Organisation de la Haute-Égypte.--Nouvelles de France.--Le général
Bonaparte à l'isthme de Suez:--danger qu'il court.--Jaffa.--Massacre des
prisonniers.--Les Druzes et les Mutualis.--Leur députation au général
Bonaparte.
La Haute-Égypte se trouva ainsi complétement occupée par nos troupes. Le
général Desaix était parvenu à faire régner partout l'ordre à côté de
l'administration, et les avantages de ce gouvernement sur celui des beys
étaient trop évidens pour ne pas convaincre la population, et avancer la
révolution politique qui se faisait presque d'elle-même.
On ne négligeait rien pour la propager, et c'est dans ce but qu'après
avoir organisé l'Égypte supérieure, le général Desaix descendit jusqu'à
Siout pour y établir la même organisation; et telle était l'équité de
ses décisions et l'impartiale rigueur de sa justice, que les Arabes
l'avaient surnommé le _sultan juste_.
L'Égypte était tranquille et nous observait; Mourad et Hassan couraient
encore la campagne, non seulement sans y faire de progrès, mais en
perdant au contraire, chaque jour, quelques uns de ces intrépides
mamelouks dont ils avaient déjà si peu.
L'espérance les avait abandonnés, et le moral était tout-à-fait de notre
côté.
Pendant que le général Desaix était livré à ces importantes occupations,
il apprit que le général Bonaparte venait de se porter sur la Syrie,
pour exécuter la deuxième partie du plan qui l'avait amené en Orient.
Les bruits d'une nouvelle rupture entre la France et l'Autriche venaient
de se répandre, ainsi que celui de l'apparition d'une escadre de
vingt-cinq vaisseaux de ligne français dans la Méditerranée, sous le
commandement de l'amiral Bruix, que nous avions su avoir été nommé
ministre de la marine depuis notre départ. Le fait était vrai; Bruix
avait armé et commandait lui-même la flotte de Brest: il l'avait amenée
d'abord dans la Méditerranée, où le Directoire lui avait dit qu'il
embarquerait des troupes sur la côte d'Italie, mais arrivé là on les lui
avait refusées, parce que l'armée d'Italie elle-même n'en avait pas
assez, en sorte que Bruix prit le parti de retourner à Brest, toutefois
cependant après être entré à Cadix, d'où il se fit accompagner jusqu'à
Brest par la flotte espagnole, que le Directoire retint en otage: tant
il se crut peu assuré de la constance de l'Espagne à rester dans sa
politique.
On ne regardait pas en Égypte ces bruits comme tout-à-fait fondés; mais
les conjectures auxquelles ils donnèrent lieu ne pouvaient être
défavorables à ce que le général Bonaparte méditait d'entreprendre.
L'occupation de l'Égypte était assurée. L'armée, en se créant une
nouvelle patrie, s'était en même temps donné un point d'appui d'où elle
pouvait porter les coups les plus terribles aux puissances de l'Orient,
s'élancer sur Constantinople, ou atteindre les Indes, et frapper au coeur
la prospérité de l'Angleterre.
Le moment de procéder à cette seconde partie de son plan semblait venu;
les Égyptiens se familiarisaient avec les Français.
Rien ne paraissait à craindre, soit au-dedans, soit au-dehors.
Alexandrie était fortifiée, et munie d'une garnison commandée par un
général habile (Marmont); Aboukir, Rosette, Rahmanié, Damiette et le
Caire étaient dans le même cas, en sorte qu'à proprement parler, on
possédait toutes les clefs de l'Égypte. Nos ennemis n'avaient plus la
chance des révoltes; le peu de succès des premières en avait fait passer
l'envie, et d'ailleurs, nous étions partout plus forts que les
mamelouks. Le général Bonaparte, avant de partir pour la Syrie, voulut
aller voir les débris des établissemens vénitiens à Suez, et faire
rechercher autour de cette ville les traces du canal que l'on assure
avoir existé autrefois pour joindre la Méditerranée à la mer Rouge, à
travers l'isthme de Suez.
Il n'y a que vingt-cinq lieues du Caire à Suez, mais elles sont toutes
dans le désert, où l'on ne trouve ni un arbuste ni une goutte d'eau.
Il emmena avec lui ses aides-de-camp, le général du génie
Caffarelli-Dufalga, et MM. Monge et Berthollet; un escadron de ses
guides formait toute sa garde.
