CHAPITRE XV.

Création du consulat.--Bonaparte est nommé premier

consul.--Cambacérès.--Lebrun.--Changemens opérés dans la marche des

affaires.--Composition du ministère.--Les chefs vendéens à

Paris.--Pacification de la Vendée.--Georges Cadoudal.

L'opposition dispersée par ce coup de vigueur, les députés favorables à

la révolution qui s'opérait, vinrent se rallier aux Anciens. L'abolition

du Directoire, l'ajournement des deux Conseils, la formation d'une

commission législative, composée de cinquante membres, dont vingt-cinq

devaient être tirés de chaque Conseil, fut aussitôt décrétée. On avisa

ensuite à l'organisation du pouvoir. On créa, sous le nom de consuls,

trois magistrats chargés de l'exercer, jusqu'à ce qu'on eût rédigé une

constitution nouvelle. Les trois consuls furent le général Bonaparte,

les directeurs Sieyes et Roger Ducos; tous trois vinrent s'établir au

Luxembourg, où l'impatience publique attendait le succès de l'entreprise

pour s'exhaler en vives acclamations.

Ici commence une ère nouvelle pour le général Bonaparte; ici commence

son règne. _Nous avons un maître_, dit Sieyes, qui ne connut bien

qu'après l'avoir entendu discuter dans le conseil les questions les plus

difficiles en matière de gouvernement et d'administration, l'homme que

jusqu'alors il n'avait cru supérieur que dans la guerre.

La nouvelle constitution fut rédigée en six semaines; la création des

trois consuls fut maintenue, mais non la nomination des mêmes individus

à ces postes importans.

Le général Bonaparte fut fait premier consul. MM. Cambacérès et Lebrun

furent nommés, l'un second, et l'autre troisième consul, à la place de

Sieyes et de Roger Ducos, qui furent les premiers membres du sénat

conservateur où ils allèrent s'anéantir.

Les deux collègues du général Bonaparte, l'un choisi parmi les

magistrats les plus sages et les plus éclairés, l'autre parmi les

administrateurs les plus expérimentés et les plus probes, eurent une

grande part à tout ce qui fut fait de bien à cette grande époque de

notre régénération. On leur doit les bons choix en préfets, en juges, en

administrateurs; on leur doit, en un mot, tous ces fonctionnaires qui

secondèrent si bien les efforts du premier consul pour ramener la

probité dans les affaires, et l'équité dans les décisions.

Les six premiers mois de cette nouvelle administration produisirent une

amélioration que l'on n'eût pas obtenue, en d'autres temps, d'un siècle

d'efforts. On était las de désordres, fatigué d'anarchie; chacun

favorisait, autant qu'il était en lui, un ordre de choses qui lui

promettait repos et sécurité.

L'administration intérieure commençait à prendre une bonne direction;

mais, en revanche, tout ce qui concernait la guerre était au pis. Le

premier consul s'appliqua d'une manière spéciale à rendre leur lustre à

nos drapeaux. Le désordre avait été tel que le ministre de la guerre ne

put fournir une situation exacte de l'armée. Il ne connaissait ni sa

force, ni le nombre des corps dont elle se composait, ni leur

emplacement. On fut obligé d'envoyer des officiers à la recherche des

régimens, des dépôts. Ils devaient constater l'effectif de ceux qu'ils

découvraient, et le transmettre immédiatement au ministre.

L'artillerie était dans l'état le plus déplorable, et la marine dans une

désorganisation complète, quoique du reste elle eût encore des moyens

assez étendus.

Les finances étaient si délabrées, que le soir du 18 brumaire, les

caisses ne renfermaient pas de quoi expédier des courriers aux armées et

aux grandes villes qui devaient être informées de l'événement. Les

premières dépenses furent faites avec des fonds prêtés au trésor public,

à des conditions que l'urgence des circonstances n'avait pas permis de

repousser.

Le corps diplomatique se bornait à un envoyé de Charles IV, qui ne

résidait à Paris que parce que la flotte espagnole était retenue à

Brest, et à un chargé d'affaires du prince des Deux-Ponts, devenu

électeur de Bavière. Encore cet agent était-il plutôt sur le pied d'un

homme privé que d'un envoyé revêtu d'un caractère public.

Il fallait un homme du génie du premier consul pour ne pas reculer

devant un tel état de choses. Loin de le rebuter, cette complication de

difficultés ne fit qu'enflammer son courage; il mit sa gloire à vaincre

tant d'obstacles, et il réussit.

La composition de son ministère fut généralement approuvée. Il eut le

rare bonheur, dans un premier choix, de tomber sur des hommes dans la

maturité de l'expérience, dans l'âge où l'habitude du travail le rend

plus facile, et où l'on sait se faire obéir. Tous se pénétrèrent de la

nécessité de sortir de l'embarras où l'anarchie et le gaspillage avaient

plongé la nation. Tous mirent leur gloire à seconder les intentions du

premier consul, qui, de son côté, ne tarda pas à reconnaître qu'il

pouvait s'en rapporter à eux des soins que réclamaient leurs départemens

respectifs.

