CHAPITRE XI.

Perte de plusieurs officiers distingués.--Ouvertures de Sidney

Smith.--Nouvelles désastreuses de France.--Le général Bonaparte se

dispose à quitter l'Égypte:--son départ.

Après la bataille d'Aboukir, l'armée devait compter sur quelques mois de

repos. Elle fut effectivement renvoyée dans les cantonnemens qu'elle

occupait auparavant, et le général Bonaparte, avant de remonter au

Caire, alla visiter Alexandrie, qu'il n'avait pas encore revue depuis

son arrivée en Égypte.

Il avait fait de grandes pertes en officiers d'un rare mérite; le

général Caffarelli-Dufalga, qui commandait le génie, était mort au siége

de Saint-Jean-d'Acre, à la suite d'une amputation d'un bras; il avait

déjà perdu une jambe à l'armée de Sambre-et-Meuse. Le général Dommartin,

qui commandait l'artillerie de l'armée, venait d'être tué en descendant

du Caire à Rosette, par le Nil; et enfin, il venait de perdre à Aboukir

le colonel du génie Crétin, qui avait fortifié Alexandrie, et qu'il

destinait à remplacer le général Caffarelli. Mais le choix des officiers

qui faisaient partie de cette armée avait été tellement soigné, que ces

pertes pouvaient encore facilement se réparer.

La flotte turque avait levé l'ancre pour s'en retourner à

Constantinople, et il ne restait devant Alexandrie que les deux

vaisseaux anglais _le Tigre_ et _le Thésée_, commandés par sir Sidney

Smith.

Le dernier de ces deux vaisseaux avait sur son pont quatre-vingts

bombes, reste de celles qu'il faisait lancer sur nous à

Saint-Jean-d'Acre, lorsque, par une cause que l'on n'a pas connue, ces

quatre-vingts bombes prirent feu, et éclatèrent toutes à la fois pendant

que le vaisseau était à la voile; il y eut vingt hommes de tués à bord,

et le pont du vaisseau fut tellement maltraité, que l'on fut obligé de

l'envoyer à Chypre pour le réparer, en sorte qu'il ne restait plus

devant Alexandrie que _le Tigre_, monté par sir Sidney Smith. Celui-ci,

voyant le mauvais succès qu'avait eu l'expédition turque, cherchait un

stratagème pour faire sortir l'armée française d'Égypte. Il commença par

ouvrir le premier des communications avec le général commandant à

Alexandrie, en lui renvoyant quelques prisonniers français, qu'il avait

mis à son bord après les avoir effectivement sauvés du damas des Turcs.

Il était sans doute bien aise qu'on le sût; on lui adressa les

remercîmens que méritait son procédé généreux. Comme on avait été en

aigreur avec lui pendant toute la campagne de Syrie, on n'était pas

fâché de rencontrer l'occasion de revenir à de meilleurs termes. Il

avait, au reste, donné l'exemple du retour à la modération.

Cette première communication fut suivie d'une seconde; il envoya à

Alexandrie son propre secrétaire, sous le prétexte de remettre au

général Bonaparte des lettres à son adresse, qui avaient été trouvées à

bord d'un bâtiment récemment capturé. À ces lettres, il avait joint une

liasse de journaux d'assez fraîche date, dans lesquels on rendait compte

des désastres éprouvés en Italie, par nos armées sous le commandement du

général Schérer.

Sidney Smith, en portant ces détails à la connaissance du général

Bonaparte, espérait faire naître en lui le désir de transporter son

armée au secours de l'Italie, et voulait peut-être se faire une page

d'histoire, en ouvrant des négociations sur cette base; mais il avait

affaire à quelqu'un qui ne pouvait pas manquer d'apercevoir le piége, de

quelque couleur qu'on eût pris soin de l'envelopper.

