Navigation du général Bonaparte.--Arrivée à Ajaccio.--Les frégates se
trouvent en vue de la croisière anglaise.--Débarquement à
Fréjus.--Sensation que fait à Lyon l'arrivée du général
Bonaparte.--Arrivée à Paris.--Situation des affaires.
Nous étions déjà revenus à bord de ce bâtiment, lorsqu'une embarcation
nous amena M. Poussielgue, qui avait aussi fait voile pour la France.
Nous l'avions laissé au Caire, où il s'était fait remarquer parmi ceux
qui désiraient que l'armée fût ramenée en France. Nous ne pouvions
concevoir quel motif l'avait porté à hâter son départ d'Égypte. Il fit
route avec nous. Nous nous dirigeâmes sur la Provence, et fûmes presque
aussitôt atteints par un brick ennemi; mais nous avions un
laissez-passer de l'amiral Keith. Le bâtiment s'éloigna, et nous
entrâmes à Toulon.
Le sentiment qu'on éprouve en revoyant sa patrie ne peut être compris
par ceux qui ne l'ont jamais quittée. Nous fûmes pendant trois jours
dans une sorte d'aliénation mentale; nous courions, nous ne pouvions
rester en place. Le général Desaix eut toutes les peines du monde à nous
retenir près de lui pour copier les dépêches qu'il adressait au général
Bonaparte, sur les événemens qui avaient eu lieu. Le besoin de nous
promener dans le parc du lazaret était le seul que nous éprouvassions.
Le général Desaix eut, courrier par courrier, une réponse du général
Bonaparte: M. Poussielgue, au contraire, n'en reçut aucune; il en fut
ainsi pendant tout le temps que dura la quarantaine.
Je reviens au général Bonaparte. J'ai raconté comment il avait exécuté
son départ; je passe aux détails de sa navigation.
Il n'y avait, comme je l'ai dit, aucune croisière devant Alexandrie
quand il mit à la voile. Il atteignit la Corse sans accident. Il
ignorait quel était l'état des partis en France. Il avait besoin de
prendre langue, sans trop savoir comment éluder la quarantaine;
l'impatience de ses compatriotes vint à son secours. Le bruit s'était
répandu que le général Bonaparte était à bord: la ville, les campagnes
demandaient à lui porter le tribut de leurs hommages. Subjuguée par
l'enthousiasme général, l'administration céda: elle se jeta dans une
chaloupe, dirigea sur _la Muiron_, et enfreignit elle-même les lois
qu'elle devait défendre; l'on ne tint aucun compte de la quarantaine. Le
général Bonaparte descendit à Ajaccio, mais n'y resta que le temps
nécessaire pour recueillir les renseignemens dont il avait besoin, et
remit à la voile. Il courait la haute mer, lorsque Gantheaume vint lui
annoncer qu'on apercevait, du haut des mâts, des voiles ennemies, et lui
demanda des ordres: le général Bonaparte réfléchit un instant, et lui
répondit de tout donner à la fortune jusqu'à minuit.
L'amiral continua de gouverner sur Toulon. La croisière s'éloigna
pendant la nuit; le lendemain, aucun bâtiment ne se montrait plus à
l'horizon. Les Anglais, qui n'avaient à observer que Toulon, où il n'y
avait plus de bâtimens de guerre, et Marseille, d'où on expédiait des
approvisionnemens à l'armée d'Italie, se tenaient dans le fond du golfe
de Lyon; leur escadre s'y était réunie tout entière, parce qu'il ne
restait que ces deux points d'atterrage aux bâtimens qui cherchaient à
gagner la France. La croisière qui observait la Corse, vigilante pour
les expéditions qui voulaient pénétrer dans l'île, donnait peu
d'attention aux navires qui en appareillaient pour se rendre en
Provence, attendu qu'ils pouvaient difficilement échapper à la flotte:
ce fut par cette raison qu'elle ne chassa pas les deux frégates.
Le général Bonaparte arriva enfin aux atterrages de France, et la
fortune voulut que ce fût à l'entrée de la nuit; le soleil venait de se
coucher, et n'avait laissé derrière lui qu'une traînée de lumière que
réfléchissait la voûte du ciel. Les frégates, hors du champ de la
réverbération, se trouvaient dans un clair-obscur qui devenait plus
intense à mesure qu'il s'éloignait. Du milieu de ce clair-obscur, on
découvrait à l'oeil nu l'escadre anglaise; elle était forte de quinze
voiles et placée devant Toulon, au centre du champ de réverbération dont
je viens de parler.
