CHAPITRE XVI.

Formation d'un camp de réserve à Dijon.--M. Necker.--Passage du mont

Saint-Bernard.--Fort de Bard.--Arrivée du premier consul à

Milan.--Combat de Montebello.--Le général Desaix rejoint le premier

consul.

Le premier consul avait réussi à pacifier l'intérieur; il avait rétabli

l'administration et rendu au fisc des provinces qui, dès le commencement

des troubles civils, n'avaient pas payé d'impôt. Un résultat plus grand

encore, à raison des circonstances, c'était de pouvoir disposer

sur-le-champ de quatre-vingt mille soldats aguerris, que le Directoire

tenait en permanence dans la Vendée, et dont l'absence n'avait pas été

une des moindres causes de nos revers.

Les calculs approximatifs les plus exacts portent au-delà d'un million

les hommes que cette cruelle guerre a dévorés. Tous étaient Français; et

tandis que les uns étaient égorgés au nom d'un Dieu de paix, immolés

jusqu'au pied de ses autels, les autres étaient offerts en holocauste à

la liberté: où ces sanglantes exécutions se fussent-elles arrêtées, si

le 18 brumaire ne fût venu y mettre un terme?

Heureux d'avoir mis fin à une destruction dont les suites étaient

incalculables, le premier consul achemina ses troupes sur Dijon, où il

venait d'ordonner la formation d'un camp.

Il avait fait un appel aux militaires que les bévues du Directoire

avaient éloignés de leurs drapeaux. Chose remarquable! son nom seul les

rallia tous; il n'en resta pas un en arrière qui ne fût retenu par

quelque motif dont on pût contester la validité.

La cavalerie était dans un état de nullité complète: la plupart des

régimens, réduits à leurs cadres, n'étaient pas montés. On requit le

vingtième, puis le trentième cheval. On rassembla ces animaux de tous

les points de la France. Ils furent fournis sans murmure, et livrés à

jour fixe dans les dépôts. On vit, comme par enchantement, l'armée se

recréer de ses propres débris, et reparaître aussi belle qu'aux jours

glorieux de notre histoire. Tels furent les premiers effets de la

confiance qu'inspirait le général Bonaparte; il était nécessaire à la

France, la France le sentait et le lui témoignait.

Ces prodigieuses créations, opérées en si peu de temps, étonnèrent

d'autant plus, qu'on en avait à peine suivi la marche: tout avait été

conçu, médité dans le secret, et exécuté avec la rapidité de la pensée.

Personne n'imaginait, en France, de quels élémens se composait l'armée

qui se rassemblait à Dijon: on croyait qu'elle n'existait que sur le

papier, parce qu'on n'en apercevait les élémens nulle part. Les

Autrichiens, maîtres de toute l'Italie, n'avaient sans doute rien

négligé pour être informés de ce qui se passait en deçà des Alpes,

qu'ils espéraient forcer, aussitôt qu'ils auraient pris Gênes qu'ils

assiégeaient; mais ce qui se passait à Dijon leur échappait, comme il

échappait à Paris. L'espionnage qu'ils entretenaient dans cette capitale

ne leur avait dû transmettre que des rapports rassurans, puisqu'ils

continuèrent leurs opérations devant Gênes.

Ils ne se doutaient pas que la Vendée fût pacifiée, ni qu'elle pût

offrir tant de ressources au premier consul, parce que le Directoire

s'était bien gardé de convenir jamais qu'il était obligé d'employer

autant de troupes à la contenir.

Le premier consul ne donna pas aux ennemis le temps d'être informés des

progrès qu'il avait faits, ni des projets qu'il avait conçus. Comme il

ordonnait tout lui-même, il savait le jour où les troupes qu'il avait

mises en mouvement arriveraient à Dijon. Il s'y rendit de sa personne

sans se faire annoncer, ne s'arrêta que le temps nécessaire pour voir si

ses ordres avaient été exécutés, compter son monde, examiner tout avec

un esprit de détail jusqu'alors inconnu, et faire partir l'armée, dont

il compléta l'organisation pendant qu'elle était en marche.

