CHAPITRE VIII.

Bataille de Samanhout.--Tentira.--Ruines de Thèbes.

Sienne.--Cataractes.--Projet du pacha d'Égypte.--Radeaux de

poterie.--Impôt du miri; moyens employés pour le lever.

Quelques corps que le général Desaix tenait en avant nous eurent bientôt

donné avis de la présence des mamelouks, en sorte que nous eûmes le

temps de nous former en deux grands carrés d'infanterie, et de placer la

cavalerie sur trois lignes entre ces deux carrés; la deuxième ligne

faisait face en arrière.

Dans cette bataille, comme dans les autres, on ne tira que vingt-cinq ou

trente coups de canon; la mousqueterie décida tout, le feu des carrés

dispersa les mamelouks, sur lesquels on lança toute notre cavalerie, qui

était commandée par le général Davout; mais elle ne put en joindre

aucun, quoiqu'elle les poursuivît assez loin dans le désert: en

revanche, elle tailla en pièces les malheureux fantassins de la Mecque.

La bataille finissait, lorsqu'il déserta un mamelouk

d'Osman-Bey-Ottambourgis: c'était un Hongrois, ancien sous-officier des

hussards autrichiens du régiment de Wentschal; il avait été pris dans la

guerre entre cette puissance et la Porte, en 1783 ou 1784. Il nous vint

de même d'anciens dragons de La Tour, et même des officiers des corps

francs hongrois et croates, qui, ayant été pris dans la même guerre,

avaient été conduits à Constantinople, puis amenés en Égypte, où ils

étaient simples mamelouks: ce sort-là ne leur déplaisait pas, et ils

n'avaient fait aucun effort pour retourner dans leur patrie, quoiqu'ils

eussent un consul en Égypte; mais il est juste de dire que, si leurs

beys leur en avaient soupçonné la pensée, ils auraient eu la tête coupée

sur-le-champ.

Le reste du jour de la bataille, on continua à marcher pour venir

coucher à Farchout, au bord du Nil.

Les mamelouks remontèrent le fleuve, et, le lendemain, nous les

suivîmes. À cette hauteur, la vallée de l'Égypte se rétrécit beaucoup,

et continue à se resserrer jusqu'aux cataractes, où elle se termine en

forme d'entonnoir.

Dans la marche que nous fîmes en sortant de Farchout, nous trouvâmes les

ruines de Tentira, pour arriver quelques heures après au milieu de

celles de la fameuse Thèbes aux cent portes. Nous y passâmes la nuit.

Nous étions trop fatigués pour accorder de l'attention à ces antiques

monumens, qui étaient déjà dans cet état de destruction du temps de

Moïse. Cependant, comme M. Denon était infatigable toutes les fois qu'il

y avait quelque chose à voir, il nous conduisit au lieu où se trouvent

les débris de la statue de Memnon, qui est brisée en treize morceaux.

J'ai mesuré la circonférence d'un de ses bras au-dessus du coude: elle

avait treize pieds et demi.

Nous allâmes voir la fameuse avenue de Sphinx, qui nous parut bien peu

de chose; et ce qui nous surprit le plus, ce fut de voir des chapiteaux

de colonnes peints en vert et en rouge, et qui étaient aussi frais que

si cette peinture n'avait eu qu'un an, ce qui nous prouva combien le

climat avait peu altéré ces énormes monumens, que l'on ne prendrait pas

la peine d'aller voir, s'ils étaient à la porte de Paris.

Depuis Girgé, nous avions traversé une plaine plantée de cannes à sucre

et couverte de toutes les plantes médicinales que produit l'Égypte, en

sorte que l'atmosphère était remplie d'une odeur balsamique, qui était

encore plus forte à l'approche des villages.

Les bords du Nil commençaient à être dangereux, particulièrement le

soir, à cause des énormes crocodiles qui sortent du fleuve pour venir se

repaître de tout ce que l'on sème dans le limon de ses bords. Nous en

avons vu souvent; mais aucun accident n'est arrivé. Ces animaux, quoique

monstrueux, sont très timides; le moindre bruit les fait fuir, surtout

quand ils sont hors de l'eau, d'où ils ne sortent que la nuit.

