Mission pour l'Italie.--Passage du mont Cenis.--Les paysans
savoyards.--Brune succède à Masséna.--L'Autriche refuse des passe-ports
au général Duroc.--Cette puissance cède les trois places de Philisbourg,
Ingolstadt et Ulm.--Négociations.--Préliminaires de paix.
Le premier consul me chargea de me rendre secrètement en Italie, d'aller
prendre connaissance de l'état d'armement et d'approvisionnement des
places qui nous avaient été rendues, ainsi que de la situation des
parcs, des magasins et de la cavalerie.
Il me donna une lettre pour le ministre du trésor public, qui me remit
un million en or pour le trésorier de l'armée. Cette circonstance rendit
mon voyage pénible. J'emportais une somme considérable, et j'étais
obligé de traverser un pays où l'on m'eût arraché la vie pour quelques
pièces d'or[34]. Le passage du mont Cenis, où l'on démontait encore les
voitures, m'obligea de laisser voir mes dix petits barils bien cachetés,
et contenant chacun cent mille francs. Dès ce moment, je ne sentis plus
rien, tant j'étais persuadé que je n'arriverais pas à bon port. Je ne
sortais de ma voiture ni pour boire ni pour manger, et quand j'étais
forcé de mettre pied à terre, j'avais soin de ne le faire que de nuit.
Cependant je dois dire à l'honneur des paysans savoyards, qu'ils
chargèrent mes barils, dont ils connaissaient bien la valeur, sans même
éprouver la tentation de se les approprier. Ils eussent facilement
trouvé dans le trajet qu'ils parcouraient, en montant, en descendant la
montagne, mille prétextes de me voler; mais la pensée de cette action
coupable ne leur vint même pas. Bien plus, ils eurent le soin de passer
ma voiture la première, afin que je la trouvasse remontée de l'autre
côté, et que je n'eusse plus qu'à y replacer mes barils pour partir. Ces
honnêtes gens ne paraissaient m'avoir rendu qu'un service ordinaire.
Leurs moeurs candides eussent dû me rassurer: néanmoins j'avoue que je me
sentis soulagé d'un grand poids, quand j'eus déposé ce million dans la
caisse du payeur de Turin.
J'examinai en détail les places que le premier consul m'avait chargé de
visiter. Rien de ce qu'il avait ordonné n'était fait. Je ne revenais pas
de ma surprise en voyant que non seulement on ne les avait pas
approvisionnées, mais qu'on avait encore distrait une partie des
ressources qu'elles renfermaient lorsque les Autrichiens les avaient
quittées. La voix publique accusait même quelques chefs d'avoir vendu
les objets confiés à leur garde. Ces désordres avaient vivement
indisposé les troupes; elles conservaient encore l'âpreté de langage
dont elles avaient contracté l'habitude au temps de leurs revers, et
demandaient hautement à quoi leur avait servi de conquérir l'Italie, si
elles étaient aussi malheureuses qu'à l'époque où elles étaient
reléguées dans les rochers de Gênes, et si leurs victoires n'avaient
profité qu'à des voleurs.
On m'adressa, pendant mon séjour à Milan, plusieurs rapports sur des
déprédations considérables, commises par des employés de l'armée, avec
prière de les transmettre au premier consul. Plusieurs étaient relatifs
à des concussions exercées à Gênes depuis la réoccupation. Je compris
alors que le premier consul avait en Italie des sources d'informations
sur ce qu'il avait intérêt à connaître, et que, comme on le savait
inexorable en matière de dilapidation, chacun s'empressait de lui
signaler celle qui le froissait.
Je ne voulais pas communiquer ces rapports au général Masséna, quoique
je ne doutasse pas que le souvenir de ce qu'on avait souffert sous son
commandement ne les eût exagérés. D'un autre côté, je voulais avoir
quelques éclaircissemens que le premier consul ne manquerait pas de me
demander. Ne sachant comment m'y prendre dans un pays où je ne
connaissais personne, je me décidai à m'ouvrir à un homme qui avait
toute l'estime du chef de l'État, à M. Petiet, intendant de l'armée: il
se prêta à ce que je lui demandais, et fit contrôler lui-même ces
rapports, dont un grand nombre se trouvèrent malheureusement trop vrais.
Ma mission était achevée; je me disposais à partir pour Paris, lorsque
je reçus une lettre du premier consul, qui me mandait de prendre ma
route par Dijon, et de voir l'état des troupes qui s'y trouvaient sous
les ordres du général Brune.