Il se dirigea, par Genève, sur le grand Saint-Bernard. Il reçut la

visite de M. Necker, qui se mit aussitôt à l'entretenir de ses idées

d'administration, de constitution, etc.; mais il avait bien assez à

faire pour le moment, et, du reste, il goûta peu la conversation du

financier. Depuis, je lui ai entendu dire qu'elle avait produit sur lui

l'effet des dissertations d'un homme qui cherchait à s'associer à sa

fortune, mais que, dès long-temps, son opinion était arrêtée sur ce

ministre, qui lui parut au-dessous de sa célébrité. Au reste,

ajoutait-il, l'éclat qu'il a jeté n'a rien d'étonnant, les connaissances

pratiques en finances et en administration étaient si peu avancées à

cette époque!

Le premier consul gravit le Saint-Bernard sur une belle mule qui

appartenait à un riche propriétaire de la vallée; elle était conduite

par un jeune et vigoureux paysan, dont il se plaisait à provoquer les

confidences. «Que te faudrait-il pour être heureux? lui demanda-t-il au

moment d'atteindre le sommet de la montagne. Ma fortune serait faite,

répondit le modeste villageois, si la mule que vous montez était à moi.»

Le premier consul se mit à rire, et ordonna, après la campagne,

lorsqu'il fut de retour à Paris, qu'on achetât la plus belle mule qu'on

pourrait trouver, qu'on y joignît une maison avec quelques arpens de

terre, et qu'on mît son guide en possession de cette petite fortune. Le

bon paysan, qui ne pensait déjà plus à son aventure, ne connut qu'alors

celui qu'il avait conduit au Saint-Bernard.

Le premier consul avait pris les précautions les plus minutieuses pour

maintenir l'ordre parmi les corps, pendant une marche aussi pénible que

celle qu'ils faisaient à travers les Alpes, et empêcher les hommes

faibles de constitution d'abandonner leurs colonnes. Indépendamment de

ce que le soldat portait avec lui, il avait fait réunir des provisions

considérables au monastère qui est au sommet du grand Saint-Bernard.

Chaque soldat recevait en passant, de la main des religieux, un bon

morceau de pain, du fromage et un grand verre de vin. Le pain, le

fromage étaient coupés, le vin se versait à mesure que les corps

défilaient; jamais distribution ne se fit avec plus d'ordre. Chacun

sentait le prix de la prévoyance dont il était l'objet. Personne ne

quitta sa place; on n'aperçut pas un traînard.

Le premier consul témoigna sa reconnaissance aux religieux, et fit

donner 100,000 fr. au monastère en souvenir du service qu'il avait reçu.

Il faudrait une plume plus exercée que la mienne, pour décrire tout ce

qu'il se fit de nobles efforts pour transporter au-delà des Alpes

l'artillerie et les munitions qui suivaient l'armée. Chacun semblait

avoir l'Italie à conquérir pour son compte. Personne ne voulait être

médiocre dans cette grande entreprise. L'ardeur fut telle, que le

premier consul trouva le lendemain, au pied de la montagne, du côté de

l'Italie, cinquante pièces de canon sur leurs affûts. Elles étaient

accompagnées de leurs caissons, pourvues de munitions qui avaient été

transportées à dos de mulets. Les pièces, les voitures, étaient attelées

et prêtes à marcher.

Il s'arrêta pour témoigner sa satisfaction aux canonniers. Il les

remercia du dévoûment qu'ils avaient montré, et leur alloua 1,200 francs

de gratification; mais ces braves étaient animés du feu sacré, ils

refusèrent. «Nous n'avons pas, lui dirent-ils, travaillé pour de

l'argent, ne nous obligez pas d'en recevoir. Vous ne manquerez pas

d'occasions de nous tenir compte de ce que nous avons fait.»

L'armée, descendue du Saint-Bernard, entra dans la vallée d'Ivrée, et

arriva devant le fort de Bard. La route passe sous le glacis; périlleux

pour les troupes, ce défilé était impraticable pour l'artillerie.

D'une autre part, le temps était trop précieux pour le perdre devant une

bicoque qui n'avait qu'une faible garnison, mais qui était commandée par

un officier décidé à faire son devoir. Il sentait l'importance du poste

qui lui était confié, il ne voulut entendre aucune proposition. On fut

obligé de faire filer l'infanterie et la cavalerie par des sentiers

détournés que des chèvres eussent eu peine à suivre.

Les canonniers, de leur côté, ne trouvèrent d'autre moyen de tromper la

vigilance autrichienne que d'empailler les roues de leurs pièces, ainsi

que celles de leurs caissons, et les roulèrent à bras pendant la nuit,

jusqu'au point où avaient été conduits leurs chevaux.

