CHAPITRE X.

Prise par les Anglais d'un convoi expédié pour Saint-Jean-d'Acre.--Siége

de Saint-Jean-d'Acre.--Retraite.--Le général Bonaparte à l'hôpital des

pestiférés de Jaffa.--Débarquement de l'armée turque.--Bataille

d'Aboukir.

Le général Bonaparte, dont la prévoyance embrassait toutes les

difficultés, avait fait partir d'Alexandrie un convoi de bâtimens sur

lesquels il avait fait embarquer la grosse artillerie, ainsi que des

outils du génie; il était escorté par deux vieilles frégates qui étaient

parties de Toulon comme bâtimens de transport, et avaient été réarmées à

Alexandrie depuis la défaite de notre escadre. Tout ce qui devait être

employé au siége de Saint-Jean-d'Acre était sur ce convoi, ainsi que

beaucoup de fusils. Cette petite flotte, d'une valeur inappréciable dans

cette circonstance, fit route le long des côtes d'Égypte et de Syrie.

Elle était prévenue qu'il y avait deux vaisseaux anglais dans ces

parages; mais comme les bâtimens qui la composaient tiraient peu d'eau,

ils pouvaient serrer la côte de très près et s'y mettre à l'abri toutes

les fois qu'ils n'auraient pas trouvé les troupes françaises maîtresses

d'un des petits ports de cette côte, dans lequel ils devaient entrer.

La fatalité voulut que tout ce convoi fût commandé par un officier d'une

intelligence au-dessous du médiocre, et qu'arrivé à la pointe du

Mont-Carmel, il n'osa pas, ou du moins il négligea de faire reconnaître

le port de Caïpha, dont il n'était qu'à trois lieues, craignant de le

trouver occupé par les Turcs, tandis que nous y étions déjà. Il hésita,

et dans cette perplexité il préféra, en restant au large, s'exposer à

être pris par les Anglais que par les Turcs, que son imagination lui

faisait voir partout. Il tomba effectivement au pouvoir des Anglais avec

tout son convoi, et cette faute, qu'on ne sait comment qualifier, eut

une influence immense sur l'avenir.

Il n'y avait pas à reculer, et il fallut faire le siége de la place avec

les moyens qu'offrait l'artillerie de l'armée.

On en fit la circonvallation, on ouvrit la tranchée, et à force de zèle

on parvint à faire brèche; on livra jusqu'à dix assauts à cette

misérable bicoque, dans laquelle on pénétra plusieurs fois, mais d'où

l'on fut toujours repoussé avec de grandes pertes; les Turcs, si

terribles quand ils sont derrière des murs, se défendaient d'autant

mieux, qu'ils voyaient bien que nos moyens d'attaque n'étaient pas en

proportion avec ceux de leur défense; et de plus ils étaient dirigés par

un officier d'artillerie français que les Anglais avaient débarqué dans

la place pour présider à sa défense.

Cette résistance inattendue, et le temps que l'on avait dépensé à cette

opération, avaient un peu altéré la haute opinion que les peuples

s'étaient formée de ce qu'ils allaient voir.

Leurs communications avec nous se refroidirent d'abord; peu à peu les

vivres devinrent rares, et les désordres arrivèrent à la suite des

besoins.

Les Druzes et les Mutualis étaient retournés chez eux, et enfin,

l'audacieuse insolence des Arabes vagabonds s'étant accrue, il fallut

détacher des corps entiers pour couvrir une plus grande surface de pays,

et y chercher des vivres pour l'armée. Ces corps furent vivement

attaqués et harcelés par des essaims de population; le général Bonaparte

fut obligé de marcher lui-même pour dégager Kléber au Mont-Thabor, et le

général Junot à Nazareth, en sorte que les détachemens n'obtenant pas ce

que l'on s'était proposé en les faisant marcher, on les fit rentrer.

La disette ne tarda pas à se faire sentir, et, pour comble de malheur,

la peste se mit dans l'armée.

Dans une situation aussi grave, il ne restait au général Bonaparte

aucune chance de mener son opération à bonne fin: il ne pouvait, au

contraire, que perdre son armée, s'il ne se hâtait pas de la ramener en

Égypte.

