Je suis nommé aide-de-camp du premier consul.--Il repasse en
France.--Ivresse des Dijonnaises.--Le maître de poste de
Montereau.--Fêtes de la capitale.--Carnot.--Causes de son
renvoi.--Créations de tout genre.
Le premier consul m'avait fait dire à Gorofollo, par le général Duroc,
de le suivre à Milan, qu'il s'occuperait de moi. Je ne me le fis pas
répéter, et partis avec lui.
Nous trouvâmes en route les divisions des généraux Chabran, Duhesme et
Loison qui arrivaient de Bard, de Parme, de Plaisance; elles n'étaient
plus qu'à une marche en arrière. Le consul s'arrêta, les vit, et
continua sa course.
J'avais fait cette course de Gorofollo à Milan dans le même jour, monté
sur un cheval autrichien, que j'avais pris la veille à la bataille;
encore était-il blessé d'un large coup de sabre sur le front. Le premier
consul m'aperçut, m'engagea plusieurs fois à ne pas me harasser et à
venir paisiblement derrière. Je n'en fis rien; je persistai à ne pas
perdre sa trace, et le suivis jusque dans la cour du château de Milan.
Le soleil était à son déclin. Le premier consul avait fait une telle
diligence, que le courrier qui devait l'annoncer n'était arrivé qu'une
heure avant lui. Néanmoins toute la population était déjà en mouvement:
les maisons étaient drapées, les femmes de la première classe couvraient
la route, emplissaient les rues et les fenêtres; elles avaient des
corbeilles de fleurs qu'elles jetaient dans la voiture du premier consul
à mesure qu'il s'avançait.
Il était à peine arrivé à Milan, qu'il avait déjà réuni les membres
épars du gouvernement cisalpin. La victoire de Marengo avait rendu
l'espérance à la population italienne: chacun reprit son poste, chacun
retourna à ses fonctions, et la machine administrative fut en plein jeu
au bout de quelques jours.
Ce fut au milieu de cette satisfaction générale que je fus rejoint par
les équipages du général que j'avais perdu. Ils étaient arrivés sous la
conduite de mon camarade Rapp, qu'une maladie assez grave avait retenu
loin de nous. Nous étions l'un et l'autre occupés de l'amertume de nos
regrets, et nous nous inquiétions de notre avenir, lorsque le premier
consul nous fit dire qu'il nous prenait pour ses aides-de-camp. Je
passai de l'anxiété à une sorte de délire: j'étais si heureux, si
troublé, que je ne pus trouver d'expression pour épancher la
reconnaissance que j'éprouvais.
L'armée autrichienne avait atteint les limites que lui avait assignées
la capitulation de Marengo; mais la cour de Vienne n'avait pas encore
ratifié l'armistice que le premier consul désirait étendre à l'armée du
Rhin, afin de travailler à la paix: il manda le général Masséna, auquel
il destinait le commandement de l'armée à son départ. Il n'avait pas
revu ce général depuis qu'il avait mis à la voile pour l'Égypte; il lui
fit un accueil gracieux, et le félicita longuement sur sa belle défense
de Gênes.
La ratification de Vienne arrivée, le premier consul partit pour Paris;
il prit sa route par le Piémont, le mont Cénis, et m'ordonna de
l'accompagner.
Il fut bientôt à Turin, passa une heure ou deux à visiter la citadelle
que l'on venait de remettre à l'armée, remonta en voiture et ne s'arrêta
plus qu'à Lyon.
La route était bordée d'hommes de tous les rangs, de toutes les classes,
que la reconnaissance autant que la curiosité avait attirés sur son
passage. Ce n'est point exagérer que de dire qu'il voyagea de Milan à
Lyon entre deux haies de citadins, de campagnards, accourus pour le
voir, et au milieu de _vivats_ continuels. La population lyonnaise était
dans le délire qu'elle avait éprouvé au retour d'Égypte; elle se porta à
l'hôtel des Célestins, où nous étions descendus pour déjeûner, escalada
les portes, se montra si empressée, si impatiente de voir le premier
consul, qu'il fut obligé, pour la satisfaire, de se présenter au balcon.
Il descendit ensuite poser la première pierre de la place de Bellecour,
dont il avait arrêté la restauration, et se mit en route pour Dijon, où
il se proposait de voir une réserve qui s'organisait dans cette ville,
d'où elle devait rejoindre l'armée.
Le délire fut encore plus grand à Dijon qu'il n'avait été à Lyon: les
appartemens destinés au premier consul étaient remplis par tout ce que
cette charmante ville possédait de femmes aimables. Les hommes faisaient
foule; chacun voulait le voir, l'approcher; la maison était pleine de
monde; elle n'avait pas un réduit où il pût être seul. Les femmes se
faisaient remarquer par la vivacité d'une joie pure qui animait leurs
yeux et répandait l'incarnat sur leurs visages, comme si elles eussent
dépassé les bornes de la bienséance. Une des plus belles devint plus
tard un des ornemens de la cour, sous le titre de duchesse de Bassano.
