CHAPITRE XIV.

Navigation du général Bonaparte.--Arrivée à Ajaccio.--Les frégates se

trouvent en vue de la croisière anglaise.--Débarquement à

Fréjus.--Sensation que fait à Lyon l'arrivée du général

Bonaparte.--Arrivée à Paris.--Situation des affaires.

Nous étions déjà revenus à bord de ce bâtiment, lorsqu'une embarcation

nous amena M. Poussielgue, qui avait aussi fait voile pour la France.

Nous l'avions laissé au Caire, où il s'était fait remarquer parmi ceux

qui désiraient que l'armée fût ramenée en France. Nous ne pouvions

concevoir quel motif l'avait porté à hâter son départ d'Égypte. Il fit

route avec nous. Nous nous dirigeâmes sur la Provence, et fûmes presque

aussitôt atteints par un brick ennemi; mais nous avions un

laissez-passer de l'amiral Keith. Le bâtiment s'éloigna, et nous

entrâmes à Toulon.

Le sentiment qu'on éprouve en revoyant sa patrie ne peut être compris

par ceux qui ne l'ont jamais quittée. Nous fûmes pendant trois jours

dans une sorte d'aliénation mentale; nous courions, nous ne pouvions

rester en place. Le général Desaix eut toutes les peines du monde à nous

retenir près de lui pour copier les dépêches qu'il adressait au général

Bonaparte, sur les événemens qui avaient eu lieu. Le besoin de nous

promener dans le parc du lazaret était le seul que nous éprouvassions.

Le général Desaix eut, courrier par courrier, une réponse du général

Bonaparte: M. Poussielgue, au contraire, n'en reçut aucune; il en fut

ainsi pendant tout le temps que dura la quarantaine.

Je reviens au général Bonaparte. J'ai raconté comment il avait exécuté

son départ; je passe aux détails de sa navigation.

Il n'y avait, comme je l'ai dit, aucune croisière devant Alexandrie

quand il mit à la voile. Il atteignit la Corse sans accident. Il

ignorait quel était l'état des partis en France. Il avait besoin de

prendre langue, sans trop savoir comment éluder la quarantaine;

l'impatience de ses compatriotes vint à son secours. Le bruit s'était

répandu que le général Bonaparte était à bord: la ville, les campagnes

demandaient à lui porter le tribut de leurs hommages. Subjuguée par

l'enthousiasme général, l'administration céda: elle se jeta dans une

chaloupe, dirigea sur _la Muiron_, et enfreignit elle-même les lois

qu'elle devait défendre; l'on ne tint aucun compte de la quarantaine. Le

général Bonaparte descendit à Ajaccio, mais n'y resta que le temps

nécessaire pour recueillir les renseignemens dont il avait besoin, et

remit à la voile. Il courait la haute mer, lorsque Gantheaume vint lui

annoncer qu'on apercevait, du haut des mâts, des voiles ennemies, et lui

demanda des ordres: le général Bonaparte réfléchit un instant, et lui

répondit de tout donner à la fortune jusqu'à minuit.

L'amiral continua de gouverner sur Toulon. La croisière s'éloigna

pendant la nuit; le lendemain, aucun bâtiment ne se montrait plus à

l'horizon. Les Anglais, qui n'avaient à observer que Toulon, où il n'y

avait plus de bâtimens de guerre, et Marseille, d'où on expédiait des

approvisionnemens à l'armée d'Italie, se tenaient dans le fond du golfe

de Lyon; leur escadre s'y était réunie tout entière, parce qu'il ne

restait que ces deux points d'atterrage aux bâtimens qui cherchaient à

gagner la France. La croisière qui observait la Corse, vigilante pour

les expéditions qui voulaient pénétrer dans l'île, donnait peu

d'attention aux navires qui en appareillaient pour se rendre en

Provence, attendu qu'ils pouvaient difficilement échapper à la flotte:

ce fut par cette raison qu'elle ne chassa pas les deux frégates.

Le général Bonaparte arriva enfin aux atterrages de France, et la

fortune voulut que ce fût à l'entrée de la nuit; le soleil venait de se

coucher, et n'avait laissé derrière lui qu'une traînée de lumière que

réfléchissait la voûte du ciel. Les frégates, hors du champ de la

réverbération, se trouvaient dans un clair-obscur qui devenait plus

intense à mesure qu'il s'éloignait. Du milieu de ce clair-obscur, on

découvrait à l'oeil nu l'escadre anglaise; elle était forte de quinze

voiles et placée devant Toulon, au centre du champ de réverbération dont

je viens de parler.

