CHAPITRE XII.

Disposition des esprits après le départ du général

Bonaparte.--Kléber.--Négociations avec le visir.--Belle conduite du

général Verdier.--J'accompagne le général Desaix à bord du

_Tigre_.--Armistice.

On se tourna bientôt vers le nouveau général en chef, et chacun chercha

à devenir l'objet de ses préférences.

Depuis l'arrivée des troupes françaises en Égypte, les ennemis de la

France n'avaient négligé aucun moyen pour faire sortir la Porte de sa

léthargie, et cette puissance venait de faire marcher en Syrie une

nombreuse armée dont elle avait donné le commandement au grand-visir.

L'approche de cette armée par la Caramanie n'avait pas peu contribué à

faire renoncer le général Bonaparte à poursuivre le siége de

Saint-Jean-d'Acre et à le déterminer à rentrer en Égypte.

Cette armée était déjà en Syrie avant l'apparition de la flotte turque à

Aboukir, et le général Bonaparte, voulant se donner le temps d'aller

combattre les troupes débarquées par celle-ci, avait ouvert des

négociations avec le visir qui commandait l'armée de Syrie, pensant bien

que le premier effet d'une ouverture de sa part vis-à-vis des Turcs

serait de suspendre leur marche, d'autant qu'ils n'étaient pas impatiens

de venir le combattre, et qu'il les savait mécontens des instigations

dont ils étaient entourés et tourmentés en tout sens, pour les pousser

sur les champs de bataille: ces braves gens avaient un bon sens naturel

qui leur disait que la France et la Porte en se battant ne travaillaient

que pour leurs ennemis.

Le visir répondit au général Bonaparte, et il y eut plusieurs échanges

de courriers; mais le secret de cette négociation ne transpira point: on

savait qu'elle se suivait, et cela avait fait naître dans les esprits

une espérance que l'on se plaisait à y entretenir. Le général Bonaparte

restait le maître de son issue, et s'était ménagé les moyens de

l'approprier à ses projets.

L'état dans lequel il avait placé cette négociation faisait partie des

instructions qu'il avait données au général Kléber en lui en laissant la

direction[20], ainsi que tous les documens qui s'y rattachaient. Kléber

n'envisagea bientôt cette négociation que comme un moyen de sortir d'un

pays contre lequel tout le monde était butté, surtout depuis que le

départ du général Bonaparte avait rompu le frein qui retenait tous les

mauvais discours.

Le nouveau général en chef ne tarda pas à se montrer peu disposé à

suivre le système de son prédécesseur; on s'en apercevait à la manière

peu convenable dont on parlait chez lui, où on censurait les opérations

du général Bonaparte, ainsi que ses habitudes personnelles; non

seulement il n'imposait pas silence dans ces sortes d'occasions, mais il

était aisé de voir que cela ne lui déplaisait pas.

En peu de jours, on vit s'élever entre les officiers qui avaient servi

aux armées du Nord et de Sambre-et-Meuse, et ceux qui avaient servi à

l'armée d'Italie le même schisme qui s'était fait remarquer entre les

officiers du général Jourdan et ceux du général Kléber à l'armée de

Sambre-et-Meuse.

Les officiers qui avaient servi à cette armée, et qui avaient fait

éclater leur mécontentement lors de l'arrivée au Caire, furent les

premiers dont le général Kléber s'entoura; il devint en peu de temps

l'idole de tout ce qui désirait l'évacuation de l'Égypte, et ceux-ci ne

lui tinrent pas un autre langage; cela gagna tous les rangs de l'armée,

en sorte que Kléber, après s'être entouré de cette atmosphère, ne put

recueillir que ce qu'il avait lui-même semé.

On ne s'occupa bientôt plus qu'à trouver de l'impossibilité à

l'exécution de tout ce qui devait assurer le séjour de l'armée en

Égypte; ce qui se rattachait à cet intérêt ne devint plus le sujet d'une

constante application, comme cela l'avait été sous le général Bonaparte;

les esprits ne furent bientôt tournés que vers la France, et chacun

faisait en secret ses petits projets pour le retour; en un mot, les

imaginations avaient abandonné l'Égypte.

Kléber était un homme de bien, et incontestablement un général brave et

habile, mais d'une bonté et d'une faiblesse de caractère qui

contrastaient singulièrement avec sa haute stature, qui avait quelque

chose d'imposant. Sa première éducation paraissait l'avoir destiné à

embrasser l'état d'architecte, que le goût des armes lui avait fait

abandonner pour entrer dans un des régimens autrichiens des Pays-Bas.

