CHAPITRE VI.

Expédition de Desaix dans la Haute-Égypte.--Combat de Sédiman.--Province

de Faïoum.--Faouë.--Lac Moeris.--Ville des morts.--Tentative de

Mourad-Bey après l'insurrection du Caire.

Le Nil était dans sa plus grande crue d'eau, lorsque le général

Bonaparte arriva au Caire, de retour de son expédition contre

Ibrahim-Bey. Il ordonna alors le départ de la division Desaix pour aller

occuper la Haute-Égypte, et en même temps combattre Mourad-Bey qui s'y

était retiré. Cette division n'était forte que de huit bataillons, parce

que, depuis son arrivée au Caire, on en avait envoyé un pour tenir

garnison à Alexandrie; elle fut toute embarquée à Boulac, sur des

djermes (bâtimens du Nil). On lui avait donné deux pièces d'artillerie

seulement. Elle remonta le Nil, sans s'arrêter, jusqu'à Siout, qui est

la capitale de la Haute-Égypte. Tout le pays était couvert d'eau par le

débordement du fleuve, et les villes ainsi que les villages, qui sont

bâtis sur des élévations de terre amoncelée de main d'homme, formaient

autant d'îlots.

Le général Desaix apprit à Siout que Mourad-Bey était redescendu par le

bord du désert de la rive gauche, laissant l'inondation à sa droite;

qu'il avait le projet de se rapprocher du Caire: on lui avait donné avis

qu'il se préparait une insurrection contre les Français, et il voulait

en profiter.

Comme l'inondation l'obligeait à passer par le Faïoum, pour avoir

toujours une retraite assurée dans le désert, et qu'il ne pouvait

marcher bien vite à cause de ses chameaux de provisions, le général

Desaix conçut le projet de le joindre.

La décroissance du Nil commençait lorsqu'il fit descendre son convoi de

djermes jusqu'à l'embouchure du canal de Joseph, qui est à environ

quatre ou cinq lieues au-dessous de Siout, entre Minieh et Mélaoui; il

fit entrer tous ses bâtimens, à la suite l'un de l'autre, dans le canal,

qui a partout dix à douze toises de largeur, et qui, dans toute sa

longueur, borde le désert parallèlement au Nil.

Le courant des eaux du canal porta tout le convoi jusque près de

Sédiman, petit village à la lisière du désert et sur le bord du canal.

On y apercevait les mamelouks, qui s'éloignèrent dans le désert à notre

approche. Néanmoins le général Desaix fit arrêter le convoi et débarquer

les troupes ainsi que les deux pièces d'artillerie, et on s'avança en

carré dans le désert, en présentant la bataille aux mamelouks, qui ne

l'acceptèrent pas.

La soif d'une part et l'approche de la nuit de l'autre nous firent

rapprocher des bords de l'inondation, où se trouvaient nos barques avec

toutes nos provisions; les mamelouks nous suivirent, et bivouaquèrent à

deux cents pas de nous, au point que nous fûmes obligés de reposer,

formés en carré, chaque soldat ayant son fusil entre ses jambes.

Il faut avoir vécu avec les troupes françaises, pour apprécier tout ce

qu'elles valent dans des circonstances périlleuses. Dans celle-ci,

chaque soldat était si pénétré du danger, qu'il n'y avait rien à lui

dire; la nécessité de l'obéissance avait parlé à sa conviction, et

rendait la discipline inutile. Ils auraient fait justice d'eux-mêmes de

celui d'entre eux qui serait tombé dans une négligence propre à

compromettre le salut de tous. Le lendemain à la pointe du jour,

c'est-à-dire à deux ou trois heures du matin, toutes les troupes étaient

déjà debout sans qu'on eût été obligé de battre la caisse; on fit

sur-le-champ pousser les barques au large, afin de n'avoir pas à

s'occuper de leur défense, et nous nous avançâmes dans le désert, formés

en trois carrés, dont un grand flanqué par deux plus petits.

Nous avions nos deux pièces d'artillerie aux deux angles de notre front,

et nous pouvions les passer aux angles de derrière par l'intérieur du

carré.

