Disposition des esprits après le départ du général
Bonaparte.--Kléber.--Négociations avec le visir.--Belle conduite du
général Verdier.--J'accompagne le général Desaix à bord du
_Tigre_.--Armistice.
On se tourna bientôt vers le nouveau général en chef, et chacun chercha
à devenir l'objet de ses préférences.
Depuis l'arrivée des troupes françaises en Égypte, les ennemis de la
France n'avaient négligé aucun moyen pour faire sortir la Porte de sa
léthargie, et cette puissance venait de faire marcher en Syrie une
nombreuse armée dont elle avait donné le commandement au grand-visir.
L'approche de cette armée par la Caramanie n'avait pas peu contribué à
faire renoncer le général Bonaparte à poursuivre le siége de
Saint-Jean-d'Acre et à le déterminer à rentrer en Égypte.
Cette armée était déjà en Syrie avant l'apparition de la flotte turque à
Aboukir, et le général Bonaparte, voulant se donner le temps d'aller
combattre les troupes débarquées par celle-ci, avait ouvert des
négociations avec le visir qui commandait l'armée de Syrie, pensant bien
que le premier effet d'une ouverture de sa part vis-à-vis des Turcs
serait de suspendre leur marche, d'autant qu'ils n'étaient pas impatiens
de venir le combattre, et qu'il les savait mécontens des instigations
dont ils étaient entourés et tourmentés en tout sens, pour les pousser
sur les champs de bataille: ces braves gens avaient un bon sens naturel
qui leur disait que la France et la Porte en se battant ne travaillaient
que pour leurs ennemis.
Le visir répondit au général Bonaparte, et il y eut plusieurs échanges
de courriers; mais le secret de cette négociation ne transpira point: on
savait qu'elle se suivait, et cela avait fait naître dans les esprits
une espérance que l'on se plaisait à y entretenir. Le général Bonaparte
restait le maître de son issue, et s'était ménagé les moyens de
l'approprier à ses projets.
L'état dans lequel il avait placé cette négociation faisait partie des
instructions qu'il avait données au général Kléber en lui en laissant la
direction[20], ainsi que tous les documens qui s'y rattachaient. Kléber
n'envisagea bientôt cette négociation que comme un moyen de sortir d'un
pays contre lequel tout le monde était butté, surtout depuis que le
départ du général Bonaparte avait rompu le frein qui retenait tous les
mauvais discours.
Le nouveau général en chef ne tarda pas à se montrer peu disposé à
suivre le système de son prédécesseur; on s'en apercevait à la manière
peu convenable dont on parlait chez lui, où on censurait les opérations
du général Bonaparte, ainsi que ses habitudes personnelles; non
seulement il n'imposait pas silence dans ces sortes d'occasions, mais il
était aisé de voir que cela ne lui déplaisait pas.
En peu de jours, on vit s'élever entre les officiers qui avaient servi
aux armées du Nord et de Sambre-et-Meuse, et ceux qui avaient servi à
l'armée d'Italie le même schisme qui s'était fait remarquer entre les
officiers du général Jourdan et ceux du général Kléber à l'armée de
Sambre-et-Meuse.
Les officiers qui avaient servi à cette armée, et qui avaient fait
éclater leur mécontentement lors de l'arrivée au Caire, furent les
premiers dont le général Kléber s'entoura; il devint en peu de temps
l'idole de tout ce qui désirait l'évacuation de l'Égypte, et ceux-ci ne
lui tinrent pas un autre langage; cela gagna tous les rangs de l'armée,
en sorte que Kléber, après s'être entouré de cette atmosphère, ne put
recueillir que ce qu'il avait lui-même semé.
On ne s'occupa bientôt plus qu'à trouver de l'impossibilité à
l'exécution de tout ce qui devait assurer le séjour de l'armée en
Égypte; ce qui se rattachait à cet intérêt ne devint plus le sujet d'une
constante application, comme cela l'avait été sous le général Bonaparte;
les esprits ne furent bientôt tournés que vers la France, et chacun
faisait en secret ses petits projets pour le retour; en un mot, les
imaginations avaient abandonné l'Égypte.
Kléber était un homme de bien, et incontestablement un général brave et
habile, mais d'une bonté et d'une faiblesse de caractère qui
contrastaient singulièrement avec sa haute stature, qui avait quelque
chose d'imposant. Sa première éducation paraissait l'avoir destiné à
embrasser l'état d'architecte, que le goût des armes lui avait fait
abandonner pour entrer dans un des régimens autrichiens des Pays-Bas.
