CHAPITRE VII.

Voyage de Desaix au Caire.--Nouvelle expédition dans la Haute-Égypte à

la poursuite de Mourad-Bey.--M. Denon.--Le fils du roi de

Darfour.--Singulière maladie d'un Turc.--Histoire de Mourad-Bey et

d'Hassan-Bey.

La saison s'avançait; toutes les campagnes étaient couvertes d'une

verdure qui reposait nos yeux fatigués de l'aridité du désert: nous

avions passé pour la première fois un hiver pendant lequel la chaleur

n'avait pas cessé d'être insupportable. Le mois de janvier nous avait

paru être comme celui de juin en Europe. La gaîté était revenue, et le

moral du soldat était tout-à-fait remonté.

Le général Bonaparte avait ordonné au général Desaix de quitter le

Faïoum, et de porter sa division sur les bords du Nil, à Benisouef, à

vingt-cinq lieues du Caire, sur la rive gauche: ce mouvement venait de

s'exécuter, lorsque le général Desaix alla voir le général Bonaparte au

Caire; je l'accompagnai dans cette course, qui ne dura que quelques

jours, et que nous fîmes sur le Nil.

Le général Bonaparte n'avait encore reçu aucunes nouvelles de France; il

n'était occupé que de créations de toutes les espèces. Le climat ne

faisait rien sur son tempérament; il n'éprouvait pas, comme tout le

monde, le besoin de dormir après midi. Il était toujours vêtu comme à

Paris, son habit boutonné du haut en bas, et cela presque sans suer,

tandis que nous étions tous dans un tel état de transpiration, qu'elle

décomposait la teinture de nos habits: on ne peut se figurer l'effet que

produit cette chaleur quand on ne l'a pas éprouvée.

Le général Bonaparte, après avoir gardé le général Desaix pendant

quelques jours, et lui avoir témoigné toutes sortes d'amitiés, lui

donna, pour le transporter de nouveau à Benisouef, une belle djerme[16]

qu'il avait fait arranger pour lui-même; elle était véritablement

magnifique, et s'appelait _l'Italie_.

Il fit partir du Caire, pour rejoindre la division du général Desaix,

toute la cavalerie qui se trouvait montée, et au nombre de huit cents

chevaux: avec cette cavalerie, on avait renvoyé à la division le reste

de son artillerie, qu'elle n'avait pas embarqué dans sa première

opération.

On était prêt à recommencer la campagne par terre pour achever la

destruction des mamelouks. Nous partîmes de Benisouef en remontant le

fleuve le long de la rive gauche; mais alors nous ne marchions plus en

carré comme dans la route d'Alexandrie au Caire: nous ne redoutions plus

nos ennemis, qui étaient frappés de terreur à notre approche: notre

marche n'était plus qu'une promenade, à la vérité souvent pénible, à

cause de la chaleur.

Plusieurs membres de l'Institut du Caire étaient venus rejoindre notre

division pour visiter la Haute-Égypte.

M. Denon, entre autres, s'était attaché d'amitié au général Desaix, et

ne le quitta pas de toute la campagne. Tout le monde aimait son

caractère doux et obligeant, et sa conversation instructive et

spirituelle était un délassement pour nous.

Le zèle qu'il mettait à toiser les monumens, à rechercher des médailles

et des antiquités, était un sujet continuel d'étonnement pour nos

soldats, surtout quand on lui voyait braver la fatigue, le soleil, et

souvent les dangers, pour aller dessiner des hiéroglyphes ou quelques

débris d'architecture; car je ne crois pas qu'une seule pierre lui ait

échappé. Je l'ai souvent accompagné dans ses excursions; il portait sur

ses épaules un portefeuille rempli de papiers et de crayons, et avait un

petit sac suspendu à son cou, dans lequel il mettait son écritoire et

quelque nourriture.

Il nous employait tous à lui mesurer les distances et les dimensions des

monumens, qu'il dessinait pendant ce temps-là. Il avait de quoi charger

un chameau en dessins de toute espèce, quand il retourna au Caire, d'où

il repartit avec le général Bonaparte pour la France.

Les habitans, en nous voyant aussi curieux des monumens auxquels

eux-mêmes ne faisaient pas attention, nous apportèrent quelques

médailles qu'ils trouvaient par-ci par-là en cultivant leurs champs, et

en bâtissant leurs maisons au milieu des ruines de celles des villes

anciennes. Quand ils virent que nous y attachions quelque prix, ils nous

en apportèrent une quantité. M. Denon en revenait chargé à chacune des

courses qu'il faisait pour aller voir des antiquités. Les médailles

n'étaient rien autre que des monnaies de cuivre romaines, qui étaient

restées dans le pays en prodigieuse quantité, et où personne n'avait

encore pénétré avant nous.

