Translation des restes de Turenne.--Cérémonie aux
Invalides.--L'armistice est dénoncé.--Bataille de Hohenlinden.--Joseph
Bonaparte envoyé à Lunéville.--Le général Clarke.--Canal de
Saint-Quentin.--La paix est conclue.--Renvoi des prisonniers russes.
La nouvelle de l'occupation des trois places était arrivée à Paris le
1er vendémiaire. Les députés des départemens y étaient réunis, pour la
première, fois, en corps politique. depuis le 18 brumaire: on s'était,
sans doute, flatté de pouvoir leur apprendre que la paix était faite.
Quoi qu'il en soit, il y avait, ce jour-là, cérémonie publique, tant à
cause de l'inauguration du siècle qui commençait qu'à raison de la
translation des restes du maréchal de Turenne, que le premier consul
faisait placer aux Invalides à côté de ceux de Vauban.
Après la violation des sépultures de Saint-Denis, où le maréchal
reposait au milieu des rois, son cercueil avait été enlevé et déposé
dans le grenier de l'amphithéâtre de chirurgie, au Jardin des Plantes,
où il était encore au départ du général Bonaparte pour l'Égypte. Je me
rappelle l'y avoir vu à cette époque, lorsque le général Desaix visita
cet établissement; on le montrait avec vénération, quoiqu'il fût
confondu avec les autres squelettes qui gisaient dans le grenier. Plus
tard, un citoyen respectable ayant obtenu l'autorisation de réunir dans
le couvent des Grands-Augustins, qu'il avait transformé en muséum des
monumens français, les mausolées échappés aux outrages de Saint-Denis,
avait fait transporter dans ce lieu le corps du maréchal de Turenne.
C'est là que le gouvernement le fit prendre pour le transférer aux
Invalides. L'église avait été disposée pour la cérémonie. Les députés
des départemens, qui avaient été invités, étaient placés quand le corps
du maréchal entra. Les prêtres n'avaient pas encore reparu: il n'y eut
ni célébration d'office divin ni pratique religieuse; la cérémonie fut
tout en pompe et en discours.
Lucien Bonaparte, qui était ministre de l'intérieur, monta dans la
chaire de l'église: il esquissa à grands traits les malheurs dont la
république avait été accablée pendant la tourmente révolutionnaire; il
fit une allusion touchante aux scènes de deuil dont les derniers jours
du siècle qui venait de finir avaient été témoins, et mit en parallèle
l'exposé succinct des améliorations qui avaient été opérées dans les
premiers jours du siècle qui commençait. Il passa ensuite aux espérances
que l'on devait concevoir; mais comme il ne prononçait pas le mot de
paix, l'inquiétude ne se dissipait pas. Il en vint enfin à la situation
extérieure de la république: un silence profond régnait. L'anecdote du
voyage de Duroc, le refus de passe-ports pour se rendre à Vienne,
l'ordre donné, en conséquence, au général Moreau, de dénoncer
l'armistice et de reprendre de suite les hostilités, à moins qu'on ne
lui remît Ulm, Ingolstadt et Philisbourg, furent écoutés avec une
attention inquiète.
* * * * *
Le ministre termina en annonçant à l'assemblée qu'au moment où il
quittait le château pour se rendre à la cérémonie qui les réunissait, le
gouvernement avait reçu la nouvelle que les trois places exigées étaient
occupées par nos troupes, et l'armistice prolongé. Un mouvement de
satisfaction se manifesta aussitôt dans tout l'auditoire; on désirait la
paix, on voyait que le premier consul la désirait aussi, on se flattait
qu'elle finirait par se conclure. Chacun sortit satisfait.
