CHAPITRE XIX.

Mission pour l'Italie.--Passage du mont Cenis.--Les paysans

savoyards.--Brune succède à Masséna.--L'Autriche refuse des passe-ports

au général Duroc.--Cette puissance cède les trois places de Philisbourg,

Ingolstadt et Ulm.--Négociations.--Préliminaires de paix.

Le premier consul me chargea de me rendre secrètement en Italie, d'aller

prendre connaissance de l'état d'armement et d'approvisionnement des

places qui nous avaient été rendues, ainsi que de la situation des

parcs, des magasins et de la cavalerie.

Il me donna une lettre pour le ministre du trésor public, qui me remit

un million en or pour le trésorier de l'armée. Cette circonstance rendit

mon voyage pénible. J'emportais une somme considérable, et j'étais

obligé de traverser un pays où l'on m'eût arraché la vie pour quelques

pièces d'or[34]. Le passage du mont Cenis, où l'on démontait encore les

voitures, m'obligea de laisser voir mes dix petits barils bien cachetés,

et contenant chacun cent mille francs. Dès ce moment, je ne sentis plus

rien, tant j'étais persuadé que je n'arriverais pas à bon port. Je ne

sortais de ma voiture ni pour boire ni pour manger, et quand j'étais

forcé de mettre pied à terre, j'avais soin de ne le faire que de nuit.

Cependant je dois dire à l'honneur des paysans savoyards, qu'ils

chargèrent mes barils, dont ils connaissaient bien la valeur, sans même

éprouver la tentation de se les approprier. Ils eussent facilement

trouvé dans le trajet qu'ils parcouraient, en montant, en descendant la

montagne, mille prétextes de me voler; mais la pensée de cette action

coupable ne leur vint même pas. Bien plus, ils eurent le soin de passer

ma voiture la première, afin que je la trouvasse remontée de l'autre

côté, et que je n'eusse plus qu'à y replacer mes barils pour partir. Ces

honnêtes gens ne paraissaient m'avoir rendu qu'un service ordinaire.

Leurs moeurs candides eussent dû me rassurer: néanmoins j'avoue que je me

sentis soulagé d'un grand poids, quand j'eus déposé ce million dans la

caisse du payeur de Turin.

J'examinai en détail les places que le premier consul m'avait chargé de

visiter. Rien de ce qu'il avait ordonné n'était fait. Je ne revenais pas

de ma surprise en voyant que non seulement on ne les avait pas

approvisionnées, mais qu'on avait encore distrait une partie des

ressources qu'elles renfermaient lorsque les Autrichiens les avaient

quittées. La voix publique accusait même quelques chefs d'avoir vendu

les objets confiés à leur garde. Ces désordres avaient vivement

indisposé les troupes; elles conservaient encore l'âpreté de langage

dont elles avaient contracté l'habitude au temps de leurs revers, et

demandaient hautement à quoi leur avait servi de conquérir l'Italie, si

elles étaient aussi malheureuses qu'à l'époque où elles étaient

reléguées dans les rochers de Gênes, et si leurs victoires n'avaient

profité qu'à des voleurs.

On m'adressa, pendant mon séjour à Milan, plusieurs rapports sur des

déprédations considérables, commises par des employés de l'armée, avec

prière de les transmettre au premier consul. Plusieurs étaient relatifs

à des concussions exercées à Gênes depuis la réoccupation. Je compris

alors que le premier consul avait en Italie des sources d'informations

sur ce qu'il avait intérêt à connaître, et que, comme on le savait

inexorable en matière de dilapidation, chacun s'empressait de lui

signaler celle qui le froissait.

Je ne voulais pas communiquer ces rapports au général Masséna, quoique

je ne doutasse pas que le souvenir de ce qu'on avait souffert sous son

commandement ne les eût exagérés. D'un autre côté, je voulais avoir

quelques éclaircissemens que le premier consul ne manquerait pas de me

demander. Ne sachant comment m'y prendre dans un pays où je ne

connaissais personne, je me décidai à m'ouvrir à un homme qui avait

toute l'estime du chef de l'État, à M. Petiet, intendant de l'armée: il

se prêta à ce que je lui demandais, et fit contrôler lui-même ces

rapports, dont un grand nombre se trouvèrent malheureusement trop vrais.

Ma mission était achevée; je me disposais à partir pour Paris, lorsque

je reçus une lettre du premier consul, qui me mandait de prendre ma

route par Dijon, et de voir l'état des troupes qui s'y trouvaient sous

les ordres du général Brune.