Il traversa rapidement le désert, et atteignit le Kalioumeth. Le soleil
n'était pas au tiers de sa course. Il fut curieux de pousser jusqu'au
mont Sinaï, et de voir l'état où étaient les aiguades qu'avaient
autrefois construites les Vénitiens. Il passa la mer au lieu même où
Moïse l'avait franchie avec ses Hébreux, et le fit, comme lui, au moment
où la marée basse la laissait presqu'à sec. Arrivés en Asie, les
chasseurs restèrent sur le rivage avec les guides qu'on avait pris à
Suez. Ils imaginèrent de leur faire boire de l'eau-de-vie: ces
malheureux n'en avaient jamais goûté; ils perdirent la raison, et
étaient encore tout-à-fait ivres quand le général revint de l'excursion
qu'il avait faite. Cependant la marée allait monter, le jour était à son
déclin; il n'y avait pas un instant à perdre.
Ayant préalablement relevé la position de Suez, on se mit en marche dans
sa direction. Mais après avoir marché quelque temps dans la mer, on
s'égara; la nuit était venue, et l'on ne savait pas si l'on marchait
vers l'Afrique ou l'Asie, ou vers la grande mer. Les flots commençaient
à monter sensiblement, lorsque les chasseurs qui étaient en tête
crièrent que leurs chevaux nageaient.
En suivant cette direction, on ne pouvait manquer de périr, de même que
si l'on eût perdu du temps à délibérer. Le général Bonaparte sauva tout
le monde par un de ces moyens simples qu'un esprit calme trouve
toujours.
Il s'établit le centre d'un cercle, et fit ranger autour de lui, sur
plusieurs hommes de profondeur, tous ceux qui partageaient ce danger
avec lui, et en numérotant tous ceux qui composaient le premier cercle
en dehors. Il les fit ensuite marcher en avant, en suivant chacun la
direction dans laquelle ils étaient, et en les faisant suivre
successivement par d'autres cavaliers à dix pas de distance dans la même
direction. Lorsque le cheval de l'homme qui était en tête d'une de ces
colonnes perdait pied, c'est-à-dire lorsqu'il nageait, le général
Bonaparte le rappelait sur le centre ainsi que tous ceux qui le
suivaient, et il leur faisait reprendre la direction d'une autre colonne
à la tête de laquelle on n'avait pas encore perdu pied.
Les rayons qui avaient été lancés dans des directions où ils avaient
perdu pied, avaient tous été retirés successivement pour être mis à la
suite de celui où on ne l'avait pas perdu. On retrouva ainsi le bon
chemin, et l'on arriva à Suez à minuit, ayant déjà de l'eau
jusqu'au-dessus du poitrail des chevaux; et dans cette partie de la côte
la marée monte jusqu'à vingt-deux pieds.
On avait été fort inquiet de ne pas voir arriver le général Bonaparte
avant l'heure de la marée, et lui-même s'estima fort heureux de s'en
être tiré ainsi. Il revint au Caire afin d'y terminer ses dernières
dispositions avant de partir pour la Syrie, où il emmena six mille
hommes.
Il laissa en Égypte de bonnes garnisons dans les places que j'ai citées
plus haut, un corps mobile de quinze cents hommes autour du Caire, et la
division du général Desaix dans la Haute-Égypte.
Avec sa petite armée, il traversa le désert qui sépare l'Afrique de
l'Asie, prit en chemin le fort d'El-Arich, dont la garnison capitula et
obtint la liberté, sous condition de se rendre à Bagdad et de ne pas
servir contre les Français avant un an; de là il marcha sur Gazah
(l'ancienne Césarée), et arriva devant Jaffa (l'ancienne Joppé), où il
se trouva une garnison turque qui fit mine de se défendre.
Jaffa, située tout-à-fait au bord de la mer, est entourée d'une bonne
muraille; il fallut lui donner assaut pour y entrer, et on y fit trois
mille prisonniers, qui, pour la plupart, étaient ces mêmes soldats
auxquels on avait accordé la liberté et la vie à El-Arich, à des
conditions qu'ils avaient aussitôt violées.