À la vérité, il faisait calme, mais on portait droit sur elle[25]: sans
ces derniers rayons, on n'eût rien vu, on n'eût par conséquent pas
changé de route, et quand la brise de nuit se fût levée, on eût donné
droit au milieu de ses vaisseaux.
Les frégates n'eurent pas plus tôt aperçu le péril qu'elles couraient,
qu'elles virèrent de bord; elles échappèrent à la faveur de l'obscurité,
gouvernèrent sur Nice, et atteignirent Fréjus le lendemain. On les prit
d'abord pour des voiles ennemies, on tira dessus; mais on ne sut pas
plus tôt qu'elles portaient le général Bonaparte, que de longs cris de
joie éclatèrent de toutes parts: il serait tombé du ciel, que son
apparition n'aurait pas produit plus d'étonnement et d'enthousiasme. Le
peuple entra subitement en délire; personne ne voulut plus entendre
parler de quarantaine. La santé, les officiers de terre et de mer, se
jetèrent pêle-mêle dans les chaloupes; les frégates furent aussitôt
atteintes, envahies; de tous côtés, on communiqua: ce qui s'était passé
en Corse venait de se renouveler; les lois de la quarantaine avaient été
violées par l'impatience publique. Le général Bonaparte n'eut plus qu'à
céder à l'empressement de tout un peuple qui le saluait comme son
sauveur.
La population continuait d'affluer sur le rivage: il la remercia des
voeux, des offres qu'elle lui prodiguait, et se disposa à s'éloigner
d'une côte où, sous prétexte de précautions sanitaires, ses ennemis
pouvaient le retenir, ou du moins lui susciter des embarras fâcheux;
aussi prit-il la première des cent voitures qu'on avait amenées de
toutes parts, et se mit en route pour Grenoble.
Il voyagea jour et nuit. Son arrivée à Lyon mit cette ville en délire.
Il était descendu à l'hôtel des Célestins. La multitude couvrit aussitôt
les quais, et fit retentir l'air de ses acclamations: il fut obligé de
céder à son impatience, et de se montrer à diverses reprises.
Le bruit de son arrivée s'était répandu avec la rapidité de l'éclair. La
route de Lyon à Paris était couverte de gens accourus pour le voir
passer; il se déroba à ces hommages, pressa sa marche, et était déjà à
Paris, dans sa maison rue de la Victoire, que le gouvernement ignorait
encore qu'il eût pris terre à Fréjus.
Il se rendit dans le jour même au Luxembourg. Il était vêtu d'une
redingote grise, et portait un sabre de mamelouk suspendu, à la manière
orientale, par un cordon de soie. Il avait été reconnu; le bruit de son
arrivée se répandit d'un bout de la capitale à l'autre. La population
afflua autour du palais; on se pressait, on se félicitait, on se
flattait de posséder enfin l'homme qui devait mettre un terme à nos
désastres.
Les affaires étaient en effet dans l'état le plus fâcheux. Masséna
avait, il est vrai, arrêté les Russes à Zurich; les Anglais, débarqués
dans la Frise, avaient été battus à Castricum, et se disposaient à
évacuer le continent, ce qu'ils firent quelques jours après l'arrivée du
général Bonaparte. La situation de la république s'était améliorée
au-dehors, mais elle était toujours déplorable au-dedans. L'armée
d'Italie, qui de revers en revers avait été ramenée jusque dans le pays
de Gênes, ne suffisait plus pour couvrir la Provence menacée par les
Autrichiens; la guerre civile, plus active qu'à aucune époque
antérieure, embrasait les départemens de l'Ouest et du Midi; les lois
étaient sans vigueur, et l'administration sans énergie; les partis les
plus opposés par leurs opinions politiques s'étaient réunis pour
renverser un pouvoir universellement déconsidéré.
Cette triste situation avait détruit toute espèce de crédit. Les fonds
publics étaient tombés à dix-sept francs, et cependant le gouvernement
n'avait que des bons et des mandats pour faire face aux besoins qui
l'assiégeaient: on peut juger par là ce que devaient coûter la guerre et
l'administration; de quelque côté qu'on jetât les yeux, on n'apercevait
que des abîmes.
Les agens de l'étranger exploitaient la France en tout sens, et
l'agitaient impunément du centre de la capitale, où ils ne craignaient
pas de résider. Il n'y avait plus de secret; les dispositions d'État
étaient connues aussitôt qu'elles étaient prises. L'État tombait en
dissolution; tout était corruption et pillage.
Il était devenu impossible de gouverner, et presque inutile d'obéir. Le
mal semblait irrémédiable; personne n'osait en sonder la profondeur. Les
espérances et les coeurs se tournèrent vers le général Bonaparte: la
France entière l'invoquait; il l'entendit, mais il fallait avoir son
génie pour ne pas reculer devant l'entreprise.