À la vérité, il faisait calme, mais on portait droit sur elle[25]: sans

ces derniers rayons, on n'eût rien vu, on n'eût par conséquent pas

changé de route, et quand la brise de nuit se fût levée, on eût donné

droit au milieu de ses vaisseaux.

Les frégates n'eurent pas plus tôt aperçu le péril qu'elles couraient,

qu'elles virèrent de bord; elles échappèrent à la faveur de l'obscurité,

gouvernèrent sur Nice, et atteignirent Fréjus le lendemain. On les prit

d'abord pour des voiles ennemies, on tira dessus; mais on ne sut pas

plus tôt qu'elles portaient le général Bonaparte, que de longs cris de

joie éclatèrent de toutes parts: il serait tombé du ciel, que son

apparition n'aurait pas produit plus d'étonnement et d'enthousiasme. Le

peuple entra subitement en délire; personne ne voulut plus entendre

parler de quarantaine. La santé, les officiers de terre et de mer, se

jetèrent pêle-mêle dans les chaloupes; les frégates furent aussitôt

atteintes, envahies; de tous côtés, on communiqua: ce qui s'était passé

en Corse venait de se renouveler; les lois de la quarantaine avaient été

violées par l'impatience publique. Le général Bonaparte n'eut plus qu'à

céder à l'empressement de tout un peuple qui le saluait comme son

sauveur.

La population continuait d'affluer sur le rivage: il la remercia des

voeux, des offres qu'elle lui prodiguait, et se disposa à s'éloigner

d'une côte où, sous prétexte de précautions sanitaires, ses ennemis

pouvaient le retenir, ou du moins lui susciter des embarras fâcheux;

aussi prit-il la première des cent voitures qu'on avait amenées de

toutes parts, et se mit en route pour Grenoble.

Il voyagea jour et nuit. Son arrivée à Lyon mit cette ville en délire.

Il était descendu à l'hôtel des Célestins. La multitude couvrit aussitôt

les quais, et fit retentir l'air de ses acclamations: il fut obligé de

céder à son impatience, et de se montrer à diverses reprises.

Le bruit de son arrivée s'était répandu avec la rapidité de l'éclair. La

route de Lyon à Paris était couverte de gens accourus pour le voir

passer; il se déroba à ces hommages, pressa sa marche, et était déjà à

Paris, dans sa maison rue de la Victoire, que le gouvernement ignorait

encore qu'il eût pris terre à Fréjus.

Il se rendit dans le jour même au Luxembourg. Il était vêtu d'une

redingote grise, et portait un sabre de mamelouk suspendu, à la manière

orientale, par un cordon de soie. Il avait été reconnu; le bruit de son

arrivée se répandit d'un bout de la capitale à l'autre. La population

afflua autour du palais; on se pressait, on se félicitait, on se

flattait de posséder enfin l'homme qui devait mettre un terme à nos

désastres.

Les affaires étaient en effet dans l'état le plus fâcheux. Masséna

avait, il est vrai, arrêté les Russes à Zurich; les Anglais, débarqués

dans la Frise, avaient été battus à Castricum, et se disposaient à

évacuer le continent, ce qu'ils firent quelques jours après l'arrivée du

général Bonaparte. La situation de la république s'était améliorée

au-dehors, mais elle était toujours déplorable au-dedans. L'armée

d'Italie, qui de revers en revers avait été ramenée jusque dans le pays

de Gênes, ne suffisait plus pour couvrir la Provence menacée par les

Autrichiens; la guerre civile, plus active qu'à aucune époque

antérieure, embrasait les départemens de l'Ouest et du Midi; les lois

étaient sans vigueur, et l'administration sans énergie; les partis les

plus opposés par leurs opinions politiques s'étaient réunis pour

renverser un pouvoir universellement déconsidéré.

Cette triste situation avait détruit toute espèce de crédit. Les fonds

publics étaient tombés à dix-sept francs, et cependant le gouvernement

n'avait que des bons et des mandats pour faire face aux besoins qui

l'assiégeaient: on peut juger par là ce que devaient coûter la guerre et

l'administration; de quelque côté qu'on jetât les yeux, on n'apercevait

que des abîmes.

Les agens de l'étranger exploitaient la France en tout sens, et

l'agitaient impunément du centre de la capitale, où ils ne craignaient

pas de résider. Il n'y avait plus de secret; les dispositions d'État

étaient connues aussitôt qu'elles étaient prises. L'État tombait en

dissolution; tout était corruption et pillage.

Il était devenu impossible de gouverner, et presque inutile d'obéir. Le

mal semblait irrémédiable; personne n'osait en sonder la profondeur. Les

espérances et les coeurs se tournèrent vers le général Bonaparte: la

France entière l'invoquait; il l'entendit, mais il fallait avoir son

génie pour ne pas reculer devant l'entreprise.

