CHAPITRE XVII.

Mélas arrive à Alexandrie.--Le premier consul craint qu'il ne lui

échappe par la route de Novi.--Bataille de Marengo;--elle est perdue

jusqu'à quatre heures.--Dispositions qui rétablissent les

affaires.--Mort de Desaix.--L'armée autrichienne se retire sur l'Adige.

M. de Mélas avait enfin terminé les cérémonies de l'occupation de Gênes,

et ramené son armée sous la citadelle d'Alexandrie. Il était descendu

par la Boquetta, et avait appris, en arrivant, la défaite du corps qu'il

avait chargé de nous disputer le passage du Pô.

Une autre circonstance compliquait sa position. L'armée qui avait rendu

Gênes touchait au moment de rentrer en ligne; l'époque qu'assignait la

capitulation à la reprise des hostilités était venue. Il courait la

chance d'être attaqué simultanément sur son front et ses derrières.

Il eût pu prendre son passage par Turin. Le premier consul craignit même

un instant qu'il ne se dirigeât sur cette capitale, et se hâta de se

porter dans la direction d'Alexandrie, afin de s'approcher du théâtre

des événemens. Nous rencontrâmes à Voghera des parlementaires

autrichiens dont la mission spéciale nous parut être de s'assurer si

notre armée marchait véritablement à eux. Le premier consul les fit

retenir assez long-temps pour qu'ils la vissent défiler. Il mit même

quelque intention à leur montrer le général Desaix, qui était connu de

l'un d'eux, et les renvoya.

Nous continuâmes à marcher. Tortone était encore occupé par les

Autrichiens. Nous laissâmes la place à gauche, et nous allâmes passer la

Scrivia à Castel-Seriolo. La division Boudet, que suivait le général

Desaix, fut la seule qui, se portant sur la droite, fila par la montagne

et traversa la rivière au-dessus de Tortone, pour se placer à Rivalta.

Loin de s'attendre à voir M. de Mélas marcher franchement à lui, le

premier consul craignait qu'il ne manoeuvrât pour éviter une action qui

ne pouvait que lui être désavantageuse. Il était si préoccupé de cette

idée, qu'il ordonna, dans la nuit, au général Desaix de faire un

détachement sur Novi, afin de s'assurer si l'ennemi ne filait pas par

cette route pour gagner les bords du Pô.

Je fus chargé de cette reconnaissance; je poussai jusqu'à Novi: aucun

détachement n'avait paru. Je rentrai à Rivalta dans la nuit du 14 au 15

juin.

Le premier consul avait employé la journée du 14 à reconnaître les bords

de la Bormida. Il s'était assuré qu'indépendamment du pont qu'ils

avaient sur cette rivière en avant d'Alexandrie, les ennemis en

possédaient un second beaucoup plus bas, c'est-à-dire sur notre flanc

droit.

Il avait ordonné qu'on rejetât de l'autre côté de la rivière tout ce qui

l'avait passée, et qu'à quelque prix que ce fût, on détruisît un pont

qui pouvait nous être si funeste, annonçant même l'intention de s'y

porter de sa personne, si les circonstances l'exigeaient. Un de ses

aides-de-camp, le colonel Lauriston, fut chargé de suivre l'opération,

et de ne revenir que lorsqu'elle serait accomplie.

L'action s'engagea; on se canonna toute la journée: mais l'ennemi tint

ferme; on ne put l'obliger à retirer le pont. Lauriston vint rendre

compte de l'état des choses. Le premier consul, exténué de fatigue, ne

l'entendit pas ou comprit mal ce que son aide-de-camp lui rapportait;

car Lauriston, auquel il reprocha souvent dans la suite la fausse

sécurité qu'il lui avait donnée, répondit constamment que, loin d'avoir

à se reprocher une faute aussi grave, il était au contraire accouru le

prévenir que ses ordres n'avaient pu s'exécuter. Lauriston connaissait

trop l'importance du pont pour lui annoncer, sans s'en être assuré

lui-même, qu'il était détruit.

Le premier consul était resté fort tard à parcourir les lignes de son

armée. Il rentrait lorsqu'il reçut le rapport de la reconnaissance que

j'avais poussée jusqu'à Novi. Il m'a fait l'honneur de me dire depuis

qu'il avait eu de la peine à se persuader que les Autrichiens n'eussent

pas cherché à lui échapper par une route qui n'était pas observée, et

qui leur offrait une retraite plus sûre, puisqu'elle les éloignait de

Masséna, qui avait repris les hostilités.

