Le général Desaix et M. Poussielgue au camp du visir.--Le général Desaix
m'envoie vers le général Kléber.--Adhésion du général Kléber au
traité.--Opposition du général Davout.--Traité d'El-Arich.--On reçoit la
nouvelle des événemens du 18 brumaire.--Arrivée de M. Victor de
Latour-Maubourg.--Départ du général Desaix pour la France.--Nous sommes
faits prisonniers et conduits à Livourne.--Notre arrivée en France.
Pendant les trente jours que nous avions passés à bord du _Tigre_, le
général Desaix et M. Poussielgue avaient eu plusieurs conférences avec
Sidney Smith, et elles n'avaient rien laissé de rassurant dans leur
esprit.
Le général Desaix pouvait être excusable de s'être trompé en matière de
négociations diplomatiques, parce qu'il n'avait jamais été employé à de
semblables missions; mais il n'en était pas de même de son
collaborateur, qui avait été agent diplomatique de la république à
Gênes: et telle était cependant l'aveugle confiance avec laquelle on
s'était jeté dans cette position, que l'on n'avait même pas demandé à
Sidney Smith les pouvoirs qu'il aurait dû avoir de son gouvernement et
des Turcs, pour lesquels il voulait stipuler.
Il s'y prit si adroitement, qu'on ne lui en fit même pas la question.
Cette négligence de la part des plénipotentiaires français était trop
grave pour que Sidney Smith ait pu l'omettre; il est même probable qu'il
s'était attendu à tout le contraire, et que, dès les premières
communications qui eurent lieu entre le général Kléber et le visir, il
avait demandé à Londres des instructions et des pouvoirs pour le cas
qu'il prévoyait bientôt arriver; mais qu'étant arrivé plus promptement
qu'il ne l'avait espéré, il n'avait pu recevoir encore de réponse de
Londres.
Le surlendemain du jour où Sidney Smith avait laissé le général Desaix
et M. Poussielgue à Jaffa, il y arriva le secrétaire de Sidney Smith,
qu'il y envoyait accompagné de plusieurs officiers turcs, avec un
sauf-conduit pour conduire les plénipotentiaires au camp du visir. En
conséquence, on partit de suite pour Gazah, et le lendemain on coucha à
Ramley, à l'entrée du désert, et enfin on arriva au camp d'El-Arich le
lendemain de bonne heure. Le visir avait fait dresser de fort belles
tentes dans un lieu séparé du camp, on y avait placé une garde
spécialement affectée à la sûreté des plénipotentiaires, auxquels ces
tentes étaient destinées.
Il les envoya complimenter aussitôt leur arrivée, et, pour marque de sa
très haute estime, il leur envoya une cruche d'eau de Gazah et environ
une douzaine de pommes de calville blanches: assurément, il fallait être
dans un désert pour faire de cela un présent digne d'être offert.
La tente de Sidney Smith était placée à côté des nôtres, et il avait
avec lui quelques soldats anglais tirés de la garnison de son vaisseau.
Après s'être reposé quelques jours, on ouvrit la première conférence
avec les plénipotentiaires du visir, et peu s'en fallut qu'elle ne fût
aussi la dernière, car le général Desaix en sortit furieux.
On n'avait pas pu parvenir à leur faire comprendre ce que c'était qu'une
suspension d'armes, ni une capitulation, ni un traité: les Turcs ne
voyaient que deux fins à la guerre, la mort ou l'esclavage, et ils ne
voulaient pas admettre d'autres stipulations.
M. Poussielgue, plus calme que le général Desaix, n'était pas moins
étonné que lui de ce qu'il venait d'entendre, et l'un et l'autre
reprochèrent durement à Sidney Smith de ne pas leur avoir fait connaître
ces dispositions de la part des Turcs, mais de les avoir, au contraire,
assurés de leur intention d'accéder à une évacuation pure et simple. Le
général Desaix éclatait en reproches graves; et, déclarant à Sidney
Smith son refus de continuer à négocier, il le somma, d'après ce qui
avait été convenu, de le rembarquer sur-le-champ.
