Prise par les Anglais d'un convoi expédié pour Saint-Jean-d'Acre.--Siége
de Saint-Jean-d'Acre.--Retraite.--Le général Bonaparte à l'hôpital des
pestiférés de Jaffa.--Débarquement de l'armée turque.--Bataille
d'Aboukir.
Le général Bonaparte, dont la prévoyance embrassait toutes les
difficultés, avait fait partir d'Alexandrie un convoi de bâtimens sur
lesquels il avait fait embarquer la grosse artillerie, ainsi que des
outils du génie; il était escorté par deux vieilles frégates qui étaient
parties de Toulon comme bâtimens de transport, et avaient été réarmées à
Alexandrie depuis la défaite de notre escadre. Tout ce qui devait être
employé au siége de Saint-Jean-d'Acre était sur ce convoi, ainsi que
beaucoup de fusils. Cette petite flotte, d'une valeur inappréciable dans
cette circonstance, fit route le long des côtes d'Égypte et de Syrie.
Elle était prévenue qu'il y avait deux vaisseaux anglais dans ces
parages; mais comme les bâtimens qui la composaient tiraient peu d'eau,
ils pouvaient serrer la côte de très près et s'y mettre à l'abri toutes
les fois qu'ils n'auraient pas trouvé les troupes françaises maîtresses
d'un des petits ports de cette côte, dans lequel ils devaient entrer.
La fatalité voulut que tout ce convoi fût commandé par un officier d'une
intelligence au-dessous du médiocre, et qu'arrivé à la pointe du
Mont-Carmel, il n'osa pas, ou du moins il négligea de faire reconnaître
le port de Caïpha, dont il n'était qu'à trois lieues, craignant de le
trouver occupé par les Turcs, tandis que nous y étions déjà. Il hésita,
et dans cette perplexité il préféra, en restant au large, s'exposer à
être pris par les Anglais que par les Turcs, que son imagination lui
faisait voir partout. Il tomba effectivement au pouvoir des Anglais avec
tout son convoi, et cette faute, qu'on ne sait comment qualifier, eut
une influence immense sur l'avenir.
Il n'y avait pas à reculer, et il fallut faire le siége de la place avec
les moyens qu'offrait l'artillerie de l'armée.
On en fit la circonvallation, on ouvrit la tranchée, et à force de zèle
on parvint à faire brèche; on livra jusqu'à dix assauts à cette
misérable bicoque, dans laquelle on pénétra plusieurs fois, mais d'où
l'on fut toujours repoussé avec de grandes pertes; les Turcs, si
terribles quand ils sont derrière des murs, se défendaient d'autant
mieux, qu'ils voyaient bien que nos moyens d'attaque n'étaient pas en
proportion avec ceux de leur défense; et de plus ils étaient dirigés par
un officier d'artillerie français que les Anglais avaient débarqué dans
la place pour présider à sa défense.
Cette résistance inattendue, et le temps que l'on avait dépensé à cette
opération, avaient un peu altéré la haute opinion que les peuples
s'étaient formée de ce qu'ils allaient voir.
Leurs communications avec nous se refroidirent d'abord; peu à peu les
vivres devinrent rares, et les désordres arrivèrent à la suite des
besoins.
Les Druzes et les Mutualis étaient retournés chez eux, et enfin,
l'audacieuse insolence des Arabes vagabonds s'étant accrue, il fallut
détacher des corps entiers pour couvrir une plus grande surface de pays,
et y chercher des vivres pour l'armée. Ces corps furent vivement
attaqués et harcelés par des essaims de population; le général Bonaparte
fut obligé de marcher lui-même pour dégager Kléber au Mont-Thabor, et le
général Junot à Nazareth, en sorte que les détachemens n'obtenant pas ce
que l'on s'était proposé en les faisant marcher, on les fit rentrer.
La disette ne tarda pas à se faire sentir, et, pour comble de malheur,
la peste se mit dans l'armée.
Dans une situation aussi grave, il ne restait au général Bonaparte
aucune chance de mener son opération à bonne fin: il ne pouvait, au
contraire, que perdre son armée, s'il ne se hâtait pas de la ramener en
Égypte.
