CHAPITRE XX.

Translation des restes de Turenne.--Cérémonie aux

Invalides.--L'armistice est dénoncé.--Bataille de Hohenlinden.--Joseph

Bonaparte envoyé à Lunéville.--Le général Clarke.--Canal de

Saint-Quentin.--La paix est conclue.--Renvoi des prisonniers russes.

La nouvelle de l'occupation des trois places était arrivée à Paris le

1er vendémiaire. Les députés des départemens y étaient réunis, pour la

première, fois, en corps politique. depuis le 18 brumaire: on s'était,

sans doute, flatté de pouvoir leur apprendre que la paix était faite.

Quoi qu'il en soit, il y avait, ce jour-là, cérémonie publique, tant à

cause de l'inauguration du siècle qui commençait qu'à raison de la

translation des restes du maréchal de Turenne, que le premier consul

faisait placer aux Invalides à côté de ceux de Vauban.

Après la violation des sépultures de Saint-Denis, où le maréchal

reposait au milieu des rois, son cercueil avait été enlevé et déposé

dans le grenier de l'amphithéâtre de chirurgie, au Jardin des Plantes,

où il était encore au départ du général Bonaparte pour l'Égypte. Je me

rappelle l'y avoir vu à cette époque, lorsque le général Desaix visita

cet établissement; on le montrait avec vénération, quoiqu'il fût

confondu avec les autres squelettes qui gisaient dans le grenier. Plus

tard, un citoyen respectable ayant obtenu l'autorisation de réunir dans

le couvent des Grands-Augustins, qu'il avait transformé en muséum des

monumens français, les mausolées échappés aux outrages de Saint-Denis,

avait fait transporter dans ce lieu le corps du maréchal de Turenne.

C'est là que le gouvernement le fit prendre pour le transférer aux

Invalides. L'église avait été disposée pour la cérémonie. Les députés

des départemens, qui avaient été invités, étaient placés quand le corps

du maréchal entra. Les prêtres n'avaient pas encore reparu: il n'y eut

ni célébration d'office divin ni pratique religieuse; la cérémonie fut

tout en pompe et en discours.

Lucien Bonaparte, qui était ministre de l'intérieur, monta dans la

chaire de l'église: il esquissa à grands traits les malheurs dont la

république avait été accablée pendant la tourmente révolutionnaire; il

fit une allusion touchante aux scènes de deuil dont les derniers jours

du siècle qui venait de finir avaient été témoins, et mit en parallèle

l'exposé succinct des améliorations qui avaient été opérées dans les

premiers jours du siècle qui commençait. Il passa ensuite aux espérances

que l'on devait concevoir; mais comme il ne prononçait pas le mot de

paix, l'inquiétude ne se dissipait pas. Il en vint enfin à la situation

extérieure de la république: un silence profond régnait. L'anecdote du

voyage de Duroc, le refus de passe-ports pour se rendre à Vienne,

l'ordre donné, en conséquence, au général Moreau, de dénoncer

l'armistice et de reprendre de suite les hostilités, à moins qu'on ne

lui remît Ulm, Ingolstadt et Philisbourg, furent écoutés avec une

attention inquiète.

* * * * *

Le ministre termina en annonçant à l'assemblée qu'au moment où il

quittait le château pour se rendre à la cérémonie qui les réunissait, le

gouvernement avait reçu la nouvelle que les trois places exigées étaient

occupées par nos troupes, et l'armistice prolongé. Un mouvement de

satisfaction se manifesta aussitôt dans tout l'auditoire; on désirait la

paix, on voyait que le premier consul la désirait aussi, on se flattait

qu'elle finirait par se conclure. Chacun sortit satisfait.