Je quittai l'Italie, assez péniblement affecté de tout ce que j'avais
vu, et repassai les monts. Arrivé à Paris, je rendis au premier consul
les rapports qui m'avaient été confiés, avec l'opinion de M. Petiet à
l'appui. Il les lut, m'accabla de questions, et s'emporta vivement au
récit des désordres qui lui étaient signalés. Il rappela de l'armée une
foule d'individus: Masséna lui-même céda quelques mois après la place au
général Brune.
Les ennemis du défenseur de Gênes parurent un instant l'avoir emporté;
mais le premier consul avait alors tout le monde à ménager: il voulait
surtout s'attacher les Italiens, qu'il aimait naturellement, et dont
l'exaspération pouvait être fâcheuse, si la guerre venait de nouveau à
éclater. Il disait avec raison que c'était au général Masséna à prévoir
de telles conséquences et à réprimer les désordres qui les entraînaient.
Une chose surtout l'avait mécontenté au dernier point: on percevait un
droit illicite sur chaque sac de grains qui entrait dans Gênes. Imposer
les céréales après ce que cette malheureuse population avait souffert,
après la famine, les horreurs d'un long siége, c'était outrager
l'humanité et réduire tout un peuple au désespoir. À la vérité, cet
infâme trafic se faisait à l'insu du général en chef; mais les
conséquences politiques en étaient les mêmes. La place eût été réduite
aux horreurs du besoin, si les chances de la guerre eussent ramené les
Autrichiens sous ses murs.
La trève conclue avec l'Autriche durait encore. Cette puissance se
retranchait sur le traité qui la liait à l'Angleterre, et prétendait ne
pouvoir négocier sans elle. La perte de l'Italie lui tenait au coeur;
elle ne pouvait se décider à y souscrire. D'un autre côté, l'Angleterre,
à qui la guerre était moins onéreuse que profitable, ne se pressait pas
de la faire finir. Loin de là, elle ne négligeait rien pour soutenir la
constance des alliés, à l'aide desquels elle exerçait une si vaste
influence. La belle saison tirait à sa fin, et l'on n'était pas plus
avancé qu'au mois de juillet. Le premier consul, déçu dans ses
espérances, regrettait vivement d'avoir été trop généreux, et d'avoir
laissé se retirer derrière le Mincio l'armée de M. de Mélas, qu'il
pouvait faire prisonnière. Le mal était fait; il prit son parti, et ne
songea plus qu'à se remettre à la tête de l'armée.
Il fit partir pour l'Italie sa garde, ses chevaux et ceux de son
état-major. Il envoya en même temps au général Brune l'ordre d'annoncer
son arrivée, et de se préparer à passer le Mincio. En Allemagne, l'armée
du Rhin, qui, depuis Marengo, était aussi en état d'armistice, se
disposa également à reprendre le cours de ses opérations; mais le faible
parti que Moreau avait tiré de ses troupes avait bien affaibli l'opinion
qu'on avait donnée de son talent au premier consul. Il nous répéta même
plusieurs fois que, si ce général avait compris le plan d'opérations
qu'il lui avait tracé, et qu'au lieu de se complaire dans sa vieille
méthode, il eût passé le Rhin avec toutes ses forces sur l'extrémité de
l'aile gauche des ennemis, il se serait trouvé, dès son passage,
beaucoup plus rapproché des États héréditaires que ne l'était l'armée
autrichienne; que l'empereur, battu à Marengo, eût appris à la fois la
perte de l'Italie et la présence des Français sur l'Inn. Dans cette
position, ajoutait-il, François eût infailliblement fait la paix, tandis
qu'il fallait aujourd'hui courir de nouvelles chances pour l'obtenir.
Des préliminaires de paix avaient été signés à Paris entre le général
autrichien Saint-Julien et le gouvernement français. Duroc fut chargé de
les porter à la ratification de l'empereur. Il se rendit au
quartier-général de l'armée du Rhin, d'où il demanda un sauf-conduit
pour continuer sa route. Il fut refusé, en rendit compte au premier
consul, et reçut, courrier sur courrier, l'ordre de revenir à Paris. Le
général Moreau reçut en même temps celui de rompre la trève et de
recommencer les hostilités, si on ne lui livrait pas Philisbourg, que
les Autrichiens occupaient sur le Rhin, et les deux places d'Ingolstadt
et d'Ulm, qui avaient des ponts sur le Danube, et pouvaient mettre
l'armée en péril, si elle se portait en avant; et que, dans ce cas, le
général Moreau était autorisé à conclure un nouvel armistice qui serait
commun à l'armée d'Italie. Tout en cédant ces trois places, les
Autrichiens offrirent de traiter sur de nouvelles bases.
