CHAPITRE XVIII.

Je suis nommé aide-de-camp du premier consul.--Il repasse en

France.--Ivresse des Dijonnaises.--Le maître de poste de

Montereau.--Fêtes de la capitale.--Carnot.--Causes de son

renvoi.--Créations de tout genre.

Le premier consul m'avait fait dire à Gorofollo, par le général Duroc,

de le suivre à Milan, qu'il s'occuperait de moi. Je ne me le fis pas

répéter, et partis avec lui.

Nous trouvâmes en route les divisions des généraux Chabran, Duhesme et

Loison qui arrivaient de Bard, de Parme, de Plaisance; elles n'étaient

plus qu'à une marche en arrière. Le consul s'arrêta, les vit, et

continua sa course.

J'avais fait cette course de Gorofollo à Milan dans le même jour, monté

sur un cheval autrichien, que j'avais pris la veille à la bataille;

encore était-il blessé d'un large coup de sabre sur le front. Le premier

consul m'aperçut, m'engagea plusieurs fois à ne pas me harasser et à

venir paisiblement derrière. Je n'en fis rien; je persistai à ne pas

perdre sa trace, et le suivis jusque dans la cour du château de Milan.

Le soleil était à son déclin. Le premier consul avait fait une telle

diligence, que le courrier qui devait l'annoncer n'était arrivé qu'une

heure avant lui. Néanmoins toute la population était déjà en mouvement:

les maisons étaient drapées, les femmes de la première classe couvraient

la route, emplissaient les rues et les fenêtres; elles avaient des

corbeilles de fleurs qu'elles jetaient dans la voiture du premier consul

à mesure qu'il s'avançait.

Il était à peine arrivé à Milan, qu'il avait déjà réuni les membres

épars du gouvernement cisalpin. La victoire de Marengo avait rendu

l'espérance à la population italienne: chacun reprit son poste, chacun

retourna à ses fonctions, et la machine administrative fut en plein jeu

au bout de quelques jours.

Ce fut au milieu de cette satisfaction générale que je fus rejoint par

les équipages du général que j'avais perdu. Ils étaient arrivés sous la

conduite de mon camarade Rapp, qu'une maladie assez grave avait retenu

loin de nous. Nous étions l'un et l'autre occupés de l'amertume de nos

regrets, et nous nous inquiétions de notre avenir, lorsque le premier

consul nous fit dire qu'il nous prenait pour ses aides-de-camp. Je

passai de l'anxiété à une sorte de délire: j'étais si heureux, si

troublé, que je ne pus trouver d'expression pour épancher la

reconnaissance que j'éprouvais.

L'armée autrichienne avait atteint les limites que lui avait assignées

la capitulation de Marengo; mais la cour de Vienne n'avait pas encore

ratifié l'armistice que le premier consul désirait étendre à l'armée du

Rhin, afin de travailler à la paix: il manda le général Masséna, auquel

il destinait le commandement de l'armée à son départ. Il n'avait pas

revu ce général depuis qu'il avait mis à la voile pour l'Égypte; il lui

fit un accueil gracieux, et le félicita longuement sur sa belle défense

de Gênes.

La ratification de Vienne arrivée, le premier consul partit pour Paris;

il prit sa route par le Piémont, le mont Cénis, et m'ordonna de

l'accompagner.

Il fut bientôt à Turin, passa une heure ou deux à visiter la citadelle

que l'on venait de remettre à l'armée, remonta en voiture et ne s'arrêta

plus qu'à Lyon.

La route était bordée d'hommes de tous les rangs, de toutes les classes,

que la reconnaissance autant que la curiosité avait attirés sur son

passage. Ce n'est point exagérer que de dire qu'il voyagea de Milan à

Lyon entre deux haies de citadins, de campagnards, accourus pour le

voir, et au milieu de _vivats_ continuels. La population lyonnaise était

dans le délire qu'elle avait éprouvé au retour d'Égypte; elle se porta à

l'hôtel des Célestins, où nous étions descendus pour déjeûner, escalada

les portes, se montra si empressée, si impatiente de voir le premier

consul, qu'il fut obligé, pour la satisfaire, de se présenter au balcon.

Il descendit ensuite poser la première pierre de la place de Bellecour,

dont il avait arrêté la restauration, et se mit en route pour Dijon, où

il se proposait de voir une réserve qui s'organisait dans cette ville,

d'où elle devait rejoindre l'armée.

Le délire fut encore plus grand à Dijon qu'il n'avait été à Lyon: les

appartemens destinés au premier consul étaient remplis par tout ce que

cette charmante ville possédait de femmes aimables. Les hommes faisaient

foule; chacun voulait le voir, l'approcher; la maison était pleine de

monde; elle n'avait pas un réduit où il pût être seul. Les femmes se

faisaient remarquer par la vivacité d'une joie pure qui animait leurs

yeux et répandait l'incarnat sur leurs visages, comme si elles eussent

dépassé les bornes de la bienséance. Une des plus belles devint plus

tard un des ornemens de la cour, sous le titre de duchesse de Bassano.