Tout cela s'exécuta dans un si grand silence, que la garnison n'entendit

rien, quoique le passage s'effectuât à une portée de pistolet du chemin

couvert. Chacun de ceux qui étaient employés à ce périlleux transport

sentait combien étaient nécessaires le silence et la célérité; aussi

tout se passa-t-il à souhait.

Les Autrichiens étaient loin de s'attendre que l'Italie serait envahie

par ce côté, et n'avaient fait aucun préparatif de défense. Ivrée était

sans garnison, et cette place, qui aurait pu nous arrêter long-temps,

nous ouvrit ses portes dès que notre avant-garde se présenta. Ce fut

notre première place d'armes.

Le premier consul, qui était dans toute la chaleur de son début,

pressait vivement la marche. Il voulait tout à la fois prendre des

avantages de position, ressaisir d'un seul coup l'influence qu'il avait

eue, et paraître avec l'ascendant que donne l'opinion, sur ce théâtre où

s'allait décider le sort de l'Italie. Il pressa son mouvement, et entra

à Milan, que cette ville ignorait encore qu'il eût quitté Dijon. Les

Italiens, stupéfaits, refusaient de croire à sa présence; ils se

convainquirent enfin, et ne tardèrent pas à se déclarer pour nous.

La ligne des opérations des Autrichiens était coupée. On courut saisir

la poste, et l'on trouva, dans les correspondances interceptées, une

foule de renseignemens de la plus haute importance.

Maître des lettres qui venaient de Vienne à l'armée autrichienne, et de

celles de cette armée à Vienne, le premier consul eut, dès le soir même,

l'état des renforts qui étaient en marche pour l'Italie, et l'état de

situation de l'armée qui faisait le siége de Gênes, avec son

emplacement, celui de ses parcs et hôpitaux. Le ministre de la guerre de

l'empereur d'Autriche n'aurait pu fournir un état plus complet que celui

que le premier consul avait à sa disposition.

Il avait appris, en quelques heures, tout ce qu'il lui importait de

savoir sur la situation matérielle et morale des Autrichiens en Italie.

Une correspondance partie de Gênes vint lui révéler d'autres secrets. Il

vit que cette place se défendait encore, mais qu'elle était aux abois.

Un nouvel incident compléta les lumières dont il avait besoin avant de

s'engager dans des entreprises ultérieures. On arrêta un courrier

expédié de Vienne au baron de Mélas, qui commandait en chef l'armée

autrichienne en Italie. Ses dépêches dévoilèrent ce qui restait d'obscur

à l'horizon. C'était une position bien singulière que celle du général

Bonaparte lisant à Milan les dépêches écrites par le gouvernement

autrichien au général de son armée, et les comptes rendus par celui-ci à

son gouvernement. Le premier consul méditait sur le parti qu'il avait à

prendre, lorsqu'on lui amena un autre courrier expédié par M. de Mélas à

Vienne. Il apprit, par ses dépêches, que Gênes était près de succomber;

qu'à la vérité, elle résistait encore, mais qu'il était probable qu'elle

serait rendue sous peu.

Le courrier portait en outre la situation de l'armée, il avait des

ordres pour les dépôts, équipages et parcs d'artillerie qui étaient en

arrière. On se hâta de profiter de cet avis donné par la fortune, et on

envoya prendre possession de tout le matériel dont le voisinage nous

était signalé.

Le premier consul venait de cerner le château de Milan; il avait fait

deux détachemens, l'un sur Brescia, et l'autre sur la citadelle de

Turin. Il marcha sur Pavie, où il porta son quartier-général. On y

saisit un équipage de pont, qui, réuni aux bateaux du commerce, fournit

les moyens de franchir le Pô. Il détacha des troupes sur Parme, sur

Plaisance, et partit lui-même avec celles qui devaient passer le fleuve

à Pavie.

Ce fut le général Lannes qui exécuta le passage avec le 6e d'infanterie

légère. On se logea dans des joncs qui étaient à l'autre bord, et on

construisit le pont avec cette activité que mettent les Français à

exécuter ce qu'ils jugent utile à leurs succès; il ne tarda pas à être

achevé. Le premier consul fit aussitôt passer l'armée sur la rive

droite, et se porta lui-même sur la route de Stradella à Montebello,

qu'il avait fait prendre à ses troupes.