Le premier consul accueillit cette proposition. M. de Cobentzel se
rendit à Lunéville, où les conférences ne tardèrent pas à s'ouvrir.
Joseph Bonaparte était chargé des intérêts de la France. La négociation
marchait, mais l'Angleterre avait réussi à faire désavouer M. de
Saint-Julien; elle se flatta d'ajourner encore l'oeuvre de la
pacification. Lord Minto, qui la représentait à Vienne, demanda à
intervenir dans les discussions des intérêts qui se débattaient à
Lunéville. Le premier consul ne pouvait se méprendre sur l'intention qui
dictait cette tardive démarche; il l'accueillit néanmoins, mais afin de
déjouer l'Angleterre, qui ne cherchait qu'à lui faire perdre du temps,
il exigea qu'elle se mît au préalable en état de cessation d'hostilités
avec la France, comme celle-ci l'était avec l'Autriche: c'était
assurément faire preuve d'un véritable désir d'arriver à une prompte
pacification. Le ministère britannique, qui avait d'autres vues, refusa
l'armistice, tout en persistant dans la demande qu'il avait faite
d'envoyer un plénipotentiaire: cet arrangement n'était pas admissible.
M. Otto, qui résidait en Angleterre en qualité de commissaire pour
l'échange, et qui avait été muni des pouvoirs nécessaires pour négocier
la suspension d'armes, en exposa les raisons dans la note qui suit:
«Le soussigné ayant communiqué à son gouvernement la note, en date du 29
août, que S. E. lord Grenville lui a fait remettre, est chargé de lui
présenter les observations suivantes:
«Des préliminaires de paix avaient été conclus et signés entre S. M. I.
et la république française. L'intervention de lord Minto, qui a demandé
que sa cour fût admise dans les négociations, a empêché la ratification
de S. M. I.
«La suspension d'armes, qui n'avait eu lieu sur le continent que dans
l'espoir d'une prompte paix entre l'empereur et la république, devra
donc cesser, et cessera, en effet, le 24 fructidor, puisque la
république n'avait sacrifié qu'à cette espérance de paix immédiate, les
immenses avantages que lui a donnés la victoire.
«L'intervention de l'Angleterre complique tellement la question de la
paix avec l'Autriche, qu'il est impossible au gouvernement français de
prolonger plus long-temps l'armistice sur le continent, à moins que S.
M. B. ne le rende commun entre les trois puissances.
«Si donc le cabinet de Saint-James veut continuer de faire cause commune
avec l'Autriche, et si son désir d'intervenir dans la négociation est
sincère, S. M. B. n'hésitera point à adopter l'armistice proposé.
«Mais si cet armistice n'est point conclu avant le 24 fructidor, les
hostilités auront été reprises avec l'Autriche, et le premier consul ne
pourra plus consentir, à l'égard de cette puissance, qu'à une paix
séparée et complète.
«Pour satisfaire aux explications demandées relativement à l'armistice,
le soussigné est chargé à faire connaître à Son Excellence que les
places qu'on voudrait assimiler à celles d'Allemagne sont Malte et les
villes maritimes d'Égypte.
«S'il est vrai qu'une longue suspension d'armes entre la France et
l'Angleterre pourrait paraître défavorable à S. M. B., il ne l'est pas
moins qu'un armistice prolongé sur le continent est essentiellement
désavantageux à la république française; de sorte qu'en même temps que
l'armistice maritime serait, pour le gouvernement français, une garantie
du zèle que mettrait l'Angleterre à concourir au rétablissement de la
paix, l'armistice continental en serait une, pour le gouvernement
britannique, de la sincérité des efforts de la France; et comme la
position de l'Autriche ne lui permettrait plus alors de ne pas
rechercher une prompte conclusion, les trois puissances auraient, dans
leurs intérêts propres, des raisons déterminantes pour consentir, sans
délai, aux sacrifices qui peuvent être réciproquement nécessaires pour
opérer la prochaine conclusion d'une paix générale et solide, telle
qu'elle est le voeu et l'espoir du monde entier.
«Londres, 17 fructidor an VIII.»
Ces raisonnemens étaient péremptoires, et le parti à prendre méritait
réflexion. Si l'Angleterre ne consentait pas à un armistice spécial avec
la France, celui que cette puissance avait conclu avec l'Autriche ne
serait pas renouvelé. Le conseil aulique, n'ayant aucun moyen de
soutenir la guerre, serait obligé de céder, et la paix se trouverait
faite sans l'intervention de l'Angleterre.