L'abattement était tel, que le parti connu sous le nom de _faction
d'Orléans_ s'était ranimé, et avait de nouveau conçu le projet de porter
le fils de ce prince au pouvoir; on lui avait même dépêché un émissaire
en Angleterre, où il résidait. Sa réponse ne fut pas satisfaisante: il
refusa de se prêter à son élévation, à moins que la branche aînée de sa
famille ne fût désintéressée, ce qui n'était pas possible dans les
circonstances où l'on était. Le parti était loin de s'attendre à un
scrupule de cette espèce. Il ne se déconcerta pas néanmoins, et résolut
d'appeler un prince de la maison d'Espagne.
Le général Bonaparte arriva sur ces entrefaites. Il ne fut plus question
de ce projet[26]. L'anxiété avait disparu, l'irrésolution s'était
évanouie: tous les voeux, toutes les espérances reposaient sur le
vainqueur des Pyramides; mais, pour sauver la France, il fallait qu'il
s'emparât du pouvoir: sans cela, mieux eût valu ne pas quitter l'Égypte.
Après avoir mûrement pesé l'état des affaires au-dedans et au-dehors, il
prit son parti. Le Directoire était divisé sur les moyens de conjurer
l'orage qui menaçait de l'engloutir, les Conseils l'étaient davantage
encore; mais la nation n'avait rien perdu de son énergie. Elle appelait
un libérateur; il ne fut pas difficile de former un parti et de trouver
une base pour l'appuyer. Tout ce qui avait marqué dans la révolution,
tout ce qui avait acquis des biens nationaux et s'était aliéné quelque
noble, quelque émigré puissant, se ralliait naturellement au général
Bonaparte: je n'en excepte que quelques républicains exaltés, quelques
tribuns populaires, plus ambitieux que les conquérans; mais
indépendamment que le nombre de ces têtes ardentes était bien réduit,
l'opinion les avait abandonnées; depuis long-temps elles n'étaient plus
à craindre.
On était d'accord sur le besoin d'un changement dans la forme du
gouvernement, et dans la nécessité de ne pas perdre de temps pour
l'opérer. Le général Bonaparte, convaincu qu'il n'y avait que du péril à
temporiser, mit aussitôt la main à l'oeuvre, et le Directoire disparut.
La plupart des militaires[27] qui s'étaient rendus recommandables par
leurs victoires se mirent à la disposition du général Bonaparte. Le
directeur Sieyes entraîna les hommes les plus influens des deux
Conseils, c'est-à-dire ceux qui, fatigués des excès de la révolution,
sentaient la nécessité de mettre à la tête des affaires un homme assez
modéré pour se concilier tous les partis, et assez énergique pour les
contenir.
Beurnonville, Macdonald, Lefebvre, et Moreau lui-même, qui étaient
entrés dans la conspiration, n'avaient pas seulement pour complices les
généraux et les administrateurs de l'armée d'Italie qui se trouvaient
alors à Paris; ils comptaient encore Chénier, Cabanis, Roederer,
Talleyrand, etc.: c'était l'élite du parti philosophique réuni à l'élite
de l'armée, pour accomplir le voeu national.
À l'exception de Bernadotte, qui alors ne voyait le salut de l'État que
dans la république, et la république que dans le jacobinisme, tous les
généraux de l'armée d'Italie se rallièrent à leur général. Berthier,
Eugène Beauharnais, Duroc, Bessières, Marmont, Lannes, Lavalette, Murat,
Lefebvre, Caffarelli (frère de celui qui était mort en Syrie), Merlin
(fils du directeur), Bourrienne, Regnault de Saint-Jean-d'Angely,
Arnault (de l'Institut), le munitionnaire Collot, firent preuve de zèle
et de dévoûment; il n'y eut pas jusqu'aux vingt-deux guides récemment
arrivés d'Égypte, qui ne se montrassent empressés: chacun servait le
général Bonaparte à sa manière.
Augereau lui-même, qui intérieurement le détestait, se rallia à lui,
quoiqu'après quelque hésitation. Peut-être fut-ce parce qu'on l'avait
négligé qu'il vint offrir ses services: «Est-ce que vous ne comptez plus
sur votre petit Augereau?» dit-il au général Bonaparte. Membre du
Conseil des Cinq-Cents, il ne put s'empêcher de dire, lorsqu'il vit que
l'assemblée proposait de mettre le général Bonaparte hors la loi: «Nous
voilà dans une jolie position.--Nous en sortirons, lui répondit le
général; souviens-toi d'Arcole.» Si, par ce propos, Augereau exprimait
ses craintes, j'aime à penser que Bernadotte n'exprimait pas ses voeux
par ceux qui lui échappaient. Rencontrant le général Bonaparte dans le
moment où il allait passer en revue ses troupes rassemblées aux
Champs-Élysées: «Tu vas te faire guillotiner», lui dit-il avec son
accent gascon. «Nous verrons», lui répondit froidement le général
Bonaparte.