Une autre considération le détermina encore à abandonner son premier

projet; nous approchions de la saison pendant laquelle les débarquemens

sont faciles en Égypte, où la côte, partout très basse, oblige les

vaisseaux de mouiller fort loin, et comme dans cette position ils ne

peuvent tenir contre la violence des vents de l'arrière-saison, il n'y a

qu'en été qu'ils peuvent rester à ce mouillage. Pendant son séjour en

Syrie, le général Bonaparte avait appris qu'une expédition se préparait

dans les ports de l'Archipel: il était donc très prudent de se trouver

en Égypte au moment de son arrivée.

On se mit en marche pour y revenir après avoir fait embarquer tous les

malades, ainsi que les blessés, qui arrivèrent sans accident à Damiette.

L'hôpital n'était pas évacué en entier par une foule de soldats, que le

nom, plus encore que la gravité de la maladie tenait dans les angoisses.

Le général Bonaparte résolut de les rendre à leur énergie naturelle. Il

alla les visiter, leur reprocha de se laisser abattre, de céder à de

chimériques terreurs; et, pour les convaincre par une preuve

péremptoire, il fit découvrir le bubon tout sanglant de l'un d'entre

eux, et le pressa lui-même avec la main. Cet acte d'héroïsme rappela la

confiance parmi les malades; ils ne se crurent plus désespérés. Chacun

recueillit ce qui lui restait de forces, et se disposa à quitter un lieu

d'où, un instant auparavant, il n'espérait plus sortir. Un grenadier,

chez qui le mal avait fait plus de ravages, avait peine à se détacher de

son grabat. Le général l'aperçut, et lui adressa quelques paroles

propres à le stimuler. «Vous avez raison, mon général, reprit le brave,

vos grenadiers ne sont pas faits pour mourir à l'hôpital.» Touché du

courage que montraient ces malheureux, épuisés par leur anxiété autant

que par la maladie, le général Bonaparte ne voulut pas les quitter qu'il

ne les vît tous placés sur les chameaux et les transports dont l'armée

disposait. Ces moyens furent insuffisans: il requit les chevaux des

officiers, livra les siens; et, observant qu'un de ceux-ci manquait, il

fit chercher le palefrenier, qui le gardait pour son maître, et hésitait

à le livrer. Le général, impatienté de cet excès de zèle, laissa

échapper un geste menaçant; l'écurie entière fut employée au service des

malades. C'est cependant cet acte si magnanime que la perversité humaine

s'est plue à travestir. Je suis honteux de revenir sur cette atroce

calomnie; mais celui dont la simple assertion a suffi pour l'accréditer,

n'a pu la détruire par son désaveu. Il faut bien se résoudre à montrer

combien elle est absurde. Je ne veux pas me prévaloir de la pénurie de

médicamens où l'immoralité d'un pharmacien plongea l'armée, ni de

l'indignation à laquelle s'abandonna le général Bonaparte, lorsqu'il

apprit que ce malheureux, au lieu d'employer ses chameaux au transport

des préparations pharmaceutiques, les avait chargés de comestibles sur

lesquels il espérait bénéficier. C'est un fait connu de l'armée entière,

que la nécessité où l'on fut réduit de se servir de racines pour

suppléer l'opium. Mais, quand cette substance eût été aussi abondante

qu'elle l'était peu, quand le général Bonaparte eût eu dessein de

recourir à l'expédient qu'on lui attribue, où trouver un homme assez

déterminé, assez altéré de crimes, pour aller desserrer la mâchoire de

cinquante malheureux prêts à rendre l'âme, afin de les gorger d'une

préparation mortelle? Le voisinage d'un pestiféré faisait pâlir le plus

intrépide; le coeur le plus ardent n'osait secourir son ami dès qu'il

était atteint, et l'on veut que ce que les passions les plus nobles

n'osaient tenter, une fureur brutale l'ait exécuté; qu'il y ait eu un

être assez sauvage, assez forcené, pour se résoudre à périr lui-même,

afin de goûter la satisfaction de donner la mort à cinquante moribonds

qu'il ne connaît pas, dont il n'a pas à se plaindre! La supposition est

absurde, digne seulement de ceux qui la reproduisent, malgré le désaveu

de son auteur.