Une circonstance particulière contribuait à lui faire paraître la chose

plus invraisemblable. Il s'était tenu à cheval, à ses vedettes, une

bonne partie de la nuit, et n'avait aperçu qu'un petit nombre de feux

ennemis. Il n'avait plus douté dès-lors que les Autrichiens ne fissent

un mouvement, et avait ordonné au général Desaix de se porter avant le

jour à Novi avec la division Boudet[30].

Nous prîmes aussitôt les armes, et quittâmes la position de Rivalta;

nous marchâmes sur Novi: mais à peine le jour commençait à poindre, que

nous entendîmes une canonnade redoublée s'ouvrir au loin en arrière de

notre droite. Le pays était plat; nous ne pouvions apercevoir qu'un peu

de fumée. Le général Desaix, étonné, arrêta sa division et m'ordonna

d'aller rapidement reconnaître Novi. Je pris cinquante chevaux que je

lançai à toute bride sur la route; j'atteignis promptement le lieu où

j'étais envoyé. Tout était calme et dans l'état où je l'avais laissé la

veille; personne n'y avait encore paru. Je remis mon détachement au

galop, et je rejoignis le général Desaix.

Je n'avais été que deux heures à exécuter ma mission. Elle pouvait

influer sur les combinaisons de la journée; je courus annoncer au

premier consul que tout était tranquille à Novi, que le général Desaix

avait suspendu son mouvement et attendait de nouveaux ordres. La

canonnade devenait à chaque instant plus vive. J'éprouvais le besoin

d'arriver près du premier consul, et pris à travers les champs: le feu

et la fumée me dirigeaient. Je hâtais mon cheval de toutes mes forces,

lorsqu'un heureux hasard me fit rencontrer un aide-de-camp du général en

chef, Bruyère, qui devint plus tard un des plus brillans généraux de

cavalerie, et périt en 1813, dans la campagne de Saxe. Il portait au

général Desaix l'ordre d'accourir sur le champ de bataille, où le besoin

était déjà si pressant, qu'il avait, comme moi, quitté la route et pris

à travers la plaine pour nous atteindre plus tôt. Je lui indiquai où se

trouvait le général Desaix, et appris de lui où se trouvait le premier

consul. Voici ce qui était arrivé:

Le général Bonaparte, croyant que le pont inférieur de la Bormida avait

été coupé, n'avait pas changé la position de son armée, qui passa la

nuit du 13 au 14, à cheval sur la chaussée de Tortone à Alexandrie, la

droite en avant de Castel-Seriolo, la gauche dans la plaine de Marengo.

Le général Desaix était en réserve à Rivalta, et le quartier-général à

Gorrofolo.

Tortone, qui était occupé par une garnison autrichienne, avait été

laissé derrière nous, et nous avait forcés de faire passer la ligne

d'opération par Castel-Seriolo.

Le premier consul attendait le corps qu'il avait rappelé de Parme et de

Plaisance, ainsi que celui qui avait fait le siége du fort de Bard, dont

nous venions de nous emparer. Ce dernier s'avançait par Pavie, les

autres arrivaient par Stradella et Montebello; mais ni les uns ni les

autres ne nous avaient joints.

La position de l'armée était loin d'être rassurante: elle avait en tête

un ennemi que l'on avait mis dans l'obligation de tout sacrifier pour

s'ouvrir un passage. Elle était faible, dispersée; ce n'était pas trop

d'un homme comme le premier consul pour faire tourner à bien des

circonstances aussi fâcheuses. Tout autre, n'eût-il pas même été général

médiocre, eût infailliblement perdu la bataille que nous fûmes forcés

d'accepter le lendemain.

Le 14 juin, notre droite avait été assaillie à la pointe du jour par une

multitude de cavalerie qui avait débouché par le pont que l'on avait dû

couper la veille; l'irruption fut si vive, si rapide, qu'en un instant

nous éprouvâmes une perte énorme en hommes, en chevaux et en matériel.