Les médailles d'or avaient disparu; il n'y avait que celles de cuivre

qui s'étaient conservées, et cela en si grand nombre, en quelques

localités, que l'on aurait presque pu les remettre en circulation.

Nous remontâmes d'abord jusqu'à Siout, qui est à soixante-quinze lieues

au-dessus du Caire, puis à Girgé, qui est encore à vingt-cinq lieues

plus haut. Nous avions ainsi fait cent lieues sans rencontrer un seul

des partis de Mourad-Bey, qui nous laissait chaque soir la place qu'il

avait occupée le matin.

Nous nous arrêtâmes quelque temps à Girgé, pour nous réparer et nous

reposer de nos fatigues, après une marche aussi longue et aussi pénible.

Il venait d'arriver dans cette petite ville une caravane de Darfour;

elle était commandée par un des fils du roi, qui vint demander

protection au général Desaix. C'était un homme d'une trentaine d'années,

fort doux de caractère, et qui avait de singulières idées sur toutes les

moindres choses.

Le jour de notre arrivée, il avait tonné peut-être pour la première fois

depuis un siècle; les habitans, en voyant tomber quelques gouttes d'eau,

regardaient cela comme un bon augure.

Nous demandâmes au roi de Darfour ce que c'était que le tonnerre, et si

on l'entendait dans son pays. Il nous répondit que oui, et que c'était

un petit ange par lequel Dieu faisait diriger les nuages; qu'il se

fâchait quand ceux-ci ne voulaient pas l'écouter, et que la pluie qui

venait de tomber était ceux qu'il avait précipités du ciel, comme

n'ayant pas voulu lui obéir.

Nous lui demandâmes ce que c'était que les esclaves qui composaient sa

caravane, ainsi que les marchandises qu'elle apportait.

À cette occasion, il nous apprit que son pays était très pauvre, et

n'avait presque point de culture pour nourrir sa population; encore les

peuples du Sennaar, pays voisin, venaient-ils souvent dévaster leurs

récoltes pour se nourrir eux-mêmes, ce qui occasionnait entre eux des

guerres dans lesquelles ils se faisaient réciproquement des prisonniers

qu'ils amenaient en Égypte pour les vendre; en sorte que ceux de Darfour

y amenaient les prisonniers faits sur la population de Sennaar, et ceux

de Sennaar y amenaient, par un autre côté, les prisonniers faits sur la

population de Darfour. Il ajouta que les marchands profitaient du départ

de ces caravanes, pour apporter leurs marchandises, qui consistaient en

gommes, plumes d'autruche, peaux de tigre, quelques dents d'éléphant, et

de la poudre d'or, qu'il nous montra. Elle ressemblait au sable que l'on

emploie pour sécher l'écriture, et nous parut contenir encore beaucoup

de parties terreuses. Il nous dit que dans son pays on la recueillait,

après les pluies, dans les ruisseaux qui étaient descendus des

montagnes.

Il y avait dans cette caravane beaucoup d'enfans qui étaient aussi

destinés à être vendus. À ce sujet, il nous apprit que leurs parens, ne

pouvant pas les nourrir, gardaient les plus forts pour travailler, et

qu'ils envoyaient les autres en Égypte, d'où l'on devait leur en

rapporter la valeur en grains, riz et autres espèces de denrées,

ajoutant qu'en général ils ne rapportaient guère chez eux que des

denrées pour se nourrir et se vêtir, et très peu d'argent, dont on

n'avait pas grand besoin dans son pays.

L'entretien de ce roi de Darfour nous fit faire des réflexions sur la

traite des noirs, et nous laissa presque tous dans l'opinion qu'il était

plus philanthropique de la permettre que de la défendre, ou que du moins

les gouvernemens devraient s'en charger eux-mêmes en achetant les

Nègres, et en les transportant dans les colonies de la zone torride, où

on les réunirait sous une magistrature, au lieu de les vendre comme une

propriété particulière.

Ces caravanes partent de Darfour dans la saison des pluies, afin de

trouver de l'eau dans le désert; elles marchent pendant cent jours dans

le désert pour arriver aux Oasis, qui sont des îles de terre cultivées

au milieu du désert, et de là pour arriver en Égypte elles mettent trois

jours.

Elles perdent beaucoup de monde en chemin, quand elles ont le malheur de

ne pas avoir de pluie, et toujours les individus qui les composent

arrivent dans un état de maigreur affligeant à voir.