Il se trouvait chez lui en Alsace, lorsque la révolution éclata, et
quoiqu'il fût diamétralement opposé au système d'égalité, il quitta le
service d'Autriche pour s'engager avec elle. Il venait d'être nommé
adjudant-major d'un des bataillons de volontaires du Haut-Rhin, lorsque
ce corps fut appelé à Mayence, et y fut enfermé avec la garnison qui
soutint le premier siége de cette ville. Il s'y fit remarquer, passa
dans la Vendée comme officier-général après la capitulation de Mayence;
puis revint servir à l'armée de Sambre-et-Meuse, d'où le Directoire
l'avait éloigné à cause de ses oppositions constantes contre le général
Jourdan qui la commandait en chef. Il était dans cette situation, quand
le général Bonaparte le fit employer dans son armée.
Son caractère naturel était frondeur, et il disait lui-même qu'il
n'aimait _la subordination qu'en sous-ordre_. Son esprit, quoique
agréable, n'était pas d'une portée très étendue; et l'opinion la moins
défavorable que l'on pût s'en former après sa conduite en Égypte, c'est
qu'il n'avait pu être atteint par la conviction des résultats qui, tôt
ou tard, devaient être la conséquence de l'occupation de ce pays.
À tous ces inconvéniens se joignait celui d'une ignorance totale dans la
conduite des affaires de cabinet, en sorte qu'il ne pouvait manquer
d'être à la merci de tout le monde, et particulièrement de ceux qui
voulaient faire de lui un moyen de retourner en France.
On n'eut donc pas de peine à lui faire donner suite aux négociations
déjà ouvertes avec le visir, et à ne les lui faire envisager que sous le
point de vue de ramener en France une armée qui y paraissait utile à des
esprits encore peu familiarisés avec l'expérience du parti que l'on peut
tirer de notre patrie sous un gouvernement habile et actif. Ce prétexte
fut le passe-port que l'on donnait à l'opinion qui était propagée dans
l'armée par ceux qui auraient dû l'en garantir, et l'on ne mit plus de
secret dans ce projet.
On commença par donner plus d'importance aux communications ouvertes
avec le grand-visir, en substituant un officier de l'armée[21] aux
Tartares qui jusqu'alors y avaient été employés, et il semblait que l'on
avait eu envie de faire marcher la négociation plus vite en y associant
les Anglais.
Le prétexte que l'on donna à cette initiative fut que, n'importe ce que
seraient les stipulations que l'on parviendrait à conclure avec les
Turcs, on se trouverait n'avoir rien fait, si les Anglais, comme maîtres
de la mer, n'y étaient pas partie contractante. En conséquence, on
envoya le chef de bataillon Morand à Sidney Smith, au lieu de l'adresser
au visir. Cet officier ne parvint à le joindre qu'au camp de ce dernier,
près de Nazareth en Syrie.
Sir Sidney Smith fut flatté du message, qui, en lui étant adressé, le
plaçait près de l'armée turque dans une position supérieure à celle dans
laquelle devait naturellement être un commandant de vaisseau commodore
d'une croisière, et n'ayant pas d'autre commission de son gouvernement:
aussi s'empressa-t-il d'accepter le rôle de médiateur qui lui était
offert par les Turcs, et que Kléber ne repoussa pas. Il démêla tout de
suite l'issue qu'il pourrait donner à la négociation, en remarquant la
différence qu'il y avait entre l'abandon de confiance du général Kléber,
et le soin avec lequel le général Bonaparte l'avait écarté. Ainsi, dès
cette première démarche, dans laquelle il fut question de l'évacuation
de l'Égypte, le général Kléber se trouva-t-il plus engagé qu'il ne
l'aurait peut-être voulu, parce que Sidney Smith lui fit une réponse si
positive, qu'il n'y avait presque plus qu'à entrer en discussion sur les
bases de l'évacuation, le principe en paraissant arrêté.
Le chef de bataillon Morand revint avec cette réponse près du général
Kléber, qui était au Caire. Il paraissait s'être aperçu lui-même des
dangers d'une influence par laquelle il s'était laissé dominer; et soit
qu'il eût le dessein d'en prévenir les conséquences, en y apportant un
contre-poids, ou bien d'attacher le nom des sommités de l'armée à ses
projets, il avait fait venir au Caire le général Desaix, qui était
encore dans la Haute-Égypte, parce que son nom seul faisait autorité
dans l'armée. Il venait d'y arriver, lorsque l'on reçut l'avis de
l'apparition d'une nouvelle flotte turque à l'embouchure de la branche
du Nil qui se jette dans la mer à Damiette.