Le désordre était entier dans cette partie de l'armée, que la bataille

n'était pas engagée. Elle se rallia; mais elle se ressentit toute la

journée de ce fâcheux début. Le trouble ne s'était pas arrêté aux

troupes qui avaient été battues; celles qui les appuyaient avaient pris

l'épouvante à la vue de ce débordement de cavalerie, et avaient été

porter leur frayeur au loin. Le premier consul fut bientôt prévenu de

cet échec. C'était le premier rapport de la journée. Il cacha le dépit

que lui causait un malheur qui n'avait eu lieu que parce que le pont

inférieur de la Bormida n'avait pas été détruit, conformément aux ordres

sur lesquels il avait tant insisté la veille. Il montait à cheval pour

voir ce qui se passait, lorsque toute la ligne fut attaquée par la route

d'Alexandrie. M. de Mélas, décidé à se frayer passage à travers nos

bataillons, avait porté son armée pendant la nuit en deçà de la Bormida,

où elle avait pris position. Elle s'était établie devant nous; mais elle

n'avait pas allumé de feux: nous ne nous étions pas aperçus que les

lignes que nous avions en face s'étaient grossies.

Le début de leur attaque fut brillant; les Autrichiens avaient pris

l'initiative des mouvemens sur tous les points à la fois; ils eurent du

succès partout. Notre centre fut percé, mis en retraite; notre gauche

fut plus maltraitée encore.

Le choc avait été meurtrier. Les blessés qui se retiraient formaient une

colonne longue, épaisse, dont la marche rétrograde favorisait la fuite

des hommes faibles, qu'une attaque aussi rude qu'inattendue avait

ébranlés. La déroute commençait; il ne fallait qu'un hourra de cavalerie

pour la décider. S'il avait eu lieu, c'en était fait de la journée.

Le péril devenait à chaque instant plus imminent. Le premier consul

ordonna que l'on cédât le terrain, et que, tout en se ralliant, on se

rapprochât des réserves qu'il rassemblait entre Gorrofolo et Marengo. Il

plaça sa garde derrière ce petit village, mit lui-même pied à terre, et

s'établit avec elle sur la droite du grand chemin. Ses cartes étaient

déroulées; il était à les étudier quand je le joignis. Il venait

d'ordonner au général qui commandait sa gauche de lui envoyer le peu de

troupes intactes qui lui restaient. Il préparait déjà le mouvement qui

devait décider l'action qu'il n'avait pas prévue, et qui tournait si

mal. Battue comme elle était, sa gauche lui devenait inutile, puisqu'il

ne pouvait pas la renforcer. Il retirait le peu de bonnes troupes

qu'elle avait encore, et les portait au centre.

Dans cet état de choses, il ne pouvait rien apprendre de plus heureux

que ce que je venais lui annoncer. Novi était désormais sans importance.

Il était assez visible que les Autrichiens n'y avaient pas marché. Au

lieu de consumer le temps à une course inutile, le général Desaix avait

fait halte; il pouvait compter ses troupes au nombre de celles qui

allaient décider de la journée.

«À quelle heure l'avez-vous quitté, me dit le premier consul en tirant

sa montre?--À telle heure, lui répondis-je.--Eh bien, il doit être près

d'ici; allez lui dire de se former là (il me désignait le lieu de la

main); qu'il quitte le grand chemin pour laisser passer tous ces

blessés, qui ne pourraient que l'embarrasser, et peut-être

entraîneraient son monde.»

Je partis pour rejoindre le général Desaix, qui, averti par Bruyère du

péril que courait l'armée, avait pris à travers champs, et n'était plus

qu'à quelques centaines de pas du champ de bataille. Je lui transmis les

ordres dont j'étais chargé; il les exécuta, et se rendit auprès du

premier consul, qui lui expliqua comment les choses en étaient venues au

point où elles étaient, et ce qu'il allait tenter dès que sa division

serait en ligne.

Notre droite avait été assez promptement ralliée; notre centre, renforcé

par les troupes tirées de la gauche, était redevenu respectable. À

l'extrême gauche de ce centre était la division du général Desaix,

marchant en tête des troupes qui allaient entrer en action; quant à la

gauche, elle n'existait plus.

Ses ordres expédiés, le premier consul fit exécuter à l'armée entière un

changement de front sur l'aile gauche de son centre, en portant toute

l'aile de droite en avant. Il achevait de tourner par ce mouvement tout

ce qui s'était abandonné à la poursuite des troupes de la gauche qui

avaient été rompues. En même temps, il portait sa droite loin du pont

qui lui avait été si fatal dans la matinée. Il serait difficile de dire

pourquoi le général qui commandait à la gauche de l'armée autrichienne,

laissa opérer ce mouvement décisif; mais, soit qu'il ne le comprît pas,

soit qu'il attendît des ordres, il se borna à envoyer des corps de

cavalerie pour intercepter notre retraite, ne regardant pas comme

possible que nous fussions occupés d'autre chose que de l'effectuer.