Il se trouvait chez lui en Alsace, lorsque la révolution éclata, et

quoiqu'il fût diamétralement opposé au système d'égalité, il quitta le

service d'Autriche pour s'engager avec elle. Il venait d'être nommé

adjudant-major d'un des bataillons de volontaires du Haut-Rhin, lorsque

ce corps fut appelé à Mayence, et y fut enfermé avec la garnison qui

soutint le premier siége de cette ville. Il s'y fit remarquer, passa

dans la Vendée comme officier-général après la capitulation de Mayence;

puis revint servir à l'armée de Sambre-et-Meuse, d'où le Directoire

l'avait éloigné à cause de ses oppositions constantes contre le général

Jourdan qui la commandait en chef. Il était dans cette situation, quand

le général Bonaparte le fit employer dans son armée.

Son caractère naturel était frondeur, et il disait lui-même qu'il

n'aimait _la subordination qu'en sous-ordre_. Son esprit, quoique

agréable, n'était pas d'une portée très étendue; et l'opinion la moins

défavorable que l'on pût s'en former après sa conduite en Égypte, c'est

qu'il n'avait pu être atteint par la conviction des résultats qui, tôt

ou tard, devaient être la conséquence de l'occupation de ce pays.

À tous ces inconvéniens se joignait celui d'une ignorance totale dans la

conduite des affaires de cabinet, en sorte qu'il ne pouvait manquer

d'être à la merci de tout le monde, et particulièrement de ceux qui

voulaient faire de lui un moyen de retourner en France.

On n'eut donc pas de peine à lui faire donner suite aux négociations

déjà ouvertes avec le visir, et à ne les lui faire envisager que sous le

point de vue de ramener en France une armée qui y paraissait utile à des

esprits encore peu familiarisés avec l'expérience du parti que l'on peut

tirer de notre patrie sous un gouvernement habile et actif. Ce prétexte

fut le passe-port que l'on donnait à l'opinion qui était propagée dans

l'armée par ceux qui auraient dû l'en garantir, et l'on ne mit plus de

secret dans ce projet.

On commença par donner plus d'importance aux communications ouvertes

avec le grand-visir, en substituant un officier de l'armée[21] aux

Tartares qui jusqu'alors y avaient été employés, et il semblait que l'on

avait eu envie de faire marcher la négociation plus vite en y associant

les Anglais.

Le prétexte que l'on donna à cette initiative fut que, n'importe ce que

seraient les stipulations que l'on parviendrait à conclure avec les

Turcs, on se trouverait n'avoir rien fait, si les Anglais, comme maîtres

de la mer, n'y étaient pas partie contractante. En conséquence, on

envoya le chef de bataillon Morand à Sidney Smith, au lieu de l'adresser

au visir. Cet officier ne parvint à le joindre qu'au camp de ce dernier,

près de Nazareth en Syrie.

Sir Sidney Smith fut flatté du message, qui, en lui étant adressé, le

plaçait près de l'armée turque dans une position supérieure à celle dans

laquelle devait naturellement être un commandant de vaisseau commodore

d'une croisière, et n'ayant pas d'autre commission de son gouvernement:

aussi s'empressa-t-il d'accepter le rôle de médiateur qui lui était

offert par les Turcs, et que Kléber ne repoussa pas. Il démêla tout de

suite l'issue qu'il pourrait donner à la négociation, en remarquant la

différence qu'il y avait entre l'abandon de confiance du général Kléber,

et le soin avec lequel le général Bonaparte l'avait écarté. Ainsi, dès

cette première démarche, dans laquelle il fut question de l'évacuation

de l'Égypte, le général Kléber se trouva-t-il plus engagé qu'il ne

l'aurait peut-être voulu, parce que Sidney Smith lui fit une réponse si

positive, qu'il n'y avait presque plus qu'à entrer en discussion sur les

bases de l'évacuation, le principe en paraissant arrêté.

Le chef de bataillon Morand revint avec cette réponse près du général

Kléber, qui était au Caire. Il paraissait s'être aperçu lui-même des

dangers d'une influence par laquelle il s'était laissé dominer; et soit

qu'il eût le dessein d'en prévenir les conséquences, en y apportant un

contre-poids, ou bien d'attacher le nom des sommités de l'armée à ses

projets, il avait fait venir au Caire le général Desaix, qui était

encore dans la Haute-Égypte, parce que son nom seul faisait autorité

dans l'armée. Il venait d'y arriver, lorsque l'on reçut l'avis de

l'apparition d'une nouvelle flotte turque à l'embouchure de la branche

du Nil qui se jette dans la mer à Damiette.