Nous montions en cet ordre une colline du désert, pour nous placer à son

sommet, afin de découvrir plus loin autour de nous, lorsque, sans avoir

été avertis autrement que par le bruit du tam-tam des mamelouks, et par

le tourbillon de poussière que leur marche faisait élever, nous vîmes un

essaim de cette fougueuse cavalerie fondre sur nos carrés avec une telle

fureur, que celui de droite fut enfoncé, et perdit quinze ou vingt

hommes par la faute de son commandant. Cet officier, homme de beaucoup

de courage, avait imaginé de réserver son feu pour n'en faire usage qu'à

bout portant; il usa de ce moyen, mais il arriva que les chevaux des

mamelouks, quoique percés de balles, traversèrent encore le carré pour

aller tomber à cent pas de l'autre côté, en sorte qu'ils firent dans les

rangs des ouvertures par lesquelles pénétrèrent les mamelouks qui les

suivaient. Le général Desaix réprimanda sévèrement cet officier, qui

avait cru bien faire, et dont la faute nous compromit gravement pendant

quelques minutes.

Nous n'eûmes que le temps de faire halte, de mettre nos pièces en

batterie, et de commencer un feu de deux rangs, qui, pendant une

demi-heure, nous empêcha de rien distinguer à travers la fumée, la

poussière et le désordre; mais avec la fin de ce feu nous vîmes celle de

la bataille. Il était temps, car il ne nous restait plus que neuf coups

de canon à tirer, et les cartouches allaient aussi manquer.

La bataille avait été meurtrière pour les mamelouks, qui prirent la

fuite dans toutes les directions. En moins de quelques minutes, il n'y

eut plus rien devant nous, et nous achevâmes de monter la colline, du

sommet de laquelle nous découvrîmes la belle et riche province du

Faïoum.

Pour nous rapprocher de nos barques, qui avaient vu la bataille du

milieu de l'inondation, nous redescendîmes la colline par la même pente

que nous l'avions montée; nos barques suivirent notre mouvement, et nous

rejoignirent au petit village de Sédiman, où nous passâmes la nuit.

Le lendemain nous étions un peu pressés par la baisse des eaux, qui nous

laissaient à peine le temps nécessaire pour faire arriver nos barques

jusqu'à l'embouchure inférieure du canal par où elles devaient rentrer

dans le Nil.

Nous partîmes, en conséquence, de Sédiman à la pointe du jour, et nous

vînmes nous placer à l'entrée de la province du Faïoum, qui n'en est

distante que d'une lieue.

Le canal de Joseph passe en face de la gorge qui lie cette province à la

vallée du Nil.

Au plus fort de l'inondation, le même canal verse le trop plein de ses

eaux dans un autre canal qui s'embranche avec lui au village d'Illaon,

et les porte à la ville de Faouë, et ensuite au lac Moeris.

Le lit de ce canal est plus bas que celui du canal de Joseph; il existe

à leur jonction une digue de séparation, en maçonnerie, fort solidement

établie, et surmontée d'un pont en pierre fort ancien, sur lequel nous

passâmes pour nous placer tout-à-fait à la gorge de la province où nous

voulions aller.

Le général Desaix, ayant fait débarquer tout ce qui appartenait à sa

division, renvoya les barques dans le Nil, et établit ses troupes en

bivouac sous un bois de dattiers impénétrable au soleil, et au bord du

canal d'Illaon.

Nous restâmes quelques jours dans cette position, où rien ne nous

manquait. Le canal était assez peu profond pour pouvoir s'y baigner.

Épuisés comme nous l'étions après sept ou huit jours consécutifs de

marches dans le désert, par une chaleur étouffante, il nous sembla que

nous ne pouvions trop user des bains froids de ce délicieux canal

d'Illaon. L'abus nous en devint funeste, car au bout de quarante-huit

heures, nous eûmes huit cents hommes attaqués d'ophthalmie au point

d'être tout-à-fait aveugles. Le général Desaix lui-même était du nombre,

et souffrit cruellement.