Une autre considération le détermina encore à abandonner son premier
projet; nous approchions de la saison pendant laquelle les débarquemens
sont faciles en Égypte, où la côte, partout très basse, oblige les
vaisseaux de mouiller fort loin, et comme dans cette position ils ne
peuvent tenir contre la violence des vents de l'arrière-saison, il n'y a
qu'en été qu'ils peuvent rester à ce mouillage. Pendant son séjour en
Syrie, le général Bonaparte avait appris qu'une expédition se préparait
dans les ports de l'Archipel: il était donc très prudent de se trouver
en Égypte au moment de son arrivée.
On se mit en marche pour y revenir après avoir fait embarquer tous les
malades, ainsi que les blessés, qui arrivèrent sans accident à Damiette.
L'hôpital n'était pas évacué en entier par une foule de soldats, que le
nom, plus encore que la gravité de la maladie tenait dans les angoisses.
Le général Bonaparte résolut de les rendre à leur énergie naturelle. Il
alla les visiter, leur reprocha de se laisser abattre, de céder à de
chimériques terreurs; et, pour les convaincre par une preuve
péremptoire, il fit découvrir le bubon tout sanglant de l'un d'entre
eux, et le pressa lui-même avec la main. Cet acte d'héroïsme rappela la
confiance parmi les malades; ils ne se crurent plus désespérés. Chacun
recueillit ce qui lui restait de forces, et se disposa à quitter un lieu
d'où, un instant auparavant, il n'espérait plus sortir. Un grenadier,
chez qui le mal avait fait plus de ravages, avait peine à se détacher de
son grabat. Le général l'aperçut, et lui adressa quelques paroles
propres à le stimuler. «Vous avez raison, mon général, reprit le brave,
vos grenadiers ne sont pas faits pour mourir à l'hôpital.» Touché du
courage que montraient ces malheureux, épuisés par leur anxiété autant
que par la maladie, le général Bonaparte ne voulut pas les quitter qu'il
ne les vît tous placés sur les chameaux et les transports dont l'armée
disposait. Ces moyens furent insuffisans: il requit les chevaux des
officiers, livra les siens; et, observant qu'un de ceux-ci manquait, il
fit chercher le palefrenier, qui le gardait pour son maître, et hésitait
à le livrer. Le général, impatienté de cet excès de zèle, laissa
échapper un geste menaçant; l'écurie entière fut employée au service des
malades. C'est cependant cet acte si magnanime que la perversité humaine
s'est plue à travestir. Je suis honteux de revenir sur cette atroce
calomnie; mais celui dont la simple assertion a suffi pour l'accréditer,
n'a pu la détruire par son désaveu. Il faut bien se résoudre à montrer
combien elle est absurde. Je ne veux pas me prévaloir de la pénurie de
médicamens où l'immoralité d'un pharmacien plongea l'armée, ni de
l'indignation à laquelle s'abandonna le général Bonaparte, lorsqu'il
apprit que ce malheureux, au lieu d'employer ses chameaux au transport
des préparations pharmaceutiques, les avait chargés de comestibles sur
lesquels il espérait bénéficier. C'est un fait connu de l'armée entière,
que la nécessité où l'on fut réduit de se servir de racines pour
suppléer l'opium. Mais, quand cette substance eût été aussi abondante
qu'elle l'était peu, quand le général Bonaparte eût eu dessein de
recourir à l'expédient qu'on lui attribue, où trouver un homme assez
déterminé, assez altéré de crimes, pour aller desserrer la mâchoire de
cinquante malheureux prêts à rendre l'âme, afin de les gorger d'une
préparation mortelle? Le voisinage d'un pestiféré faisait pâlir le plus
intrépide; le coeur le plus ardent n'osait secourir son ami dès qu'il
était atteint, et l'on veut que ce que les passions les plus nobles
n'osaient tenter, une fureur brutale l'ait exécuté; qu'il y ait eu un
être assez sauvage, assez forcené, pour se résoudre à périr lui-même,
afin de goûter la satisfaction de donner la mort à cinquante moribonds
qu'il ne connaît pas, dont il n'a pas à se plaindre! La supposition est
absurde, digne seulement de ceux qui la reproduisent, malgré le désaveu
de son auteur.