Placé de manière à rendre tout au moins douteux le succès de la manoeuvre

du premier consul, il ne chercha pas même à l'entraver.

Les Autrichiens avaient employé à marcher le temps que le général Desaix

avait mis à s'entretenir avec le premier consul. Leurs progrès avaient

été si prompts, que, lorsqu'il rejoignit son corps, il les trouva qui

fusillaient déjà sur ses derrières; il leur opposa des tirailleurs, et

se hâta de faire ses dispositions. Ses troupes, qui comptaient neuf

bataillons, étaient formées sur trois lignes, un peu en arrière du petit

village de Marengo, près du grand chemin de Tortone à Alexandrie. Le

premier consul avait retiré au général Desaix son artillerie pour la

réunir à celle de la garde, et former au centre une batterie

foudroyante.

Il était trois heures; on n'entendait plus que quelques coups de fusil;

les deux armées manoeuvraient, et se disposaient à faire le dernier

effort.

La division du général Desaix occupait le point le plus rapproché de

l'ennemi, qui s'avançait en colonnes serrées, profondes, le long de la

route d'Alexandrie à Tortone, qu'il laissait à sa gauche. Il était près

de nous joindre; nous n'étions plus séparés que par une vigne que

bordait le neuvième régiment d'infanterie légère, et un petit champ de

blé dans lequel entraient déjà les Autrichiens. Nous n'étions pas à plus

de cent pas les uns des autres; nous discernions réciproquement nos

traits. La colonne autrichienne avait fait halte à la vue de la division

Desaix, dont la position lui était si inopinément révélée. La direction

qu'elle suivait la portait droit sur le centre de notre première ligne.

Elle cherchait sans doute à en évaluer la force avant de commencer le

feu. La position devenait à chaque instant plus critique. «Vous voyez

l'état des choses, me dit Desaix; je ne puis différer d'attaquer sans

m'exposer à l'être moi-même avec désavantage. Si je tarde, je serai

battu, et je ne me soucie pas de l'être. Allez donc au plus vite

prévenir le premier consul de l'embarras que j'éprouve; dites-lui que je

ne puis plus attendre, que je n'ai pas de cavalerie[31], qu'il est

indispensable qu'il dirige une bonne charge sur le flanc de cette

colonne, pendant que je la heurterai de front.»

Je partis au galop, et joignis le premier consul, qui faisait exécuter

aux troupes placées à la droite du village de Marengo, le changement de

front qu'il avait prescrit sur toute la ligne. Je lui transmis le

message dont j'étais chargé; il m'écouta avec attention, réfléchit un

instant, et m'adressant la parole: «Vous avez bien vu la colonne?--Oui,

mon général (c'est le titre qu'on lui donnait alors).--Elle a beaucoup

de monde?--Oui, beaucoup, mon général.--Desaix en paraît-il inquiet?--Il

ne m'a paru inquiet que des suites que pourrait avoir l'hésitation. Il

m'a du reste recommandé de vous dire qu'il était inutile de lui envoyer

d'autres ordres que ceux d'attaquer, si ce n'est celui de se mettre en

retraite; encore ce mouvement serait-il au moins aussi dangereux que le

premier.

«S'il en est ainsi, me dit le premier consul, qu'il attaque; je vais lui

en faire porter l'ordre. Pour vous, allez là (il me montrait un point

noir dans la plaine), vous y trouverez le général Kellermann, qui

commande cette cavalerie que vous voyez; vous lui apprendrez ce que vous

venez de me communiquer, et vous lui direz de charger sans compter,

aussitôt que Desaix démasquera son attaque. Au surplus, restez près de

lui; vous lui indiquerez le point par où Desaix doit déboucher; car

Kellermann ne sait même pas qu'il soit à l'armée.»

J'obéis. Je trouvai le général Kellermann à la tête d'à peu près six

cents chevaux, reste de la cavalerie avec laquelle il n'avait cessé de

combattre toute la journée: je lui transmis l'ordre du premier consul.

