Paix de Lunéville.--État de l'Europe.--Négociations avec l'Angleterre.
La paix de Lunéville avait contrarié au dernier point les projets de M.
Pitt, qui était alors premier ministre d'Angleterre. Il avait déclaré
hautement qu'il fallait faire la guerre à la France jusqu'à extinction,
et il venait de voir échapper le seul allié qui lui restât. Il entrevit
donc qu'à moins de renouer une coalition générale, il fallait se
résoudre à voir aussi l'Angleterre conclure sa paix avec la république
française.
L'empereur Paul régnait en Russie; il avait manifesté l'intention de se
rapprocher de la France, et le premier consul avait été au-devant de ces
heureuses dispositions qui furent bientôt suivies d'un traité de paix.
La Prusse était inébranlable dans le système de neutralité qu'elle
observait depuis la paix de Bâle.
L'Autriche venait, à la suite d'une lutte malheureuse, de déposer les
armes.
L'Espagne était encore engourdie dans ses vieilles habitudes, et tout à
la dévotion de la France.
L'Italie entière était au premier consul.
La Hollande était liée à la France par sa politique et sa révolution.
Les autres petites puissances d'Allemagne n'avaient pas encore
l'importance militaire qu'elles ont acquise dans la suite.
Dans cet état de choses, M. Pitt se trouvait seul pour soutenir la
guerre; aussi quitta-t-il le ministère, lorsqu'il eut reconnu, pour
l'Angleterre, la nécessité de faire la paix.
Mais en s'éloignant des affaires, il se fit donner pour successeur M.
Addington, dont tous les sentimens lui appartenaient. Les noms étaient
changés; mais les vues, les maximes restaient les mêmes. On cédait à la
nécessité; on souscrivait une trève avec la résolution bien réfléchie de
ne la laisser durer que le temps nécessaire pour renouer une coalition
générale contre la France que l'on redoutait, que l'on peignait comme
d'autant plus dangereuse pour la sécurité commune, qu'elle avait remis
le soin de défendre les intérêts que la révolution avait créés aux mains
du premier consul. Le ministère des affaires étrangères de France était,
à cette époque, rempli par M. de Talleyrand, homme de beaucoup d'esprit
sans nul doute, mais qui, dans cette circonstance, fut tout-à-fait dupe
de ses antagonistes, et resta au-dessous de sa réputation d'habileté.
J'ai souvent entendu le premier consul témoigner son étonnement de
n'avoir rien appris par son ministre lors de la rupture du traité
d'Amiens, et de la coalition qui ne tarda pas à en être la suite,
surtout lorsqu'il eut reconnu que cette coalition ne s'était point
formée sans une multitude de démarches particulières dont son ministère
aurait dû être informé.
Je reviens aux ouvertures du nouveau ministère anglais. Celui auquel il
succédait avait donné ordre de poursuivre et de capturer les bateaux
pêcheurs. Cette mesure, qui n'avait d'autre but que d'accroître
gratuitement les maux de la guerre, était contraire à tous les usages.
M. Otto prévint le cabinet anglais que sa présence était désormais
inutile, qu'il ne lui restait qu'à quitter un pays où l'on abjurait
toutes les dispositions à la paix, où les lois, les usages de la guerre
étaient violés et méconnus. La mesure dont il se plaignait fut aussitôt
révoquée. Lord Hawkesbury le prévint en même temps que le roi était prêt
à renouer les négociations qui avaient été rompues, que son souverain
était disposé à envoyer un ministre plénipotentiaire à Paris.
