Formation d'un camp de réserve à Dijon.--M. Necker.--Passage du mont
Saint-Bernard.--Fort de Bard.--Arrivée du premier consul à
Milan.--Combat de Montebello.--Le général Desaix rejoint le premier
consul.
Le premier consul avait réussi à pacifier l'intérieur; il avait rétabli
l'administration et rendu au fisc des provinces qui, dès le commencement
des troubles civils, n'avaient pas payé d'impôt. Un résultat plus grand
encore, à raison des circonstances, c'était de pouvoir disposer
sur-le-champ de quatre-vingt mille soldats aguerris, que le Directoire
tenait en permanence dans la Vendée, et dont l'absence n'avait pas été
une des moindres causes de nos revers.
Les calculs approximatifs les plus exacts portent au-delà d'un million
les hommes que cette cruelle guerre a dévorés. Tous étaient Français; et
tandis que les uns étaient égorgés au nom d'un Dieu de paix, immolés
jusqu'au pied de ses autels, les autres étaient offerts en holocauste à
la liberté: où ces sanglantes exécutions se fussent-elles arrêtées, si
le 18 brumaire ne fût venu y mettre un terme?
Heureux d'avoir mis fin à une destruction dont les suites étaient
incalculables, le premier consul achemina ses troupes sur Dijon, où il
venait d'ordonner la formation d'un camp.
Il avait fait un appel aux militaires que les bévues du Directoire
avaient éloignés de leurs drapeaux. Chose remarquable! son nom seul les
rallia tous; il n'en resta pas un en arrière qui ne fût retenu par
quelque motif dont on pût contester la validité.
La cavalerie était dans un état de nullité complète: la plupart des
régimens, réduits à leurs cadres, n'étaient pas montés. On requit le
vingtième, puis le trentième cheval. On rassembla ces animaux de tous
les points de la France. Ils furent fournis sans murmure, et livrés à
jour fixe dans les dépôts. On vit, comme par enchantement, l'armée se
recréer de ses propres débris, et reparaître aussi belle qu'aux jours
glorieux de notre histoire. Tels furent les premiers effets de la
confiance qu'inspirait le général Bonaparte; il était nécessaire à la
France, la France le sentait et le lui témoignait.
Ces prodigieuses créations, opérées en si peu de temps, étonnèrent
d'autant plus, qu'on en avait à peine suivi la marche: tout avait été
conçu, médité dans le secret, et exécuté avec la rapidité de la pensée.
Personne n'imaginait, en France, de quels élémens se composait l'armée
qui se rassemblait à Dijon: on croyait qu'elle n'existait que sur le
papier, parce qu'on n'en apercevait les élémens nulle part. Les
Autrichiens, maîtres de toute l'Italie, n'avaient sans doute rien
négligé pour être informés de ce qui se passait en deçà des Alpes,
qu'ils espéraient forcer, aussitôt qu'ils auraient pris Gênes qu'ils
assiégeaient; mais ce qui se passait à Dijon leur échappait, comme il
échappait à Paris. L'espionnage qu'ils entretenaient dans cette capitale
ne leur avait dû transmettre que des rapports rassurans, puisqu'ils
continuèrent leurs opérations devant Gênes.
Ils ne se doutaient pas que la Vendée fût pacifiée, ni qu'elle pût
offrir tant de ressources au premier consul, parce que le Directoire
s'était bien gardé de convenir jamais qu'il était obligé d'employer
autant de troupes à la contenir.
Le premier consul ne donna pas aux ennemis le temps d'être informés des
progrès qu'il avait faits, ni des projets qu'il avait conçus. Comme il
ordonnait tout lui-même, il savait le jour où les troupes qu'il avait
mises en mouvement arriveraient à Dijon. Il s'y rendit de sa personne
sans se faire annoncer, ne s'arrêta que le temps nécessaire pour voir si
ses ordres avaient été exécutés, compter son monde, examiner tout avec
un esprit de détail jusqu'alors inconnu, et faire partir l'armée, dont
il compléta l'organisation pendant qu'elle était en marche.
