CHAPITRE IX.

Organisation de la Haute-Égypte.--Nouvelles de France.--Le général

Bonaparte à l'isthme de Suez:--danger qu'il court.--Jaffa.--Massacre des

prisonniers.--Les Druzes et les Mutualis.--Leur députation au général

Bonaparte.

La Haute-Égypte se trouva ainsi complétement occupée par nos troupes. Le

général Desaix était parvenu à faire régner partout l'ordre à côté de

l'administration, et les avantages de ce gouvernement sur celui des beys

étaient trop évidens pour ne pas convaincre la population, et avancer la

révolution politique qui se faisait presque d'elle-même.

On ne négligeait rien pour la propager, et c'est dans ce but qu'après

avoir organisé l'Égypte supérieure, le général Desaix descendit jusqu'à

Siout pour y établir la même organisation; et telle était l'équité de

ses décisions et l'impartiale rigueur de sa justice, que les Arabes

l'avaient surnommé le _sultan juste_.

L'Égypte était tranquille et nous observait; Mourad et Hassan couraient

encore la campagne, non seulement sans y faire de progrès, mais en

perdant au contraire, chaque jour, quelques uns de ces intrépides

mamelouks dont ils avaient déjà si peu.

L'espérance les avait abandonnés, et le moral était tout-à-fait de notre

côté.

Pendant que le général Desaix était livré à ces importantes occupations,

il apprit que le général Bonaparte venait de se porter sur la Syrie,

pour exécuter la deuxième partie du plan qui l'avait amené en Orient.

Les bruits d'une nouvelle rupture entre la France et l'Autriche venaient

de se répandre, ainsi que celui de l'apparition d'une escadre de

vingt-cinq vaisseaux de ligne français dans la Méditerranée, sous le

commandement de l'amiral Bruix, que nous avions su avoir été nommé

ministre de la marine depuis notre départ. Le fait était vrai; Bruix

avait armé et commandait lui-même la flotte de Brest: il l'avait amenée

d'abord dans la Méditerranée, où le Directoire lui avait dit qu'il

embarquerait des troupes sur la côte d'Italie, mais arrivé là on les lui

avait refusées, parce que l'armée d'Italie elle-même n'en avait pas

assez, en sorte que Bruix prit le parti de retourner à Brest, toutefois

cependant après être entré à Cadix, d'où il se fit accompagner jusqu'à

Brest par la flotte espagnole, que le Directoire retint en otage: tant

il se crut peu assuré de la constance de l'Espagne à rester dans sa

politique.

On ne regardait pas en Égypte ces bruits comme tout-à-fait fondés; mais

les conjectures auxquelles ils donnèrent lieu ne pouvaient être

défavorables à ce que le général Bonaparte méditait d'entreprendre.

L'occupation de l'Égypte était assurée. L'armée, en se créant une

nouvelle patrie, s'était en même temps donné un point d'appui d'où elle

pouvait porter les coups les plus terribles aux puissances de l'Orient,

s'élancer sur Constantinople, ou atteindre les Indes, et frapper au coeur

la prospérité de l'Angleterre.

Le moment de procéder à cette seconde partie de son plan semblait venu;

les Égyptiens se familiarisaient avec les Français.

Rien ne paraissait à craindre, soit au-dedans, soit au-dehors.

Alexandrie était fortifiée, et munie d'une garnison commandée par un

général habile (Marmont); Aboukir, Rosette, Rahmanié, Damiette et le

Caire étaient dans le même cas, en sorte qu'à proprement parler, on

possédait toutes les clefs de l'Égypte. Nos ennemis n'avaient plus la

chance des révoltes; le peu de succès des premières en avait fait passer

l'envie, et d'ailleurs, nous étions partout plus forts que les

mamelouks. Le général Bonaparte, avant de partir pour la Syrie, voulut

aller voir les débris des établissemens vénitiens à Suez, et faire

rechercher autour de cette ville les traces du canal que l'on assure

avoir existé autrefois pour joindre la Méditerranée à la mer Rouge, à

travers l'isthme de Suez.

Il n'y a que vingt-cinq lieues du Caire à Suez, mais elles sont toutes

dans le désert, où l'on ne trouve ni un arbuste ni une goutte d'eau.

Il emmena avec lui ses aides-de-camp, le général du génie

Caffarelli-Dufalga, et MM. Monge et Berthollet; un escadron de ses

guides formait toute sa garde.