Le refus qu'avait fait l'Autriche d'accorder des passe-ports au général
Duroc, en même temps qu'elle achetait la prolongation de l'armistice à
si haut prix, dénotait une irrésolution à laquelle on ne pouvait se
méprendre. Il était clair que cette puissance était sous l'influence de
l'Angleterre, que celle-ci dominait ses décisions; mais comme il n'était
pas vraisemblable que l'Allemagne s'immolât au bon plaisir de son
alliée, il fallait qu'elle s'attendît à être soutenue, ou qu'elle eût un
_ultimatum_ convenu, passé lequel elle pourrait traiter séparément. Quel
que fût cet _ultimatum_, le premier consul, qui était prêt, ne pouvait
que perdre à prolonger l'armistice. Il se décida à le rompre, comme je
l'ai dit, et ordonna aux armées du Rhin et d'Italie de dénoncer la
reprise des hostilités. Brune passa le Mincio, et Moreau l'Iser. La
bataille de Hohenlinden eut lieu; Moreau occupa Lintz et poussa des
postes jusqu'à Saint-Polten, à huit ou dix lieues de Vienne.
Le premier consul, en apprenant cette victoire, ne douta pas qu'elle ne
décidât les Autrichiens à s'expliquer; et, pour ne pas perdre de temps,
dès qu'il eut appris par une dépêche télégraphique que le comte de
Cobentzel, qui venait en toute hâte pour reprendre les négociations,
venait d'arriver à Strasbourg, il fit partir son frère Joseph pour aller
discuter les intérêts de la France à Lunéville.
Joseph n'avait pas dépassé Ligny, qu'il rencontra le comte Louis de
Cobentzel qui arrivait en toute hâte à Paris avec les pouvoirs
nécessaires pour conclure cette paix tant désirée.
Joseph revint sur ses pas, ramenant avec lui M. de Cobentzel. Ils
descendirent aux Tuileries, où le premier consul les reçut l'un et
l'autre dans leur toilette de voyage. Il entretint le plénipotentiaire
autrichien une partie de la nuit, et le fit repartir le lendemain avec
Joseph pour Lunéville, où les conférences avaient été indiquées.
Le général Clarke[35], qui faisait déjà tout ce qu'il pouvait pour
acquérir de l'importance, fut envoyé, comme gouverneur, à Lunéville. Sa
mission était de donner des dîners et d'écouter. En même temps que le
premier consul ouvrait des conférences, il donnait une nouvelle vie à
tous les genres de travaux publics et particuliers. La confiance
renaissait; on ne voyait partout qu'ateliers, que nouvelles entreprises.
L'hiver venait de commencer. Le premier consul se rendit à Saint-Quentin
pour visiter les travaux du canal souterrain qui devait joindre l'Oise
et l'Escaut; il avait le projet de l'achever. Il se fit suivre du
directeur-général des ponts et chaussées, ainsi que de MM. Monge,
Berthollet et Chaptal.
L'abandon des travaux avait entraîné des dégradations énormes: il
fallait faire de nouvelles dépenses qui s'élevaient à des sommes
prodigieuses, et les mémoires des gens de l'art faisaient hésiter sur le
parti qu'il y avait à prendre; on ne savait s'il convenait de poursuivre
les excavations déjà faites, ou si l'on devait reprendre en sous-oeuvre
une galerie ouverte dans une fausse direction.
Le premier consul voulut voir les choses par lui-même, et reconnut, en
effet, qu'on ne pouvait mener à bien une entreprise conçue sur un aussi
mauvais plan. Il abandonna des excavations défectueuses, et fit prendre
au canal la direction qu'il a aujourd'hui. La voûte sous laquelle il
court est beaucoup moins longue que celle qui devait d'abord le
couronner. C'est donc au premier consul que la France est redevable de
ce canal, dont les départemens du nord tirent déjà un si grand profit.
À son retour de Saint-Quentin, il trouva aux Tuileries le général
Bellavene, qui lui apportait le traité de paix que Joseph venait de
signer avec M. de Cobentzel. Les stipulations étaient les mêmes qu'à
Campo-Formio, et certainement pour les renouveler il ne fallait pas
avoir gardé rancune. Les battus paient ordinairement l'amende. Il n'en
fut rien dans ce cas-ci: les Autrichiens reprirent leurs limites de
Campo-Formio.
Le premier consul se hâta de ratifier l'ouvrage de son frère, et la
nouvelle que la paix était conclue fut transmise partout avec une grande
célérité.