Nous fûmes si effrayés de cette situation, que nous fîmes sur-le-champ

des dispositions pour nous rendre à Faouë, où nous espérions trouver des

soulagemens pour tant de malades.

Nous mîmes le général Desaix avec quelques soldats sur une petite barque

qui descendait par le canal, pendant que la colonne suivait la route

qui, en le longeant, mène à Faouë.

Le nombre des aveugles surpassait celui des bien portans: chaque soldat

qui voyait clair, ou qui n'avait qu'un oeil attaqué, conduisait plusieurs

de ses camarades aveugles, qui cependant portaient leurs armes et leurs

bagages. Nous ressemblions plutôt à une évacuation d'hôpital qu'à une

troupe guerrière.

Après avoir traversé des champs admirablement cultivés et couverts de

rosiers en fleurs[13], pendant l'espace de plusieurs heures, nous

arrivâmes, dans ce piteux état, à Faouë. Cette ville est considérable;

elle est située au milieu de la province du Faïoum, dont elle est la

capitale, et qui est elle-même un bassin de verdure. Elle ne communique

à l'Égypte que par une gorge dont l'ouverture est à Illaon. Le canal de

ce nom traverse la province et la ville, d'où il se divise en une

multitude de ruisseaux d'irrigation, qui vont fertiliser les campagnes

avant de verser leur surabondance d'eau dans le lac Moeris.

Cette province est la plus tranquille de toute l'Égypte, avec laquelle

elle a peu de communications.

Le canal, qui traverse la ville, est surmonté d'un pont fort ancien et

semblable à ceux que j'ai vus en Égypte; ils paraissent être de la même

époque. Je ne me souviens pas d'en avoir vu plus de cinq: un sur le

canal qui passe au pied des pyramides, et qui doit avoir appartenu à

Memphis; un à Illaon, un à Faouë et deux à Siout.

Nous attendîmes à Faouë la retraite entière des eaux, qui est bientôt

suivie du desséchement des terres, ou plutôt de la consolidation

nécessaire à l'ensemencement, qui ne consiste qu'à jeter le grain sur la

boue, et à le faire enterrer au moyen du piétinement d'hommes qui

parcourent le champ ensemencé dans tous les sens. On ne laboure la terre

que quand elle est déjà trop solide pour que l'on puisse l'ensemencer

comme je viens de le dire.

Depuis que nous étions en Égypte, nous n'avions pas encore été aussi

bien qu'au Faïoum; nous y restâmes plus d'un mois, pendant lequel nos

ophthalmistes guérirent.

On construisit des fours, et on organisa l'administration de la

province.

On fut bientôt prêt à se remettre en marche; on s'avança à travers les

magnifiques champs de verdure d'un pays qui, pour la première fois,

allait nous déceler toute son inimaginable fécondité.

Le général Bonaparte avait témoigné au général Desaix qu'il était

content de sa division, et lui avait mandé de faire des levées de

chevaux dans la province de Faïoum, ainsi que des levées d'argent. Le

tout fut ponctuellement exécuté. Cela nous donna l'occasion d'aller au

fameux lac Moeris, dans lequel se décharge le canal qui s'embranche avec

celui de Joseph à Illaon.

Ce lac n'a jamais pu avoir pour objet ce que la plupart des voyageurs

ont prétendu, c'est-à-dire qu'il n'a jamais pu être un réservoir où l'on

conservait la surabondance des crues du Nil, pour la rendre ensuite à la

terre dans des temps de sécheresse. Ceux qui soutiennent cette opinion

n'ont vraisemblablement pas vu les choses dont ils parlent.

Nous avons bien trouvé près d'Illaon, sur la rive droite du canal et du

chemin qui mène à Faouë, un très vaste bassin en maçonnerie que j'ai

encore vu plein d'eau; il peut avoir deux cents pas de long, et environ

autant de large. Il est effectivement plus élevé que le sol qui

l'entoure, et ne peut se remplir qu'au moyen des plus grandes crues du

Nil, et de petites vannes que l'on ouvre pour y introduire l'eau, et par

lesquelles on la laisse écouler quand on en a besoin; elles ont encore

aujourd'hui cette destination. Mais ce bassin ne peut pas être celui

dont les voyageurs ont parlé. Il n'y a guère de moulin en Europe dont

l'étang ne contienne plus d'eau, et toute celle qu'il pourrait contenir

suffirait à peine à arroser une surface de quelques arpens de terre; ce

ne peut donc être le fameux lac Moeris, ou alors l'exagération des

historiens serait par trop forte.