Sidney Smith ne s'effraya pas de ce tapage; il connaissait mieux les
Turcs d'Europe que nos plénipotentiaires. Il n'aurait assurément pas
permis qu'il leur arrivât le moindre mal; mais il ne pouvait pas être
fâché de se trouver indispensablement nécessaire pour sortir du mauvais
pas où l'on se trouvait engagé. Il rassura les plénipotentiaires, en se
chargeant de tout; et dans le fait il se donna tant de mouvement dans la
nuit de ce même jour, que le lendemain il rapprocha les parties et fit
recommencer les conférences, auxquelles il ne manqua plus d'assister.
Son incroyable activité fit, en quelques jours, discuter, arrêter et
dresser les conditions de ce fameux traité d'El-Arich, dans les formes
prescrites par le général Kléber, et qui détruisait l'ouvrage du général
Bonaparte. Sidney Smith en pressait la signature, parce qu'il avait déjà
connaissance de l'arrivée du général Bonaparte en France, ainsi qu'on va
le voir.
Mais le général Desaix, avant de le signer, en éprouva un sentiment
d'horreur, et en fit retarder la signature de quelques jours. Le soir,
il m'appela dans sa tente, et me dit: «Ce que le général Kléber a voulu,
est fait; allez, de ma part, lui dire qu'avant d'y mettre mon nom, je
veux qu'il lise ce qu'il nous a fait faire, mais que, dans aucun cas, je
ne le signerai sans un ordre de lui, que je vous prie de me rapporter.»
Je retournai, en effet, en Égypte avec une escorte de Tartares, qui me
fit traverser l'armée du visir, et vins trouver le général Kléber à
Salahié, où il avait réuni l'armée depuis qu'il avait appris la prise
d'El-Arich et l'arrivée de l'armée turque sur ce point. Quand j'entrai
chez lui, il venait de tenir un conseil de guerre, dont la discussion
avait roulé sur l'impossibilité de conserver l'Égypte, et dans lequel
Kléber n'avait pas dédaigné de se munir d'une garantie qui soulageait sa
responsabilité, en faisant signer à tous les généraux une déclaration
par laquelle, d'après l'exposé qui leur avait été fait, ils
reconnaissaient l'impossibilité de défendre l'Égypte avec les moyens qui
restaient à l'armée. Il y avait bien eu de la division parmi les opinans
à ce conseil; mais comme, en dernier résultat, on était bien aise de
revoir la France, on signa en masse, parce que de cette manière le
reproche ne pouvait s'adresser à personne.
J'annonçai au général Kléber, qu'au moment de mon départ, on venait
d'apprendre au camp d'El-Arich l'arrivée du général Bonaparte en France,
et lui remis une liasse de journaux qui déjà en parlaient.
Je lui répétai deux fois ce dont le général Desaix m'avait chargé
particulièrement pour lui.
Le général Kléber réunit de nouveau le conseil de guerre pour lui donner
connaissance du contenu des dépêches que je lui avais apportées, et me
fit repartir le même soir comme parlementaire, avec une réponse pour le
général Desaix, et l'ordre que celui-ci m'avait dit de lui apporter pour
signer ce traité. Le général Kléber m'avait aussi recommandé de réclamer
la femme d'un sergent de la garnison d'El-Arich, qu'il savait être
devenue la propriété d'un pacha, ne voulant pas, disait-il, laisser un
seul individu de l'armée derrière lui.
Avant de partir, le général Davout, qui avait été un des opposans dans
le conseil de guerre, me prit à part et me chargea de dire au général
Desaix ce qui s'était passé; que l'on n'avait signé que par
condescendance pour le général Kléber, qui avait su imposer, mais que,
si le général Desaix voulait ne point signer le traité d'évacuation,
tous les généraux de l'armée seraient pour lui.
Je connaissais déjà le général Davout depuis trop d'années pour douter
de la vérité de ce qu'il me disait; mais je lui observai que la
communication me paraissait trop grave pour que je m'en chargeasse
autrement que par lettre, ajoutant que, s'il avait assez de confiance en
moi pour transmettre un rapport verbal, il pouvait m'en remettre un
écrit; que, dans tous les cas, je ferais sa commission, mais que je
m'attendais à l'observation que ne manquerait pas de me faire le général
Desaix, qui paraîtrait justement surpris de ne pas voir cela écrit de sa
main, et que, d'après ce que nous avions sous les yeux, il ne
s'exposerait à rien.