Thèbes nous a paru avoir été fort grande, et nous avons pu en juger par

les ruines des deux portes opposées qui existent encore; néanmoins les

historiens sont tombés dans une grande exagération à ce sujet, car elle

n'a jamais pu être aussi grande qu'une de nos principales villes de

France.

Nous n'y passâmes qu'une nuit, et, le lendemain, nous continuâmes à

remonter le Nil pour arriver à Esné, où était la résidence de ce même

Hassan-Bey, qui s'était attaché à la fortune de Mourad.

Nous ne nous arrêtâmes qu'une nuit dans chacune de nos stations. D'Esné

nous allâmes au passage de la Chaîne, ainsi appelé parce que, dans cet

endroit, la vallée est si resserrée par les montagnes qui la bordent,

qu'elles n'y ont laissé que l'espace nécessaire au passage du Nil; et

quoique celui-ci fût au temps de ses plus basses eaux, il y avait à

peine la voie d'une pièce de canon entre ses bords et le pied de la

montagne, qui, à partir de ce point, est toute composée de blocs énormes

de granit rouge. C'était le premier qui s'offrait à nos yeux depuis que

nous étions en Égypte, et ce n'est sans doute que de là qu'on a tiré

tout celui qui ornait les monumens de Rome, et que l'on désignait sous

le nom de granit d'Orient. Nous avons vu les carrières qu'exploitaient

les anciens, et nous y avons encore trouvé des obélisques entiers,

détachés du rocher pour être ébauchés, et qui n'avaient pu être achevés.

Au moyen des crues du fleuve, on embarquait sans doute ces masses

énormes sur des radeaux construits exprès, pour les transporter dans

toutes les villes d'Égypte. On en rencontre encore au milieu des ruines

quelques uns qui n'ont pas été renversés.

Du passage de la Chaîne[18], la vallée s'élargit un peu jusqu'aux

cataractes, où nous arrivâmes le lendemain. Mais ce petit bassin n'offre

plus la même terre que celle d'Égypte: ce n'est que du sable que

l'inondation fertilise, mais qui produit bien peu de chose. Aussi

avons-nous recommencé à souffrir; et si, en arrivant à Sienne, nous

n'avions pas arrêté, au pied des cataractes, les convois de barques sur

lesquelles les provisions des mamelouks étaient embarquées, nous

eussions souffert bien davantage: mais nous y trouvâmes du biscuit, des

dattes en abondance, et de l'orge pour les chevaux.

Nous étions arrivés au pied des cataractes et en face de Sienne, qui est

sur la rive droite. Nous passâmes la nuit sur le bord du fleuve, où nous

avions réuni toutes les barques dont je viens de parler: nous fûmes

obligés de faire constamment grand bruit pour éloigner les crocodiles,

qui cherchaient quelque chose à dévorer autour de ces barques qu'ils

sentaient chargées.

Au jour, nous traversâmes le fleuve pour aller à Sienne, et nous nous

arrêtâmes dans une île, située au milieu de son lit, où l'on voyait

quelques monumens. C'était l'île de Philé des anciens; l'on prétendait

qu'il y existait un puits au fond duquel on apercevait le soleil à midi

juste, le 21 juin, parce que, comme l'on sait, Sienne est sous le

tropique; nous avons inutilement cherché ce puits, nous ne l'avons pas

trouvé.

Les historiens ont exagéré sur Sienne comme sur le reste; cette ville

n'est plus qu'un amas de très petites maisons construites en briques

cuites au soleil, et n'a jamais pu être que très peu de chose, même dans

les temps les plus reculés; elle n'est entourée que de sable, que l'on

ne peut cultiver que dans une largeur de quelques toises sur chacun des

bords du Nil. Elle ne pouvait avoir aucune industrie, si ce n'est celle

d'être un point de halte pour les caravanes qui venaient par le Nil en

Égypte, et un poste militaire que les Romains paraissent y avoir

entretenu pendant tout le temps qu'ils ont occupé cette province.