Je quittai l'Italie, assez péniblement affecté de tout ce que j'avais

vu, et repassai les monts. Arrivé à Paris, je rendis au premier consul

les rapports qui m'avaient été confiés, avec l'opinion de M. Petiet à

l'appui. Il les lut, m'accabla de questions, et s'emporta vivement au

récit des désordres qui lui étaient signalés. Il rappela de l'armée une

foule d'individus: Masséna lui-même céda quelques mois après la place au

général Brune.

Les ennemis du défenseur de Gênes parurent un instant l'avoir emporté;

mais le premier consul avait alors tout le monde à ménager: il voulait

surtout s'attacher les Italiens, qu'il aimait naturellement, et dont

l'exaspération pouvait être fâcheuse, si la guerre venait de nouveau à

éclater. Il disait avec raison que c'était au général Masséna à prévoir

de telles conséquences et à réprimer les désordres qui les entraînaient.

Une chose surtout l'avait mécontenté au dernier point: on percevait un

droit illicite sur chaque sac de grains qui entrait dans Gênes. Imposer

les céréales après ce que cette malheureuse population avait souffert,

après la famine, les horreurs d'un long siége, c'était outrager

l'humanité et réduire tout un peuple au désespoir. À la vérité, cet

infâme trafic se faisait à l'insu du général en chef; mais les

conséquences politiques en étaient les mêmes. La place eût été réduite

aux horreurs du besoin, si les chances de la guerre eussent ramené les

Autrichiens sous ses murs.

La trève conclue avec l'Autriche durait encore. Cette puissance se

retranchait sur le traité qui la liait à l'Angleterre, et prétendait ne

pouvoir négocier sans elle. La perte de l'Italie lui tenait au coeur;

elle ne pouvait se décider à y souscrire. D'un autre côté, l'Angleterre,

à qui la guerre était moins onéreuse que profitable, ne se pressait pas

de la faire finir. Loin de là, elle ne négligeait rien pour soutenir la

constance des alliés, à l'aide desquels elle exerçait une si vaste

influence. La belle saison tirait à sa fin, et l'on n'était pas plus

avancé qu'au mois de juillet. Le premier consul, déçu dans ses

espérances, regrettait vivement d'avoir été trop généreux, et d'avoir

laissé se retirer derrière le Mincio l'armée de M. de Mélas, qu'il

pouvait faire prisonnière. Le mal était fait; il prit son parti, et ne

songea plus qu'à se remettre à la tête de l'armée.

Il fit partir pour l'Italie sa garde, ses chevaux et ceux de son

état-major. Il envoya en même temps au général Brune l'ordre d'annoncer

son arrivée, et de se préparer à passer le Mincio. En Allemagne, l'armée

du Rhin, qui, depuis Marengo, était aussi en état d'armistice, se

disposa également à reprendre le cours de ses opérations; mais le faible

parti que Moreau avait tiré de ses troupes avait bien affaibli l'opinion

qu'on avait donnée de son talent au premier consul. Il nous répéta même

plusieurs fois que, si ce général avait compris le plan d'opérations

qu'il lui avait tracé, et qu'au lieu de se complaire dans sa vieille

méthode, il eût passé le Rhin avec toutes ses forces sur l'extrémité de

l'aile gauche des ennemis, il se serait trouvé, dès son passage,

beaucoup plus rapproché des États héréditaires que ne l'était l'armée

autrichienne; que l'empereur, battu à Marengo, eût appris à la fois la

perte de l'Italie et la présence des Français sur l'Inn. Dans cette

position, ajoutait-il, François eût infailliblement fait la paix, tandis

qu'il fallait aujourd'hui courir de nouvelles chances pour l'obtenir.

Des préliminaires de paix avaient été signés à Paris entre le général

autrichien Saint-Julien et le gouvernement français. Duroc fut chargé de

les porter à la ratification de l'empereur. Il se rendit au

quartier-général de l'armée du Rhin, d'où il demanda un sauf-conduit

pour continuer sa route. Il fut refusé, en rendit compte au premier

consul, et reçut, courrier sur courrier, l'ordre de revenir à Paris. Le

général Moreau reçut en même temps celui de rompre la trève et de

recommencer les hostilités, si on ne lui livrait pas Philisbourg, que

les Autrichiens occupaient sur le Rhin, et les deux places d'Ingolstadt

et d'Ulm, qui avaient des ponts sur le Danube, et pouvaient mettre

l'armée en péril, si elle se portait en avant; et que, dans ce cas, le

général Moreau était autorisé à conclure un nouvel armistice qui serait

commun à l'armée d'Italie. Tout en cédant ces trois places, les

Autrichiens offrirent de traiter sur de nouvelles bases.

