Perte de plusieurs officiers distingués.--Ouvertures de Sidney
Smith.--Nouvelles désastreuses de France.--Le général Bonaparte se
dispose à quitter l'Égypte:--son départ.
Après la bataille d'Aboukir, l'armée devait compter sur quelques mois de
repos. Elle fut effectivement renvoyée dans les cantonnemens qu'elle
occupait auparavant, et le général Bonaparte, avant de remonter au
Caire, alla visiter Alexandrie, qu'il n'avait pas encore revue depuis
son arrivée en Égypte.
Il avait fait de grandes pertes en officiers d'un rare mérite; le
général Caffarelli-Dufalga, qui commandait le génie, était mort au siége
de Saint-Jean-d'Acre, à la suite d'une amputation d'un bras; il avait
déjà perdu une jambe à l'armée de Sambre-et-Meuse. Le général Dommartin,
qui commandait l'artillerie de l'armée, venait d'être tué en descendant
du Caire à Rosette, par le Nil; et enfin, il venait de perdre à Aboukir
le colonel du génie Crétin, qui avait fortifié Alexandrie, et qu'il
destinait à remplacer le général Caffarelli. Mais le choix des officiers
qui faisaient partie de cette armée avait été tellement soigné, que ces
pertes pouvaient encore facilement se réparer.
La flotte turque avait levé l'ancre pour s'en retourner à
Constantinople, et il ne restait devant Alexandrie que les deux
vaisseaux anglais _le Tigre_ et _le Thésée_, commandés par sir Sidney
Smith.
Le dernier de ces deux vaisseaux avait sur son pont quatre-vingts
bombes, reste de celles qu'il faisait lancer sur nous à
Saint-Jean-d'Acre, lorsque, par une cause que l'on n'a pas connue, ces
quatre-vingts bombes prirent feu, et éclatèrent toutes à la fois pendant
que le vaisseau était à la voile; il y eut vingt hommes de tués à bord,
et le pont du vaisseau fut tellement maltraité, que l'on fut obligé de
l'envoyer à Chypre pour le réparer, en sorte qu'il ne restait plus
devant Alexandrie que _le Tigre_, monté par sir Sidney Smith. Celui-ci,
voyant le mauvais succès qu'avait eu l'expédition turque, cherchait un
stratagème pour faire sortir l'armée française d'Égypte. Il commença par
ouvrir le premier des communications avec le général commandant à
Alexandrie, en lui renvoyant quelques prisonniers français, qu'il avait
mis à son bord après les avoir effectivement sauvés du damas des Turcs.
Il était sans doute bien aise qu'on le sût; on lui adressa les
remercîmens que méritait son procédé généreux. Comme on avait été en
aigreur avec lui pendant toute la campagne de Syrie, on n'était pas
fâché de rencontrer l'occasion de revenir à de meilleurs termes. Il
avait, au reste, donné l'exemple du retour à la modération.
Cette première communication fut suivie d'une seconde; il envoya à
Alexandrie son propre secrétaire, sous le prétexte de remettre au
général Bonaparte des lettres à son adresse, qui avaient été trouvées à
bord d'un bâtiment récemment capturé. À ces lettres, il avait joint une
liasse de journaux d'assez fraîche date, dans lesquels on rendait compte
des désastres éprouvés en Italie, par nos armées sous le commandement du
général Schérer.
Sidney Smith, en portant ces détails à la connaissance du général
Bonaparte, espérait faire naître en lui le désir de transporter son
armée au secours de l'Italie, et voulait peut-être se faire une page
d'histoire, en ouvrant des négociations sur cette base; mais il avait
affaire à quelqu'un qui ne pouvait pas manquer d'apercevoir le piége, de
quelque couleur qu'on eût pris soin de l'envelopper.