Le général Kléber vit au moment que cette flotte devait opérer

conjointement avec l'armée du visir, et que celui-ci allait s'avancer

vers l'Égypte: c'est pourquoi il envoya de suite le général Desaix à

Damiette, pour s'opposer aux entreprises de la flotte turque; mais

lorsqu'il y arriva, tout était fini de la manière la plus brillante.

Le général Verdier commandait à Damiette, et il tenait un camp de

quelques bataillons sur la rive droite du Nil, entre cette ville et

Lesbé.

Les Turcs, aidés par les deux vaisseaux de Sidney Smith, mirent à terre

quelques milliers d'hommes qu'ils débarquèrent sur la plage qui conduit

à Lesbé, et les Anglais les protégeaient avec deux pièces de canon

qu'ils avaient débarquées de leurs vaisseaux, pour les établir sur les

ruines d'une vieille tour qui paraissait avoir fait partie de l'ancienne

Damiette, et de laquelle ils pouvaient balayer tout le chemin par lequel

nos troupes devaient arriver.

Le général Verdier ne donna pas le temps aux chaloupes d'aller se

charger de monde pour un second voyage; et, quoique ses troupes fussent

à une bonne demi-lieue de distance du point où les Turcs avaient

débarqué, il ne mit pas plus de deux heures pour les assembler, les

faire arriver, et jeter les Turcs dans la mer, précisément dans le

moment où les chaloupes turques venaient de s'éloigner. Tous ceux qui

craignirent de se jeter à l'eau furent pris, et pas un homme de tout ce

débarquement ne regagna les vaisseaux.

Le général Verdier avait conduit son attaque de manière à rejeter les

Turcs sur la tour où se trouvaient les canons anglais, qui ne purent pas

lui faire de mal. Jamais succès ne fut plus complet ni plus promptement

décidé.

Le général Desaix n'eut qu'à féliciter le général Verdier, et il ne

resta à Damiette que le temps nécessaire pour visiter le lac Menzalé. La

flotte turque ayant disparu pendant ce temps, il revint au Caire, où il

arriva peu de jours après que le chef de bataillon Morand y était

arrivé, de retour de Syrie.

Sidney Smith avait déjà tant avancé les choses de ce premier pas, que,

d'après la réponse qu'avait apportée Morand, il n'y avait plus qu'à

discuter les conditions de l'évacuation, comme si l'événement qui aurait

pu faire résoudre à ce parti était déjà arrivé.

C'était le moment pour Kléber de convoquer le conseil des pères de

l'armée; mais il ne le fit pas, et se décida à ouvrir immédiatement des

négociations avec le visir. Il envoya de nouveau auprès de lui, où se

trouvait Sidney Smith. La réponse fut plus prompte et plus positive

encore que ne l'avait été la première; et Sidney Smith, voulant se

rendre l'arbitre de la négociation, couvrit ses officieux services d'un

voile de loyauté que la circonstance lui permettait d'employer.

Il prétexta une possibilité de mauvaise foi ou de perfidie de la part

des Turcs, qu'au fond d'ailleurs il craignait peut-être, et proposa le

bord de son vaisseau pour y établir le siége de la négociation qu'il

brûlait de voir commencer, et il prévenait le général Kléber qu'il

allait se rendre devant Damiette, où il attendrait sa réponse.

Kléber répondit de suite qu'il acceptait, et il envoya immédiatement le

général Desaix et M. Poussielgue, intendant des finances de l'armée,

avec des commissions de plénipotentiaires, à Damiette.

J'accompagnais le général Desaix, et ce fut moi, ainsi que M. Peyruse,

qu'il envoya à bord du _Tigre_, qui était mouillé dans la rade de

Damiette, pour convenir du jour et de l'heure où l'embarquement du

général Desaix et de M. Poussielgue pourrait avoir lieu.

Comme j'étais parti tard, je ne pus revenir que le lendemain. Je passai

la nuit à bord du vaisseau de Sidney Smith, et je fus comblé de

politesses. J'étais jeune alors, car j'avais à peine vingt-quatre ans;

mais j'étais naturellement observateur, et je voyais bien que Sidney

Smith avait déjà des avantages sur nous, et que nous allions lui donner

les as dans la partie qu'il jouait contre nous.