Le premier consul accueillit cette proposition. M. de Cobentzel se

rendit à Lunéville, où les conférences ne tardèrent pas à s'ouvrir.

Joseph Bonaparte était chargé des intérêts de la France. La négociation

marchait, mais l'Angleterre avait réussi à faire désavouer M. de

Saint-Julien; elle se flatta d'ajourner encore l'oeuvre de la

pacification. Lord Minto, qui la représentait à Vienne, demanda à

intervenir dans les discussions des intérêts qui se débattaient à

Lunéville. Le premier consul ne pouvait se méprendre sur l'intention qui

dictait cette tardive démarche; il l'accueillit néanmoins, mais afin de

déjouer l'Angleterre, qui ne cherchait qu'à lui faire perdre du temps,

il exigea qu'elle se mît au préalable en état de cessation d'hostilités

avec la France, comme celle-ci l'était avec l'Autriche: c'était

assurément faire preuve d'un véritable désir d'arriver à une prompte

pacification. Le ministère britannique, qui avait d'autres vues, refusa

l'armistice, tout en persistant dans la demande qu'il avait faite

d'envoyer un plénipotentiaire: cet arrangement n'était pas admissible.

M. Otto, qui résidait en Angleterre en qualité de commissaire pour

l'échange, et qui avait été muni des pouvoirs nécessaires pour négocier

la suspension d'armes, en exposa les raisons dans la note qui suit:

«Le soussigné ayant communiqué à son gouvernement la note, en date du 29

août, que S. E. lord Grenville lui a fait remettre, est chargé de lui

présenter les observations suivantes:

«Des préliminaires de paix avaient été conclus et signés entre S. M. I.

et la république française. L'intervention de lord Minto, qui a demandé

que sa cour fût admise dans les négociations, a empêché la ratification

de S. M. I.

«La suspension d'armes, qui n'avait eu lieu sur le continent que dans

l'espoir d'une prompte paix entre l'empereur et la république, devra

donc cesser, et cessera, en effet, le 24 fructidor, puisque la

république n'avait sacrifié qu'à cette espérance de paix immédiate, les

immenses avantages que lui a donnés la victoire.

«L'intervention de l'Angleterre complique tellement la question de la

paix avec l'Autriche, qu'il est impossible au gouvernement français de

prolonger plus long-temps l'armistice sur le continent, à moins que S.

M. B. ne le rende commun entre les trois puissances.

«Si donc le cabinet de Saint-James veut continuer de faire cause commune

avec l'Autriche, et si son désir d'intervenir dans la négociation est

sincère, S. M. B. n'hésitera point à adopter l'armistice proposé.

«Mais si cet armistice n'est point conclu avant le 24 fructidor, les

hostilités auront été reprises avec l'Autriche, et le premier consul ne

pourra plus consentir, à l'égard de cette puissance, qu'à une paix

séparée et complète.

«Pour satisfaire aux explications demandées relativement à l'armistice,

le soussigné est chargé à faire connaître à Son Excellence que les

places qu'on voudrait assimiler à celles d'Allemagne sont Malte et les

villes maritimes d'Égypte.

«S'il est vrai qu'une longue suspension d'armes entre la France et

l'Angleterre pourrait paraître défavorable à S. M. B., il ne l'est pas

moins qu'un armistice prolongé sur le continent est essentiellement

désavantageux à la république française; de sorte qu'en même temps que

l'armistice maritime serait, pour le gouvernement français, une garantie

du zèle que mettrait l'Angleterre à concourir au rétablissement de la

paix, l'armistice continental en serait une, pour le gouvernement

britannique, de la sincérité des efforts de la France; et comme la

position de l'Autriche ne lui permettrait plus alors de ne pas

rechercher une prompte conclusion, les trois puissances auraient, dans

leurs intérêts propres, des raisons déterminantes pour consentir, sans

délai, aux sacrifices qui peuvent être réciproquement nécessaires pour

opérer la prochaine conclusion d'une paix générale et solide, telle

qu'elle est le voeu et l'espoir du monde entier.

«Londres, 17 fructidor an VIII.»

Ces raisonnemens étaient péremptoires, et le parti à prendre méritait

réflexion. Si l'Angleterre ne consentait pas à un armistice spécial avec

la France, celui que cette puissance avait conclu avec l'Autriche ne

serait pas renouvelé. Le conseil aulique, n'ayant aucun moyen de

soutenir la guerre, serait obligé de céder, et la paix se trouverait

faite sans l'intervention de l'Angleterre.