Le premier consul sortit pour voir les troupes; mais il ne put arriver

sur le terrain qu'au milieu de ce cortége de jeunes femmes chargées de

fleurs, de branches de myrte et de laurier, qu'elles jetaient devant son

cheval. Elles ne redoutaient, ne craignaient rien; elles étaient si

remplies du héros qu'elles avaient au milieu d'elles, que peu leur

importait le danger, pourvu qu'elles lui témoignassent les sentimens

qu'elles lui portaient. Leur abandon fut tel, que le premier consul ne

voulut pas rentrer en ville dans la crainte que leur impatience n'amenât

quelque accident fâcheux. Les voitures qui le suivaient vinrent le

recevoir sur le terrain où étaient les troupes. Il fit un salut de

bienveillance à cet essaim de jeunes grâces, et partit: mais l'accueil

que lui avait fait Dijon resta dans sa mémoire. Dans la suite, il aimait

à parler de cette ville, et revenait fréquemment sur l'empressement

qu'elle lui avait montré au retour de Marengo.

Ses équipages se composaient de deux voitures. MM. Duroc et Bourrienne

étaient dans celle où il voyageait. Je suivais dans l'autre avec le

général Bessières. Nous arrivions à Sens le lendemain du jour où nous

avions quitté Dijon, lorsqu'en descendant la montagne qui précède la

ville, un des cols-de-cygne cassa. Cet accident nous fit perdre six

heures. Nous arrivâmes enfin. Nous aperçûmes les peintres, qui sans

doute ne nous attendaient pas si tôt, et traçaient sur le frontispice

d'un arc de triomphe les mots fameux _veni, vidi, vici_. Nous

descendîmes chez madame Bourrienne, et fîmes réparer la voiture pendant

le déjeûner.

Sens avait un dépôt de prisonniers de guerre russes, qui étaient dans

une situation pitoyable. Le premier consul leur fit distribuer de

l'argent, et leur annonça que leur sort changerait incessamment, ce qui

eut lieu en effet.

Nous partîmes de Sens à midi, et fûmes bientôt à Montereau. Tout dévoué

au premier consul, le maître de poste voulut mener lui-même sa voiture.

Malheureusement il avait moins d'habileté que de zèle; car, arrivé au

tournant qui est en avant du pont, il versa si rudement, que tout le

monde crut que la voiture allait couler jusqu'à la rivière. Cependant ni

le premier consul, ni aucun de ceux qui l'accompagnaient, ne fut blessé;

la voiture même ne fut pas endommagée. Le maître de poste, plus mort que

vif de sa mésaventure, n'osait reparaître. Ce fut le premier consul qui

le rassura et l'engagea à remonter à cheval. Ces divers accidens nous

firent arriver plus tard que nous n'espérions. Ce ne fut que le 6

juillet, à minuit, que le premier consul entra aux Tuileries, où on ne

l'attendait plus.

La population se porta, en effet, le lendemain de bonne heure, au

faubourg Saint-Antoine, ainsi qu'elle l'avait fait la veille; mais elle

apprit que le premier consul était arrivé pendant la nuit; elle accourut

aussitôt aux Tuileries, dont le jardin fut rempli pendant toute la

journée.

La France venait de sortir d'un état de contrainte et d'anxiété qui lui

faisait sentir doublement le prix d'une victoire qu'elle n'avait osé

espérer, et qui était d'autant plus belle, qu'elle réparait à elle seule

tous les désastres qui l'avaient précédée.

Le premier consul n'était qu'au huitième mois de son retour d'Égypte, et

déjà tout avait changé de face. Le gouvernement révolutionnaire était à

jamais dissous. Les plaies qu'il avait faites étaient cicatrisées; les

torches de la guerre civile étaient éteintes. La Belgique, où l'approche

d'une armée anglaise avait suscité des mouvemens, était pacifiée;

l'Italie, reconquise jusqu'au Mincio par une seule bataille. Il ne

restait que Mantoue à prendre et les bords de l'Adige à atteindre, pour

replacer la France dans l'état où elle était lorsque le général

Bonaparte était parti pour l'Égypte.

Tant de bienfaits furent vivement sentis. Les premiers jours qui

suivirent le retour de Marengo furent consacrés à des réjouissances qui

attestaient la reconnaissance de la nation. Ce n'étaient partout que

fêtes et plaisirs. Chaque corps, chaque individu était jaloux de

témoigner la part qu'il prenait à la joie publique. Le premier consul

s'abandonnait à ce concert de satisfaction, lorsqu'il apprit qu'un

courrier, parti d'Italie, était venu annoncer la perte de la bataille de

Marengo. Le courrier avait été expédié au moment où tout semblait

désespéré, en sorte que le bruit d'un revers était général à Paris avant

le retour du premier consul. Son arrivée dérangea beaucoup de projets. À

la simple annonce de sa défaite, les faiseurs s'étaient remis à l'oeuvre,

et ne parlaient de rien moins que de renverser le gouvernement et de

venger l'attentat du 18 brumaire.