Je commandais le premier détachement d'infanterie légère qui fut envoyé

de Faouë pour parcourir la province; j'y remarquai partout les restes

d'une antique civilisation, et surtout un système d'irrigation aussi

bien entendu qu'en Italie.

Il part de la ville même de Faouë une multitude de petits canaux qui

conduisent l'eau à tous les villages de la province; chacun a le sien et

se charge de son entretien.

Quand on est mécontent d'un village, on ferme la vanne de son canal, et

on le prive d'eau jusqu'à ce qu'il ait obéi à ce qu'on lui demande.

Aucun autre moyen coercitif ne produirait un effet aussi prompt et aussi

direct.

Le gouvernement de la province n'a besoin que d'un homme pour lever et

fermer les vannes.

Je suis, je crois, le premier de l'armée qui ai été au lac Moeris, et ce

grand spectacle n'a pas fait entrer autre chose dans ma pensée, sinon

que le canal de Faïoum passait autrefois par les dunes de sable que les

vents ont amoncelées à l'extrémité du lac, et que ses eaux allaient

rejoindre la Méditerranée par le lac Maréotis, près d'Alexandrie. Les

vents qui règnent constamment dans cette partie ont poussé

successivement le sable de ces dunes dans le canal, et en ont totalement

comblé toute la partie qui se trouve au-delà des dunes, et qu'on appelle

aujourd'hui le _Fleuve sans eau_, dans lequel les habitans m'ont assuré

que l'on trouvait encore des portions de bateaux pétrifiés.

Les eaux amenées tous les ans par la surabondance des crues du Nil, ne

trouvant plus d'issue pour s'écouler, ont dû se déborder et former un

vaste cloaque qui est devenu immense, mais qui, étant le point le plus

bas de toute la province, n'a jamais pu perdre ses eaux que par

l'évaporation, sous le soleil brûlant de ces contrées.

Le lac Moeris ne m'a pas paru avoir pu se former différemment.

Au milieu à peu près, il se trouve une petite île sur laquelle les

habitans de la ville de Faouë (l'ancienne Arsinoé) construisirent leur

ville des morts, et où ils élevèrent un temple qui existe encore. Chaque

famille opulente y avait sans doute son tombeau, dans lequel chacun de

ses membres avait sa chambre sépulcrale. C'était déjà dans ce temps-là,

comme ce l'est encore aujourd'hui, une des occupations de la vie des

Égyptiens de soigner leur dernière demeure. Il en était résulté que la

ville des morts était à peu près égale à celle des vivans, et se

composait d'habitations plus ou moins semblables. On ne pouvait arriver

à cette ville des morts qu'en bateau; et vraisemblablement, le batelier,

qui était à la fois le gardien des tombeaux, s'appelait Caron, car les

habitans de la province appellent encore le lac Moeris, Birket-el-Caron

(lac de Caron).

Lorsqu'on inhumait les grands, on le faisait avec pompe; mais, pour la

classe mitoyenne, on y mettait moins de cérémonie, et la famille du

mort, après l'avoir embaumé, portait le corps jusqu'au bord du lac, dans

un local disposé pour cela auprès d'un embarcadère, où Caron venait le

prendre avec sa barque, pour le transporter dans le tombeau qui lui

était destiné. Le batelier attendait qu'il y en eût plusieurs de réunis,

et l'on avait soin de mettre sur le corps du défunt, son nom et la pièce

de monnaie qui revenait à Caron pour son salaire. La famille allait

ensuite au tombeau à un jour désigné, et rendait ses derniers devoirs au

défunt.