Le gouvernement britannique aperçut le danger; mais, soit qu'il ne le

sentît pas assez fortement, soit qu'il jugeât suffisant d'avoir sauvé

les apparences vis-à-vis la cour de Vienne, il se borna à présenter à la

suite d'une note extrêmement diffuse et contournée, un contre-projet

d'armistice qui ne laissait à la France aucun des avantages qu'elle

devait attendre comme compensation de ceux que retirait l'Autriche de la

suspension d'armes qu'elle lui avait accordée. C'était assez faire

connaître le véritable esprit dont il était animé. Néanmoins le premier

consul voulut épuiser tous les moyens de conciliation. Il présenta deux

modes de traiter à l'Angleterre. Si elle voulait entrer en négociation

commune avec l'Autriche, il demanda qu'elle accédât à l'armistice,

attendu qu'il n'y avait que cette voie pour établir quelque similitude

dans les rapports respectifs des puissances contractantes, et pour

donner à chacun le désir et le besoin de finir.

Si, au contraire, l'Angleterre voulait entrer en négociation séparée

avec la France, le premier consul acceptait le projet d'armistice que

présentait le ministère britannique.

Il fit plus: pour donner une nouvelle preuve de ses dispositions

pacifiques, il prorogea de huit jours la reprise des hostilités; mais

cette modération, ces ménagemens ne servirent qu'à faire naître des

doutes, des allégations inconvenantes. Il les repoussa par l'organe de

son plénipotentiaire, et s'en remit à la voie des armes pour résoudre

une question que la diplomatie cherchait à éluder. L'office était ainsi

conçu:

«Dans tout le cours de la négociation dont le soussigné a été chargé, il

a eu lieu de regretter que le défaut de communications plus directes

avec le ministère de Sa Majesté l'ait mis dans l'impossibilité de donner

à ses ouvertures officielles les développemens nécessaires. Le résultat

de ses dernières communications, auxquelles répond la note qu'il a eu

l'honneur de recevoir le 20 de ce mois, rend cet inconvénient bien plus

sensible encore.

«La première partie de cette note paraissant mettre en doute la

sincérité des dispositions du gouvernement français d'entamer des

négociations pour une paix générale, le soussigné doit entrer à ce sujet

dans quelques détails qui justifient pleinement la conduite du premier

consul.

«L'alternative proposée d'une paix _séparée_, dans le cas où Sa Majesté

n'agréerait pas les conditions d'un armistice général, loin de dévoiler

un défaut de sincérité, fournit, au contraire, la preuve la plus forte

des dispositions conciliantes du premier consul: elle est une

conséquence nécessaire de la déclaration faite par le soussigné le 4 de

ce mois. En effet, il a eu l'honneur de prévenir le ministère

britannique que, si cet armistice n'est pas conclu avant le 11

septembre, les hostilités auront été recommencées avec l'Autriche, et

que, dans ce cas, le premier consul ne pourra plus consentir, à l'égard

de cette puissance, qu'à une paix séparée et complète. Cet armistice n'a

pas été conclu à l'époque indiquée: il était donc naturel de s'attendre

éventuellement à _une paix séparée avec l'Autriche_, et, dans la même

hypothèse, à une paix également _séparée avec la Grande-Bretagne_, à

moins qu'on ne pense que ces calamités, qui accablent depuis huit années

une grande partie de l'Europe, doivent se perpétuer, et n'avoir d'autre

terme que la destruction morale de l'une des puissances belligérantes.

«Ce n'est donc pas le gouvernement français qui propose à Sa Majesté de

séparer ses intérêts de ceux de ses alliés; mais ayant vainement tenté

de les réunir dans un centre commun, et les trouvant séparés _de fait_

par le refus de l'Angleterre de déposer, sur l'autel de la paix,

quelques avantages particuliers dont la France avait déjà fait le

sacrifice, le premier consul a donné une nouvelle preuve de ses

dispositions en indiquant un autre moyen de conciliation, que le cours

des événemens amenera tôt ou tard.

«Conformément à l'avis que le soussigné a donné le 4 de ce mois, on a

notifié, en effet, la cessation de l'armistice continental à l'époque

qui avait été fixée; mais le contre-projet du ministère britannique,

expédié par le soussigné le 8 de ce mois, étant arrivé à Paris le 10, et

Sa Majesté ayant paru convaincue que son allié ne se refuserait point à

un armistice admissible, le premier consul s'est décidé de nouveau à

faire retarder de huit jours la reprise des hostilités. Les ordres ont

été expédiés sur-le-champ aux armées d'Allemagne et d'Italie; et dans le

cas où ces ordres fussent arrivés trop tard dans cette dernière contrée,

et qu'à la suite de quelques opérations militaires, les généraux

français eussent eu quelques succès, il leur était ordonné de reprendre

la position qu'ils occupaient le jour même du renouvellement des

hostilités.