J'avais à peine achevé, qu'un feu de mousqueterie, parti de la gauche

des maisons de Marengo, se fit entendre: c'était le général Desaix qui

ouvrait l'attaque. Il se porta vivement, avec le 9e léger, sur la tête

de la colonne autrichienne: celle-ci riposta avec mollesse; mais nous

payâmes chèrement sa défaite, puisque le général fut abattu dès les

premiers coups. Il était à cheval derrière le 9e régiment, une balle lui

traversa le coeur; il périt au moment où il décidait la victoire.

Kellermann s'était ébranlé dès qu'il avait entendu le feu. Il s'élança

sur cette redoutable colonne, la traversa de la gauche à la droite, et

la coupa en plusieurs tronçons; assaillie en tête, rompue par ses

flancs[32], elle se dispersa et fut poursuivie, l'épée dans les reins,

jusqu'à la Bormida.

Les masses qui suivaient notre gauche n'eurent pas plus tôt aperçu ce

désastre, qu'elles se mirent en retraite et tentèrent de gagner le pont

qu'elles avaient en avant d'Alexandrie; mais les corps des généraux

Lannes et Gardanne avaient achevé leur mouvement: elles étaient

désormais sans communication; toutes furent obligées de mettre bas les

armes.

Perdue jusqu'à midi, la bataille était complétement gagnée à six heures.

La colonne autrichienne dispersée, j'avais quitté la cavalerie du

général Kellermann, et venais à la rencontre du général Desaix, dont je

voyais déboucher les troupes, lorsque le colonel du 9e léger m'apprit

qu'il n'existait plus. Je n'étais pas à cent pas du lieu où je l'avais

laissé; j'y courus, et le trouvai par terre, au milieu des morts, déjà

dépouillés, et dépouillé entièrement lui-même. Malgré l'obscurité, je le

reconnus à sa volumineuse chevelure, de laquelle on n'avait pas encore

ôté le ruban qui la liait.

Je lui étais trop attaché, depuis long-temps, pour le laisser là, où on

l'aurait enterré, sans distinction, avec les cadavres qui gisaient à

côté de lui.

Je pris à l'équipage d'un cheval, mort à quelques pas de là, un manteau

qui était encore à la selle du cheval; j'enveloppai le corps du général

Desaix dedans, et un hussard, égaré sur le champ de bataille, vint

m'aider à remplir ce triste devoir envers mon général. Il consentit à le

charger sur son cheval, et à le conduire par la bride jusqu'à Gorofollo,

pendant que j'irais apprendre ce malheur au premier consul, qui

m'ordonna de le suivre à Gorofollo, où je lui rendis compte de ce que

j'avais fait: il m'approuva, et ordonna de faire porter le corps à Milan

pour qu'il y fût embaumé.

Simple aide-de-camp du général Desaix à la bataille de Marengo, je

n'avais vu que ce que me permettaient de voir le grade et la position

que j'occupais; ce que j'ai rapporté de plus m'a été raconté par le

premier consul, qui aimait à revenir sur cette journée, et m'a fait

plusieurs fois l'honneur de me dire combien elle lui avait donné

d'inquiétude, jusqu'au moment où Kellermann exécuta la charge qui

changea la face des affaires.

Depuis la chute du gouvernement impérial, de prétendus amis de ce

général ont réclamé, en son nom, l'honneur d'avoir improvisé cette

charge. La prétention est trop forte et sûrement étrangère à ce général,

dont la part de gloire est assez belle pour qu'il en soit satisfait. Je

le crois d'autant plus, que, m'entretenant avec lui de cette bataille

plusieurs années après, je lui rappelai que c'était moi qui lui avais

porté les ordres du premier consul, et il ne me parut pas l'avoir

oublié. Je suis loin de supposer à ses amis le projet de vouloir

atténuer la gloire du général Bonaparte ni celle du général Desaix; ils

savent, aussi bien que moi, qu'il est des noms consacrés que ces sortes

de revendications n'atteignent plus, et qu'il serait tout aussi superflu

de disputer à son auteur le mérite de la conception de la bataille, que

de chercher à atténuer la brillante part que le général Kellermann a

prise au succès. J'ajouterai quelques réflexions.