L'abattement était tel, que le parti connu sous le nom de _faction

d'Orléans_ s'était ranimé, et avait de nouveau conçu le projet de porter

le fils de ce prince au pouvoir; on lui avait même dépêché un émissaire

en Angleterre, où il résidait. Sa réponse ne fut pas satisfaisante: il

refusa de se prêter à son élévation, à moins que la branche aînée de sa

famille ne fût désintéressée, ce qui n'était pas possible dans les

circonstances où l'on était. Le parti était loin de s'attendre à un

scrupule de cette espèce. Il ne se déconcerta pas néanmoins, et résolut

d'appeler un prince de la maison d'Espagne.

Le général Bonaparte arriva sur ces entrefaites. Il ne fut plus question

de ce projet[26]. L'anxiété avait disparu, l'irrésolution s'était

évanouie: tous les voeux, toutes les espérances reposaient sur le

vainqueur des Pyramides; mais, pour sauver la France, il fallait qu'il

s'emparât du pouvoir: sans cela, mieux eût valu ne pas quitter l'Égypte.

Après avoir mûrement pesé l'état des affaires au-dedans et au-dehors, il

prit son parti. Le Directoire était divisé sur les moyens de conjurer

l'orage qui menaçait de l'engloutir, les Conseils l'étaient davantage

encore; mais la nation n'avait rien perdu de son énergie. Elle appelait

un libérateur; il ne fut pas difficile de former un parti et de trouver

une base pour l'appuyer. Tout ce qui avait marqué dans la révolution,

tout ce qui avait acquis des biens nationaux et s'était aliéné quelque

noble, quelque émigré puissant, se ralliait naturellement au général

Bonaparte: je n'en excepte que quelques républicains exaltés, quelques

tribuns populaires, plus ambitieux que les conquérans; mais

indépendamment que le nombre de ces têtes ardentes était bien réduit,

l'opinion les avait abandonnées; depuis long-temps elles n'étaient plus

à craindre.

On était d'accord sur le besoin d'un changement dans la forme du

gouvernement, et dans la nécessité de ne pas perdre de temps pour

l'opérer. Le général Bonaparte, convaincu qu'il n'y avait que du péril à

temporiser, mit aussitôt la main à l'oeuvre, et le Directoire disparut.

La plupart des militaires[27] qui s'étaient rendus recommandables par

leurs victoires se mirent à la disposition du général Bonaparte. Le

directeur Sieyes entraîna les hommes les plus influens des deux

Conseils, c'est-à-dire ceux qui, fatigués des excès de la révolution,

sentaient la nécessité de mettre à la tête des affaires un homme assez

modéré pour se concilier tous les partis, et assez énergique pour les

contenir.

Beurnonville, Macdonald, Lefebvre, et Moreau lui-même, qui étaient

entrés dans la conspiration, n'avaient pas seulement pour complices les

généraux et les administrateurs de l'armée d'Italie qui se trouvaient

alors à Paris; ils comptaient encore Chénier, Cabanis, Roederer,

Talleyrand, etc.: c'était l'élite du parti philosophique réuni à l'élite

de l'armée, pour accomplir le voeu national.

À l'exception de Bernadotte, qui alors ne voyait le salut de l'État que

dans la république, et la république que dans le jacobinisme, tous les

généraux de l'armée d'Italie se rallièrent à leur général. Berthier,

Eugène Beauharnais, Duroc, Bessières, Marmont, Lannes, Lavalette, Murat,

Lefebvre, Caffarelli (frère de celui qui était mort en Syrie), Merlin

(fils du directeur), Bourrienne, Regnault de Saint-Jean-d'Angely,

Arnault (de l'Institut), le munitionnaire Collot, firent preuve de zèle

et de dévoûment; il n'y eut pas jusqu'aux vingt-deux guides récemment

arrivés d'Égypte, qui ne se montrassent empressés: chacun servait le

général Bonaparte à sa manière.

Augereau lui-même, qui intérieurement le détestait, se rallia à lui,

quoiqu'après quelque hésitation. Peut-être fut-ce parce qu'on l'avait

négligé qu'il vint offrir ses services: «Est-ce que vous ne comptez plus

sur votre petit Augereau?» dit-il au général Bonaparte. Membre du

Conseil des Cinq-Cents, il ne put s'empêcher de dire, lorsqu'il vit que

l'assemblée proposait de mettre le général Bonaparte hors la loi: «Nous

voilà dans une jolie position.--Nous en sortirons, lui répondit le

général; souviens-toi d'Arcole.» Si, par ce propos, Augereau exprimait

ses craintes, j'aime à penser que Bernadotte n'exprimait pas ses voeux

par ceux qui lui échappaient. Rencontrant le général Bonaparte dans le

moment où il allait passer en revue ses troupes rassemblées aux

Champs-Élysées: «Tu vas te faire guillotiner», lui dit-il avec son

accent gascon. «Nous verrons», lui répondit froidement le général

Bonaparte.