Néanmoins l'idée ne fut point rejetée, par cela même qu'elle était
déraisonnable, et que l'on pouvait toujours trouver un prétexte pour
l'abandonner. On fit si bien, que le secrétaire du commodore resta
persuadé qu'il pourrait reparler de cette proposition, et qu'il donna
dans le piége, tandis qu'il était venu lui-même pour en tendre un autre.
Il revint plusieurs fois à Alexandrie pendant le séjour qu'y fit le
général Bonaparte; et, lorsqu'on lui eut arraché tous les détails qu'il
importait de connaître sur le nouvel état de guerre survenu en Europe,
le général Bonaparte le congédia, prétextant des affaires qui exigeaient
sa présence au Caire, et le besoin d'aller visiter la Haute-Égypte,
ajournant ainsi à son retour les propositions du commodore. Il repartit
pour le Caire, en faisant parler très haut de son voyage dans la
Haute-Égypte, où il dirigea même quelques personnes dont il avait
déclaré vouloir se faire précéder.
Avant de quitter Alexandrie, où il venait d'acquérir le complément des
détails de l'état de l'Europe, il remarquait une coïncidence parfaite
avec ceux que lui avaient apportés MM. Hamelin et Livron. Il ne pouvait
plus douter de ce qui allait arriver, soit en France ou en Égypte, si
elle n'était pas secourue.
Les obstacles qu'il n'avait pu vaincre en Syrie ne lui avaient laissé
aucune illusion sur ce qu'il pourrait entreprendre avec sa petite armée,
et il avait ajourné jusqu'à l'arrivée de nouveaux renforts l'exécution
de la seconde partie de son projet, qui était d'étendre sa puissance en
Palestine, de marcher à Byzance et de commencer la révolution d'Orient.
Les détails qu'il venait d'apprendre sur l'état de l'Europe ne lui
laissaient plus entrevoir la possibilité d'être secouru.
L'Italie étant entièrement perdue, ce n'était plus que de Toulon qu'on
aurait pu lui expédier des renforts, en supposant que le Directoire eût
voulu lui en envoyer, ce qui était au moins douteux. Dans tous les cas,
il était devenu plus facile aux Anglais de les arrêter.
Par les journaux, il voyait la France en proie aux troubles civils et au
moment de succomber. Les feuilles publiques n'étaient pleines que de
projets révolutionnaires, tels que la loi sur les otages, l'emprunt
forcé, etc., etc.; en un mot, la désorganisation paraissait tout
menacer.
Ces nouvelles avaient six semaines de date quand il les lisait; et,
comme en révolution on ne s'arrête pas, il calculait les progrès que le
mal avait dû faire jusqu'au moment où il en prenait connaissance. Son
coeur était bourrelé en lisant les désastres inconcevables de l'armée
d'Italie, en apprenant que les Russes traversaient les Alpes pour venir
en France, où ils eussent pénétré sans la bataille de Zurich, qui fut
livrée depuis.
Il voyait son ouvrage détruit dans la dissolution de la république
cisalpine. Les troupes françaises, qui jadis couvraient la surface de
l'Italie, étaient renfermées dans le territoire de Gênes; la Vendée, en
se rallumant avec plus de fureur que jamais, et faisant ses excursions
jusqu'aux portes de Paris, avait amené de sanglantes représailles, et la
terreur commençait à se réorganiser dans l'intérieur.
La fortune publique était menacée d'être anéantie par des mesures
désastreuses conseillées et exécutées par cette foule de vampires qui,
sous le masque de l'intérêt national, ont un besoin continuel de
désordres pour dévorer à leur aise les fortunes particulières avec les
revenus publics. Le Directoire était dans l'atmosphère de tous ces
hommes, véritable fléau pour un État qui a le malheur d'en être affligé.
À la vue de ce triste tableau, sa pensée se reporta sur lui-même, et il
trouva dans son coeur ce sentiment patriotique qui porte l'homme
supérieur au dévoûment. Il s'étonna que, parmi tant de généraux célèbres
qu'il avait laissés en France, il n'y en eût pas un dont on lût le nom
ailleurs qu'à côté d'un malheur public.