Nous restâmes quelques jours à Sienne pour voir quel parti prendraient

les mamelouks, et nous employâmes ce temps à visiter cette ville et ses

environs.

C'est à Sienne que nous avons vu des voûtes pour la première fois, et

les habitans sont obligés de les employer dans la construction de leurs

maisons, faute de bois assez fort pour soutenir un étage supérieur. Ces

voûtes rendent leurs habitations un peu plus fraîches, ce qui est d'un

grand prix dans une ville abritée de tous les vents, entourée de rochers

de granit, et placée sous le tropique: elle serait inhabitable sans

cela. Du reste, l'on ne remarque ni chaux ni plâtre, même dans

l'intérieur des chambres, qui sont tout simplement crépies avec le limon

noir du Nil.

Un des inconvéniens de ces contrées est celui d'être dévoré par de la

vermine, dont la plus grande propreté ne débarrasse pas toujours. L'on

nous avait dit que sous le tropique elle périssait par l'excessive

chaleur; on nous avait fait un conte: elle s'y multiplie à un degré

insupportable; mais il fallut bien que l'armée souffrît ce nouveau

fléau.

Nous avons trouvé, dans les environs de Sienne, les débris bien

conservés de la voie romaine qui allait de Sienne au port de Bérénice,

dans la mer des Indes.

En arrivant aux cataractes, qui sont un peu au-dessus de Sienne, nous

fûmes bien surpris de ne voir aucune chute d'eau; le fleuve s'est ouvert

un passage à travers un amas de rochers de granit qui obstruent son lit

et l'ont divisé en une infinité de petits torrens: ces amas de rochers

se prolongent pendant à peu près une lieue, et forment ce que l'on

appelle les cataractes. Immédiatement après avoir franchi cet obstacle,

on trouve le fleuve dans son entier, et formant un beau bassin au milieu

duquel s'élève l'île d'Éléphantine, qui est toute couverte de monumens.

Nous étions frappés d'étonnement de voir aussi bien conservées toutes

les inscriptions grecques et romaines que les voyageurs avaient gravées

partout, lorsqu'ils étaient venus visiter ces mêmes lieux quelques

siècles avant nous. La plupart étaient encore plus lisibles que ne le

sont celles qui couvrent la muraille de la galerie où l'on vient admirer

le beau point de vue de la _villa_ d'Est à Rome, et que celles qui

couvrent le rocher au bas de la cascade du Rhin à Schaffouse.

Nous passâmes une nuit au-dessus des cataractes, que nous avions

laissées à cinq lieues derrière nous, et nous revînmes à Sienne le

lendemain[19]. Il serait difficile de se faire une idée de tout ce que

nous eûmes à souffrir de la chaleur dans toutes ces marches.

Nous avions remarqué sur le Nil des radeaux qui le descendaient, et dont

la construction singulière avait vivement piqué notre curiosité: c'était

de la poterie. Nous étions arrivés au point le plus élevé de l'Égypte,

sans en avoir rencontré de fabrique. Nous demandâmes d'où venait cette

marchandise: on nous apprit qu'elle venait de beaucoup plus haut que

Sienne, où se trouvait un de ces radeaux. Nous l'examinâmes; il était

aussi grand que ceux que l'on voit sur nos rivières en France, et

uniquement composé de pots de terre parfaitement égaux, ingénieusement

rangés les uns à côté des autres, liés ensemble, et l'ouverture placée

en dessous; on en mettait ainsi les uns sur les autres autant de rangs

que la profondeur de l'eau le permettait. Cette masse était soutenue à

flot par l'air qui restait au fond des pots, d'où il ne pouvait

s'échapper. Les conducteurs y ajustaient un gouvernail, et y plaçaient

quelques nattes, sur lesquelles ils s'établissaient. Ils descendaient

ainsi le fleuve du point le plus élevé du cours du Nil jusqu'au Caire,

et en passant même par-dessus les cataractes, quand l'inondation les

recouvre, ainsi que cela a lieu tous les ans.

Ces radeaux ne craignaient que l'échouage; mais dans le Nil, dont les

bords sont limoneux, cela ne présente aucun danger.