Le gouvernement britannique aperçut le danger; mais, soit qu'il ne le
sentît pas assez fortement, soit qu'il jugeât suffisant d'avoir sauvé
les apparences vis-à-vis la cour de Vienne, il se borna à présenter à la
suite d'une note extrêmement diffuse et contournée, un contre-projet
d'armistice qui ne laissait à la France aucun des avantages qu'elle
devait attendre comme compensation de ceux que retirait l'Autriche de la
suspension d'armes qu'elle lui avait accordée. C'était assez faire
connaître le véritable esprit dont il était animé. Néanmoins le premier
consul voulut épuiser tous les moyens de conciliation. Il présenta deux
modes de traiter à l'Angleterre. Si elle voulait entrer en négociation
commune avec l'Autriche, il demanda qu'elle accédât à l'armistice,
attendu qu'il n'y avait que cette voie pour établir quelque similitude
dans les rapports respectifs des puissances contractantes, et pour
donner à chacun le désir et le besoin de finir.
Si, au contraire, l'Angleterre voulait entrer en négociation séparée
avec la France, le premier consul acceptait le projet d'armistice que
présentait le ministère britannique.
Il fit plus: pour donner une nouvelle preuve de ses dispositions
pacifiques, il prorogea de huit jours la reprise des hostilités; mais
cette modération, ces ménagemens ne servirent qu'à faire naître des
doutes, des allégations inconvenantes. Il les repoussa par l'organe de
son plénipotentiaire, et s'en remit à la voie des armes pour résoudre
une question que la diplomatie cherchait à éluder. L'office était ainsi
conçu:
«Dans tout le cours de la négociation dont le soussigné a été chargé, il
a eu lieu de regretter que le défaut de communications plus directes
avec le ministère de Sa Majesté l'ait mis dans l'impossibilité de donner
à ses ouvertures officielles les développemens nécessaires. Le résultat
de ses dernières communications, auxquelles répond la note qu'il a eu
l'honneur de recevoir le 20 de ce mois, rend cet inconvénient bien plus
sensible encore.
«La première partie de cette note paraissant mettre en doute la
sincérité des dispositions du gouvernement français d'entamer des
négociations pour une paix générale, le soussigné doit entrer à ce sujet
dans quelques détails qui justifient pleinement la conduite du premier
consul.
«L'alternative proposée d'une paix _séparée_, dans le cas où Sa Majesté
n'agréerait pas les conditions d'un armistice général, loin de dévoiler
un défaut de sincérité, fournit, au contraire, la preuve la plus forte
des dispositions conciliantes du premier consul: elle est une
conséquence nécessaire de la déclaration faite par le soussigné le 4 de
ce mois. En effet, il a eu l'honneur de prévenir le ministère
britannique que, si cet armistice n'est pas conclu avant le 11
septembre, les hostilités auront été recommencées avec l'Autriche, et
que, dans ce cas, le premier consul ne pourra plus consentir, à l'égard
de cette puissance, qu'à une paix séparée et complète. Cet armistice n'a
pas été conclu à l'époque indiquée: il était donc naturel de s'attendre
éventuellement à _une paix séparée avec l'Autriche_, et, dans la même
hypothèse, à une paix également _séparée avec la Grande-Bretagne_, à
moins qu'on ne pense que ces calamités, qui accablent depuis huit années
une grande partie de l'Europe, doivent se perpétuer, et n'avoir d'autre
terme que la destruction morale de l'une des puissances belligérantes.
«Ce n'est donc pas le gouvernement français qui propose à Sa Majesté de
séparer ses intérêts de ceux de ses alliés; mais ayant vainement tenté
de les réunir dans un centre commun, et les trouvant séparés _de fait_
par le refus de l'Angleterre de déposer, sur l'autel de la paix,
quelques avantages particuliers dont la France avait déjà fait le
sacrifice, le premier consul a donné une nouvelle preuve de ses
dispositions en indiquant un autre moyen de conciliation, que le cours
des événemens amenera tôt ou tard.
«Conformément à l'avis que le soussigné a donné le 4 de ce mois, on a
notifié, en effet, la cessation de l'armistice continental à l'époque
qui avait été fixée; mais le contre-projet du ministère britannique,
expédié par le soussigné le 8 de ce mois, étant arrivé à Paris le 10, et
Sa Majesté ayant paru convaincue que son allié ne se refuserait point à
un armistice admissible, le premier consul s'est décidé de nouveau à
faire retarder de huit jours la reprise des hostilités. Les ordres ont
été expédiés sur-le-champ aux armées d'Allemagne et d'Italie; et dans le
cas où ces ordres fussent arrivés trop tard dans cette dernière contrée,
et qu'à la suite de quelques opérations militaires, les généraux
français eussent eu quelques succès, il leur était ordonné de reprendre
la position qu'ils occupaient le jour même du renouvellement des
hostilités.