Je passerai rapidement sur les journées des 18 et 19 brumaire. Les
événemens dont je puis parler avec certitude sont les seuls sur lesquels
je crois devoir m'appesantir. Je ne touche aux autres qu'autant que je
puis donner des détails ignorés que mes relations m'ont mis plus tard à
même de recueillir.
Le mouvement, comme on en était convenu, fut donné par les Anciens. M.
Lebrun, depuis troisième consul, architrésorier et duc de Plaisance, fit
un rapport sur la déplorable situation de la république, et la nécessité
de prévenir sa ruine par un prompt remède.
Le Conseil adopte ses conclusions. Il rend un décret qui transfère le
Corps-Législatif à Saint-Cloud, afin qu'il puisse délibérer hors de
l'influence de la capitale. En même temps, il donne au général
Bonaparte, qu'il charge de l'exécution de la mesure qu'il vient
d'arrêter, le commandement de toutes les troupes qui sont à Paris et
dans le rayon constitutionnel. Ce décret, sanctionné par le Conseil des
Cinq-Cents, dont Lucien Bonaparte était président, fut aussitôt transmis
au général Bonaparte, avec invitation de venir prêter le serment
qu'exigeaient ses nouvelles fonctions. Le général ne se fit pas
attendre; il monta à cheval, traversa Paris au milieu d'un groupe
d'officiers-généraux que l'attente de cet événement avait rassemblés
chez lui, et se rendit à la barre, entouré de cette belliqueuse escorte.
Le serment prêté, il nomma pour son lieutenant le général Lefebvre, qui
commandait la garde du Directoire, et distribua les autres commandemens
aux divers généraux qui l'accompagnaient. Lannes fut chargé de celui du
Corps-Législatif; Murat eut celui de Saint-Cloud, et Moreau celui du
Luxembourg. Trois membres du Directoire donnèrent leur démission. La
magistrature dont ils faisaient partie se trouva éteinte par cet
incident, les deux autres directeurs n'étant pas en nombre suffisant
pour délibérer.
La journée du 18 brumaire avait préparé la révolution; celle du 19 la
termina. Ce ne fut pas néanmoins sans difficulté.
Les jeunes têtes du Conseil des Cinq-Cents et les vieux révolutionnaires
du Conseil des Anciens avaient eu le temps de réfléchir sur ce qui se
préparait. Le nouvel ordre de choses ne devait pas être favorable aux
principes qu'ils professaient; ils se concertèrent sur les moyens de le
prévenir. Le plus naturel était de se rattacher fortement à la
constitution de l'an III. Duhesme, un des plus ardens démagogues qui fût
parmi eux, proposa de jurer de nouveau, et par appel nominal, de la
défendre.
Cette motion devait engager les conjurés dans de nouveaux noeuds, et
ménager aux frères et amis des faubourgs de Paris le temps d'arriver au
secours des frères et amis de Saint-Cloud.
La proposition passa à l'unanimité. Le temps que voulait gagner Duhesme,
le général Bonaparte le perdait. Tout ce qu'il avait fait la veille
tournait contre lui, s'il ne brusquait les choses; il se présenta au
Conseil des Anciens, l'invita, par un discours énergique, à prendre en
considération la disposition des esprits, le danger de la patrie, et à
ne pas différer plus long-temps d'adopter une résolution.
Mais un membre du Conseil l'interpelle, il veut qu'il rassure les
esprits, démente les projets qu'on lui attribue, et prête serment à la
constitution. «La constitution, reprend Bonaparte, existe-t-elle
encore?» Et faisant l'énumération de toutes les circonstances où elle
avait été violée par les Conseils en décimant le Directoire, et par le
Directoire en décimant les Conseils, il ajouta que vingt conspirations
étaient formées pour substituer un nouvel ordre de choses à cette
constitution, dont l'insuffisance était prouvée par les faits; que vingt
partis le sollicitaient de se mettre à leur tête, les uns pour
recommencer la révolution, les autres pour la faire rétrograder; qu'il
ne voulait en servir aucun; qu'il ne connaissait qu'un intérêt, celui de
conserver ce que la révolution avait fait de bien; qu'il n'ignorait pas
que des amis de l'étranger parlaient de le proscrire, mais que tel qui
proposait de le mettre hors la loi allait peut-être s'y trouver
lui-même; que, fort de la justice de sa cause et de la pureté de ses
intentions, il s'en remettait aux Conseils, à ses amis et à sa fortune.