Néanmoins l'idée ne fut point rejetée, par cela même qu'elle était

déraisonnable, et que l'on pouvait toujours trouver un prétexte pour

l'abandonner. On fit si bien, que le secrétaire du commodore resta

persuadé qu'il pourrait reparler de cette proposition, et qu'il donna

dans le piége, tandis qu'il était venu lui-même pour en tendre un autre.

Il revint plusieurs fois à Alexandrie pendant le séjour qu'y fit le

général Bonaparte; et, lorsqu'on lui eut arraché tous les détails qu'il

importait de connaître sur le nouvel état de guerre survenu en Europe,

le général Bonaparte le congédia, prétextant des affaires qui exigeaient

sa présence au Caire, et le besoin d'aller visiter la Haute-Égypte,

ajournant ainsi à son retour les propositions du commodore. Il repartit

pour le Caire, en faisant parler très haut de son voyage dans la

Haute-Égypte, où il dirigea même quelques personnes dont il avait

déclaré vouloir se faire précéder.

Avant de quitter Alexandrie, où il venait d'acquérir le complément des

détails de l'état de l'Europe, il remarquait une coïncidence parfaite

avec ceux que lui avaient apportés MM. Hamelin et Livron. Il ne pouvait

plus douter de ce qui allait arriver, soit en France ou en Égypte, si

elle n'était pas secourue.

Les obstacles qu'il n'avait pu vaincre en Syrie ne lui avaient laissé

aucune illusion sur ce qu'il pourrait entreprendre avec sa petite armée,

et il avait ajourné jusqu'à l'arrivée de nouveaux renforts l'exécution

de la seconde partie de son projet, qui était d'étendre sa puissance en

Palestine, de marcher à Byzance et de commencer la révolution d'Orient.

Les détails qu'il venait d'apprendre sur l'état de l'Europe ne lui

laissaient plus entrevoir la possibilité d'être secouru.

L'Italie étant entièrement perdue, ce n'était plus que de Toulon qu'on

aurait pu lui expédier des renforts, en supposant que le Directoire eût

voulu lui en envoyer, ce qui était au moins douteux. Dans tous les cas,

il était devenu plus facile aux Anglais de les arrêter.

Par les journaux, il voyait la France en proie aux troubles civils et au

moment de succomber. Les feuilles publiques n'étaient pleines que de

projets révolutionnaires, tels que la loi sur les otages, l'emprunt

forcé, etc., etc.; en un mot, la désorganisation paraissait tout

menacer.

Ces nouvelles avaient six semaines de date quand il les lisait; et,

comme en révolution on ne s'arrête pas, il calculait les progrès que le

mal avait dû faire jusqu'au moment où il en prenait connaissance. Son

coeur était bourrelé en lisant les désastres inconcevables de l'armée

d'Italie, en apprenant que les Russes traversaient les Alpes pour venir

en France, où ils eussent pénétré sans la bataille de Zurich, qui fut

livrée depuis.

Il voyait son ouvrage détruit dans la dissolution de la république

cisalpine. Les troupes françaises, qui jadis couvraient la surface de

l'Italie, étaient renfermées dans le territoire de Gênes; la Vendée, en

se rallumant avec plus de fureur que jamais, et faisant ses excursions

jusqu'aux portes de Paris, avait amené de sanglantes représailles, et la

terreur commençait à se réorganiser dans l'intérieur.

La fortune publique était menacée d'être anéantie par des mesures

désastreuses conseillées et exécutées par cette foule de vampires qui,

sous le masque de l'intérêt national, ont un besoin continuel de

désordres pour dévorer à leur aise les fortunes particulières avec les

revenus publics. Le Directoire était dans l'atmosphère de tous ces

hommes, véritable fléau pour un État qui a le malheur d'en être affligé.

À la vue de ce triste tableau, sa pensée se reporta sur lui-même, et il

trouva dans son coeur ce sentiment patriotique qui porte l'homme

supérieur au dévoûment. Il s'étonna que, parmi tant de généraux célèbres

qu'il avait laissés en France, il n'y en eût pas un dont on lût le nom

ailleurs qu'à côté d'un malheur public.