Sa position militaire devint le sujet de ses méditations. Il avait

besoin d'hommes, d'habits, de chevaux; tout lui fut donné avec une

généreuse profusion. En peu de temps, la situation des armées changea.

Lorsqu'il prit le timon des affaires, la guerre civile absorbait des

forces considérables; ce que le Directoire s'était bien gardé d'avouer.

Il avisa de suite aux moyens de reporter sur les frontières des troupes

devenues indispensables pour faire tête à l'étranger. Une pacification

ne lui parut pas impossible. Les cruautés dont la Vendée avait été le

théâtre dataient de l'époque des comités. Son administration était

vierge de toute espèce de représailles. Les chefs des insurgés devaient

être las d'une guerre sans objet: il résolut de leur faire des

ouvertures qui, au pis-aller, ne compromettaient rien. Il ordonna, en

conséquence, au général en chef de l'armée de l'Ouest de se mettre en

communication avec eux; il le chargea de leur proposer de venir

eux-mêmes à Paris juger de la sincérité des intentions qui l'animaient

en les appelant dans la capitale, et leur garantit la liberté de

retourner chez eux, quelle que pût être la détermination que leur

suggérerait la conférence qu'il désirait avoir avec eux.

Tous se rendirent à l'invitation. Le premier consul ne leur adressa

aucun reproche; il leur dit que, s'ils n'avaient pris les armes que pour

leur sûreté personnelle et celle de la population de leurs contrées, ils

n'avaient désormais aucun motif de prolonger la guerre; que le

gouvernement n'en voulait à aucun d'eux; qu'ils avaient dès ce moment

les mêmes droits à la protection des lois que ceux qu'ils avaient

combattus. Que s'ils avaient, au contraire, pris les armes pour relever

le joug de la féodalité, ils devaient considérer qu'ils ne formaient que

la partie la plus faible de la nation; qu'il était peu probable qu'ils

réussissent, en même temps qu'il était injuste à eux de prétendre dicter

des lois à la majorité.

Il ajouta que les succès qu'ils avaient obtenus jusque-là étaient, en

grande partie, le résultat de la guerre extérieure; que, dans peu, ils

verraient eux-mêmes combien peu les alliés pouvaient leur être utiles;

que, prêt à aller se mettre à la tête des troupes, il se chargeait de

leur en fournir la preuve.

Ces considérations ne pouvaient manquer de faire impression sur des

hommes qui, la plupart, n'avaient pris les armes que pour échapper aux

vexations d'un gouvernement ombrageux. Ils demandèrent jusqu'au

lendemain pour y réfléchir, et tous, hormis Georges Cadoudal,

déclarèrent qu'ils se soumettraient à un gouvernement sous lequel ils

pouvaient vivre en paix. Ils lui offrirent même les efforts qu'ils

avaient constamment opposés aux pouvoirs anarchiques qui avaient

précédé.

Ils circulèrent librement à Paris, virent leurs connaissances, et

retournèrent chez eux, où ils tinrent fidèlement tout ce qu'ils avaient

promis.

Georges Cadoudal se présenta, comme ses collègues, à l'audience du

premier consul. Celui-ci lui parla de la gloire qu'il avait acquise, du

rang qu'il avait pris parmi les notables de sa province, et lui dit

qu'aux sentimens qui l'avaient élevé devaient s'unir ceux d'un patriote,

qui ne voulait pas, sans doute, prolonger les malheurs des contrées qui

l'avaient vu naître. Il cessa de parler. Au lieu de répondre, Georges

balbutia quelques mots qui avaient plus de sens que d'esprit, tint

constamment les yeux baissés, et finit par lui demander un passe-port.

Le premier consul le lui fit non seulement délivrer, mais ordonna qu'il

eût à vider Paris sur-le-champ, ce qu'il fit[29].

Les premiers chefs de la Vendée soumis, il ne resta plus qu'un

brigandage de grands chemins qui s'exerça assez vivement pour rendre les

communications dangereuses, quelquefois même impraticables. Les hommes

que la guerre civile avait aguerris répugnaient à retourner au travail;

ils avaient refusé de se rendre aux invitations de leurs chefs, et

continuaient à courir la fortune. Les excès auxquels ils se livrèrent

leur firent bientôt perdre le peu de considération qu'ils avaient

acquise; ils devinrent à charge à des contrées qui ne désiraient que le

repos; ils furent poursuivis, livrés aux tribunaux, qui firent une

justice sévère de tous ceux qui leur furent déférés.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 20 / 44 题