Il se dirigea, par Genève, sur le grand Saint-Bernard. Il reçut la
visite de M. Necker, qui se mit aussitôt à l'entretenir de ses idées
d'administration, de constitution, etc.; mais il avait bien assez à
faire pour le moment, et, du reste, il goûta peu la conversation du
financier. Depuis, je lui ai entendu dire qu'elle avait produit sur lui
l'effet des dissertations d'un homme qui cherchait à s'associer à sa
fortune, mais que, dès long-temps, son opinion était arrêtée sur ce
ministre, qui lui parut au-dessous de sa célébrité. Au reste,
ajoutait-il, l'éclat qu'il a jeté n'a rien d'étonnant, les connaissances
pratiques en finances et en administration étaient si peu avancées à
cette époque!
Le premier consul gravit le Saint-Bernard sur une belle mule qui
appartenait à un riche propriétaire de la vallée; elle était conduite
par un jeune et vigoureux paysan, dont il se plaisait à provoquer les
confidences. «Que te faudrait-il pour être heureux? lui demanda-t-il au
moment d'atteindre le sommet de la montagne. Ma fortune serait faite,
répondit le modeste villageois, si la mule que vous montez était à moi.»
Le premier consul se mit à rire, et ordonna, après la campagne,
lorsqu'il fut de retour à Paris, qu'on achetât la plus belle mule qu'on
pourrait trouver, qu'on y joignît une maison avec quelques arpens de
terre, et qu'on mît son guide en possession de cette petite fortune. Le
bon paysan, qui ne pensait déjà plus à son aventure, ne connut qu'alors
celui qu'il avait conduit au Saint-Bernard.
Le premier consul avait pris les précautions les plus minutieuses pour
maintenir l'ordre parmi les corps, pendant une marche aussi pénible que
celle qu'ils faisaient à travers les Alpes, et empêcher les hommes
faibles de constitution d'abandonner leurs colonnes. Indépendamment de
ce que le soldat portait avec lui, il avait fait réunir des provisions
considérables au monastère qui est au sommet du grand Saint-Bernard.
Chaque soldat recevait en passant, de la main des religieux, un bon
morceau de pain, du fromage et un grand verre de vin. Le pain, le
fromage étaient coupés, le vin se versait à mesure que les corps
défilaient; jamais distribution ne se fit avec plus d'ordre. Chacun
sentait le prix de la prévoyance dont il était l'objet. Personne ne
quitta sa place; on n'aperçut pas un traînard.
Le premier consul témoigna sa reconnaissance aux religieux, et fit
donner 100,000 fr. au monastère en souvenir du service qu'il avait reçu.
Il faudrait une plume plus exercée que la mienne, pour décrire tout ce
qu'il se fit de nobles efforts pour transporter au-delà des Alpes
l'artillerie et les munitions qui suivaient l'armée. Chacun semblait
avoir l'Italie à conquérir pour son compte. Personne ne voulait être
médiocre dans cette grande entreprise. L'ardeur fut telle, que le
premier consul trouva le lendemain, au pied de la montagne, du côté de
l'Italie, cinquante pièces de canon sur leurs affûts. Elles étaient
accompagnées de leurs caissons, pourvues de munitions qui avaient été
transportées à dos de mulets. Les pièces, les voitures, étaient attelées
et prêtes à marcher.
Il s'arrêta pour témoigner sa satisfaction aux canonniers. Il les
remercia du dévoûment qu'ils avaient montré, et leur alloua 1,200 francs
de gratification; mais ces braves étaient animés du feu sacré, ils
refusèrent. «Nous n'avons pas, lui dirent-ils, travaillé pour de
l'argent, ne nous obligez pas d'en recevoir. Vous ne manquerez pas
d'occasions de nous tenir compte de ce que nous avons fait.»
L'armée, descendue du Saint-Bernard, entra dans la vallée d'Ivrée, et
arriva devant le fort de Bard. La route passe sous le glacis; périlleux
pour les troupes, ce défilé était impraticable pour l'artillerie.
D'une autre part, le temps était trop précieux pour le perdre devant une
bicoque qui n'avait qu'une faible garnison, mais qui était commandée par
un officier décidé à faire son devoir. Il sentait l'importance du poste
qui lui était confié, il ne voulut entendre aucune proposition. On fut
obligé de faire filer l'infanterie et la cavalerie par des sentiers
détournés que des chèvres eussent eu peine à suivre.
Les canonniers, de leur côté, ne trouvèrent d'autre moyen de tromper la
vigilance autrichienne que d'empailler les roues de leurs pièces, ainsi
que celles de leurs caissons, et les roulèrent à bras pendant la nuit,
jusqu'au point où avaient été conduits leurs chevaux.