Il pensa qu'autant les membres du Directoire avaient pu désirer de

l'éloigner lorsque sa présence ne leur rappelait que des services

glorieux dont le souvenir les importunait, autant ils devaient désirer

son retour, quand les désastres qui les avaient assaillis depuis son

absence les avaient forcés de le reconnaître peut-être comme le seul

homme qui pût prévenir la ruine de la France, et rallier à sa gloire

tous les partis qui divisaient la république, prête à se dissoudre.

La situation de l'Égypte lui permettait d'ailleurs de s'en absenter; il

l'avait mise sur un pied de défense redoutable, usant, pour remplir les

vides que la guerre et les maladies avaient faits dans les cadres, de

toutes les ressources que lui offraient les circonstances. Non seulement

il avait fait former des corps de mamelouks, de Cophtes et de Grecs qui

se trouvaient en Égypte et s'enrôlaient volontiers sous nos drapeaux, où

ils firent honorablement leur devoir, mais encore il fit acheter des

nègres de Darfour, que l'on disciplina à l'européenne.

Il avait fait armer et équiper ces diverses troupes avec les armes et

équipages de ceux qui avaient succombé dans les hôpitaux ou sur les

champs de bataille.

De plus, le système de l'administration et des finances était organisé

de manière à assurer les besoins de l'armée: il ne manquait à la colonie

que ce que la France seule pouvait lui fournir, et il n'y avait que le

général Bonaparte qui pût l'obtenir du gouvernement.

Persuadé que l'intérêt de la France et de l'Égypte exigeait également

son départ, que le différer plus long-temps était compromettre également

le salut de l'une et de l'autre, que c'était en France qu'il fallait

aller défendre l'Égypte, il se détermina à partir, s'en remettant aux

événemens du soin de sa justification: telles sont les explications

qu'il donna à une personne qui était dans son intime confidence à cette

époque.

Tout marchait. Un homme qui n'eût même été doué que du sens commun

ordinaire, suffisait pour continuer de donner le mouvement à cette

machine, qui n'avait besoin que de ne pas être dérangée.

La bataille d'Aboukir venait d'assurer le repos de l'Égypte, au moins

jusqu'à la saison suivante; car, en Égypte, il n'y a que la belle saison

qui rende les débarquemens possibles.

Sans se laisser intimider par l'immensité des dangers qui commençaient à

sa sortie d'Alexandrie, et qui croissaient à chaque pas qu'il faisait

vers les travaux qu'il allait entreprendre, il s'abandonna à sa fortune,

qui devait le sauver, si le destin ennemi n'avait pas résolu la perte de

la France.

Sidney Smith était persuadé que, si le général Bonaparte ne partait pas

par suite d'une capitulation qui comprendrait en même temps son armée,

et à laquelle capitulation il se flattait de l'amener, il partirait au

moins seul; et dès-lors il forma le projet de le prendre.

Malheureusement pour lui, les prisonniers qu'il avait rendus quelque

temps auparavant avaient fait connaître qu'il manquait d'eau, parce

qu'il n'avait pas eu le temps d'en faire avant de partir de

Saint-Jean-d'Acre, pour escorter l'armée turque qui venait de périr à

Aboukir.

Il jugea, sans doute, qu'il aurait le temps d'aller à Chypre refaire sa

provision d'eau, et de retourner devant Alexandrie avant que le général

Bonaparte fût de retour de la Haute-Égypte. En conséquence, il partit

pour Chypre, levant ainsi la croisière, qui déjà, avant son départ,

n'était plus composée que de son vaisseau.

À peine fut-il hors de vue, que l'on expédia un courrier au général

Bonaparte, qui se tenait tout prêt. Il avait communiqué le secret de son

départ à l'amiral Gantheaume, et lui avait recommandé de tenir prêtes

les deux seules frégates qui restaient de toute l'escadre, lesquelles ne

s'étaient pas trouvées au combat naval à Aboukir, parce qu'elles avaient

escorté les vaisseaux de transport et étaient entrées avec eux dans

Alexandrie.