Il pensa qu'autant les membres du Directoire avaient pu désirer de
l'éloigner lorsque sa présence ne leur rappelait que des services
glorieux dont le souvenir les importunait, autant ils devaient désirer
son retour, quand les désastres qui les avaient assaillis depuis son
absence les avaient forcés de le reconnaître peut-être comme le seul
homme qui pût prévenir la ruine de la France, et rallier à sa gloire
tous les partis qui divisaient la république, prête à se dissoudre.
La situation de l'Égypte lui permettait d'ailleurs de s'en absenter; il
l'avait mise sur un pied de défense redoutable, usant, pour remplir les
vides que la guerre et les maladies avaient faits dans les cadres, de
toutes les ressources que lui offraient les circonstances. Non seulement
il avait fait former des corps de mamelouks, de Cophtes et de Grecs qui
se trouvaient en Égypte et s'enrôlaient volontiers sous nos drapeaux, où
ils firent honorablement leur devoir, mais encore il fit acheter des
nègres de Darfour, que l'on disciplina à l'européenne.
Il avait fait armer et équiper ces diverses troupes avec les armes et
équipages de ceux qui avaient succombé dans les hôpitaux ou sur les
champs de bataille.
De plus, le système de l'administration et des finances était organisé
de manière à assurer les besoins de l'armée: il ne manquait à la colonie
que ce que la France seule pouvait lui fournir, et il n'y avait que le
général Bonaparte qui pût l'obtenir du gouvernement.
Persuadé que l'intérêt de la France et de l'Égypte exigeait également
son départ, que le différer plus long-temps était compromettre également
le salut de l'une et de l'autre, que c'était en France qu'il fallait
aller défendre l'Égypte, il se détermina à partir, s'en remettant aux
événemens du soin de sa justification: telles sont les explications
qu'il donna à une personne qui était dans son intime confidence à cette
époque.
Tout marchait. Un homme qui n'eût même été doué que du sens commun
ordinaire, suffisait pour continuer de donner le mouvement à cette
machine, qui n'avait besoin que de ne pas être dérangée.
La bataille d'Aboukir venait d'assurer le repos de l'Égypte, au moins
jusqu'à la saison suivante; car, en Égypte, il n'y a que la belle saison
qui rende les débarquemens possibles.
Sans se laisser intimider par l'immensité des dangers qui commençaient à
sa sortie d'Alexandrie, et qui croissaient à chaque pas qu'il faisait
vers les travaux qu'il allait entreprendre, il s'abandonna à sa fortune,
qui devait le sauver, si le destin ennemi n'avait pas résolu la perte de
la France.
Sidney Smith était persuadé que, si le général Bonaparte ne partait pas
par suite d'une capitulation qui comprendrait en même temps son armée,
et à laquelle capitulation il se flattait de l'amener, il partirait au
moins seul; et dès-lors il forma le projet de le prendre.
Malheureusement pour lui, les prisonniers qu'il avait rendus quelque
temps auparavant avaient fait connaître qu'il manquait d'eau, parce
qu'il n'avait pas eu le temps d'en faire avant de partir de
Saint-Jean-d'Acre, pour escorter l'armée turque qui venait de périr à
Aboukir.
Il jugea, sans doute, qu'il aurait le temps d'aller à Chypre refaire sa
provision d'eau, et de retourner devant Alexandrie avant que le général
Bonaparte fût de retour de la Haute-Égypte. En conséquence, il partit
pour Chypre, levant ainsi la croisière, qui déjà, avant son départ,
n'était plus composée que de son vaisseau.
À peine fut-il hors de vue, que l'on expédia un courrier au général
Bonaparte, qui se tenait tout prêt. Il avait communiqué le secret de son
départ à l'amiral Gantheaume, et lui avait recommandé de tenir prêtes
les deux seules frégates qui restaient de toute l'escadre, lesquelles ne
s'étaient pas trouvées au combat naval à Aboukir, parce qu'elles avaient
escorté les vaisseaux de transport et étaient entrées avec eux dans
Alexandrie.