«Le simple exposé de ces faits suffira sans doute pour démontrer que le
gouvernement français n'a jamais pu avoir l'intention de masquer, par
des négociations simulées, une nouvelle attaque contre l'Autriche, et
qu'au contraire il a apporté dans toute cette négociation la franchise,
la loyauté, qui seules peuvent assurer le rétablissement de la
tranquillité générale, que Sa Majesté et son ministère ont tant à coeur.
«En vain chercherait-on les preuves d'une intention contraire dans
quelques expressions renfermées dans les communications officielles du
gouvernement français avec les alliés de Sa Majesté, s'il s'agissait
surtout d'une des dernières lettres écrites à M. le baron de Thugut, que
le soussigné aurait pu communiquer lui-même, s'il en eût trouvé
l'occasion: cette lettre prouverait que le gouvernement français,
toujours ami de la paix, n'a paru se plaindre des intentions de la
Grande-Bretagne que parce qu'il avait tout lieu de les croire contraires
à un système solide de pacification.
«Le soussigné n'est entré dans ces détails que parce qu'à la veille des
négociations qui pourraient être entamées, il importe aux conseils des
deux puissances d'être réciproquement convaincus de la sincérité de
leurs intentions, et que l'opinion qu'ils peuvent avoir de cette
sincérité est le plus sûr garant du succès des négociations.
«Quant au second point de la note que le soussigné a eu l'honneur de
recevoir, il doit se référer à sa lettre du 16, par laquelle il a
prévenu S. E. lord Grenville qu'il était chargé de donner des
_explications satisfaisantes_ touchant les principales objections du
gouvernement britannique à l'armistice proposé, en le priant instamment
de faciliter des communications verbales avec le ministère. Il était
donc difficile de croire que le gouvernement français s'en tiendrait,
sans _aucune modification_, à ses premières ouvertures; car, dans ce
cas, il eût été très inutile de solliciter une entrevue pour donner _des
explications satisfaisantes_.
«En parlant des compensations requises pour faire cadrer l'armistice
naval avec la trève continentale, le ministère de Sa Majesté trouve
qu'il y a de l'exagération dans la balance établie par le gouvernement
français. Une discussion formelle sur cet objet serait sans doute
déplacée après les succès variés d'une guerre qui a produit tant
d'événemens extraordinaires. Il est difficile de douter de l'influence
morale de ces événemens sur les armées, sur les peuples, sur les
gouvernemens eux-mêmes, et les inductions qu'on peut en tirer dans le
moment actuel paraissent justifier l'opinion que le soussigné a cru
devoir manifester. S'il y a de l'exagération dans cette opinion, elle
est partagée par les ennemis de la république eux-mêmes, qui ont tout
employé pour prolonger la trève, et qui ne se sont fait aucun scrupule
de se servir même de la voie des négociations simulées pour gagner du
temps.
«Les préliminaires signés par M. le comte de Saint-Julien et désavoués
par sa cour en sont un exemple mémorable, et il faut bien que la
continuation de l'armistice continental soit un _sacrifice_ pour la
république, puisqu'on a tant fait pour la lui arracher.
«Mais en admettant même l'existence de ce sacrifice, le ministère de Sa
Majesté déclare formellement qu'on ne saurait exiger de lui un sacrifice
analogue. Il n'appartient certainement pas à la France de juger jusqu'à
quel point les engagemens pris par Sa Majesté envers ses alliés peuvent
gêner ses dispositions à cet égard; mais le droit de la France de
demander le prix du sacrifice qu'elle a fait, et qu'elle est encore
prête à faire, est incontestable.
«Le premier consul a donné à l'Europe des gages réitérés de ses
dispositions pacifiques; il n'a cessé de les manifester envers les
cabinets intéressés dans cette lutte; et quand même sa modération
relèverait les espérances des ennemis du gouvernement français, elle
sera néanmoins toujours l'unique guide de ses actions.
«Malgré cette différence dans la manière de considérer plusieurs
questions accessoires et préliminaires de la pacification projetée, le
soussigné doit se féliciter de trouver, dans toutes les communications
qu'il a eu l'honneur de recevoir jusqu'ici, les mêmes assurances des
dispositions de Sa Majesté de travailler au rétablissement de la
tranquillité de l'Europe; et il ne négligera aucune occasion de faire
valoir ces dispositions près de son gouvernement.
«Hereford-Street, 23 septembre 1800 (1er vendémiaire an IX).»