Je passerai rapidement sur les journées des 18 et 19 brumaire. Les

événemens dont je puis parler avec certitude sont les seuls sur lesquels

je crois devoir m'appesantir. Je ne touche aux autres qu'autant que je

puis donner des détails ignorés que mes relations m'ont mis plus tard à

même de recueillir.

Le mouvement, comme on en était convenu, fut donné par les Anciens. M.

Lebrun, depuis troisième consul, architrésorier et duc de Plaisance, fit

un rapport sur la déplorable situation de la république, et la nécessité

de prévenir sa ruine par un prompt remède.

Le Conseil adopte ses conclusions. Il rend un décret qui transfère le

Corps-Législatif à Saint-Cloud, afin qu'il puisse délibérer hors de

l'influence de la capitale. En même temps, il donne au général

Bonaparte, qu'il charge de l'exécution de la mesure qu'il vient

d'arrêter, le commandement de toutes les troupes qui sont à Paris et

dans le rayon constitutionnel. Ce décret, sanctionné par le Conseil des

Cinq-Cents, dont Lucien Bonaparte était président, fut aussitôt transmis

au général Bonaparte, avec invitation de venir prêter le serment

qu'exigeaient ses nouvelles fonctions. Le général ne se fit pas

attendre; il monta à cheval, traversa Paris au milieu d'un groupe

d'officiers-généraux que l'attente de cet événement avait rassemblés

chez lui, et se rendit à la barre, entouré de cette belliqueuse escorte.

Le serment prêté, il nomma pour son lieutenant le général Lefebvre, qui

commandait la garde du Directoire, et distribua les autres commandemens

aux divers généraux qui l'accompagnaient. Lannes fut chargé de celui du

Corps-Législatif; Murat eut celui de Saint-Cloud, et Moreau celui du

Luxembourg. Trois membres du Directoire donnèrent leur démission. La

magistrature dont ils faisaient partie se trouva éteinte par cet

incident, les deux autres directeurs n'étant pas en nombre suffisant

pour délibérer.

La journée du 18 brumaire avait préparé la révolution; celle du 19 la

termina. Ce ne fut pas néanmoins sans difficulté.

Les jeunes têtes du Conseil des Cinq-Cents et les vieux révolutionnaires

du Conseil des Anciens avaient eu le temps de réfléchir sur ce qui se

préparait. Le nouvel ordre de choses ne devait pas être favorable aux

principes qu'ils professaient; ils se concertèrent sur les moyens de le

prévenir. Le plus naturel était de se rattacher fortement à la

constitution de l'an III. Duhesme, un des plus ardens démagogues qui fût

parmi eux, proposa de jurer de nouveau, et par appel nominal, de la

défendre.

Cette motion devait engager les conjurés dans de nouveaux noeuds, et

ménager aux frères et amis des faubourgs de Paris le temps d'arriver au

secours des frères et amis de Saint-Cloud.

La proposition passa à l'unanimité. Le temps que voulait gagner Duhesme,

le général Bonaparte le perdait. Tout ce qu'il avait fait la veille

tournait contre lui, s'il ne brusquait les choses; il se présenta au

Conseil des Anciens, l'invita, par un discours énergique, à prendre en

considération la disposition des esprits, le danger de la patrie, et à

ne pas différer plus long-temps d'adopter une résolution.

Mais un membre du Conseil l'interpelle, il veut qu'il rassure les

esprits, démente les projets qu'on lui attribue, et prête serment à la

constitution. «La constitution, reprend Bonaparte, existe-t-elle

encore?» Et faisant l'énumération de toutes les circonstances où elle

avait été violée par les Conseils en décimant le Directoire, et par le

Directoire en décimant les Conseils, il ajouta que vingt conspirations

étaient formées pour substituer un nouvel ordre de choses à cette

constitution, dont l'insuffisance était prouvée par les faits; que vingt

partis le sollicitaient de se mettre à leur tête, les uns pour

recommencer la révolution, les autres pour la faire rétrograder; qu'il

ne voulait en servir aucun; qu'il ne connaissait qu'un intérêt, celui de

conserver ce que la révolution avait fait de bien; qu'il n'ignorait pas

que des amis de l'étranger parlaient de le proscrire, mais que tel qui

proposait de le mettre hors la loi allait peut-être s'y trouver

lui-même; que, fort de la justice de sa cause et de la pureté de ses

intentions, il s'en remettait aux Conseils, à ses amis et à sa fortune.

