Création du consulat.--Bonaparte est nommé premier
consul.--Cambacérès.--Lebrun.--Changemens opérés dans la marche des
affaires.--Composition du ministère.--Les chefs vendéens à
Paris.--Pacification de la Vendée.--Georges Cadoudal.
L'opposition dispersée par ce coup de vigueur, les députés favorables à
la révolution qui s'opérait, vinrent se rallier aux Anciens. L'abolition
du Directoire, l'ajournement des deux Conseils, la formation d'une
commission législative, composée de cinquante membres, dont vingt-cinq
devaient être tirés de chaque Conseil, fut aussitôt décrétée. On avisa
ensuite à l'organisation du pouvoir. On créa, sous le nom de consuls,
trois magistrats chargés de l'exercer, jusqu'à ce qu'on eût rédigé une
constitution nouvelle. Les trois consuls furent le général Bonaparte,
les directeurs Sieyes et Roger Ducos; tous trois vinrent s'établir au
Luxembourg, où l'impatience publique attendait le succès de l'entreprise
pour s'exhaler en vives acclamations.
Ici commence une ère nouvelle pour le général Bonaparte; ici commence
son règne. _Nous avons un maître_, dit Sieyes, qui ne connut bien
qu'après l'avoir entendu discuter dans le conseil les questions les plus
difficiles en matière de gouvernement et d'administration, l'homme que
jusqu'alors il n'avait cru supérieur que dans la guerre.
La nouvelle constitution fut rédigée en six semaines; la création des
trois consuls fut maintenue, mais non la nomination des mêmes individus
à ces postes importans.
Le général Bonaparte fut fait premier consul. MM. Cambacérès et Lebrun
furent nommés, l'un second, et l'autre troisième consul, à la place de
Sieyes et de Roger Ducos, qui furent les premiers membres du sénat
conservateur où ils allèrent s'anéantir.
Les deux collègues du général Bonaparte, l'un choisi parmi les
magistrats les plus sages et les plus éclairés, l'autre parmi les
administrateurs les plus expérimentés et les plus probes, eurent une
grande part à tout ce qui fut fait de bien à cette grande époque de
notre régénération. On leur doit les bons choix en préfets, en juges, en
administrateurs; on leur doit, en un mot, tous ces fonctionnaires qui
secondèrent si bien les efforts du premier consul pour ramener la
probité dans les affaires, et l'équité dans les décisions.
Les six premiers mois de cette nouvelle administration produisirent une
amélioration que l'on n'eût pas obtenue, en d'autres temps, d'un siècle
d'efforts. On était las de désordres, fatigué d'anarchie; chacun
favorisait, autant qu'il était en lui, un ordre de choses qui lui
promettait repos et sécurité.
L'administration intérieure commençait à prendre une bonne direction;
mais, en revanche, tout ce qui concernait la guerre était au pis. Le
premier consul s'appliqua d'une manière spéciale à rendre leur lustre à
nos drapeaux. Le désordre avait été tel que le ministre de la guerre ne
put fournir une situation exacte de l'armée. Il ne connaissait ni sa
force, ni le nombre des corps dont elle se composait, ni leur
emplacement. On fut obligé d'envoyer des officiers à la recherche des
régimens, des dépôts. Ils devaient constater l'effectif de ceux qu'ils
découvraient, et le transmettre immédiatement au ministre.
L'artillerie était dans l'état le plus déplorable, et la marine dans une
désorganisation complète, quoique du reste elle eût encore des moyens
assez étendus.
Les finances étaient si délabrées, que le soir du 18 brumaire, les
caisses ne renfermaient pas de quoi expédier des courriers aux armées et
aux grandes villes qui devaient être informées de l'événement. Les
premières dépenses furent faites avec des fonds prêtés au trésor public,
à des conditions que l'urgence des circonstances n'avait pas permis de
repousser.
Le corps diplomatique se bornait à un envoyé de Charles IV, qui ne
résidait à Paris que parce que la flotte espagnole était retenue à
Brest, et à un chargé d'affaires du prince des Deux-Ponts, devenu
électeur de Bavière. Encore cet agent était-il plutôt sur le pied d'un
homme privé que d'un envoyé revêtu d'un caractère public.
Il fallait un homme du génie du premier consul pour ne pas reculer
devant un tel état de choses. Loin de le rebuter, cette complication de
difficultés ne fit qu'enflammer son courage; il mit sa gloire à vaincre
tant d'obstacles, et il réussit.
La composition de son ministère fut généralement approuvée. Il eut le
rare bonheur, dans un premier choix, de tomber sur des hommes dans la
maturité de l'expérience, dans l'âge où l'habitude du travail le rend
plus facile, et où l'on sait se faire obéir. Tous se pénétrèrent de la
nécessité de sortir de l'embarras où l'anarchie et le gaspillage avaient
plongé la nation. Tous mirent leur gloire à seconder les intentions du
premier consul, qui, de son côté, ne tarda pas à reconnaître qu'il
pouvait s'en rapporter à eux des soins que réclamaient leurs départemens
respectifs.