Je partis de suite pour El-Arich. En arrivant près des avant-postes
turcs, on me donna une escorte qui me conduisit jusqu'à la tente du
visir, laquelle était encore entourée des cadavres des malheureux qui
avaient été suppliciés dans la journée.
Je trouvai Sidney Smith chez le visir, et je saisis cette occasion pour
faire la réclamation de la femme dont j'ai parlé plus haut. Ce fut alors
que j'appris du visir qu'il l'avait donnée au pacha de Jérusalem, mais
il me dit qu'il allait la redemander, et nous la renverrait
sur-le-champ. J'allai de là avec Sidney Smith à la tente du général
Desaix, où le traité fut signé le soir même de mon arrivée.
J'avais fait la commission du général Davout, et le général Desaix
m'avait répondu ces mots: «Comment! Davout vous a chargé de me dire
cela, et je vois son nom au bas de la délibération que tous ont signée
et que vous m'apportez! je serais un sot de compter sur ces gens-là. Ma
foi, le sort en est jeté, j'en ai eu assez de chagrin, mais il n'y a pas
de ma faute.»
Le lendemain ou surlendemain, on prit réciproquement congé les uns des
autres. Au moment de partir pour retourner en Égypte par le désert, on
apporta au général Desaix une lettre de Jérusalem: elle était de cette
pauvre femme, qui remerciait de l'intérêt qu'on lui avait témoigné, mais
qui déclarait que son intention n'était pas d'en profiter, qu'elle se
trouvait bien, et qu'elle y restait; elle ajoutait des voeux pour nous,
et nous souhaitait un bon voyage[23].
Sidney Smith, bien satisfait, nous quitta pour aller dans tout
l'Archipel procurer aux Turcs les bâtimens nécessaires au transport de
l'armée. Il devait les amener à Alexandrie, où il n'en existait presque
plus de ceux par lesquels nous étions venus en Égypte, tous ayant été
successivement démolis pour les besoins de l'armée. Sidney Smith, qui,
sans pouvoirs, avait aussi habilement servi son pays en abusant de notre
crédule facilité, devait s'attendre à voir son ouvrage approuvé par son
gouvernement. Le contraire cependant arriva.
D'après les conditions du traité, l'armée turque s'avança pour occuper
Catiëh, entre El-Arich et Salahié, Salahié et Damiette, et on lui livra
ces places, même avant d'avoir vu arriver un seul des bâtimens de
transport, qui, d'après le même traité, auraient dû être déjà rendus
dans Alexandrie; de sorte que nous abandonnions nos avantages sans
recevoir de compensation.
Le général Desaix éprouvait tant d'humeur de voir cela, qu'aussitôt son
arrivée à l'armée il demanda à profiter de la permission qu'il avait de
retourner en France, et le général Kléber ne crut pas pouvoir s'y
refuser; et sur sa demande, il lui accorda la permission de partir sur
le bâtiment qui avait amené MM. de Livron et Hamelin, que ces messieurs
avaient chargé en marchandises de retour, et qui était le plus prêt à
prendre la mer.
Le général Desaix demanda aussi un autre petit bâtiment qui était
également prêt, et la permission d'emmener le général Davout, qui ne
pouvait plus rester en Égypte avec le général Kléber. Celui-ci,
quoiqu'il n'eût pas lieu de se louer de lui, venait de le nommer général
de division; mais Davout, soit par aigreur, soit par une noble fierté,
avait refusé, ne voulant pas, disait-il, mettre la date de son
avancement à une aussi honteuse époque. Le général Kléber, qui ne
pouvait qu'être irrité de ce refus, n'en tira pas d'autre satisfaction
que celle de le laisser partir. Il revint de Salahié au Caire avec le
général Desaix, qui n'y resta que peu de jours avant de se rendre à
Alexandrie.