«Le simple exposé de ces faits suffira sans doute pour démontrer que le

gouvernement français n'a jamais pu avoir l'intention de masquer, par

des négociations simulées, une nouvelle attaque contre l'Autriche, et

qu'au contraire il a apporté dans toute cette négociation la franchise,

la loyauté, qui seules peuvent assurer le rétablissement de la

tranquillité générale, que Sa Majesté et son ministère ont tant à coeur.

«En vain chercherait-on les preuves d'une intention contraire dans

quelques expressions renfermées dans les communications officielles du

gouvernement français avec les alliés de Sa Majesté, s'il s'agissait

surtout d'une des dernières lettres écrites à M. le baron de Thugut, que

le soussigné aurait pu communiquer lui-même, s'il en eût trouvé

l'occasion: cette lettre prouverait que le gouvernement français,

toujours ami de la paix, n'a paru se plaindre des intentions de la

Grande-Bretagne que parce qu'il avait tout lieu de les croire contraires

à un système solide de pacification.

«Le soussigné n'est entré dans ces détails que parce qu'à la veille des

négociations qui pourraient être entamées, il importe aux conseils des

deux puissances d'être réciproquement convaincus de la sincérité de

leurs intentions, et que l'opinion qu'ils peuvent avoir de cette

sincérité est le plus sûr garant du succès des négociations.

«Quant au second point de la note que le soussigné a eu l'honneur de

recevoir, il doit se référer à sa lettre du 16, par laquelle il a

prévenu S. E. lord Grenville qu'il était chargé de donner des

_explications satisfaisantes_ touchant les principales objections du

gouvernement britannique à l'armistice proposé, en le priant instamment

de faciliter des communications verbales avec le ministère. Il était

donc difficile de croire que le gouvernement français s'en tiendrait,

sans _aucune modification_, à ses premières ouvertures; car, dans ce

cas, il eût été très inutile de solliciter une entrevue pour donner _des

explications satisfaisantes_.

«En parlant des compensations requises pour faire cadrer l'armistice

naval avec la trève continentale, le ministère de Sa Majesté trouve

qu'il y a de l'exagération dans la balance établie par le gouvernement

français. Une discussion formelle sur cet objet serait sans doute

déplacée après les succès variés d'une guerre qui a produit tant

d'événemens extraordinaires. Il est difficile de douter de l'influence

morale de ces événemens sur les armées, sur les peuples, sur les

gouvernemens eux-mêmes, et les inductions qu'on peut en tirer dans le

moment actuel paraissent justifier l'opinion que le soussigné a cru

devoir manifester. S'il y a de l'exagération dans cette opinion, elle

est partagée par les ennemis de la république eux-mêmes, qui ont tout

employé pour prolonger la trève, et qui ne se sont fait aucun scrupule

de se servir même de la voie des négociations simulées pour gagner du

temps.

«Les préliminaires signés par M. le comte de Saint-Julien et désavoués

par sa cour en sont un exemple mémorable, et il faut bien que la

continuation de l'armistice continental soit un _sacrifice_ pour la

république, puisqu'on a tant fait pour la lui arracher.

«Mais en admettant même l'existence de ce sacrifice, le ministère de Sa

Majesté déclare formellement qu'on ne saurait exiger de lui un sacrifice

analogue. Il n'appartient certainement pas à la France de juger jusqu'à

quel point les engagemens pris par Sa Majesté envers ses alliés peuvent

gêner ses dispositions à cet égard; mais le droit de la France de

demander le prix du sacrifice qu'elle a fait, et qu'elle est encore

prête à faire, est incontestable.

«Le premier consul a donné à l'Europe des gages réitérés de ses

dispositions pacifiques; il n'a cessé de les manifester envers les

cabinets intéressés dans cette lutte; et quand même sa modération

relèverait les espérances des ennemis du gouvernement français, elle

sera néanmoins toujours l'unique guide de ses actions.

«Malgré cette différence dans la manière de considérer plusieurs

questions accessoires et préliminaires de la pacification projetée, le

soussigné doit se féliciter de trouver, dans toutes les communications

qu'il a eu l'honneur de recevoir jusqu'ici, les mêmes assurances des

dispositions de Sa Majesté de travailler au rétablissement de la

tranquillité de l'Europe; et il ne négligera aucune occasion de faire

valoir ces dispositions près de son gouvernement.

«Hereford-Street, 23 septembre 1800 (1er vendémiaire an IX).»

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 24 / 44 题