Le général Kléber vit au moment que cette flotte devait opérer
conjointement avec l'armée du visir, et que celui-ci allait s'avancer
vers l'Égypte: c'est pourquoi il envoya de suite le général Desaix à
Damiette, pour s'opposer aux entreprises de la flotte turque; mais
lorsqu'il y arriva, tout était fini de la manière la plus brillante.
Le général Verdier commandait à Damiette, et il tenait un camp de
quelques bataillons sur la rive droite du Nil, entre cette ville et
Lesbé.
Les Turcs, aidés par les deux vaisseaux de Sidney Smith, mirent à terre
quelques milliers d'hommes qu'ils débarquèrent sur la plage qui conduit
à Lesbé, et les Anglais les protégeaient avec deux pièces de canon
qu'ils avaient débarquées de leurs vaisseaux, pour les établir sur les
ruines d'une vieille tour qui paraissait avoir fait partie de l'ancienne
Damiette, et de laquelle ils pouvaient balayer tout le chemin par lequel
nos troupes devaient arriver.
Le général Verdier ne donna pas le temps aux chaloupes d'aller se
charger de monde pour un second voyage; et, quoique ses troupes fussent
à une bonne demi-lieue de distance du point où les Turcs avaient
débarqué, il ne mit pas plus de deux heures pour les assembler, les
faire arriver, et jeter les Turcs dans la mer, précisément dans le
moment où les chaloupes turques venaient de s'éloigner. Tous ceux qui
craignirent de se jeter à l'eau furent pris, et pas un homme de tout ce
débarquement ne regagna les vaisseaux.
Le général Verdier avait conduit son attaque de manière à rejeter les
Turcs sur la tour où se trouvaient les canons anglais, qui ne purent pas
lui faire de mal. Jamais succès ne fut plus complet ni plus promptement
décidé.
Le général Desaix n'eut qu'à féliciter le général Verdier, et il ne
resta à Damiette que le temps nécessaire pour visiter le lac Menzalé. La
flotte turque ayant disparu pendant ce temps, il revint au Caire, où il
arriva peu de jours après que le chef de bataillon Morand y était
arrivé, de retour de Syrie.
Sidney Smith avait déjà tant avancé les choses de ce premier pas, que,
d'après la réponse qu'avait apportée Morand, il n'y avait plus qu'à
discuter les conditions de l'évacuation, comme si l'événement qui aurait
pu faire résoudre à ce parti était déjà arrivé.
C'était le moment pour Kléber de convoquer le conseil des pères de
l'armée; mais il ne le fit pas, et se décida à ouvrir immédiatement des
négociations avec le visir. Il envoya de nouveau auprès de lui, où se
trouvait Sidney Smith. La réponse fut plus prompte et plus positive
encore que ne l'avait été la première; et Sidney Smith, voulant se
rendre l'arbitre de la négociation, couvrit ses officieux services d'un
voile de loyauté que la circonstance lui permettait d'employer.
Il prétexta une possibilité de mauvaise foi ou de perfidie de la part
des Turcs, qu'au fond d'ailleurs il craignait peut-être, et proposa le
bord de son vaisseau pour y établir le siége de la négociation qu'il
brûlait de voir commencer, et il prévenait le général Kléber qu'il
allait se rendre devant Damiette, où il attendrait sa réponse.
Kléber répondit de suite qu'il acceptait, et il envoya immédiatement le
général Desaix et M. Poussielgue, intendant des finances de l'armée,
avec des commissions de plénipotentiaires, à Damiette.
J'accompagnais le général Desaix, et ce fut moi, ainsi que M. Peyruse,
qu'il envoya à bord du _Tigre_, qui était mouillé dans la rade de
Damiette, pour convenir du jour et de l'heure où l'embarquement du
général Desaix et de M. Poussielgue pourrait avoir lieu.
Comme j'étais parti tard, je ne pus revenir que le lendemain. Je passai
la nuit à bord du vaisseau de Sidney Smith, et je fus comblé de
politesses. J'étais jeune alors, car j'avais à peine vingt-quatre ans;
mais j'étais naturellement observateur, et je voyais bien que Sidney
Smith avait déjà des avantages sur nous, et que nous allions lui donner
les as dans la partie qu'il jouait contre nous.