Kléber ramenait l'armée; et, lorsqu'il arriva au Caire, on venait d'y
apprendre sommairement les événemens du 18 brumaire. Un brick de guerre,
qui était parti de Toulon, venait de mouiller dans la rade de Damiette,
et avait envoyé sa chaloupe jusqu'à la ville, pour y débarquer le
général Galbau et son fils, que le général Bonaparte envoyait en Égypte.
Trouvant Damiette évacuée depuis le matin par nos troupes, la chaloupe
remonta le fleuve jusqu'à ce qu'elle eût pu mettre le général Galbau
près des premiers postes de l'armée, puis elle retourna joindre son
bâtiment qu'elle ne trouva plus. Celui-ci, qui n'avait pas vu revenir sa
chaloupe, avait envoyé une autre embarcation pour savoir ce qu'elle
était devenue; et cette embarcation ayant trouvé les Turcs maîtres de
Damiette, où ils étaient venus s'établir dans l'intervalle du passage de
la première chaloupe, ne douta plus qu'elle ne fût perdue, ou qu'elle
n'eût pris le parti de remonter le Nil, jusqu'à ce qu'elle eût trouvé
nos troupes.
La peur s'empara du commandant du brick, en entendant le rapport de
celui de sa deuxième embarcation; il leva l'ancre, partit pour la
France, et parvint à entrer à Toulon, en sorte que la chaloupe, ne le
trouvant plus sur la rade, avait été obligée de faire route pour
Alexandrie, où elle était arrivée.
Ce fut par le général Galbau que l'on eut les premiers avis de
l'événement qui avait mis le pouvoir entre les mains du général
Bonaparte; cette nouvelle ne rassurait pas ceux qui pensaient n'avoir eu
affaire qu'avec le Directoire.
Le général Galbau n'était pas encore arrivé au Caire, lorsque le général
Desaix alla faire ses adieux au général Kléber, avant de partir pour
Alexandrie.
Ils parurent sincères, et le général Kléber fut persuadé qu'arrivé en
France, le général Desaix ne lui rendrait aucun mauvais office près du
général Bonaparte; il se félicitait même de pouvoir compter sur lui dans
une circonstance aussi douloureuse pour son avenir[24].
Je partis avec le général Desaix, qui voyagea par le Nil jusqu'à
Rosette, où il alla voir le général Menou, qui jetait feu et flammes
contre l'évacuation de l'Égypte. Nos barques sortirent du Nil pour se
rendre par mer à Alexandrie, et nous nous y rendîmes par terre, parce
que le général Desaix voulait voir le fort d'Aboukir et toute cette
partie de la côte.
Nous couchâmes la nuit à un méchant caravansérail où nous fûmes rongés
de toute la vermine qu'y déposent les caravanes à leur passage, et nous
commencions à charger nos chameaux le lendemain pour nous rendre à
Alexandrie, lorsque, d'une hauteur de sable, nous vîmes au large en mer
un bâtiment à voiles latines, qui paraissait en tout gros comme le
poing; il s'efforçait de gagner le rivage où nous étions, et à la
blancheur de ses voiles autant que par la position où il se trouvait,
nous jugeâmes qu'il ne pouvait pas être égyptien. Notre curiosité
s'excita, et au risque d'éprouver ensuite de la chaleur pour achever
notre marche, nous nous décidâmes à l'attendre. Au bout de deux heures,
il put être hélé: il nous apprit qu'il venait de Toulon, et qu'il avait
à bord un colonel qui allait rejoindre l'armée, et des dépêches pour le
général en chef.
Effectivement il débarqua M. Victor de Latour-Maubourg, qui nous donna
les détails du 18 brumaire, et qui partit de suite par le chemin d'où
nous venions pour aller au Caire rejoindre le général Kléber; nous
continuâmes notre route pour Alexandrie.