Je reviens aux pestiférés. Ils suivirent les traces de l'armée, tinrent
la même route, et campèrent constamment à quelque distance de ses
bivouacs. Le général Bonaparte faisait dresser chaque soir sa tente
auprès d'eux, et ne passait pas un jour sans les visiter et les voir
défiler au moment du départ. Ces soins généreux furent couronnés du plus
heureux succès. La marche, la transpiration, et surtout l'espérance à
laquelle le général les avait rendus, dissipèrent complétement la
maladie. Tous arrivèrent au Caire parfaitement rétablis.
L'armée était exténuée; la traversée, les fatigues de la campagne,
avaient épuisé ses forces; elle rentra en Égypte dans un dénûment
complet: mais les besoins avaient été prévus, une nourriture abondante,
le repos, des vêtemens commodes, lui eurent bientôt fait oublier
jusqu'au souvenir de ce qu'elle avait souffert.
Le général Bonaparte, de retour au Caire, chercha à s'assurer de l'état
où était la France. Il avait eu, au moment de se mettre en route pour la
Syrie, de fâcheux aperçus sur sa situation militaire et politique. MM.
Hamelin et Livron, qui arrivaient des côtes d'Italie avec un chargement
de vin et de vinaigre, avaient traversé l'Archipel, et avaient vu la
flotte russe qui pressait Corfou; ils avaient même relâché à Raguse, où
ils avaient été obligés de changer de bâtiment. Le capitaine avec lequel
ils avaient d'abord traité refusait d'aller jusqu'en Égypte, de crainte
que son navire ne fût confisqué, attendu qu'il était dalmate, et que
l'Autriche était de nouveau en guerre avec la France. Ils avaient fait
connaître au général la marche de Suwarow, lui avaient appris qu'en
effet Bruix avait pénétré dans la Méditerranée, mais que l'armée
d'Italie n'avait pu lui fournir les troupes qu'il désirait prendre à
bord avant de faire route pour l'Égypte; il avait gagné Cadix, s'était
fait suivre par la flotte espagnole, et l'avait conduite à Brest, où le
Directoire, peu rassuré par les protestations de Charles IV, la retenait
en otage.
Ce triste état de choses, qui lui fut confirmé par les journaux que les
Anglais jetaient à la côte, affecta vivement le général en chef. Nous
avions perdu l'Italie; Corfou avait succombé; nous étions battus sur le
Rhin comme sur l'Adige; la fortune nous avait trahis sur tous les
points. Pour comble de maux, les revers avaient engendré la discorde.
Les Conseils attaquaient le Directoire, le Directoire poursuivait les
Conseils; la France, déchirée par les factions, était sur le point de
devenir la proie de l'étranger.
Ce fut dans cet état d'obscurité que l'horizon politique se présenta à
son esprit, dans les premiers jours de sa rentrée au Caire. Son esprit
était livré à toutes sortes de conjectures, lorsque, vingt-deux jours
après son retour de Syrie, on signala à Alexandrie l'apparition de la
flotte turque, escortant un nombreux convoi de bâtimens de transport,
lesquels étaient aussi accompagnés par les deux mêmes vaisseaux anglais
qui, sous les ordres de sir Sidney Smith, avaient aidé à la défense de
Saint-Jean-d'Acre.
Le général Bonaparte ne fut point surpris de cette nouvelle: il avait
prévu l'événement, et n'avait laissé les troupes au Caire que le temps
nécessaire pour se ravitailler en revenant de Syrie; puis il les avait
rapprochées de la côte. Il avait poussé la prévoyance jusqu'à prévenir
le général Desaix de ce qu'il croyait devoir infailliblement arriver, et
lui avait donné ordre de tenir sa division prête à marcher.
Aussitôt qu'il eut avis de l'apparition de la flotte turque devant
Alexandrie, il avait envoyé au général Desaix un deuxième ordre pour
que, sans perdre un moment, il fît descendre sa division jusque dans une
position qu'il lui indiquait entre le Caire et Alexandrie. Il partit
lui-même du Caire en toute hâte, pour venir se mettre à la tête des
troupes qu'il venait de faire sortir de leurs cantonnemens, et se
diriger sur la côte.