Le général Desaix traita bien ce roi de Darfour, lui fit des présens en

grains, riz, sucre et café, qui parurent lui faire plaisir; mais ce qui

nous sembla lui en faire davantage, fut une pelisse dont il s'empressa

de se revêtir en se redressant avec un air d'importance.

Nous trouvâmes à Girgé un capucin qui y avait été envoyé de Rome comme

missionnaire. Il savait à peine lire l'italien, et n'avait encore fait

qu'un prosélyte; c'était un petit orphelin de douze ou quatorze ans, qui

lui servait de domestique. L'un et l'autre parurent heureux de notre

arrivée, et ne nous quittèrent plus[17].

Avant de commencer cette campagne par terre, le général Desaix avait

emmené avec lui un chirurgien en chef, dont la société et la

conversation lui plaisaient beaucoup, et pour lequel il avait de

l'amitié: c'était le docteur Renoult, dont les connaissances générales

et le goût pour les observations de tout genre faisaient un homme d'une

société instructive et agréable.

Le général Desaix aimait beaucoup les Turcs, et souvent il priait le

docteur Renoult de donner des soins à ceux d'entre eux dont l'influence

et le crédit lui étaient nécessaires.

Nous étions établis au bord du Nil, lorsque le cheik d'une petite ville

voisine fit demander au général Desaix la permission de consulter son

savant médecin sur une maladie dont il commençait à être attaqué.

Le général Desaix pria le docteur Renoult de se rendre à l'invitation,

et lui donna son interprète pour l'accompagner. Le docteur emporta avec

lui une petite pharmacie qu'il avait toujours dans ses voyages, et

partit, s'attendant tout au moins à voir un mourant. Quelle fut sa

surprise en trouvant un homme qui aurait pu servir de modèle pour un

autre Hercule-Farnèse, et ayant toutes les apparences d'une santé à

l'avenant! Il lui demanda ce qu'il éprouvait pour se croire malade. Le

cheik répondit au docteur Renoult qu'il avait toujours usé sobrement des

facilités de la loi sur la pluralité des femmes, qu'il n'en avait jamais

eu que deux qu'il aimait passionnément, et que, malgré les soins qu'il

leur rendait également chaque jour, il n'avait pu leur persuader qu'il

n'en préférait pas une à l'autre, surtout depuis que son état maladif,

qui durait déjà depuis deux ans, l'avait obligé à réduire ses assiduités

près de chacune d'elles à deux ou trois hommages par jour.

Il racontait ces détails avec une bonne foi qui ne permettait pas d'en

suspecter la sincérité; il ajouta que cet état de faiblesse

l'inquiétait, et l'avait déterminé à demander la consultation du savant

médecin.

Le docteur Renoult ainsi que l'interprète ne purent s'empêcher de rire,

et de souhaiter au malade de rester encore long-temps affligé de cette

maladie, lui disant que c'était celle des gens qui se portaient le mieux

dans les autres pays, où même il était rare d'y trouver des hommes assez

heureux pour être aussi malades que lui.

Chacun voulut s'informer de son hygiène, et je ne sais si personne

s'avisa d'en faire l'essai, en apprenant qu'il ne vivait que de riz, de

melon, et que, hormis quelques tasses de café, il ne buvait que de

l'eau. Le docteur ne savait plus que penser de ceux qui ne se

plaignaient pas de leur santé.

Nous commencions à être reposés de nos fatigues, lorsque nous fûmes

rejoints à Girgé par un convoi de barques armées qui portaient les

munitions que nous attendions pour continuer notre marche.

Nous partîmes, toujours en remontant le Nil, pour aller combattre

Mourad-Bey, dont nous venions d'avoir des nouvelles. Il avait d'abord

remonté jusqu'à Esné, où il avait été demander l'hospitalité à son rival

le fameux Hassan-Bey.

Hassan avait été mamelouk d'Aly-Bey, qui régnait avant Ibrahim et

Mourad, et que ce dernier fit mourir après qu'il eut été dangereusement

blessé dans une de ces querelles si communes entre ces petits tyrans.

Aly-Bey avait vraiment de l'humanité et des connaissances naturelles:

c'est le seul bey dont les Égyptiens nous aient paru honorer la mémoire;

à sa mort, Mourad s'empara du pouvoir. Hassan, qui avait été fait bey

par Aly son patron, était un guerrier redoutable; fidèle à son maître,

il jura de le venger.