Le premier consul, dont les dispositions étaient toujours les mêmes,
accueillit vivement l'ouverture; mais, convaincu qu'une négociation
d'apparat n'était pas la voie la plus expéditive pour résoudre une
question difficile qu'avaient encore compliquée huit années de guerre,
il proposa ou de suspendre de suite les hostilités, ou même d'arrêter
sur-le-champ les articles préliminaires de la pacification. Le ministère
anglais accepta le dernier de ces deux moyens, mais il essaya de mettre
en avant toutes les prétentions qu'il avait affichées. Les événemens qui
venaient d'avoir lieu dans le nord de l'Europe, le passage de la flotte
anglaise au Sund, la mort inattendue de Paul Ier, lui donnaient de la
confiance; il proposa des conditions inadmissibles. Le premier consul
les repoussa en prévenant le cabinet britannique, qu'il désirait la
paix, mais qu'il ne la signerait néanmoins qu'autant qu'elle serait
honorable, et basée sur un juste équilibre dans les différentes parties
du monde; qu'il ne pouvait laisser aux mains de l'Angleterre, des pays
et des établissemens d'un poids aussi considérable dans la balance de
l'Europe que ceux qu'elle voulait retenir. Il reconnaissait toutefois
que les grands événemens survenus en Europe et les changemens arrivés
dans les limites des grands États du continent pouvaient autoriser une
partie des demandes du gouvernement britannique; mais comment ce
gouvernement pouvait-il demander pour _ultimatum_ de conserver Malte,
Ceylan, tous les États conquis sur Tipoo-Saëb, la Trinité, la
Martinique, etc., etc.?
Les armées française et espagnole avaient envahi le Portugal; réduite à
toute extrémité, la cour offrait de souscrire les conditions les plus
dures. Le premier consul, qui ne cherchait dans les avantages remportés
sur elle que des moyens de compensation capables de balancer les
restitutions que l'Angleterre ferait aux alliés de la France, proposa au
cabinet britannique, tout en acceptant ses arrangemens pour les grandes
Indes, le _status ante bellum_ pour le Portugal d'une part, et pour la
Méditerranée et l'Amérique de l'autre. Lord Hawkesbury s'y refusa; il
consentit à se dessaisir de la Trinité, mais il persistait à retenir
Malte, la Martinique, Ceylan, Tabago, Demerary, Berbice, Essequibo.
Ces prétentions s'accordaient peu avec les protestations pacifiques que
ne cessaient de faire les ministres anglais; on releva la contradiction.
Ils répondirent; l'aigreur s'en mêla, et il était à craindre que ces
récriminations ne fissent évanouir les espérances que l'on conservait
encore.
Le premier consul voulut prévenir ce fâcheux résultat; il résolut de
fixer de nouveau les termes de la question, et précisa les conditions
qu'il était prêt à signer: la note de M. Otto était ainsi conçue:
«Le soussigné a communiqué à son gouvernement la note de lord
Hawkesbury, en date du 20 juillet. Il est chargé de faire la réponse
suivante:
«Le gouvernement français ne veut rien oublier de ce qui peut mener à la
paix générale, parce qu'elle est à la fois dans l'intérêt de l'humanité
et dans celui des alliés.
«C'est au roi d'Angleterre à calculer si elle est également dans
l'intérêt de sa politique, de son commerce et de sa nation; et si cela
est, une île éloignée de plus ou de moins ne peut être une raison
suffisante pour prolonger les malheurs du monde.
«Le soussigné a fait connaître, par la dernière note, combien le premier
consul avait été affligé de la marche rétrograde qu'avait prise la
négociation; mais lord Hawkesbury contestant ce fait dans sa note du 20
juillet, le soussigné va récapituler l'état de la question avec la
franchise et la précision que méritent des affaires de cette importance.
«La question se divise en trois points:
«La Méditerranée,
«Les Indes,
«L'Amérique.
«L'Égypte sera restituée à la Porte; la république des Sept-Îles est
reconnue; tous les ports de l'Adriatique et de la Méditerranée qui
seraient occupés par les troupes françaises, seront restitués au roi de
Naples et au Pape.
«Mahon sera rendu à l'Espagne.
«Malte sera restitué à l'ordre; et si le roi d'Angleterre juge conforme
à ses intérêts, comme puissance prépondérante sur les mers, d'en raser
les fortifications, cette clause sera admise.
«Aux Indes, l'Angleterre gardera Ceylan, et par là deviendra maîtresse
inexpugnable de ces immenses et riches contrées.
«Les autres établissemens seront restitués aux alliés, y compris le cap
de Bonne-Espérance.