Je ne pouvais pas comprendre que nous nous prêtassions à tout ce qui ne
pouvait que nous nuire; car nous avions déjà pris le second rôle avant
de commencer; et, au lieu d'élever des difficultés, nous les
aplanissions. Il fallait bien que l'on se fût persuadé que le général
Bonaparte ne parviendrait pas jusqu'en France, ou que le Directoire lui
ferait quelque mauvais parti, pour s'être déterminé à se conduire ainsi
depuis qu'il était parti d'Égypte.
Je vins rendre compte au général Desaix de ce que j'avais vu et de ce
qui avait été convenu entre Sidney Smith et moi, et l'embarquement eut
lieu le lendemain au bogase de Damiette, où les chaloupes anglaises
vinrent recevoir le général Desaix, ainsi que M. Poussielgue, qui avait
avec lui le secrétaire qui était déjà venu avec moi à bord du vaisseau
de Sidney Smith. J'accompagnai encore le général Desaix, et nous fûmes
bientôt à bord du _Tigre_.
Pendant que Sidney Smith pressait le général Kléber d'entrer en
négociation, il poussait l'armée turque pour la faire entrer en
opération, et elle venait de lever son camp de Nazareth pour venir, par
Gazah, cerner le petit fort d'El-Arich, qui, placé à peu près au milieu
du désert qui sépare l'Afrique de l'Asie, est la clef de l'Égypte de ce
côté-là.
Le général Kléber venait de recevoir cet avis, et, craignant quelque
malheur pour El-Arich et pour lui-même, il envoya un de ses
aides-de-camp, qui vint, jusqu'à bord du _Tigre_, apporter ces détails
au général Desaix, et lui ordonner de demander pour première condition
une suspension d'armes, qui n'était pas venue à l'idée du général en
chef: il ne voulait cependant évacuer l'Égypte que pour sauver son
armée.
La demande de la suspension d'armes fut faite, mais Sidney Smith
répondit qu'il ne pouvait qu'interposer ses bons offices près du visir,
à qui il allait écrire sur-le-champ, ce qu'il fit; et ce ne fut que
quelques jours après que nous apprîmes l'enlèvement du fort d'El-Arich
par surprise, et le malheur de sa garnison, que l'on avait amusée de
l'idée de retourner en France, en parlementant avec elle.
Le commandant, peu sur ses gardes, laissa visiter son fort, sous des
prétextes d'urbanité; la porte une fois ouverte, la soldatesque turque
s'y était précipitée et était tombée sur la garnison, qui, confiante
dans ses chefs, n'avait pas mieux qu'eux aperçu le piége que l'on avait
tendu à leur bonne foi.
Le fort fut enlevé, et les malheureux soldats de la garnison presque
tous décapités sous les yeux d'un misérable traître[22] à sa patrie,
qui, sous l'habit anglais, s'est rendu leur agent pour exécuter cette
sanglante perfidie; car nous avons su après que le même courrier que
Sidney Smith avait expédié pour demander la suspension d'armes, avait
porté à deux émigrés français, qui étaient placés par lui près de
l'armée turque, l'ordre de presser, coûte que coûte, la prise
d'El-Arich, afin que cela fût fini avant d'accorder la suspension
d'armes, qui eut effectivement lieu quand cela fut achevé, en sorte que
l'Égypte se trouva déjà ouverte de ce côté.
Le général Kléber reçut à la fois les deux nouvelles de la prise du fort
et de la conclusion de l'armistice.
Cela donna lieu de commencer à suspecter la sincérité dont Sidney Smith
faisait étalage, et qui paraissait avoir séduit le général Kléber.
Nous ne pouvions nous empêcher de remarquer que, du bogase de Damiette,
nous aurions pu être dans la même nuit en face de Gazah, où était encore
le visir, et arriver aussitôt que le petit bâtiment qu'il expédia pour
porter ses dépêches, et, en traitant nous-mêmes de la suspension
d'armes, sauver El-Arich.
Au lieu de cela, Sidney Smith, sous des prétextes que des officiers de
terre n'ont guère moyen de contester à ceux de mer, nous mena d'abord à
Chypre, puis à Tyr, puis à Saint-Jean-d'Acre, et enfin, après trente
jours, il nous débarqua dans la maison du consul d'Angleterre, au port
de Jaffa, et partit, de sa personne, pour aller rejoindre le visir à son
camp, qui venait d'être porté de Gazah à El-Arich. Avant de partir, il
avait donné ordre à son vaisseau d'aller faire de l'eau sur la côte de
Caramanie, en sorte que nous nous trouvâmes tout-à-fait à la merci des
Turcs.