Ayant été vaincu par Mourad, il en fut poursuivi au point qu'il n'eut

plus d'autre ressource que de s'enfuir du champ de bataille, près du

Caire, jusqu'au sérail de Mourad, et d'aller demander asile à sa sultane

favorite. Les lois de l'hospitalité sont sacrées en Orient: la sultane

reçoit le fugitif, écrit à Mourad pour l'en prévenir, et lui défend en

même temps de s'approcher du sérail, ni d'y entrer avant de lui avoir

accordé la vie de Hassan. Mourad-Bey répond sur-le-champ qu'il ne veut

accorder à Hassan que deux jours pour pourvoir à sa sûreté, et qu'après

ce délai il attaquera le sérail.

Hassan reçoit la signification sans s'émouvoir, et il ne doute pas que

sa perte ne soit résolue. Il voit déjà à travers les jalousies du sérail

les mamelouks de Mourad qui sont aux aguets: l'un d'eux était aposté à

une petite porte de service qui donnait sur une rue étroite et

détournée; au-dessus de cette porte était un petit balcon en bois, et

entouré de jalousies à la manière orientale; ce balcon était absolument

au-dessus de la tête du mamelouk qui était en vedette à cette porte.

Hassan ôte les coussins qui garnissent le balcon, et, muni de toutes ses

armes, il s'y place sans bruit: il prend si bien ses mesures, que, d'un

seul effort, il brise ce frêle balcon, et tombe, le poignard à la main,

sur le mamelouk, le tue, monte sur son cheval, et se sauve à toute bride

dans le désert par la route de Suez. Il se fait guider par des Arabes,

et accompagner par eux jusqu'à ce port. Tout en y arrivant, il se rend à

bord d'une caravelle qui appartenait à Mourad-Bey. De là il lui écrit

pour le prévenir qu'il est à Suez, et lui demande cette caravelle pour

le conduire à la Mecque, où il dit vouloir se retirer.

Mourad lui répond, lui donne la caravelle, mais pour le conduire

seulement, et lui souhaite une bonne fortune; mais en même temps il

ordonne secrètement au capitaine de la caravelle, qui était Grec,

d'étrangler Hassan, et de le jeter à la mer une fois qu'il serait en

route.

Hassan soupçonna la perfidie et eut néanmoins l'air calme; le lendemain

du départ de Suez, il appelle le capitaine de la caravelle dans sa

chambre, et lui demande l'ordre secret qu'il a reçu: celui-ci, pris à la

gorge, se croit trahi, se jette à genoux, et demande grâce; il avoue

tout. Hassan, sans s'échauffer, lui dit: «Je t'aurais fait grâce, si tu

m'avais avoué de suite la perfidie de Mourad; mais tu as gardé le secret

deux jours; tu voulais l'exécuter»; et il le tua ainsi que son second.

Le pilote, voyant le caractère d'un tel personnage, se hâta de le

conduire à la ville sacrée.

L'intrépide Hassan imposa au schérif de la Mecque, et se fit payer, par

lui et le commerce de cette ville, une forte contribution, au moyen de

laquelle il enrôla quelques partisans; cela fait, il se rembarque sur la

même caravelle, et vient débarquer à Cosséir. De là il fait prévenir

ceux de ses mamelouks qui avaient échappé, de venir le joindre; en même

temps, il fait dire à ses marchands de lui en envoyer de nouveaux tout

armés et équipés. Il vient lui-même les rejoindre au bord du Nil à Esné,

où il réunit bientôt deux cents mamelouks; alors il écrivit à Mourad

pour lui reprocher sa perfidie, le défier au combat en lui redemandant

son patrimoine, qui lui avait été enlevé.

Mourad surpris se trouva heureux de transiger avec lui; et comme au fond

Hassan ne se souciait pas de venir trop près du Caire, il accepta la

proposition que lui fit Mourad-Bey, de le reconnaître possesseur de

toute la Haute-Égypte, depuis les cataractes du Nil jusqu'un peu

au-dessus d'Esné, où il était à notre arrivée en Égypte.

Ce fut dans les bras de ce rival que Mourad-Bey alla se jeter, et par un

sentiment de noblesse dont l'histoire des monarques de l'Europe n'offre

peut-être pas d'exemple, Hassan le reçoit, ne lui fait aucun reproche,

ne lui parle que de ses malheurs, et du plaisir qu'il va trouver à les

partager.

Il pouvait, en servant sa vengeance, se faire un mérite auprès des

Français; mais cet homme extraordinaire n'y pensa même pas: il joignit

aussitôt ses mamelouks à ceux qui restaient encore à Mourad, et ils

vinrent ensemble à notre rencontre. Elle eut lieu à la petite ville de

Samanhout, le lendemain de notre départ de Girgé.

Le schérif de la Mecque, par zèle pour sa religion, avait envoyé mille à

douze cents hommes d'infanterie à Hassan-Bey, qui les mena aussi à

Samanhout.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 12 / 44 题