Du point qu'il occupait, le général Desaix ne pouvait voir le général

Kellermann: il m'avait même chargé de demander au premier consul de le

faire appuyer par de la cavalerie. Le général Kellermann ne pouvait non

plus, du point où il était placé, apercevoir la division Desaix: il est

même probable qu'il ignorait l'arrivée de ce général, qui n'avait joint

l'armée que l'avant-veille. Tous deux ignoraient respectivement leur

position, qui n'était connue que du premier consul: lui seul pouvait

mettre de l'ensemble dans leurs mouvemens; lui seul pouvait faire

coïncider leurs efforts.

La brillante charge que mena Kellermann fut décisive; mais si elle avait

été faite avant l'attaque du général Desaix, il est probable qu'elle eût

eu un tout autre résultat. Kellermann paraît en avoir été convaincu,

puisqu'il laissa la colonne autrichienne traverser notre champ de

bataille, souffrit qu'elle débordât toutes les troupes que nous avions

encore en ligne, sans faire le moindre mouvement pour l'arrêter. Si

Kellermann ne l'a pas chargée plus tôt, c'est que c'était un mouvement

trop grave, et que le non-succès aurait été sans ressource; il fallait

donc que cette charge entrât dans une combinaison générale qui n'était

pas de son ressort.

Le revers que venait d'éprouver l'armée autrichienne était trop grand

pour ne pas être suivi de conséquences désastreuses. Le général Mélas

avait employé à combattre le temps qu'il aurait dû mettre à regagner le

Pô par Turin et Plaisance. Le moment favorable était perdu, il n'y

fallait plus songer.

Masséna, renforcé du petit corps que commandait le général Suchet[33],

était rentré en Piémont, et pouvait se promettre des succès contre une

armée battue, comme l'avait été celle de M. de Mélas. La nôtre, au

contraire, était dans l'ivresse de la victoire; il lui tardait de donner

le coup de grâce aux Autrichiens. Pour peu que M. de Mélas eût hésité à

prendre un parti, il aurait été accablé sans retour.

Sa position était pénible, surtout après l'entrée triomphale qu'il

venait de faire à Gênes. Il fallait néanmoins se résigner et tenter la

voie des négociations. M. de Mélas envoya un parlementaire au

quartier-général de Gorofollo. Le général Zach, son chef d'état-major, y

était encore: fait prisonnier la veille, il s'était long-temps entretenu

avec le premier consul; il connaissait le désir qu'il avait de rétablir

la paix, les intentions où il était de ne pas abuser de la victoire, en

imposant à l'armée autrichienne des conditions que l'honneur ne lui eût

pas permis d'accepter.

Le général Bonaparte lui proposa d'aller rendre compte à M. de Mélas des

dispositions où il était: M. Zach accepta. Il partit avec le

parlementaire, joignit son général, et ne tarda pas à faire connaître

que celui-ci agréait les bases qu'il lui avait transmises. Le général

Berthier se rendit aussitôt à Alexandrie, et conclut, avec M. de Mélas,

une convention par laquelle celui-ci s'engagea à se retirer derrière

l'Adige, en défilant à travers nos rangs; il devait aussi vider les

places du Piémont et nous restituer celles d'Italie jusqu'au Mincio.

Cette convention ratifiée, le premier consul partit pour Milan, et

laissa au général Berthier le soin de la faire exécuter. L'article qui

était relatif à Gênes éprouva des difficultés. Masséna avait reçu

l'ordre de prendre possession de cette ville, qu'il n'avait perdue que

depuis peu de jours. Il en demanda la remise au prince de Hohenzollern,

que le général Mélas y avait laissé, comme gouverneur, avec un corps de

troupes assez considérable. Blessé d'une telle humiliation, celui-ci

refusa. Masséna rendit compte de ce fâcheux incident; mais l'armée

autrichienne avait déjà quitté Alexandrie pour se porter sur l'Adige, la

chose était délicate. Cependant, comme les stipulations étaient

positives, que le corps du prince de Hohenzollern faisait partie de

l'armée qui devait évacuer l'Italie, et que Gênes était au nombre des

places dont la remise était consentie, c'était à M. de Mélas à mettre

fin à cette opposition: aussi le fit-il avec une noble loyauté. Il somma

le prince d'obéir, lui déclarant que, s'il persistait dans son refus, il

l'abandonnerait, lui et ses troupes, aux conséquences que son

obstination devait avoir. Sommé d'une manière si péremptoire,

Hohenzollern n'osa continuer de méconnaître la capitulation; il remit la

place, et prit la route qu'avait suivie l'armée autrichienne.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 22 / 44 题