Quoique ministre de la guerre, Carnot s'était fait remarquer parmi les

plus empressés, et n'avait pas dédaigné d'accueillir, d'accréditer même

cette fâcheuse nouvelle. Le premier consul dissimula l'impression que

lui fit éprouver la connaissance de ces détails; mais il ne les oublia

pas. Il songea dès-lors à se séparer d'un homme qui s'associait à son

gouvernement, et ne le considérait cependant lui-même que comme un

ennemi public. Il destinait depuis long-temps ce portefeuille à

Berthier, mais Berthier lui était nécessaire à l'armée; il attendit

encore quelques mois avant de remplacer Carnot.

Le 14 juillet arriva, c'était l'anniversaire de la confédération de

1789. On le célébra au Champ-de-Mars, au milieu d'un concours

prodigieux. Les terrasses étaient couvertes; la foule s'étendait au

loin; tout respirait l'ivresse des premiers temps. Le premier consul se

rendit à cheval à cette brillante cérémonie; il s'y présenta au moment

où la garde à pied et à cheval arrivait avec les nombreux drapeaux pris

à Marengo. L'apparition de ces braves, la présence de ce chef illustre

qui les avait conduits excita les plus vives acclamations. Cette troupe

était partie du champ de bataille le 16 juin, lendemain de l'action, et

avait fait le voyage en vingt-neuf jours. Sa lassitude et le mauvais

état de son équipement ajoutaient l'intérêt à sa gloire. Elle reçut

partout des témoignages de l'estime générale qu'elle inspirait.

Au milieu de ces fêtes, le premier consul ne perdait pas de vue tout ce

qu'il avait à faire pour mettre l'armée en campagne et approvisionner

les places d'Italie. La trève expirait à la fin de juillet. Il prit ses

mesures pour le cas où la paix ne se conclurait pas. Indépendamment des

soins qu'il donna à l'armée et à ses accessoires, il se livra, pendant

tout le temps qu'il passa à Paris, à un travail prodigieux. Il faisait

tout à la fois réunir des matériaux qu'il soumettait au conseil d'État,

et s'occupait à substituer un système de finances à la marche

désastreuse qu'avait suivie le Directoire. En cela, il fut parfaitement

secondé par le ministre de ce département, M. Gaudin, depuis duc de

Gaëte, un des hommes les plus probes et les plus laborieux qu'ait

possédés l'administration d'aucune époque.

Le Directoire l'avait long-temps sollicité de se mettre à la tête des

finances sans pouvoir l'obtenir. Le premier consul fut plus heureux; M.

Gaudin accepta le portefeuille qu'il lui offrit, parce qu'il était sûr

d'être appuyé dans l'exécution de ce qui serait une fois décidé. Le

premier consul l'estimait particulièrement; il fut le seul ministre qui

ne fut pas déplacé depuis 1799 jusqu'en 1814.

Le premier consul créa la caisse d'amortissement, l'enregistrement et la

banque; il remit de l'ordre dans toutes les branches de

l'administration, et ramena la probité dans les transactions des

particuliers avec le gouvernement. Ce fut à cette occasion qu'il fit

examiner les comptes de tous ceux qui se présentaient comme créanciers

de l'État, et qu'il prit une connaissance détaillée de toutes les

friponneries, de toutes les dilapidations auxquelles la fortune publique

avait été en proie sous l'administration du Directoire. Il en avait

mauvaise opinion avant d'arriver au pouvoir; mais ce qu'il vit le

convainquit bientôt qu'il n'avait pas soupçonné la moitié du désordre.

Aussi, depuis cette époque, quelques hommes n'ont pu, malgré leurs

richesses, lui inspirer ni estime ni confiance. Il avait une antipathie

naturelle pour ceux qui courent à l'argent par des moyens honteux. Il

disait assez souvent qu'il faisait plus de cas d'un voleur de grand

chemin, qui risque au moins sa vie, que de ces sangsues qui soutirent

tout sans s'exposer au plus léger péril. Quelques uns de ces faiseurs

d'affaires ont cru qu'il était leur ennemi personnel, qu'il enviait leur

fortune. Il n'en était rien, il n'avait pas d'aversion pour leur

personne, il ne réprouvait que la manière dont ils s'étaient enrichis.

Il étudiait ses ressources avec cette aptitude qu'il mettait à tout ce

qui l'occupait, et montrait une facilité de calcul, une promptitude de

conception qui surprenait ceux qui travaillaient avec lui pour la

première fois. Ils ne s'attendaient pas néanmoins à toutes les

merveilles qu'il a exécutées depuis.

Il passa ainsi le reste de l'été de 1800, menant de front les affaires

du gouvernement intérieur et celles qui pouvaient faciliter la paix,

sans recourir à de nouveaux efforts. Il se flatta long-temps d'arriver à

ce résultat; mais les lenteurs de l'Autriche lui paraissaient cacher

quelques projets, il résolut de se mettre en mesure.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 23 / 44 题