Pendant que le général Bonaparte faisait ces dispositions, et qu'il
descendait lui-même du Caire, les troupes que portait la flotte turque
avaient mis pied à terre, et s'étaient emparées du fort d'Aboukir, ainsi
que d'une redoute placée en arrière de ce village, laquelle aurait dû
être achevée depuis six mois, et qu'au contraire on avait tellement
négligée, que l'on pouvait y entrer à cheval par les brèches et les
éboulemens de terre qui se trouvaient sur toutes ses faces.
Les Turcs avaient presque détruit les faibles garnisons qui occupaient
ces deux points militaires, lorsque le général Marmont, qui commandait à
Alexandrie, vint à leur secours. Ce général, voyant les deux postes au
pouvoir des Turcs, retourna s'enfermer dans Alexandrie, où l'armée
turque aurait probablement été le bloquer, sans l'arrivée du général
Bonaparte avec son armée. Il gronda fort en voyant le fort et la redoute
pris; mais, au fond, il ne blâma pas la rentrée de Marmont dans
Alexandrie: il aurait été bien autrement en colère, s'il avait trouvé
cette place importante compromise par l'emploi qui aurait été fait de la
garnison à disputer un peu de désert à l'armée turque.
Le général Bonaparte arriva le soir avec ses guides et les dernières
troupes de l'armée, et fit attaquer les Turcs le lendemain. Dans cette
bataille comme dans les précédentes, l'attaque, le combat et la déroute
furent l'affaire d'un instant et le résultat d'un seul mouvement de la
part de nos troupes. Toute l'armée turque se jeta à la nage pour
regagner ses vaisseaux, laissant sur le rivage tout ce qu'elle y avait
débarqué.
Les marins anglais eurent l'inhumanité de tirer sur ces troupeaux de
malheureux, qui, avec leurs larges vêtemens, essayaient de traverser à
la nage les deux lieues de mer qui les séparaient de leurs vaisseaux, où
presque pas un seul n'arriva.
Pendant que cela se passait sur le bord de la mer, un pacha, avec une
troupe d'environ trois mille hommes, quittait le champ de bataille pour
se jeter dans le fort d'Aboukir: la soif, qui ne tarda pas à s'y faire
sentir, les obligea, au bout de huit jours, à se rendre à discrétion au
général Menou, qui avait été laissé sur le terrain pour terminer les
opérations concernant l'armée turque qui venait d'être détruite.
Ces trois mille prisonniers étaient des hommes superbes; on les employa
aux travaux d'Alexandrie et de Damiette (c'est-à-dire de Lesbé), plus
sur la rive droite du Nil, entre Damiette et la mer, en face de
l'emplacement où était la Damiette qui fut prise par les croisés, et de
laquelle nous ne vîmes point de traces.
Le général Desaix était encore au-dessus du Caire avec sa division,
lorsqu'il reçut la lettre par laquelle le général Bonaparte lui faisait
part de l'issue heureuse de la bataille; et comme le général Desaix lui
avait marqué chaque soir le lieu où il couchait, le général Bonaparte
avait pu juger que, s'il avait eu besoin de sa division, elle n'aurait
pas été à sa portée; en sorte que, dans sa lettre, il grondait un peu le
général Desaix.
Un courrier arabe, expédié du champ de bataille le soir même de
l'action, nous joignit la nuit dans un bivouac, près de Bénézeh, fort
au-dessus du Caire (au moins vingt-cinq lieues), ce qui donnait encore
plus de fondement aux reproches adressés par le général Bonaparte.
Le général Desaix n'était pas, de son côté, sans excuse. L'ordre de
mettre sa division en marche lui était parvenu lorsqu'elle était
disloquée, et en partie répandue en colonnes mobiles qui parcouraient la
province pour la rentrée de l'impôt; il avait fallu rassembler tous ces
détachemens avant de se mettre en marche, ou bien s'exposer à n'amener
qu'une partie de ses troupes, si la concentration de ces détachemens
avait été abandonnée à l'arbitraire de leurs commandans respectifs. Le
général Bonaparte ne voulait pas se contenter de toutes ces bonnes
raisons, et il gronda encore plus fort, sans que cela altérât en rien la
haute estime et l'amitié qu'il a constamment témoignées au général
Desaix.