Pendant son séjour à Sienne, le général Desaix eut besoin d'écrire à

Siout; on donna la lettre à porter à un fellah, qui ne prit pas d'autre

moyen pour exécuter sa commission, que de lier ensemble deux bottes de

joncs, sur lesquelles il se plaça assis à la turque, avec sa pipe et un

peu de dattes, ne prenant que sa lance pour se défendre contre les

crocodiles, et une petite rame pour se diriger. Placé ainsi sur cette

frêle embarcation, il s'abandonna au cours du fleuve et arriva sans

accident.

Notre campagne paraissait finie; nous croyions que les beys Mourad et

Hassan avaient été porter leur infortune chez les Éthiopiens; mais nous

fûmes bientôt désabusés: le désert leur était familier, et des guides

fidèles les avaient ramenés depuis les cataractes jusqu'en Égypte, en

leur faisant faire une marche pénible.

Ils arrivèrent avant nous à Esné, où ils se séparèrent pour suivre

chacun une fortune différente. Mourad continua à descendre par la rive

gauche, et Hassan passa sur la rive droite.

Nous eûmes aussitôt avis de ce mouvement par un gros détachement

d'infanterie, que nous avions laissé en observation au passage de la

Chaîne, et nous nous mîmes en mesure de les suivre.

Le général Desaix laissa à Sienne un détachement de deux cents hommes

d'infanterie, et partit, avec le reste de ses troupes, par la rive

droite du Nil, qu'il vint passer à Esné, où il resta quelques jours.

Avant de s'occuper exclusivement des mamelouks, il fallait songer à

organiser la province, dont les ressources devaient pourvoir à nos

besoins; l'impôt était déjà d'un an en arrière; le Nil, qui allait

monter de nouveau, aurait rendu sa rentrée difficile, parce qu'en

Égypte, quoique l'impôt ou miri se paie exactement, les villes et

villages ne l'apportent jamais; il faut que l'on se donne la peine

d'aller le chercher, et les villages ne le paieraient point, si on

négligeait de déployer un appareil militaire en venant le leur demander;

et ce qui est étrange, c'est que c'est pour eux une marque de

considération à laquelle ils sont très sensibles.

Le déshonneur accompagne celui qui paie le miri à la première sommation,

et une grande considération est accordée à ceux qui résistent. Elle est

même graduée d'après le nombre de coups de bastonnade qu'ils ont la

force d'endurer avant de délier la bourse.

Cet usage bizarre est établi depuis des siècles, nous n'y dérogeâmes

pas. Il fallut donc disloquer les troupes de la division, afin d'occuper

toute la Haute-Égypte, organiser une administration pour pourvoir aux

besoins des soldats, et commencer enfin à lever l'impôt, dont la quotité

n'était pas même encore fixée.

D'Esné le général Desaix vint s'établir à Kené, petit bourg placé à la

lisière du désert de la rive droite, et où aboutit la route qui mène à

Cosséir, sur la mer Rouge. Il y organisa l'expédition qui devait aller

occuper ce point, dont il était important d'être promptement maître,

parce que c'est par ce port qu'arrive tout le café moka, ainsi que les

marchandises de l'Arabie, qui se changent à Cosséir contre du blé, du

riz et autres produits de l'Égypte. On réunit plusieurs centaines de

chameaux qui furent employés à transporter les troupes qui devaient

aller occuper Cosséir; on traita avec des Arabes du désert pour le

transport de toutes sortes de vivres et de munitions, puis on fit partir

cette expédition, qui arriva à Cosséir après six jours de marche. Peu de

jours après son arrivée, il parut devant le port deux frégates anglaises

qui venaient de l'Inde; elles débarquèrent deux cents hommes de troupes

de ce pays avec une pièce de canon. Cette troupe avait vraisemblablement

le projet de s'emparer du fort qui domine le port, et qui est un vieux

bâtiment carré, en maçonnerie très ancienne et solidement établie; mais,

le voyant déjà occupé par nos troupes, elle se rembarqua en laissant sa

pièce de canon, qui nous resta. Les frégates s'éloignèrent, et ne

reparurent plus.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 13 / 44 题