jours, ils

étaient prêts à verser leur sang pour lui; enfin ils parlaient tant de

leur zèle, de leur dévoûment, circonvinrent si bien madame Bonaparte,

auprès de laquelle ils avaient un accès facile, que le premier consul

commençait à ne pas trouver leurs accusations invraisemblables. Une

foule de ceux qui l'approchaient contribuèrent encore à accréditer cette

opinion. Ils avaient les jacobins en horreur, et ne manquaient pas

d'envenimer les rapports qu'on faisait contre eux. Beaucoup d'autres en

voulaient personnellement à Fouché, et ne négligeaient rien de ce qui

pouvait lui nuire. Clarke surtout se déchaîna contre lui avec une

violence inexplicable pour tous ceux qui ne connaissaient pas la vieille

haine qu'il lui portait. Le premier consul, de son côté, n'était pas

fort content de son ministre. Un complot, qui menaçait également sa vie,

avait été tramé peu de temps auparavant, et non seulement la police ne

le lui avait point signalé, mais il lui était démontré que, sans l'avis

que lui donna un homme d'un coeur généreux, il eût été assassiné à

l'Opéra.

Les meurtriers furent saisis dans le corridor, où ils s'étaient postés

pour l'attendre à la sortie de sa loge, qui, dans ce temps-là, était au

premier rang en face, entre les deux colonnes qui étaient à gauche, en

regardant le théâtre. Il y arrivait par la même entrée que le public.

Cette tentative donna l'idée d'ouvrir une entrée particulière qui exista

jusqu'à la démolition du théâtre.

Ces deux affaires n'étaient pas les seuls griefs qu'eût le premier

consul contre l'administration de la police: il se plaignait des

désordres de l'Ouest, et souffrait impatiemment le brigandage auquel la

Bretagne était en proie. Jamais l'audace n'avait été plus loin. On ne se

contentait pas de voler les recettes dans les diligences, on allait les

saisir à main armée dans les caisses des percepteurs. Les messageries et

les courriers ne pouvaient passer d'un lieu dans un autre sans être

attaqués et dévalisés. Les choses en étaient venues au point qu'on avait

été obligé de mettre, sur l'impériale des diligences, des détachemens

d'infanterie, et même cette précaution ne les sauva pas toujours. Les

hommes sans aveu, que cette ignoble industrie avait rassemblés, étaient

le fléau des pays qu'ils parcouraient. Paris, qui aime à distribuer le

ridicule, ne voyait dans les mesures destinées à prévenir ces excès que

leur côté plaisant, et donnait le nom d'_armées impériales_ aux

détachemens dont les voitures étaient chargées.

L'envie, qui ne néglige jamais rien, s'emparait des choses les plus

insignifiantes pour nuire à M. Fouché. On allait répétant toutes les

vieilles histoires de police, vraies ou fausses, qui avaient eu lieu

sous l'administration paisible de M. Lenoir, et le ministre passait de

la tête aux pieds par les comparaisons les plus désavantageuses. Sa

position était très délicate; on s'attendait chaque jour à le voir

renvoyer. Le premier consul écoutait tout, mais ne se décidait pas. Il

eut l'air de se laisser persuader qu'en effet cette entreprise était

l'oeuvre du parti jacobin, que tout le monde en accusait. D'un autre

côté, beaucoup de gens respectables, qui appartenaient par principes à

la révolution et tenaient au gouvernement consulaire, proposaient de

saisir l'occasion pour sévir contre les têtes remuantes que le désordre

ne lasse pas. Cette mesure leur présentait un double avantage: elle

débarrassait la société d'élémens de discordes interminables et amenait

les révélations du parti, si toutefois les coupables se trouvaient dans

ses rangs. M. Fouché ne pensait pas qu'ils y fussent; mais il n'osa

combattre le projet, et aida à dresser la liste des individus qui

s'étaient signalés par leurs excès. On les arrêta, on les conduisit à

Rochefort, où ils furent embarqués pour Cayenne, sans qu'aucun d'eux

trouvât le moindre appui près de ceux de ses camarades de révolution qui

s'étaient arrangés avec le premier consul.

On avait rejeté sur ces malheureux tout l'odieux de l'affaire du 3

nivose; ils traversèrent la France chargés de l'indignation publique. Je

les vis arriver à Nantes. Cette ville était encore exaspérée des scènes

révolutionnaires qui l'avaient inondée de sang. Elle les eût mis en

pièces, si on n'eût fait prendre les armes à la troupe. Encore peu s'en

fallut-il, malgré cet appui, qu'ils ne fussent jetés à la rivière.

Le parti des nobles triomphait. Il avait repoussé jusqu'au soupçon de

l'attentat, et débitait gravement que des gentilshommes étaient

incapables d'une aussi noire conception.

Les recherches continuaient cependant. Le premier consul aiguillonnait

le préfet de police, dont le zèle était encore excité par l'inertie dont

on accusait son chef.

Le cheval qui était attelé à la machine infernale avait été tué sur la

place, mais n'avait pas été défiguré. À côté du cadavre étaient épars

quelques débris de la charrette. Le préfet fit tout recueillir, et manda

les divers marchands de chevaux de Paris. L'un d'eux reconnut celui qui

avait péri pour l'avoir vendu et livré dans une maison dont il désigna

la rue et le numéro. On suivit l'indication, et le mystère fut

découvert. La portière déclara les locataires. On apprit successivement

qu'un ancien chef de Vendéens, Saint-Régent, avait travaillé, pendant

six semaines avec plusieurs des siens, à la confection de la machine

infernale qu'ils avaient placée dans le tonneau d'un porteur d'eau, où

elle avait fait explosion.

Les choses compliquées, quelque bien disposées qu'elles soient, échouent

toujours dans l'exécution. Le conducteur fit partir trop tard la détente

qui devait enflammer l'artifice. La voiture du premier consul avait déjà

tourné le coin de la rue de Malte, quand l'explosion eut lieu.

Cette découverte, quoiqu'il fût trop tard pour atteindre les coupables,

eut du moins l'avantage de faire connaître le parti auquel ils

appartenaient.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 27 / 44 题