Le général Bonaparte, en faisant prévenir Gantheaume de son départ du
Caire, lui donna aussi l'ordre de sortir lui-même d'Alexandrie avec ces
deux frégates, et lui fixa le jour et l'heure où il devait envoyer ses
chaloupes dans la petite anse du Marabou, où il s'embarquerait.
Lorsque Sidney Smith eut quitté les parages d'Alexandrie, Gantheaume mit
à la voile sous le prétexte d'aller croiser, et il vint se placer en
face de la petite anse du Marabou, à une lieue à l'ouest d'Alexandrie.
La sortie de ces deux frégates ne pouvait donner lieu à aucune
conjecture, puisqu'à Alexandrie on croyait le général Bonaparte au Caire
ou dans la Haute-Égypte.
Le général Bonaparte, qui avait fixé le jour et l'heure où Gantheaume
devait détacher ses chaloupes, arriva presque en même temps sur la
plage, où Menou avait été mandé. Il entretint longuement ce général des
vues qui le déterminaient à braver les croisières anglaises. Il lui
remit les dépêches qui investissaient le général Kléber du commandement,
et se jeta dans l'embarcation qui l'attendait; sa suite et son escorte
en firent autant; les chaloupes s'éloignèrent, et le général Bonaparte
fut bientôt à bord du navire qui devait porter en France César et sa
fortune.
Les chevaux de l'escorte avaient été abandonnés sur le rivage, et tout
sommeillait encore dans Alexandrie, lorsque les postes avancés de la
place virent arriver au galop une déroute de chevaux qui, par un
instinct naturel, revenaient à Alexandrie par le désert: le poste prit
les armes, en voyant des chevaux tout sellés et bridés, qu'il reconnut
pour appartenir au régiment des guides; il crut qu'il était arrivé
malheur à quelque détachement en poursuivant les Arabes. Avec ces
chevaux venaient aussi ceux des généraux qui s'étaient embarqués avec le
général Bonaparte, en sorte que l'inquiétude fut très grande à
Alexandrie. On en fit sortir en toute hâte la cavalerie, pour aller à la
découverte dans la direction d'où venaient les chevaux, et l'on se
livrait encore à toutes sortes de sinistres conjectures, lorsque cette
cavalerie rentra dans la place avec le piqueur turc qui revenait
lui-même à Alexandrie, et ramenait le cheval du général Bonaparte.
Parmi les papiers qu'il avait confiés à Menou, le général Bonaparte
avait laissé une lettre pour le général Kléber, à qui il faisait part de
son projet en lui remettant le commandement de l'armée, et une pour le
général Desaix, qui était à Siout, dans la Haute-Égypte, et à qui il
faisait les mêmes communications, en ajoutant qu'il ne lui avait pas
donné le commandement de l'armée, parce qu'il espérait le voir en Italie
ou en France au mois de septembre suivant: nous étions alors en juin ou
juillet.
Il avait ajouté à ce paquet une proclamation dans laquelle il faisait
connaître à l'armée les causes qui l'avaient déterminé à la quitter pour
venir au secours de la mère-patrie; il lui recommandait la constance, et
lui disait qu'il regarderait comme mal employés tous les jours de sa vie
où il ne ferait pas quelque chose pour elle.
Il serait difficile de peindre la stupeur dans laquelle furent jetés
tous les esprits, lorsque le bruit de ce départ fut répandu. On hésita
pendant quelques jours à se prononcer, puis on éclata en mauvais propos.
L'opinion la plus générale ne fut point favorable à cette détermination
du général Bonaparte, dont un petit nombre de bons esprits comprirent
seuls les motifs: les hommes médiocres déraisonnèrent à qui mieux mieux
pendant huit jours, après lesquels les opinions se replacèrent peu à
peu.