Lorsque nous avions quitté le général Kléber, il était à mille lieues de
se douter de la déplorable issue que, peu de jours après, allaient avoir
les négociations auxquelles il s'était aussi aveuglément confié; mais il
ne tarda guère à être cruellement désabusé. La première chose que nous
apprit le général Lanusse, qui commandait à Alexandrie, et dont il avait
rendu compte au général Kléber la veille, nous dévoila ce qui allait
probablement arriver; pour l'expliquer, il faut reprendre les choses de
plus haut.
Le vaisseau _le Thésée_, après avoir été se réparer à Chypre, était
revenu prendre sa croisière devant Alexandrie, où les événemens qui se
passaient avaient rendu plus fréquentes les communications que le cours
ordinaire des affaires de service obligeait d'avoir quelquefois avec
lui. Le capitaine du vaisseau venait de faire prévenir le général
Lanusse que Sidney Smith lui avait envoyé des sauf-conduit turcs tout
signés, pour les remettre aux bâtimens qui partiraient d'Égypte par
suite du traité d'El-Arich, et qu'il s'empresserait de délivrer ceux
qu'on lui demanderait.
L'officier que le général Lanusse avait envoyé pour remercier le
capitaine du _Thésée_ s'était trouvé à bord de ce vaisseau précisément
dans le moment où arrivait devant Alexandrie une corvette expédiée
d'Angleterre, pour Sidney Smith. Cette corvette s'appelait _le
Bouldogne_, et avait ordre de faire la plus grande diligence: son
capitaine apportait à Sidney Smith des instructions et des pouvoirs pour
traiter de l'évacuation de l'Égypte; mais soit que le gouvernement
anglais se fût abusé sur la position de cette armée, ou qu'il s'en fût
laissé imposer sur les succès des troupes coalisées qui combattaient les
nôtres en Italie, il ne permettait pas d'accorder d'autres conditions à
l'armée française que celle d'être prisonnière de guerre.
Le capitaine, avant de courir après Sidney Smith, dans l'Archipel,
faisait préalablement communication de son message au capitaine du
_Thésée_, qui en fit prévenir le général Lanusse par le retour de son
officier. Il ne restait donc plus, pour profiter du traité d'El-Arich,
que le temps qui allait s'écouler jusqu'à ce que Sidney Smith, après
avoir été joint par _le Bouldogne_, eût pu révoquer les premiers ordres
qu'il avait donnés au _Thésée_, et lui en eût donné de contraires, comme
il était présumable que cela allait arriver.
Le général Desaix, qui ne se possédait pas de rage en voyant tout ce qui
s'offrait à l'horizon, était dans une grande impatience de mettre à
profit le temps qui restait encore, d'autant que tout ce qu'il avait vu
n'avait pas trop éloigné de son esprit la pensée que Kléber, après
s'être jeté à la merci des Anglais, ne se défendrait pas, et passerait
par où ils voudraient; et pour rien dans le monde il n'aurait voulu
stipuler une reddition de l'armée.
Il m'envoya le lendemain à bord du _Thésée_, avec la mission de faire
mon possible pour aplanir les difficultés que l'on pourrait mettre à son
départ, à cause peut-être des marchandises dont était chargé le vaisseau
sur lequel il voulait effectuer son retour (c'était celui de M.
Hamelin); dans ce cas, il était décidé à en prendre un autre.
Je trouvai dans le capitaine du _Thésée_ un fort brave homme et très
accommodant, qui voulut bien suivre l'exécution des premiers ordres que
lui avait donnés Sidney Smith, abstraction faite de la communication non
officielle que lui avait faite le capitaine du _Bouldogne_; en
conséquence, il me remit un sauf-conduit pour le général Desaix et tous
ceux qui partaient avec lui. Il porta même l'obligeance jusqu'à me
donner un employé de son vaisseau, qu'il revêtit du caractère de
sauvegarde, et qu'il fit embarquer sur notre bâtiment, avec ordre de
nous convoyer jusqu'en France.
J'ai soupçonné depuis qu'il y avait mis de la malice, et que, pour
éloigner le général Desaix, il aurait fait bien davantage.
Je revins à Alexandrie, où le général Desaix attendait mon retour avec
anxiété; il parut fort satisfait d'apprendre que la mer lui était
ouverte, et sa navigation assurée.