Il traversa rapidement le désert, et atteignit le Kalioumeth. Le soleil

n'était pas au tiers de sa course. Il fut curieux de pousser jusqu'au

mont Sinaï, et de voir l'état où étaient les aiguades qu'avaient

autrefois construites les Vénitiens. Il passa la mer au lieu même où

Moïse l'avait franchie avec ses Hébreux, et le fit, comme lui, au moment

où la marée basse la laissait presqu'à sec. Arrivés en Asie, les

chasseurs restèrent sur le rivage avec les guides qu'on avait pris à

Suez. Ils imaginèrent de leur faire boire de l'eau-de-vie: ces

malheureux n'en avaient jamais goûté; ils perdirent la raison, et

étaient encore tout-à-fait ivres quand le général revint de l'excursion

qu'il avait faite. Cependant la marée allait monter, le jour était à son

déclin; il n'y avait pas un instant à perdre.

Ayant préalablement relevé la position de Suez, on se mit en marche dans

sa direction. Mais après avoir marché quelque temps dans la mer, on

s'égara; la nuit était venue, et l'on ne savait pas si l'on marchait

vers l'Afrique ou l'Asie, ou vers la grande mer. Les flots commençaient

à monter sensiblement, lorsque les chasseurs qui étaient en tête

crièrent que leurs chevaux nageaient.

En suivant cette direction, on ne pouvait manquer de périr, de même que

si l'on eût perdu du temps à délibérer. Le général Bonaparte sauva tout

le monde par un de ces moyens simples qu'un esprit calme trouve

toujours.

Il s'établit le centre d'un cercle, et fit ranger autour de lui, sur

plusieurs hommes de profondeur, tous ceux qui partageaient ce danger

avec lui, et en numérotant tous ceux qui composaient le premier cercle

en dehors. Il les fit ensuite marcher en avant, en suivant chacun la

direction dans laquelle ils étaient, et en les faisant suivre

successivement par d'autres cavaliers à dix pas de distance dans la même

direction. Lorsque le cheval de l'homme qui était en tête d'une de ces

colonnes perdait pied, c'est-à-dire lorsqu'il nageait, le général

Bonaparte le rappelait sur le centre ainsi que tous ceux qui le

suivaient, et il leur faisait reprendre la direction d'une autre colonne

à la tête de laquelle on n'avait pas encore perdu pied.

Les rayons qui avaient été lancés dans des directions où ils avaient

perdu pied, avaient tous été retirés successivement pour être mis à la

suite de celui où on ne l'avait pas perdu. On retrouva ainsi le bon

chemin, et l'on arriva à Suez à minuit, ayant déjà de l'eau

jusqu'au-dessus du poitrail des chevaux; et dans cette partie de la côte

la marée monte jusqu'à vingt-deux pieds.

On avait été fort inquiet de ne pas voir arriver le général Bonaparte

avant l'heure de la marée, et lui-même s'estima fort heureux de s'en

être tiré ainsi. Il revint au Caire afin d'y terminer ses dernières

dispositions avant de partir pour la Syrie, où il emmena six mille

hommes.

Il laissa en Égypte de bonnes garnisons dans les places que j'ai citées

plus haut, un corps mobile de quinze cents hommes autour du Caire, et la

division du général Desaix dans la Haute-Égypte.

Avec sa petite armée, il traversa le désert qui sépare l'Afrique de

l'Asie, prit en chemin le fort d'El-Arich, dont la garnison capitula et

obtint la liberté, sous condition de se rendre à Bagdad et de ne pas

servir contre les Français avant un an; de là il marcha sur Gazah

(l'ancienne Césarée), et arriva devant Jaffa (l'ancienne Joppé), où il

se trouva une garnison turque qui fit mine de se défendre.

Jaffa, située tout-à-fait au bord de la mer, est entourée d'une bonne

muraille; il fallut lui donner assaut pour y entrer, et on y fit trois

mille prisonniers, qui, pour la plupart, étaient ces mêmes soldats

auxquels on avait accordé la liberté et la vie à El-Arich, à des

conditions qu'ils avaient aussitôt violées.