La fortune lui fournit encore, dans cette marche, de nouveaux

renseignemens sur la position de ses ennemis. On lui amena, de ses

avant-postes, un parlementaire autrichien, qu'escortait un officier de

l'état-major de Masséna chargé de lui transmettre la capitulation de

Gênes. Cet officier lui apprit à quel point les Autrichiens s'abusaient

encore sur sa marche et sur les forces qu'il commandait.

Ils avaient pris possession de Gênes avec pompe et dans les formes de la

plus rigoureuse étiquette. Le général Mélas savait, à la vérité, que les

Français étaient entrés en Italie par Ivrée, mais il refusait de croire

qu'ils fussent nombreux: il n'avait envoyé qu'un fort détachement pour

observer les bords du fleuve.

Parti de Gênes après ce corps, l'officier l'avait joint en route, et

avait pu en évaluer la force, qu'il indiqua au général Bonaparte, ainsi

que la distance à laquelle il l'avait laissé. Il apprit aussi au premier

consul que l'armée autrichienne n'avait fait aucun détachement sur Parme

ni sur Plaisance. Les troupes que l'on avait poussées dans cette

direction devenaient inutiles: on les rappela; mais on marcha, sans les

attendre, au-devant des Autrichiens. La rencontre eut lieu à Montebello:

l'action s'engagea; elle fut brillante, et donna plus tard son nom au

général Lannes, qui devint maréchal de France et duc de Montebello.

Les Autrichiens battus furent obligés de retourner sur leurs pas, et de

faire donner l'alerte à M. de Mélas, qui avait eu à peine le temps de

prendre possession de Gênes. On suivit ce corps pas à pas, et, depuis le

combat de Montebello, on ne cessa pas d'être en présence des ennemis.

Le premier consul rentrait du champ de bataille, lorsqu'il rencontra le

général Desaix. Il lui avait écrit, avant de se rendre à Dijon, de venir

le joindre en Italie, s'il n'aimait mieux aller l'attendre à Paris, en

sortant de quarantaine; mais elle était à peine achevée, que le général

Desaix se mit en route pour l'Italie. Il gagna l'Isère, traversa

Chambéri, la Tarentaise, le petit Saint-Bernard, et descendit dans la

vallée que l'armée avait suivie. Il arriva enfin à la vue de Stradella,

où il joignit le général Bonaparte. Le premier consul l'accueillit avec

une distinction particulière: il le fit monter à cheval et le mena chez

lui, où ils restèrent enfermés pendant la nuit. Le général Bonaparte

était insatiable de détails sur ce qui s'était passé en Égypte depuis

son départ. Le jour commençait à poindre lorsqu'ils se séparèrent. De

mon côté, il me tardait de voir revenir le général Desaix. Il ne

paraissait pas: la lassitude m'abattit la paupière; je dormais d'un

profond sommeil lorsqu'il entra. Il me réveilla lui-même, et m'apprit,

entre autres choses, que le général Bonaparte était déjà établi au

Luxembourg, lorsque les lettres que le général Kléber et M. Poussielgue

avaient adressées au Directoire étaient arrivées; il les avait reçues

lui-même et n'avait pas été surpris, après les avoirs lues, des fautes

qui avaient suivi son départ. On ne s'était pas attendu, ajouta-t-il, à

son arrivée en France, et encore moins au succès qu'il avait eu; mais il

ne s'abusait ni sur l'esprit qui avait dicté ces lettres, ni sur le but

qu'on s'était proposé d'atteindre.

Nous nous expliquâmes alors le silence qu'il avait gardé avec M.

Poussielgue. Il avait encore sur le coeur la correspondance de cet

administrateur avec le Directoire.

Du reste, il ne lui garda pas toujours rancune; car plus tard le

ministre des finances ayant proposé de l'employer dans les travaux du

cadastre, le premier consul, devenu empereur, lui donna une place

d'inspecteur dans cette administration; c'est une nouvelle preuve que

personne, plus que le général Bonaparte, n'oubliait facilement les torts

qu'on pouvait avoir envers lui.

Le premier consul voulut employer sur-le-champ le général Desaix; il

forma un corps d'armée composé des deux divisions Boudet et Monnier,

qu'il mit sous son commandement.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 21 / 44 题