Tout cela s'exécuta dans un si grand silence, que la garnison n'entendit
rien, quoique le passage s'effectuât à une portée de pistolet du chemin
couvert. Chacun de ceux qui étaient employés à ce périlleux transport
sentait combien étaient nécessaires le silence et la célérité; aussi
tout se passa-t-il à souhait.
Les Autrichiens étaient loin de s'attendre que l'Italie serait envahie
par ce côté, et n'avaient fait aucun préparatif de défense. Ivrée était
sans garnison, et cette place, qui aurait pu nous arrêter long-temps,
nous ouvrit ses portes dès que notre avant-garde se présenta. Ce fut
notre première place d'armes.
Le premier consul, qui était dans toute la chaleur de son début,
pressait vivement la marche. Il voulait tout à la fois prendre des
avantages de position, ressaisir d'un seul coup l'influence qu'il avait
eue, et paraître avec l'ascendant que donne l'opinion, sur ce théâtre où
s'allait décider le sort de l'Italie. Il pressa son mouvement, et entra
à Milan, que cette ville ignorait encore qu'il eût quitté Dijon. Les
Italiens, stupéfaits, refusaient de croire à sa présence; ils se
convainquirent enfin, et ne tardèrent pas à se déclarer pour nous.
La ligne des opérations des Autrichiens était coupée. On courut saisir
la poste, et l'on trouva, dans les correspondances interceptées, une
foule de renseignemens de la plus haute importance.
Maître des lettres qui venaient de Vienne à l'armée autrichienne, et de
celles de cette armée à Vienne, le premier consul eut, dès le soir même,
l'état des renforts qui étaient en marche pour l'Italie, et l'état de
situation de l'armée qui faisait le siége de Gênes, avec son
emplacement, celui de ses parcs et hôpitaux. Le ministre de la guerre de
l'empereur d'Autriche n'aurait pu fournir un état plus complet que celui
que le premier consul avait à sa disposition.
Il avait appris, en quelques heures, tout ce qu'il lui importait de
savoir sur la situation matérielle et morale des Autrichiens en Italie.
Une correspondance partie de Gênes vint lui révéler d'autres secrets. Il
vit que cette place se défendait encore, mais qu'elle était aux abois.
Un nouvel incident compléta les lumières dont il avait besoin avant de
s'engager dans des entreprises ultérieures. On arrêta un courrier
expédié de Vienne au baron de Mélas, qui commandait en chef l'armée
autrichienne en Italie. Ses dépêches dévoilèrent ce qui restait d'obscur
à l'horizon. C'était une position bien singulière que celle du général
Bonaparte lisant à Milan les dépêches écrites par le gouvernement
autrichien au général de son armée, et les comptes rendus par celui-ci à
son gouvernement. Le premier consul méditait sur le parti qu'il avait à
prendre, lorsqu'on lui amena un autre courrier expédié par M. de Mélas à
Vienne. Il apprit, par ses dépêches, que Gênes était près de succomber;
qu'à la vérité, elle résistait encore, mais qu'il était probable qu'elle
serait rendue sous peu.
Le courrier portait en outre la situation de l'armée, il avait des
ordres pour les dépôts, équipages et parcs d'artillerie qui étaient en
arrière. On se hâta de profiter de cet avis donné par la fortune, et on
envoya prendre possession de tout le matériel dont le voisinage nous
était signalé.
Le premier consul venait de cerner le château de Milan; il avait fait
deux détachemens, l'un sur Brescia, et l'autre sur la citadelle de
Turin. Il marcha sur Pavie, où il porta son quartier-général. On y
saisit un équipage de pont, qui, réuni aux bateaux du commerce, fournit
les moyens de franchir le Pô. Il détacha des troupes sur Parme, sur
Plaisance, et partit lui-même avec celles qui devaient passer le fleuve
à Pavie.
Ce fut le général Lannes qui exécuta le passage avec le 6e d'infanterie
légère. On se logea dans des joncs qui étaient à l'autre bord, et on
construisit le pont avec cette activité que mettent les Français à
exécuter ce qu'ils jugent utile à leurs succès; il ne tarda pas à être
achevé. Le premier consul fit aussitôt passer l'armée sur la rive
droite, et se porta lui-même sur la route de Stradella à Montebello,
qu'il avait fait prendre à ses troupes.