Le premier consul sortit pour voir les troupes; mais il ne put arriver
sur le terrain qu'au milieu de ce cortége de jeunes femmes chargées de
fleurs, de branches de myrte et de laurier, qu'elles jetaient devant son
cheval. Elles ne redoutaient, ne craignaient rien; elles étaient si
remplies du héros qu'elles avaient au milieu d'elles, que peu leur
importait le danger, pourvu qu'elles lui témoignassent les sentimens
qu'elles lui portaient. Leur abandon fut tel, que le premier consul ne
voulut pas rentrer en ville dans la crainte que leur impatience n'amenât
quelque accident fâcheux. Les voitures qui le suivaient vinrent le
recevoir sur le terrain où étaient les troupes. Il fit un salut de
bienveillance à cet essaim de jeunes grâces, et partit: mais l'accueil
que lui avait fait Dijon resta dans sa mémoire. Dans la suite, il aimait
à parler de cette ville, et revenait fréquemment sur l'empressement
qu'elle lui avait montré au retour de Marengo.
Ses équipages se composaient de deux voitures. MM. Duroc et Bourrienne
étaient dans celle où il voyageait. Je suivais dans l'autre avec le
général Bessières. Nous arrivions à Sens le lendemain du jour où nous
avions quitté Dijon, lorsqu'en descendant la montagne qui précède la
ville, un des cols-de-cygne cassa. Cet accident nous fit perdre six
heures. Nous arrivâmes enfin. Nous aperçûmes les peintres, qui sans
doute ne nous attendaient pas si tôt, et traçaient sur le frontispice
d'un arc de triomphe les mots fameux _veni, vidi, vici_. Nous
descendîmes chez madame Bourrienne, et fîmes réparer la voiture pendant
le déjeûner.
Sens avait un dépôt de prisonniers de guerre russes, qui étaient dans
une situation pitoyable. Le premier consul leur fit distribuer de
l'argent, et leur annonça que leur sort changerait incessamment, ce qui
eut lieu en effet.
Nous partîmes de Sens à midi, et fûmes bientôt à Montereau. Tout dévoué
au premier consul, le maître de poste voulut mener lui-même sa voiture.
Malheureusement il avait moins d'habileté que de zèle; car, arrivé au
tournant qui est en avant du pont, il versa si rudement, que tout le
monde crut que la voiture allait couler jusqu'à la rivière. Cependant ni
le premier consul, ni aucun de ceux qui l'accompagnaient, ne fut blessé;
la voiture même ne fut pas endommagée. Le maître de poste, plus mort que
vif de sa mésaventure, n'osait reparaître. Ce fut le premier consul qui
le rassura et l'engagea à remonter à cheval. Ces divers accidens nous
firent arriver plus tard que nous n'espérions. Ce ne fut que le 6
juillet, à minuit, que le premier consul entra aux Tuileries, où on ne
l'attendait plus.
La population se porta, en effet, le lendemain de bonne heure, au
faubourg Saint-Antoine, ainsi qu'elle l'avait fait la veille; mais elle
apprit que le premier consul était arrivé pendant la nuit; elle accourut
aussitôt aux Tuileries, dont le jardin fut rempli pendant toute la
journée.
La France venait de sortir d'un état de contrainte et d'anxiété qui lui
faisait sentir doublement le prix d'une victoire qu'elle n'avait osé
espérer, et qui était d'autant plus belle, qu'elle réparait à elle seule
tous les désastres qui l'avaient précédée.
Le premier consul n'était qu'au huitième mois de son retour d'Égypte, et
déjà tout avait changé de face. Le gouvernement révolutionnaire était à
jamais dissous. Les plaies qu'il avait faites étaient cicatrisées; les
torches de la guerre civile étaient éteintes. La Belgique, où l'approche
d'une armée anglaise avait suscité des mouvemens, était pacifiée;
l'Italie, reconquise jusqu'au Mincio par une seule bataille. Il ne
restait que Mantoue à prendre et les bords de l'Adige à atteindre, pour
replacer la France dans l'état où elle était lorsque le général
Bonaparte était parti pour l'Égypte.
Tant de bienfaits furent vivement sentis. Les premiers jours qui
suivirent le retour de Marengo furent consacrés à des réjouissances qui
attestaient la reconnaissance de la nation. Ce n'étaient partout que
fêtes et plaisirs. Chaque corps, chaque individu était jaloux de
témoigner la part qu'il prenait à la joie publique. Le premier consul
s'abandonnait à ce concert de satisfaction, lorsqu'il apprit qu'un
courrier, parti d'Italie, était venu annoncer la perte de la bataille de
Marengo. Le courrier avait été expédié au moment où tout semblait
désespéré, en sorte que le bruit d'un revers était général à Paris avant
le retour du premier consul. Son arrivée dérangea beaucoup de projets. À
la simple annonce de sa défaite, les faiseurs s'étaient remis à l'oeuvre,
et ne parlaient de rien moins que de renverser le gouvernement et de
venger l'attentat du 18 brumaire.