On apprit sur ces entrefaites que la Porte, après avoir mis aux fers
tous les agens français, avait déclaré la guerre à la France, et
rassemblait à Rhodes une armée qui devait être portée en Égypte: rendre
de nouveau la liberté à ces prisonniers, c'était envoyer aux Turcs de
nouvelles recrues; les envoyer en Égypte sous escorte, c'était affaiblir
l'armée déjà si faible. La nécessité décida de leur sort; on les traita,
après leur parjure, comme ils traitaient après le combat nos blessés, à
qui ils coupaient la tête sur le champ de bataille.
Après la prise de Jaffa, l'armée continua sa marche, et arriva devant
Saint-Jean-d'Acre, l'ancienne Ptolémaïs. La conquête de cette place
devait entraîner celle de toute la Palestine, ainsi que cela avait eu
lieu du temps des croisades, et nous ouvrir cette fois-ci le chemin de
Constantinople, au moyen de nombreuses légions que le général Bonaparte
avait le projet de former avec la superbe et nombreuse population du
pays qu'il traversait.
Dans cette position, l'Orient prenait une face nouvelle, et recevait de
nouveau la lumière qu'il avait répandue jadis sur le monde. Ses peuples
belliqueux se seraient infailliblement jetés dans les bras d'un guerrier
qui ne leur demandait que de relever leurs fronts trop long-temps
humiliés.
La puissance physique de ces peuples est extraordinaire; on peut juger
de ce qu'ils seraient devenus après la régénération de leur moral.
L'Orient doit, tôt ou tard, appartenir encore à celui qui saura se
donner un point d'appui pour poser le levier qui doit l'ébranler.
Le souvenir des anciennes croisades nous était favorable, quoiqu'elles
aient trouvé leurs tombeaux dans ces mêmes contrées.
Les Druzes et les Mutualis, peuplades chrétiennes qui habitent les
montagnes à l'est, sont, à ce que l'on dit dans le pays, les descendans
en ligne directe des derniers croisés, qui, privés des moyens de
retourner dans leur patrie, ont été retenus dans le pays par la misère.
Pour se soustraire aux Turcs, ils se sont retirés dans les montagnes où
vivent encore leurs descendans, et l'on ne se souvient pas qu'aucun Turc
soit parvenu à pénétrer dans les lieux qu'ils ont choisis pour leur
retraite.
Ces peuplades vivent en tribus; elles ont perdu la connaissance de la
langue de leurs ancêtres, mais elles ont encore les mêmes armes qu'eux,
les mêmes lances, de longues épées avec une poignée en forme de croix,
et de petits boucliers ronds faits d'un cuir très dur.
Au premier bruit de l'entrée des Français en Syrie, ces peuples
descendirent de leurs montagnes, animés par ce seul sentiment qu'ils
devaient être nos alliés naturels, et vinrent au camp devant
Saint-Jean-d'Acre pour rendre hommage au général Bonaparte, dont la
gloire était parvenue jusqu'à eux; on leur fit grande fête; et le
général Bonaparte, qui aimait à reparler de cette époque, même au temps
de ses plus hautes prospérités, m'a fait l'honneur de me dire
quelquefois que, lors de l'entrée de ces guerriers druzes dans sa tente,
il avait éprouvé un sentiment d'intérêt mêlé d'admiration dont il
n'avait pu se défendre, et que cette visite lui avait fait éprouver un
véritable plaisir. Il disait qu'il n'avait pas cru voir des Turcs, que
leurs physionomies avaient encore l'impression de la souche d'où ils
étaient sortis, que leurs yeux et la coupe de leur visage étaient plus
européens qu'orientaux; qu'en un mot on voyait bien qu'entre eux et nous
il y avait quelque chose de commun.
La tradition des âges avait appris à ces guerriers qu'ils provenaient
d'autres guerriers venus du même pays que nous. Ils vivaient, du reste,
dans une ignorance complète des affaires du monde, et ne sont que des
chrétiens dans toute la simplicité des premières doctrines. Ils sont
fort considérés de la population entière de la Syrie, qui, de temps en
temps, a recours à leur protection pour imposer à la férocité des
milices des pachas que la Porte envoie pour gouverner ces malheureuses
contrées.
Ces diverses populations eussent bien aisément fourni une magnifique
armée qui aurait précédé nos légions, lesquelles n'auraient plus été
engagées que dans les occasions où leurs efforts seraient devenus
nécessaires; mais avant tout il fallait prendre Saint-Jean-d'Acre.