Le refus qu'avait fait l'Autriche d'accorder des passe-ports au général

Duroc, en même temps qu'elle achetait la prolongation de l'armistice à

si haut prix, dénotait une irrésolution à laquelle on ne pouvait se

méprendre. Il était clair que cette puissance était sous l'influence de

l'Angleterre, que celle-ci dominait ses décisions; mais comme il n'était

pas vraisemblable que l'Allemagne s'immolât au bon plaisir de son

alliée, il fallait qu'elle s'attendît à être soutenue, ou qu'elle eût un

_ultimatum_ convenu, passé lequel elle pourrait traiter séparément. Quel

que fût cet _ultimatum_, le premier consul, qui était prêt, ne pouvait

que perdre à prolonger l'armistice. Il se décida à le rompre, comme je

l'ai dit, et ordonna aux armées du Rhin et d'Italie de dénoncer la

reprise des hostilités. Brune passa le Mincio, et Moreau l'Iser. La

bataille de Hohenlinden eut lieu; Moreau occupa Lintz et poussa des

postes jusqu'à Saint-Polten, à huit ou dix lieues de Vienne.

Le premier consul, en apprenant cette victoire, ne douta pas qu'elle ne

décidât les Autrichiens à s'expliquer; et, pour ne pas perdre de temps,

dès qu'il eut appris par une dépêche télégraphique que le comte de

Cobentzel, qui venait en toute hâte pour reprendre les négociations,

venait d'arriver à Strasbourg, il fit partir son frère Joseph pour aller

discuter les intérêts de la France à Lunéville.

Joseph n'avait pas dépassé Ligny, qu'il rencontra le comte Louis de

Cobentzel qui arrivait en toute hâte à Paris avec les pouvoirs

nécessaires pour conclure cette paix tant désirée.

Joseph revint sur ses pas, ramenant avec lui M. de Cobentzel. Ils

descendirent aux Tuileries, où le premier consul les reçut l'un et

l'autre dans leur toilette de voyage. Il entretint le plénipotentiaire

autrichien une partie de la nuit, et le fit repartir le lendemain avec

Joseph pour Lunéville, où les conférences avaient été indiquées.

Le général Clarke[35], qui faisait déjà tout ce qu'il pouvait pour

acquérir de l'importance, fut envoyé, comme gouverneur, à Lunéville. Sa

mission était de donner des dîners et d'écouter. En même temps que le

premier consul ouvrait des conférences, il donnait une nouvelle vie à

tous les genres de travaux publics et particuliers. La confiance

renaissait; on ne voyait partout qu'ateliers, que nouvelles entreprises.

L'hiver venait de commencer. Le premier consul se rendit à Saint-Quentin

pour visiter les travaux du canal souterrain qui devait joindre l'Oise

et l'Escaut; il avait le projet de l'achever. Il se fit suivre du

directeur-général des ponts et chaussées, ainsi que de MM. Monge,

Berthollet et Chaptal.

L'abandon des travaux avait entraîné des dégradations énormes: il

fallait faire de nouvelles dépenses qui s'élevaient à des sommes

prodigieuses, et les mémoires des gens de l'art faisaient hésiter sur le

parti qu'il y avait à prendre; on ne savait s'il convenait de poursuivre

les excavations déjà faites, ou si l'on devait reprendre en sous-oeuvre

une galerie ouverte dans une fausse direction.

Le premier consul voulut voir les choses par lui-même, et reconnut, en

effet, qu'on ne pouvait mener à bien une entreprise conçue sur un aussi

mauvais plan. Il abandonna des excavations défectueuses, et fit prendre

au canal la direction qu'il a aujourd'hui. La voûte sous laquelle il

court est beaucoup moins longue que celle qui devait d'abord le

couronner. C'est donc au premier consul que la France est redevable de

ce canal, dont les départemens du nord tirent déjà un si grand profit.

À son retour de Saint-Quentin, il trouva aux Tuileries le général

Bellavene, qui lui apportait le traité de paix que Joseph venait de

signer avec M. de Cobentzel. Les stipulations étaient les mêmes qu'à

Campo-Formio, et certainement pour les renouveler il ne fallait pas

avoir gardé rancune. Les battus paient ordinairement l'amende. Il n'en

fut rien dans ce cas-ci: les Autrichiens reprirent leurs limites de

Campo-Formio.

Le premier consul se hâta de ratifier l'ouvrage de son frère, et la

nouvelle que la paix était conclue fut transmise partout avec une grande

célérité.