Quoique ministre de la guerre, Carnot s'était fait remarquer parmi les
plus empressés, et n'avait pas dédaigné d'accueillir, d'accréditer même
cette fâcheuse nouvelle. Le premier consul dissimula l'impression que
lui fit éprouver la connaissance de ces détails; mais il ne les oublia
pas. Il songea dès-lors à se séparer d'un homme qui s'associait à son
gouvernement, et ne le considérait cependant lui-même que comme un
ennemi public. Il destinait depuis long-temps ce portefeuille à
Berthier, mais Berthier lui était nécessaire à l'armée; il attendit
encore quelques mois avant de remplacer Carnot.
Le 14 juillet arriva, c'était l'anniversaire de la confédération de
1789. On le célébra au Champ-de-Mars, au milieu d'un concours
prodigieux. Les terrasses étaient couvertes; la foule s'étendait au
loin; tout respirait l'ivresse des premiers temps. Le premier consul se
rendit à cheval à cette brillante cérémonie; il s'y présenta au moment
où la garde à pied et à cheval arrivait avec les nombreux drapeaux pris
à Marengo. L'apparition de ces braves, la présence de ce chef illustre
qui les avait conduits excita les plus vives acclamations. Cette troupe
était partie du champ de bataille le 16 juin, lendemain de l'action, et
avait fait le voyage en vingt-neuf jours. Sa lassitude et le mauvais
état de son équipement ajoutaient l'intérêt à sa gloire. Elle reçut
partout des témoignages de l'estime générale qu'elle inspirait.
Au milieu de ces fêtes, le premier consul ne perdait pas de vue tout ce
qu'il avait à faire pour mettre l'armée en campagne et approvisionner
les places d'Italie. La trève expirait à la fin de juillet. Il prit ses
mesures pour le cas où la paix ne se conclurait pas. Indépendamment des
soins qu'il donna à l'armée et à ses accessoires, il se livra, pendant
tout le temps qu'il passa à Paris, à un travail prodigieux. Il faisait
tout à la fois réunir des matériaux qu'il soumettait au conseil d'État,
et s'occupait à substituer un système de finances à la marche
désastreuse qu'avait suivie le Directoire. En cela, il fut parfaitement
secondé par le ministre de ce département, M. Gaudin, depuis duc de
Gaëte, un des hommes les plus probes et les plus laborieux qu'ait
possédés l'administration d'aucune époque.
Le Directoire l'avait long-temps sollicité de se mettre à la tête des
finances sans pouvoir l'obtenir. Le premier consul fut plus heureux; M.
Gaudin accepta le portefeuille qu'il lui offrit, parce qu'il était sûr
d'être appuyé dans l'exécution de ce qui serait une fois décidé. Le
premier consul l'estimait particulièrement; il fut le seul ministre qui
ne fut pas déplacé depuis 1799 jusqu'en 1814.
Le premier consul créa la caisse d'amortissement, l'enregistrement et la
banque; il remit de l'ordre dans toutes les branches de
l'administration, et ramena la probité dans les transactions des
particuliers avec le gouvernement. Ce fut à cette occasion qu'il fit
examiner les comptes de tous ceux qui se présentaient comme créanciers
de l'État, et qu'il prit une connaissance détaillée de toutes les
friponneries, de toutes les dilapidations auxquelles la fortune publique
avait été en proie sous l'administration du Directoire. Il en avait
mauvaise opinion avant d'arriver au pouvoir; mais ce qu'il vit le
convainquit bientôt qu'il n'avait pas soupçonné la moitié du désordre.
Aussi, depuis cette époque, quelques hommes n'ont pu, malgré leurs
richesses, lui inspirer ni estime ni confiance. Il avait une antipathie
naturelle pour ceux qui courent à l'argent par des moyens honteux. Il
disait assez souvent qu'il faisait plus de cas d'un voleur de grand
chemin, qui risque au moins sa vie, que de ces sangsues qui soutirent
tout sans s'exposer au plus léger péril. Quelques uns de ces faiseurs
d'affaires ont cru qu'il était leur ennemi personnel, qu'il enviait leur
fortune. Il n'en était rien, il n'avait pas d'aversion pour leur
personne, il ne réprouvait que la manière dont ils s'étaient enrichis.
Il étudiait ses ressources avec cette aptitude qu'il mettait à tout ce
qui l'occupait, et montrait une facilité de calcul, une promptitude de
conception qui surprenait ceux qui travaillaient avec lui pour la
première fois. Ils ne s'attendaient pas néanmoins à toutes les
merveilles qu'il a exécutées depuis.
Il passa ainsi le reste de l'été de 1800, menant de front les affaires
du gouvernement intérieur et celles qui pouvaient faciliter la paix,
sans recourir à de nouveaux efforts. Il se flatta long-temps d'arriver à
ce résultat; mais les lenteurs de l'Autriche lui paraissaient cacher
quelques projets, il résolut de se mettre en mesure.