Il se rendit au Conseil des Cinq-Cents pour y faire les mêmes
communications; mais à peine parut-il dans la salle, à la porte de
laquelle il avait laissé le peu de militaires qui l'accompagnaient, que
les cris: _à bas le tyran! hors la loi le dictateur!_ se font entendre.
Il s'était avancé vis-à-vis l'estrade où siégeait le président, son
frère Lucien. Il est entouré, menacé. Plus ardent que ses collègues, un
député va jusqu'à tenter de le percer d'un poignard[28]. Un grenadier de
la garde du Corps-Législatif, nommé Thomé, pare le coup avec son bras.
Le peloton arrive au secours, et arrache le général des mains de ces
forcenés.
Il revint bientôt après dégager Lucien Bonaparte, que ces furieux
voulaient contraindre de mettre aux voix un décret de proscription
contre son frère.
Le général Bonaparte était sorti de la salle, pour joindre les troupes
qui étaient établies dans la cour du château, où plusieurs députés
s'étaient répandus pour les détacher de la cause du chef qu'elles
soutenaient.
Le moment était des plus critiques, lorsqu'il arriva au milieu d'elles;
quelques minutes encore, et tout était perdu. Il résolut de mener
rapidement les choses à fin, et s'adressant à un officier d'infanterie
(le capitaine Ponsard, des grenadiers du Corps-Législatif), posté avec
sa troupe à l'entrée de la grille du vestibule du château. «Capitaine,
lui dit-il, prenez votre compagnie, et allez sur-le-champ disperser
cette assemblée de factieux. Ce ne sont plus les représentans de la
nation, mais des misérables qui ont causé tous ses malheurs; allez au
plus vite, et sauvez mon frère.» Ponsard se mit en mouvement; mais il
n'avait pas ébranlé sa troupe, qu'il revint sur ses pas. Le général
Bonaparte crut qu'il hésitait. Il n'en était rien cependant. Ponsard ne
voulait que savoir ce qu'il devait faire en cas de résistance. «Employez
la force, répondit Bonaparte, et même vos baïonnettes.--Cela suffit, mon
général», répliqua le capitaine en saluant de son épée. Puis, faisant
battre la charge à ses tambours, il monte le grand escalier du château
au pas redoublé, et entre dans la salle, baïonnette en avant. En un
instant, la scène change, le tumulte s'apaise, la tribune est déserte.
Ceux même qui quelques minutes auparavant paraissaient les plus résolus,
cèdent à la peur. Ils escaladent les fenêtres, sautent dans le jardin et
se dispersent dans toutes les directions.
Le général Bonaparte répugnait à employer la force, mais les
circonstances commandaient; il était perdu s'il eût tardé à en faire
usage, et Bernadotte se trouvait prophète. Fouché s'en était expliqué
avec Regnault de Saint-Jean-d'Angely, à qui je crois avoir entendu
rendre la conversation qu'il avait eue avec lui. «Que votre général,
avait dit ce ministre, n'hésite pas. Il vaut mieux qu'il brusque les
choses que de laisser aux jacobins le temps de se rallier. Il est perdu,
s'il est décrété: je lui réponds de Paris, qu'il s'assure de
Saint-Cloud.»
Ce discours très sensé était conforme au langage que ce vieux routier de
révolution tenait depuis six semaines. Jugeant par l'état des choses que
le Directoire ne pouvait se soutenir, il n'avait eu garde d'entraver la
conspiration du général Bonaparte. Prêt à l'accepter si elle
réussissait, il était prêt à la frapper si elle ne réussissait pas. Il
attendait l'événement pour se décider, ainsi que Thurot, alors
secrétaire général de la police, me l'avoua depuis. «Le dénoûment, me
disait-il, nous a fixés; mais toutes les mesures étaient prises. Si le
général Bonaparte eût échoué, lui et les siens portaient leurs têtes sur
l'échafaud.»
Les mesures étaient, en effet, si bien prises, Fouché était si bien
informé de ce qui se passait à Saint-Cloud, que, lorsqu'on apporta, de
la part du général, l'ordre aux barrières de ne pas laisser rentrer les
députés fugitifs, on se trouva devancé. Les agens de la police étaient
déjà aux aguets depuis vingt minutes. Le ministre s'était empressé de
donner cette preuve de dévoûment au parti vainqueur.