Il se rendit au Conseil des Cinq-Cents pour y faire les mêmes

communications; mais à peine parut-il dans la salle, à la porte de

laquelle il avait laissé le peu de militaires qui l'accompagnaient, que

les cris: _à bas le tyran! hors la loi le dictateur!_ se font entendre.

Il s'était avancé vis-à-vis l'estrade où siégeait le président, son

frère Lucien. Il est entouré, menacé. Plus ardent que ses collègues, un

député va jusqu'à tenter de le percer d'un poignard[28]. Un grenadier de

la garde du Corps-Législatif, nommé Thomé, pare le coup avec son bras.

Le peloton arrive au secours, et arrache le général des mains de ces

forcenés.

Il revint bientôt après dégager Lucien Bonaparte, que ces furieux

voulaient contraindre de mettre aux voix un décret de proscription

contre son frère.

Le général Bonaparte était sorti de la salle, pour joindre les troupes

qui étaient établies dans la cour du château, où plusieurs députés

s'étaient répandus pour les détacher de la cause du chef qu'elles

soutenaient.

Le moment était des plus critiques, lorsqu'il arriva au milieu d'elles;

quelques minutes encore, et tout était perdu. Il résolut de mener

rapidement les choses à fin, et s'adressant à un officier d'infanterie

(le capitaine Ponsard, des grenadiers du Corps-Législatif), posté avec

sa troupe à l'entrée de la grille du vestibule du château. «Capitaine,

lui dit-il, prenez votre compagnie, et allez sur-le-champ disperser

cette assemblée de factieux. Ce ne sont plus les représentans de la

nation, mais des misérables qui ont causé tous ses malheurs; allez au

plus vite, et sauvez mon frère.» Ponsard se mit en mouvement; mais il

n'avait pas ébranlé sa troupe, qu'il revint sur ses pas. Le général

Bonaparte crut qu'il hésitait. Il n'en était rien cependant. Ponsard ne

voulait que savoir ce qu'il devait faire en cas de résistance. «Employez

la force, répondit Bonaparte, et même vos baïonnettes.--Cela suffit, mon

général», répliqua le capitaine en saluant de son épée. Puis, faisant

battre la charge à ses tambours, il monte le grand escalier du château

au pas redoublé, et entre dans la salle, baïonnette en avant. En un

instant, la scène change, le tumulte s'apaise, la tribune est déserte.

Ceux même qui quelques minutes auparavant paraissaient les plus résolus,

cèdent à la peur. Ils escaladent les fenêtres, sautent dans le jardin et

se dispersent dans toutes les directions.

Le général Bonaparte répugnait à employer la force, mais les

circonstances commandaient; il était perdu s'il eût tardé à en faire

usage, et Bernadotte se trouvait prophète. Fouché s'en était expliqué

avec Regnault de Saint-Jean-d'Angely, à qui je crois avoir entendu

rendre la conversation qu'il avait eue avec lui. «Que votre général,

avait dit ce ministre, n'hésite pas. Il vaut mieux qu'il brusque les

choses que de laisser aux jacobins le temps de se rallier. Il est perdu,

s'il est décrété: je lui réponds de Paris, qu'il s'assure de

Saint-Cloud.»

Ce discours très sensé était conforme au langage que ce vieux routier de

révolution tenait depuis six semaines. Jugeant par l'état des choses que

le Directoire ne pouvait se soutenir, il n'avait eu garde d'entraver la

conspiration du général Bonaparte. Prêt à l'accepter si elle

réussissait, il était prêt à la frapper si elle ne réussissait pas. Il

attendait l'événement pour se décider, ainsi que Thurot, alors

secrétaire général de la police, me l'avoua depuis. «Le dénoûment, me

disait-il, nous a fixés; mais toutes les mesures étaient prises. Si le

général Bonaparte eût échoué, lui et les siens portaient leurs têtes sur

l'échafaud.»

Les mesures étaient, en effet, si bien prises, Fouché était si bien

informé de ce qui se passait à Saint-Cloud, que, lorsqu'on apporta, de

la part du général, l'ordre aux barrières de ne pas laisser rentrer les

députés fugitifs, on se trouva devancé. Les agens de la police étaient

déjà aux aguets depuis vingt minutes. Le ministre s'était empressé de

donner cette preuve de dévoûment au parti vainqueur.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 19 / 44 题