On apprit sur ces entrefaites que la Porte, après avoir mis aux fers

tous les agens français, avait déclaré la guerre à la France, et

rassemblait à Rhodes une armée qui devait être portée en Égypte: rendre

de nouveau la liberté à ces prisonniers, c'était envoyer aux Turcs de

nouvelles recrues; les envoyer en Égypte sous escorte, c'était affaiblir

l'armée déjà si faible. La nécessité décida de leur sort; on les traita,

après leur parjure, comme ils traitaient après le combat nos blessés, à

qui ils coupaient la tête sur le champ de bataille.

Après la prise de Jaffa, l'armée continua sa marche, et arriva devant

Saint-Jean-d'Acre, l'ancienne Ptolémaïs. La conquête de cette place

devait entraîner celle de toute la Palestine, ainsi que cela avait eu

lieu du temps des croisades, et nous ouvrir cette fois-ci le chemin de

Constantinople, au moyen de nombreuses légions que le général Bonaparte

avait le projet de former avec la superbe et nombreuse population du

pays qu'il traversait.

Dans cette position, l'Orient prenait une face nouvelle, et recevait de

nouveau la lumière qu'il avait répandue jadis sur le monde. Ses peuples

belliqueux se seraient infailliblement jetés dans les bras d'un guerrier

qui ne leur demandait que de relever leurs fronts trop long-temps

humiliés.

La puissance physique de ces peuples est extraordinaire; on peut juger

de ce qu'ils seraient devenus après la régénération de leur moral.

L'Orient doit, tôt ou tard, appartenir encore à celui qui saura se

donner un point d'appui pour poser le levier qui doit l'ébranler.

Le souvenir des anciennes croisades nous était favorable, quoiqu'elles

aient trouvé leurs tombeaux dans ces mêmes contrées.

Les Druzes et les Mutualis, peuplades chrétiennes qui habitent les

montagnes à l'est, sont, à ce que l'on dit dans le pays, les descendans

en ligne directe des derniers croisés, qui, privés des moyens de

retourner dans leur patrie, ont été retenus dans le pays par la misère.

Pour se soustraire aux Turcs, ils se sont retirés dans les montagnes où

vivent encore leurs descendans, et l'on ne se souvient pas qu'aucun Turc

soit parvenu à pénétrer dans les lieux qu'ils ont choisis pour leur

retraite.

Ces peuplades vivent en tribus; elles ont perdu la connaissance de la

langue de leurs ancêtres, mais elles ont encore les mêmes armes qu'eux,

les mêmes lances, de longues épées avec une poignée en forme de croix,

et de petits boucliers ronds faits d'un cuir très dur.

Au premier bruit de l'entrée des Français en Syrie, ces peuples

descendirent de leurs montagnes, animés par ce seul sentiment qu'ils

devaient être nos alliés naturels, et vinrent au camp devant

Saint-Jean-d'Acre pour rendre hommage au général Bonaparte, dont la

gloire était parvenue jusqu'à eux; on leur fit grande fête; et le

général Bonaparte, qui aimait à reparler de cette époque, même au temps

de ses plus hautes prospérités, m'a fait l'honneur de me dire

quelquefois que, lors de l'entrée de ces guerriers druzes dans sa tente,

il avait éprouvé un sentiment d'intérêt mêlé d'admiration dont il

n'avait pu se défendre, et que cette visite lui avait fait éprouver un

véritable plaisir. Il disait qu'il n'avait pas cru voir des Turcs, que

leurs physionomies avaient encore l'impression de la souche d'où ils

étaient sortis, que leurs yeux et la coupe de leur visage étaient plus

européens qu'orientaux; qu'en un mot on voyait bien qu'entre eux et nous

il y avait quelque chose de commun.

La tradition des âges avait appris à ces guerriers qu'ils provenaient

d'autres guerriers venus du même pays que nous. Ils vivaient, du reste,

dans une ignorance complète des affaires du monde, et ne sont que des

chrétiens dans toute la simplicité des premières doctrines. Ils sont

fort considérés de la population entière de la Syrie, qui, de temps en

temps, a recours à leur protection pour imposer à la férocité des

milices des pachas que la Porte envoie pour gouverner ces malheureuses

contrées.

Ces diverses populations eussent bien aisément fourni une magnifique

armée qui aurait précédé nos légions, lesquelles n'auraient plus été

engagées que dans les occasions où leurs efforts seraient devenus

nécessaires; mais avant tout il fallait prendre Saint-Jean-d'Acre.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 14 / 44 题