Je reviens aux pestiférés. Ils suivirent les traces de l'armée, tinrent

la même route, et campèrent constamment à quelque distance de ses

bivouacs. Le général Bonaparte faisait dresser chaque soir sa tente

auprès d'eux, et ne passait pas un jour sans les visiter et les voir

défiler au moment du départ. Ces soins généreux furent couronnés du plus

heureux succès. La marche, la transpiration, et surtout l'espérance à

laquelle le général les avait rendus, dissipèrent complétement la

maladie. Tous arrivèrent au Caire parfaitement rétablis.

L'armée était exténuée; la traversée, les fatigues de la campagne,

avaient épuisé ses forces; elle rentra en Égypte dans un dénûment

complet: mais les besoins avaient été prévus, une nourriture abondante,

le repos, des vêtemens commodes, lui eurent bientôt fait oublier

jusqu'au souvenir de ce qu'elle avait souffert.

Le général Bonaparte, de retour au Caire, chercha à s'assurer de l'état

où était la France. Il avait eu, au moment de se mettre en route pour la

Syrie, de fâcheux aperçus sur sa situation militaire et politique. MM.

Hamelin et Livron, qui arrivaient des côtes d'Italie avec un chargement

de vin et de vinaigre, avaient traversé l'Archipel, et avaient vu la

flotte russe qui pressait Corfou; ils avaient même relâché à Raguse, où

ils avaient été obligés de changer de bâtiment. Le capitaine avec lequel

ils avaient d'abord traité refusait d'aller jusqu'en Égypte, de crainte

que son navire ne fût confisqué, attendu qu'il était dalmate, et que

l'Autriche était de nouveau en guerre avec la France. Ils avaient fait

connaître au général la marche de Suwarow, lui avaient appris qu'en

effet Bruix avait pénétré dans la Méditerranée, mais que l'armée

d'Italie n'avait pu lui fournir les troupes qu'il désirait prendre à

bord avant de faire route pour l'Égypte; il avait gagné Cadix, s'était

fait suivre par la flotte espagnole, et l'avait conduite à Brest, où le

Directoire, peu rassuré par les protestations de Charles IV, la retenait

en otage.

Ce triste état de choses, qui lui fut confirmé par les journaux que les

Anglais jetaient à la côte, affecta vivement le général en chef. Nous

avions perdu l'Italie; Corfou avait succombé; nous étions battus sur le

Rhin comme sur l'Adige; la fortune nous avait trahis sur tous les

points. Pour comble de maux, les revers avaient engendré la discorde.

Les Conseils attaquaient le Directoire, le Directoire poursuivait les

Conseils; la France, déchirée par les factions, était sur le point de

devenir la proie de l'étranger.

Ce fut dans cet état d'obscurité que l'horizon politique se présenta à

son esprit, dans les premiers jours de sa rentrée au Caire. Son esprit

était livré à toutes sortes de conjectures, lorsque, vingt-deux jours

après son retour de Syrie, on signala à Alexandrie l'apparition de la

flotte turque, escortant un nombreux convoi de bâtimens de transport,

lesquels étaient aussi accompagnés par les deux mêmes vaisseaux anglais

qui, sous les ordres de sir Sidney Smith, avaient aidé à la défense de

Saint-Jean-d'Acre.

Le général Bonaparte ne fut point surpris de cette nouvelle: il avait

prévu l'événement, et n'avait laissé les troupes au Caire que le temps

nécessaire pour se ravitailler en revenant de Syrie; puis il les avait

rapprochées de la côte. Il avait poussé la prévoyance jusqu'à prévenir

le général Desaix de ce qu'il croyait devoir infailliblement arriver, et

lui avait donné ordre de tenir sa division prête à marcher.

Aussitôt qu'il eut avis de l'apparition de la flotte turque devant

Alexandrie, il avait envoyé au général Desaix un deuxième ordre pour

que, sans perdre un moment, il fît descendre sa division jusque dans une

position qu'il lui indiquait entre le Caire et Alexandrie. Il partit

lui-même du Caire en toute hâte, pour venir se mettre à la tête des

troupes qu'il venait de faire sortir de leurs cantonnemens, et se

diriger sur la côte.