Il n'abusa pas de cette faveur de la fortune, car il partit le
lendemain. Je laisse là ce qui est relatif au général Desaix, pour
revenir au général Kléber.
La corvette _le Bouldogne_ avait rejoint Sidney Smith, et celui-ci était
revenu devant Alexandrie, d'où il venait d'écrire au général Kléber pour
lui témoigner le désespoir auquel il était livré depuis qu'il était
obligé de lui apprendre les conditions que son gouvernement mettait à la
ratification du traité d'El-Arich.
Il avoua, ce qui ne pouvait plus être douteux, qu'il avait agi sans
pouvoirs, à la vérité, mais avec la persuasion qu'il serait approuvé de
son gouvernement, et qu'il avait la douleur de reconnaître qu'il s'était
trompé. Il suppliait le général Kléber de ne pas concevoir une mauvaise
opinion de lui, par suite de ce qui survenait, lui protestant qu'il n'y
avait nullement participé, ce qui était croyable. La conclusion de tout
cela fut qu'il fallait livrer la bataille aux Turcs le plus tôt
possible, et finir par où on aurait dû commencer.
La bataille eut lieu sur les ruines d'Héliopolis, près du Caire; les
Turcs y furent vaincus et dispersés, mais ayant gagné le bord du désert,
ils marchèrent en débordant la droite de notre armée, et se jetèrent
dans le Caire en assez grand nombre.
Kléber redevint alors ce qu'il n'aurait pas dû cesser d'être, autant
pour le salut de son armée que pour sa propre gloire. En peu de jours,
il rejeta toutes ces hordes, dix fois plus nombreuses que lui, au-delà
des déserts d'Asie, réoccupa tout ce qu'il avait imprudemment évacué, et
revint ensuite mettre le siége devant le Caire, où un pacha s'était
établi avec une trentaine de mille hommes.
Il fallut alors commencer une guerre de maison à maison qui coûta bien
cher, et encore fut-on obligé de faire un pont d'or au pacha pour le
déterminer à sortir de la ville, et à retourner en Asie avec ses
troupes.
On ne pouvait sans doute pas acheter trop cher la fin d'une consommation
d'hommes que la position de l'armée rendait plus funeste chaque jour.
La sottise de ses ennemis obligea ainsi le général Kléber à rester en
possession de l'Égypte, en quelque sorte malgré lui. Il reconnut
franchement son tort, et vit que son projet d'évacuation lui avait coûté
plus de monde que le général Bonaparte n'en avait perdu pour s'établir
en Égypte, et que lui-même n'en aurait perdu pour s'y maintenir, s'il
avait suivi une marche différente.
Depuis ce moment, il changea tout-à-fait de conduite; il ne s'abusait
plus sur l'opinion qu'il parviendrait à inculquer au gouvernement, ni
sur le jugement qui serait porté sur ce qu'il aurait pu faire, et sur ce
qu'il avait fait et qu'il n'aurait pas dû faire: aussi s'efforça-t-il de
réparer les fautes dans lesquelles il était tombé, s'en remettant au
temps et à la grandeur d'âme du général Bonaparte, pour effacer les
dernières traces de cette fâcheuse période de sa carrière.
Pendant que le général Kléber reprenait l'Égypte, le général Desaix
traversait la Méditerranée; il était au moment d'entrer dans Toulon,
lorsqu'il fut pris par une frégate anglaise qui le conduisit à Livourne,
où était le vaisseau de l'amiral Keith. Celui-ci, qui avait des
instructions conformes à celles qui avaient été envoyées à Sidney Smith
par _le Bouldogne_, fit le général Desaix prisonnier, et confisqua le
bâtiment.
Le général Desaix, qui s'était embarqué sur la foi d'un traité, avec un
sauf-conduit, et escorté d'un commissaire anglais, réclama d'être ramené
en Égypte, si on ne voulait pas le laisser aller en France. Malgré la
légitimité de cette réclamation, ce ne fut qu'au bout de trente jours
qu'on lui déclara qu'il pouvait retourner en France sur le même
bâtiment, que l'on avait préalablement déchargé de toutes ses
marchandises.