Quelques mois après, l'Autriche accrédita, comme son ambassadeur à

Paris, le comte Philippe de Cobentzel, frère du plénipotentiaire, et la

France envoya sous le même titre, à Vienne, M. de Champagny, devenu plus

tard duc de Cadore, mais qui était alors conseiller d'État.

La paix fut accueillie avec des transports de joie d'un bout de la

France à l'autre. Elle rassura les esprits, ramena l'espérance,

consolida la tranquillité rétablie dans l'Ouest. Personne ne soupçonnait

alors que les cours étrangères seraient bientôt après assez mal

conseillées pour se croire plus menacées par la puissance du levier

moral dont s'était emparé le premier consul, qu'elles ne l'avaient été

lorsque l'unique pensée du pouvoir était d'abattre, de renverser les

trônes, et que le Directoire, dans la vague inquiétude qui l'agitait,

n'entrevoyait de salut que dans la ruine des vieux gouvernemens.

L'opinion généralement répandue en France était que la guerre dont on

venait de sortir n'avait été entreprise par les étrangers que pour

prévenir la propagation des principes républicains, que le Directoire

n'avait cessé de chercher à étendre depuis la paix de Campo-Formio.

La conduite plus sage qu'avait adoptée le premier consul, la modération

qu'il venait de montrer dans la victoire, devaient rassurer les alliés.

Tranquilles sur les agitations qu'ils redoutaient pour leurs peuples,

ils devaient respecter chez les autres ce qu'on ne touchait pas chez

eux.

Le premier consul partageait lui-même cette illusion. Il y croyait

d'autant plus, que, sachant tout le mal qu'il aurait pu faire à

l'Autriche après la bataille de Marengo, il pensait que, si on ne lui

tenait pas compte de sa modération, on ne s'exposerait pas du moins à se

trouver de nouveau à sa merci.

Jaloux de réconcilier la république avec ses ennemis, le premier consul

cherchait à renouer des négociations partout où il ne lui paraissait pas

impossible d'en ouvrir. Depuis la bataille de Zurich, la Russie n'avait

plus d'armée en campagne contre nous, et cependant elle était encore en

état de guerre avec la France. L'empereur Paul régnait. Le premier

consul imagina de réunir tous ceux de ses soldats que le sort des armes

nous avait livrés; il leur fit rendre leur uniforme national, les arma,

les équipa à neuf, et les renvoya. Il remit au général russe chargé de

les reconduire dans leur pays, une simple lettre, dans laquelle il

disait à l'autocrate que, ne voulant pas faire la guerre à sa nation,

les braves gens que la fortune avait mis dans ses mains n'avaient plus

la chance d'être échangés; que, dans cet état de choses, il avait résolu

de mettre un terme à leur captivité; que, plein de confiance dans le

gouvernement russe, il leur avait rendu les armes qu'ils étaient dignes

de porter, et leur laissait la liberté d'en faire l'usage que leur

prescrirait leur souverain. Ce procédé, jusqu'alors sans exemple,

produisit son effet. L'empereur Paul, qui avait déclaré la guerre à un

pouvoir anarchique, n'avait plus de motifs pour la faire à un

gouvernement qui proclamait le respect de l'ordre, et ne profitait de

ses succès que pour assurer la paix; aussi envoya-t-il, sans perdre

temps, M. de Sprengporten à Paris, pour remercier le premier consul d'un

procédé si généreux, et traiter de la paix, qui fut presque aussitôt

conclue. Ce fut la première de nos relations avec les étrangers qui eut

un plein succès. Les deux pays s'étaient fait la guerre; mais il

n'existait point entre eux de ressentiment national qui s'opposât à un

entier rapprochement.

Le premier consul désarma complétement, et fit rentrer les troupes dans

les garnisons, qu'elles n'avaient pas revues depuis 1792. On licencia,

on renvoya chez eux tous ceux de ces braves volontaires que le danger de

la patrie avait fait courir aux armes. Enfin le nombre des congés fut

tel, que beaucoup de corps se trouvèrent réduits à leurs cadres; encore

ceux-ci n'étaient-ils pas complets. L'armée remise sur le pied de paix,

le premier consul retira à M. Carnot le portefeuille de la guerre, qu'il

confia au général Berthier.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 25 / 44 题