Quelques mois après, l'Autriche accrédita, comme son ambassadeur à
Paris, le comte Philippe de Cobentzel, frère du plénipotentiaire, et la
France envoya sous le même titre, à Vienne, M. de Champagny, devenu plus
tard duc de Cadore, mais qui était alors conseiller d'État.
La paix fut accueillie avec des transports de joie d'un bout de la
France à l'autre. Elle rassura les esprits, ramena l'espérance,
consolida la tranquillité rétablie dans l'Ouest. Personne ne soupçonnait
alors que les cours étrangères seraient bientôt après assez mal
conseillées pour se croire plus menacées par la puissance du levier
moral dont s'était emparé le premier consul, qu'elles ne l'avaient été
lorsque l'unique pensée du pouvoir était d'abattre, de renverser les
trônes, et que le Directoire, dans la vague inquiétude qui l'agitait,
n'entrevoyait de salut que dans la ruine des vieux gouvernemens.
L'opinion généralement répandue en France était que la guerre dont on
venait de sortir n'avait été entreprise par les étrangers que pour
prévenir la propagation des principes républicains, que le Directoire
n'avait cessé de chercher à étendre depuis la paix de Campo-Formio.
La conduite plus sage qu'avait adoptée le premier consul, la modération
qu'il venait de montrer dans la victoire, devaient rassurer les alliés.
Tranquilles sur les agitations qu'ils redoutaient pour leurs peuples,
ils devaient respecter chez les autres ce qu'on ne touchait pas chez
eux.
Le premier consul partageait lui-même cette illusion. Il y croyait
d'autant plus, que, sachant tout le mal qu'il aurait pu faire à
l'Autriche après la bataille de Marengo, il pensait que, si on ne lui
tenait pas compte de sa modération, on ne s'exposerait pas du moins à se
trouver de nouveau à sa merci.
Jaloux de réconcilier la république avec ses ennemis, le premier consul
cherchait à renouer des négociations partout où il ne lui paraissait pas
impossible d'en ouvrir. Depuis la bataille de Zurich, la Russie n'avait
plus d'armée en campagne contre nous, et cependant elle était encore en
état de guerre avec la France. L'empereur Paul régnait. Le premier
consul imagina de réunir tous ceux de ses soldats que le sort des armes
nous avait livrés; il leur fit rendre leur uniforme national, les arma,
les équipa à neuf, et les renvoya. Il remit au général russe chargé de
les reconduire dans leur pays, une simple lettre, dans laquelle il
disait à l'autocrate que, ne voulant pas faire la guerre à sa nation,
les braves gens que la fortune avait mis dans ses mains n'avaient plus
la chance d'être échangés; que, dans cet état de choses, il avait résolu
de mettre un terme à leur captivité; que, plein de confiance dans le
gouvernement russe, il leur avait rendu les armes qu'ils étaient dignes
de porter, et leur laissait la liberté d'en faire l'usage que leur
prescrirait leur souverain. Ce procédé, jusqu'alors sans exemple,
produisit son effet. L'empereur Paul, qui avait déclaré la guerre à un
pouvoir anarchique, n'avait plus de motifs pour la faire à un
gouvernement qui proclamait le respect de l'ordre, et ne profitait de
ses succès que pour assurer la paix; aussi envoya-t-il, sans perdre
temps, M. de Sprengporten à Paris, pour remercier le premier consul d'un
procédé si généreux, et traiter de la paix, qui fut presque aussitôt
conclue. Ce fut la première de nos relations avec les étrangers qui eut
un plein succès. Les deux pays s'étaient fait la guerre; mais il
n'existait point entre eux de ressentiment national qui s'opposât à un
entier rapprochement.
Le premier consul désarma complétement, et fit rentrer les troupes dans
les garnisons, qu'elles n'avaient pas revues depuis 1792. On licencia,
on renvoya chez eux tous ceux de ces braves volontaires que le danger de
la patrie avait fait courir aux armes. Enfin le nombre des congés fut
tel, que beaucoup de corps se trouvèrent réduits à leurs cadres; encore
ceux-ci n'étaient-ils pas complets. L'armée remise sur le pied de paix,
le premier consul retira à M. Carnot le portefeuille de la guerre, qu'il
confia au général Berthier.