La fortune lui fournit encore, dans cette marche, de nouveaux
renseignemens sur la position de ses ennemis. On lui amena, de ses
avant-postes, un parlementaire autrichien, qu'escortait un officier de
l'état-major de Masséna chargé de lui transmettre la capitulation de
Gênes. Cet officier lui apprit à quel point les Autrichiens s'abusaient
encore sur sa marche et sur les forces qu'il commandait.
Ils avaient pris possession de Gênes avec pompe et dans les formes de la
plus rigoureuse étiquette. Le général Mélas savait, à la vérité, que les
Français étaient entrés en Italie par Ivrée, mais il refusait de croire
qu'ils fussent nombreux: il n'avait envoyé qu'un fort détachement pour
observer les bords du fleuve.
Parti de Gênes après ce corps, l'officier l'avait joint en route, et
avait pu en évaluer la force, qu'il indiqua au général Bonaparte, ainsi
que la distance à laquelle il l'avait laissé. Il apprit aussi au premier
consul que l'armée autrichienne n'avait fait aucun détachement sur Parme
ni sur Plaisance. Les troupes que l'on avait poussées dans cette
direction devenaient inutiles: on les rappela; mais on marcha, sans les
attendre, au-devant des Autrichiens. La rencontre eut lieu à Montebello:
l'action s'engagea; elle fut brillante, et donna plus tard son nom au
général Lannes, qui devint maréchal de France et duc de Montebello.
Les Autrichiens battus furent obligés de retourner sur leurs pas, et de
faire donner l'alerte à M. de Mélas, qui avait eu à peine le temps de
prendre possession de Gênes. On suivit ce corps pas à pas, et, depuis le
combat de Montebello, on ne cessa pas d'être en présence des ennemis.
Le premier consul rentrait du champ de bataille, lorsqu'il rencontra le
général Desaix. Il lui avait écrit, avant de se rendre à Dijon, de venir
le joindre en Italie, s'il n'aimait mieux aller l'attendre à Paris, en
sortant de quarantaine; mais elle était à peine achevée, que le général
Desaix se mit en route pour l'Italie. Il gagna l'Isère, traversa
Chambéri, la Tarentaise, le petit Saint-Bernard, et descendit dans la
vallée que l'armée avait suivie. Il arriva enfin à la vue de Stradella,
où il joignit le général Bonaparte. Le premier consul l'accueillit avec
une distinction particulière: il le fit monter à cheval et le mena chez
lui, où ils restèrent enfermés pendant la nuit. Le général Bonaparte
était insatiable de détails sur ce qui s'était passé en Égypte depuis
son départ. Le jour commençait à poindre lorsqu'ils se séparèrent. De
mon côté, il me tardait de voir revenir le général Desaix. Il ne
paraissait pas: la lassitude m'abattit la paupière; je dormais d'un
profond sommeil lorsqu'il entra. Il me réveilla lui-même, et m'apprit,
entre autres choses, que le général Bonaparte était déjà établi au
Luxembourg, lorsque les lettres que le général Kléber et M. Poussielgue
avaient adressées au Directoire étaient arrivées; il les avait reçues
lui-même et n'avait pas été surpris, après les avoirs lues, des fautes
qui avaient suivi son départ. On ne s'était pas attendu, ajouta-t-il, à
son arrivée en France, et encore moins au succès qu'il avait eu; mais il
ne s'abusait ni sur l'esprit qui avait dicté ces lettres, ni sur le but
qu'on s'était proposé d'atteindre.
Nous nous expliquâmes alors le silence qu'il avait gardé avec M.
Poussielgue. Il avait encore sur le coeur la correspondance de cet
administrateur avec le Directoire.
Du reste, il ne lui garda pas toujours rancune; car plus tard le
ministre des finances ayant proposé de l'employer dans les travaux du
cadastre, le premier consul, devenu empereur, lui donna une place
d'inspecteur dans cette administration; c'est une nouvelle preuve que
personne, plus que le général Bonaparte, n'oubliait facilement les torts
qu'on pouvait avoir envers lui.
Le premier consul voulut employer sur-le-champ le général Desaix; il
forma un corps d'armée composé des deux divisions Boudet et Monnier,
qu'il mit sous son commandement.