Le général Bonaparte, en faisant prévenir Gantheaume de son départ du

Caire, lui donna aussi l'ordre de sortir lui-même d'Alexandrie avec ces

deux frégates, et lui fixa le jour et l'heure où il devait envoyer ses

chaloupes dans la petite anse du Marabou, où il s'embarquerait.

Lorsque Sidney Smith eut quitté les parages d'Alexandrie, Gantheaume mit

à la voile sous le prétexte d'aller croiser, et il vint se placer en

face de la petite anse du Marabou, à une lieue à l'ouest d'Alexandrie.

La sortie de ces deux frégates ne pouvait donner lieu à aucune

conjecture, puisqu'à Alexandrie on croyait le général Bonaparte au Caire

ou dans la Haute-Égypte.

Le général Bonaparte, qui avait fixé le jour et l'heure où Gantheaume

devait détacher ses chaloupes, arriva presque en même temps sur la

plage, où Menou avait été mandé. Il entretint longuement ce général des

vues qui le déterminaient à braver les croisières anglaises. Il lui

remit les dépêches qui investissaient le général Kléber du commandement,

et se jeta dans l'embarcation qui l'attendait; sa suite et son escorte

en firent autant; les chaloupes s'éloignèrent, et le général Bonaparte

fut bientôt à bord du navire qui devait porter en France César et sa

fortune.

Les chevaux de l'escorte avaient été abandonnés sur le rivage, et tout

sommeillait encore dans Alexandrie, lorsque les postes avancés de la

place virent arriver au galop une déroute de chevaux qui, par un

instinct naturel, revenaient à Alexandrie par le désert: le poste prit

les armes, en voyant des chevaux tout sellés et bridés, qu'il reconnut

pour appartenir au régiment des guides; il crut qu'il était arrivé

malheur à quelque détachement en poursuivant les Arabes. Avec ces

chevaux venaient aussi ceux des généraux qui s'étaient embarqués avec le

général Bonaparte, en sorte que l'inquiétude fut très grande à

Alexandrie. On en fit sortir en toute hâte la cavalerie, pour aller à la

découverte dans la direction d'où venaient les chevaux, et l'on se

livrait encore à toutes sortes de sinistres conjectures, lorsque cette

cavalerie rentra dans la place avec le piqueur turc qui revenait

lui-même à Alexandrie, et ramenait le cheval du général Bonaparte.

Parmi les papiers qu'il avait confiés à Menou, le général Bonaparte

avait laissé une lettre pour le général Kléber, à qui il faisait part de

son projet en lui remettant le commandement de l'armée, et une pour le

général Desaix, qui était à Siout, dans la Haute-Égypte, et à qui il

faisait les mêmes communications, en ajoutant qu'il ne lui avait pas

donné le commandement de l'armée, parce qu'il espérait le voir en Italie

ou en France au mois de septembre suivant: nous étions alors en juin ou

juillet.

Il avait ajouté à ce paquet une proclamation dans laquelle il faisait

connaître à l'armée les causes qui l'avaient déterminé à la quitter pour

venir au secours de la mère-patrie; il lui recommandait la constance, et

lui disait qu'il regarderait comme mal employés tous les jours de sa vie

où il ne ferait pas quelque chose pour elle.

Il serait difficile de peindre la stupeur dans laquelle furent jetés

tous les esprits, lorsque le bruit de ce départ fut répandu. On hésita

pendant quelques jours à se prononcer, puis on éclata en mauvais propos.

L'opinion la plus générale ne fut point favorable à cette détermination

du général Bonaparte, dont un petit nombre de bons esprits comprirent

seuls les motifs: les hommes médiocres déraisonnèrent à qui mieux mieux

pendant huit jours, après lesquels les opinions se replacèrent peu à

peu.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 16 / 44 题