Sa position militaire devint le sujet de ses méditations. Il avait
besoin d'hommes, d'habits, de chevaux; tout lui fut donné avec une
généreuse profusion. En peu de temps, la situation des armées changea.
Lorsqu'il prit le timon des affaires, la guerre civile absorbait des
forces considérables; ce que le Directoire s'était bien gardé d'avouer.
Il avisa de suite aux moyens de reporter sur les frontières des troupes
devenues indispensables pour faire tête à l'étranger. Une pacification
ne lui parut pas impossible. Les cruautés dont la Vendée avait été le
théâtre dataient de l'époque des comités. Son administration était
vierge de toute espèce de représailles. Les chefs des insurgés devaient
être las d'une guerre sans objet: il résolut de leur faire des
ouvertures qui, au pis-aller, ne compromettaient rien. Il ordonna, en
conséquence, au général en chef de l'armée de l'Ouest de se mettre en
communication avec eux; il le chargea de leur proposer de venir
eux-mêmes à Paris juger de la sincérité des intentions qui l'animaient
en les appelant dans la capitale, et leur garantit la liberté de
retourner chez eux, quelle que pût être la détermination que leur
suggérerait la conférence qu'il désirait avoir avec eux.
Tous se rendirent à l'invitation. Le premier consul ne leur adressa
aucun reproche; il leur dit que, s'ils n'avaient pris les armes que pour
leur sûreté personnelle et celle de la population de leurs contrées, ils
n'avaient désormais aucun motif de prolonger la guerre; que le
gouvernement n'en voulait à aucun d'eux; qu'ils avaient dès ce moment
les mêmes droits à la protection des lois que ceux qu'ils avaient
combattus. Que s'ils avaient, au contraire, pris les armes pour relever
le joug de la féodalité, ils devaient considérer qu'ils ne formaient que
la partie la plus faible de la nation; qu'il était peu probable qu'ils
réussissent, en même temps qu'il était injuste à eux de prétendre dicter
des lois à la majorité.
Il ajouta que les succès qu'ils avaient obtenus jusque-là étaient, en
grande partie, le résultat de la guerre extérieure; que, dans peu, ils
verraient eux-mêmes combien peu les alliés pouvaient leur être utiles;
que, prêt à aller se mettre à la tête des troupes, il se chargeait de
leur en fournir la preuve.
Ces considérations ne pouvaient manquer de faire impression sur des
hommes qui, la plupart, n'avaient pris les armes que pour échapper aux
vexations d'un gouvernement ombrageux. Ils demandèrent jusqu'au
lendemain pour y réfléchir, et tous, hormis Georges Cadoudal,
déclarèrent qu'ils se soumettraient à un gouvernement sous lequel ils
pouvaient vivre en paix. Ils lui offrirent même les efforts qu'ils
avaient constamment opposés aux pouvoirs anarchiques qui avaient
précédé.
Ils circulèrent librement à Paris, virent leurs connaissances, et
retournèrent chez eux, où ils tinrent fidèlement tout ce qu'ils avaient
promis.
Georges Cadoudal se présenta, comme ses collègues, à l'audience du
premier consul. Celui-ci lui parla de la gloire qu'il avait acquise, du
rang qu'il avait pris parmi les notables de sa province, et lui dit
qu'aux sentimens qui l'avaient élevé devaient s'unir ceux d'un patriote,
qui ne voulait pas, sans doute, prolonger les malheurs des contrées qui
l'avaient vu naître. Il cessa de parler. Au lieu de répondre, Georges
balbutia quelques mots qui avaient plus de sens que d'esprit, tint
constamment les yeux baissés, et finit par lui demander un passe-port.
Le premier consul le lui fit non seulement délivrer, mais ordonna qu'il
eût à vider Paris sur-le-champ, ce qu'il fit[29].
Les premiers chefs de la Vendée soumis, il ne resta plus qu'un
brigandage de grands chemins qui s'exerça assez vivement pour rendre les
communications dangereuses, quelquefois même impraticables. Les hommes
que la guerre civile avait aguerris répugnaient à retourner au travail;
ils avaient refusé de se rendre aux invitations de leurs chefs, et
continuaient à courir la fortune. Les excès auxquels ils se livrèrent
leur firent bientôt perdre le peu de considération qu'ils avaient
acquise; ils devinrent à charge à des contrées qui ne désiraient que le
repos; ils furent poursuivis, livrés aux tribunaux, qui firent une
justice sévère de tous ceux qui leur furent déférés.