Je ne pouvais pas comprendre que nous nous prêtassions à tout ce qui ne

pouvait que nous nuire; car nous avions déjà pris le second rôle avant

de commencer; et, au lieu d'élever des difficultés, nous les

aplanissions. Il fallait bien que l'on se fût persuadé que le général

Bonaparte ne parviendrait pas jusqu'en France, ou que le Directoire lui

ferait quelque mauvais parti, pour s'être déterminé à se conduire ainsi

depuis qu'il était parti d'Égypte.

Je vins rendre compte au général Desaix de ce que j'avais vu et de ce

qui avait été convenu entre Sidney Smith et moi, et l'embarquement eut

lieu le lendemain au bogase de Damiette, où les chaloupes anglaises

vinrent recevoir le général Desaix, ainsi que M. Poussielgue, qui avait

avec lui le secrétaire qui était déjà venu avec moi à bord du vaisseau

de Sidney Smith. J'accompagnai encore le général Desaix, et nous fûmes

bientôt à bord du _Tigre_.

Pendant que Sidney Smith pressait le général Kléber d'entrer en

négociation, il poussait l'armée turque pour la faire entrer en

opération, et elle venait de lever son camp de Nazareth pour venir, par

Gazah, cerner le petit fort d'El-Arich, qui, placé à peu près au milieu

du désert qui sépare l'Afrique de l'Asie, est la clef de l'Égypte de ce

côté-là.

Le général Kléber venait de recevoir cet avis, et, craignant quelque

malheur pour El-Arich et pour lui-même, il envoya un de ses

aides-de-camp, qui vint, jusqu'à bord du _Tigre_, apporter ces détails

au général Desaix, et lui ordonner de demander pour première condition

une suspension d'armes, qui n'était pas venue à l'idée du général en

chef: il ne voulait cependant évacuer l'Égypte que pour sauver son

armée.

La demande de la suspension d'armes fut faite, mais Sidney Smith

répondit qu'il ne pouvait qu'interposer ses bons offices près du visir,

à qui il allait écrire sur-le-champ, ce qu'il fit; et ce ne fut que

quelques jours après que nous apprîmes l'enlèvement du fort d'El-Arich

par surprise, et le malheur de sa garnison, que l'on avait amusée de

l'idée de retourner en France, en parlementant avec elle.

Le commandant, peu sur ses gardes, laissa visiter son fort, sous des

prétextes d'urbanité; la porte une fois ouverte, la soldatesque turque

s'y était précipitée et était tombée sur la garnison, qui, confiante

dans ses chefs, n'avait pas mieux qu'eux aperçu le piége que l'on avait

tendu à leur bonne foi.

Le fort fut enlevé, et les malheureux soldats de la garnison presque

tous décapités sous les yeux d'un misérable traître[22] à sa patrie,

qui, sous l'habit anglais, s'est rendu leur agent pour exécuter cette

sanglante perfidie; car nous avons su après que le même courrier que

Sidney Smith avait expédié pour demander la suspension d'armes, avait

porté à deux émigrés français, qui étaient placés par lui près de

l'armée turque, l'ordre de presser, coûte que coûte, la prise

d'El-Arich, afin que cela fût fini avant d'accorder la suspension

d'armes, qui eut effectivement lieu quand cela fut achevé, en sorte que

l'Égypte se trouva déjà ouverte de ce côté.

Le général Kléber reçut à la fois les deux nouvelles de la prise du fort

et de la conclusion de l'armistice.

Cela donna lieu de commencer à suspecter la sincérité dont Sidney Smith

faisait étalage, et qui paraissait avoir séduit le général Kléber.

Nous ne pouvions nous empêcher de remarquer que, du bogase de Damiette,

nous aurions pu être dans la même nuit en face de Gazah, où était encore

le visir, et arriver aussitôt que le petit bâtiment qu'il expédia pour

porter ses dépêches, et, en traitant nous-mêmes de la suspension

d'armes, sauver El-Arich.

Au lieu de cela, Sidney Smith, sous des prétextes que des officiers de

terre n'ont guère moyen de contester à ceux de mer, nous mena d'abord à

Chypre, puis à Tyr, puis à Saint-Jean-d'Acre, et enfin, après trente

jours, il nous débarqua dans la maison du consul d'Angleterre, au port

de Jaffa, et partit, de sa personne, pour aller rejoindre le visir à son

camp, qui venait d'être porté de Gazah à El-Arich. Avant de partir, il

avait donné ordre à son vaisseau d'aller faire de l'eau sur la côte de

Caramanie, en sorte que nous nous trouvâmes tout-à-fait à la merci des

Turcs.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 17 / 44 题