«En Amérique, tout sera restitué aux anciens possesseurs. Le roi
d'Angleterre est déjà si puissant dans cette partie du monde, que,
vouloir davantage, c'est, maître absolu de l'Inde, le vouloir être
encore de l'Amérique.
«Le Portugal sera conservé dans toute son intégrité.
«Voilà les conditions que le gouvernement français est prêt à signer.
«Les avantages que retire le gouvernement britannique sont immenses: en
prétendre de plus grands, ce n'est pas vouloir une paix juste et
réciproquement honorable.
«La Martinique n'ayant pas été conquise par les armes anglaises, mais
déposée par les habitans dans les mains des Anglais, jusqu'à ce que la
France eût un gouvernement, ne peut pas être censée possession anglaise:
jamais la France n'y renoncera.
«Il ne reste plus actuellement au cabinet britannique qu'à faire
connaître le parti qu'il veut prendre; et si ces conditions ne peuvent
le contenter, il sera du moins prouvé à la face du monde que le premier
consul n'a rien négligé, et s'est montré disposé à faire toute espèce de
sacrifices pour rétablir la paix, et épargner à l'humanité les larmes et
le sang, résultats inévitables d'une nouvelle campagne.
«4 thermidor an IX.»
La réponse de lord Hawkesbury ne fut pas aussi généreuse qu'elle aurait
dû l'être. Néanmoins ce ministre annonça que son souverain était décidé
à ne retenir de ses conquêtes que ce qui était indispensable pour
garantir ses anciennes possessions. Quant à Malte, le roi Georges était
prêt à entrer dans des explications ultérieures relativement à cette
île, et désirait sérieusement concerter les moyens de faire pour Malte
un arrangement qui la rendît indépendante de la Grande-Bretagne et de la
France.
La seule difficulté qui embarrassât la première partie de la négociation
était levée. On passa à la deuxième. On fit remarquer à lord Hawkesbury
que la sûreté des anciennes possessions anglaises en Amérique était loin
d'exiger l'extension dont il cherchait à les appuyer, qu'elles avaient
leur point central à la Jamaïque. Cette colonie étendue, opulente, forte
déjà par sa position, avait été rendue inexpugnable par les travaux dont
on l'avait couverte. Vouloir encore conserver les nouvelles acquisitions
que l'Angleterre avait faites en Amérique, c'était vouloir s'assurer
dans les Indes occidentales la domination absolue qu'elle exerçait déjà
dans les Indes orientales.
Lord Hawkesbury parut en convenir et offrit de restituer la Martinique,
mais avec l'alternative de conserver les Indes occidentales, les îles de
la Trinité et de Tabago, et, dans ce cas, déclarer Demerary, Essequibo,
Berbice, ports francs, ou de retenir Sainte-Lucie, Tabago, Demerary,
Essequibo, Berbice.
Cette alternative était embarrassante.
Si le premier consul abandonnait la Trinité, il causait à l'Espagne une
perte considérable; s'il cédait Berbice, Essequibo, Demerary, il faisait
tomber sur la Hollande tout le poids des sacrifices exigés pour la paix;
d'une autre part, il livrait à l'Angleterre tout le commerce du
continent américain, et portait à l'Espagne un coup plus sensible que
celui qui résulterait de l'abandon de la Trinité. Le premier consul eût
volontiers cédé Tabago pour épargner ses alliés, il offrit même d'y
joindre Curaçao. L'Angleterre persistait; il ne voulait pas, suivant son
expression, mettre la paix du monde en balance avec la possession d'une
île qui n'avait plus l'importance politique qu'elle avait eue, et
souscrivit au sacrifice.
Il ne restait plus qu'à s'entendre définitivement sur Malte; lord
Hawkesbury éludait, chicanait sur les termes; mais enfin il fut convenu
que l'île serait remise à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem[36], et que
l'évacuation aurait lieu dans le délai fixé pour les mesures de ce genre
en Europe. Les préliminaires de paix furent ratifiés par les deux
gouvernemens.