Pendant que le général Bonaparte faisait ces dispositions, et qu'il

descendait lui-même du Caire, les troupes que portait la flotte turque

avaient mis pied à terre, et s'étaient emparées du fort d'Aboukir, ainsi

que d'une redoute placée en arrière de ce village, laquelle aurait dû

être achevée depuis six mois, et qu'au contraire on avait tellement

négligée, que l'on pouvait y entrer à cheval par les brèches et les

éboulemens de terre qui se trouvaient sur toutes ses faces.

Les Turcs avaient presque détruit les faibles garnisons qui occupaient

ces deux points militaires, lorsque le général Marmont, qui commandait à

Alexandrie, vint à leur secours. Ce général, voyant les deux postes au

pouvoir des Turcs, retourna s'enfermer dans Alexandrie, où l'armée

turque aurait probablement été le bloquer, sans l'arrivée du général

Bonaparte avec son armée. Il gronda fort en voyant le fort et la redoute

pris; mais, au fond, il ne blâma pas la rentrée de Marmont dans

Alexandrie: il aurait été bien autrement en colère, s'il avait trouvé

cette place importante compromise par l'emploi qui aurait été fait de la

garnison à disputer un peu de désert à l'armée turque.

Le général Bonaparte arriva le soir avec ses guides et les dernières

troupes de l'armée, et fit attaquer les Turcs le lendemain. Dans cette

bataille comme dans les précédentes, l'attaque, le combat et la déroute

furent l'affaire d'un instant et le résultat d'un seul mouvement de la

part de nos troupes. Toute l'armée turque se jeta à la nage pour

regagner ses vaisseaux, laissant sur le rivage tout ce qu'elle y avait

débarqué.

Les marins anglais eurent l'inhumanité de tirer sur ces troupeaux de

malheureux, qui, avec leurs larges vêtemens, essayaient de traverser à

la nage les deux lieues de mer qui les séparaient de leurs vaisseaux, où

presque pas un seul n'arriva.

Pendant que cela se passait sur le bord de la mer, un pacha, avec une

troupe d'environ trois mille hommes, quittait le champ de bataille pour

se jeter dans le fort d'Aboukir: la soif, qui ne tarda pas à s'y faire

sentir, les obligea, au bout de huit jours, à se rendre à discrétion au

général Menou, qui avait été laissé sur le terrain pour terminer les

opérations concernant l'armée turque qui venait d'être détruite.

Ces trois mille prisonniers étaient des hommes superbes; on les employa

aux travaux d'Alexandrie et de Damiette (c'est-à-dire de Lesbé), plus

sur la rive droite du Nil, entre Damiette et la mer, en face de

l'emplacement où était la Damiette qui fut prise par les croisés, et de

laquelle nous ne vîmes point de traces.

Le général Desaix était encore au-dessus du Caire avec sa division,

lorsqu'il reçut la lettre par laquelle le général Bonaparte lui faisait

part de l'issue heureuse de la bataille; et comme le général Desaix lui

avait marqué chaque soir le lieu où il couchait, le général Bonaparte

avait pu juger que, s'il avait eu besoin de sa division, elle n'aurait

pas été à sa portée; en sorte que, dans sa lettre, il grondait un peu le

général Desaix.

Un courrier arabe, expédié du champ de bataille le soir même de

l'action, nous joignit la nuit dans un bivouac, près de Bénézeh, fort

au-dessus du Caire (au moins vingt-cinq lieues), ce qui donnait encore

plus de fondement aux reproches adressés par le général Bonaparte.

Le général Desaix n'était pas, de son côté, sans excuse. L'ordre de

mettre sa division en marche lui était parvenu lorsqu'elle était

disloquée, et en partie répandue en colonnes mobiles qui parcouraient la

province pour la rentrée de l'impôt; il avait fallu rassembler tous ces

détachemens avant de se mettre en marche, ou bien s'exposer à n'amener

qu'une partie de ses troupes, si la concentration de ces détachemens

avait été abandonnée à l'arbitraire de leurs commandans respectifs. Le

général Bonaparte ne voulait pas se contenter de toutes ces bonnes

raisons, et il gronda encore plus fort, sans que cela altérât en rien la

haute estime et l'amitié qu'il a constamment témoignées au général

Desaix.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 15 / 44 题