Les pauvres qui n'avaient ni tombeau, ni moyens de se faire embaumer,

étaient sans doute portés au bord du lac par leurs parens, qui leur

mettaient sur la langue la pièce de monnaie destinée à Caron, qui la

prenait avant de les enterrer. Cela se pratique encore à peu près de

même en Égypte, dans toutes les villes assez grandes pour avoir une

ville des tombeaux.

Les Égyptiens ont encore l'habitude de cacher leur argent sous la

langue; il nous parut extraordinaire, dans les commencemens de notre

arrivée, de voir que, pour nous rendre de la monnaie, un Turc commençait

par cracher dans sa main tous les medins[14] qu'il tenait cachés dans sa

bouche, quelquefois jusqu'au nombre de cent cinquante et de deux cents,

sans que l'on s'en aperçût à sa voix, ni que cela l'empêchât de boire et

de manger.

Pendant notre séjour à Faouë, nous fûmes obligés de remettre en marche

nos ophthalmistes, qui étaient à peine guéris: voici pourquoi.

Mourad-Bey, qui avait eu avis d'un projet d'insurrection au Caire,

s'était rapproché de cette ville, où effectivement un mouvement venait

d'avoir lieu. La populace, exaltée par les hommes influens et les

cheiks[15] de cette ville, s'était portée à différentes maisons

appartenant à des beys, où l'on avait placé quelques uns de nos

établissemens. Quelques assassinats furent commis dans les rues; mais

cette insurrection ayant été mal dirigée, elle laissa aux troupes de la

garnison le temps de prendre les armes, et de marcher sur tous les

points menacés. On fit une prompte et sévère justice des premiers qui

furent pris en flagrant délit, et tout fut bientôt apaisé. Les chefs

demandèrent grâce; on la leur accorda moyennant une bonne contribution

que l'on ne fut pas fâché d'avoir occasion de leur imposer. Cette

insurrection n'eut d'autre effet que de consolider notre puissance.

Mourad-Bey, voyant le résultat, avait repris le chemin de la

Haute-Égypte par le bord du désert, et était arrivé à l'extrémité de la

province de Faïoum, où il cherchait à exciter une insurrection. Nous

partîmes de Faouë pour aller le combattre ou l'éloigner. Nous laissâmes

nos malades et le reste de nos aveugles dans la maison qu'avait

abandonnée le gouvernement lors de notre arrivée, et dont nous avions

retranché la porte. Cette maison avait des terrasses qui en commandaient

les approches; elle renfermait nos dépôts de vivres et de munitions.

Nous étions à peine à quelques lieues de la ville, que les mamelouks,

que nous allions chercher, nous échappèrent, et vinrent se jeter dans la

ville, espérant exciter les habitans à attaquer la maison où étaient nos

soldats; mais n'ayant pu y réussir, ils essayèrent eux-mêmes, et vinrent

tenter une escalade.

Les malades sortent aussitôt de leurs lits, les ophthalmistes lèvent

l'appareil posé sur leurs yeux; tous prennent les armes, montent sur les

terrasses de la maison d'où ils écartent les assaillans à coups de

fusil, et les font renoncer à leur entreprise.

Mourad-Bey se retira, et en passant par la ville, il alla regagner le

désert du côté opposé à celui par lequel il était venu, et partit une

seconde fois pour la Haute-Égypte.

Le général Desaix reçut cette nouvelle par un habitant de Faouë que lui

avait expédié le commandant des soldats qu'il y avait laissés.

Il revint sur ses pas, et fut fort satisfait de voir que cette attaque,

qui aurait pu avoir des suites funestes, n'avait même pas coûté un

homme.

C'est dans l'excursion que nous venions de faire, que nous rencontrâmes

une vaste fondrière, très longue, puisqu'elle nous parut de toute la

longueur de la province, depuis son ouverture vers l'Égypte jusqu'au lac

Moeris, et large comme une très grande rivière d'Europe. Cette fondrière

semble avoir été bien anciennement une des décharges du Nil, ce qui

corrobore l'opinion que je viens d'émettre sur la formation du lac Moeris

et du Fleuve sans eau.

Elle est trop large et trop profonde pour être un ouvrage des hommes. On

trouve encore dans le fond un ruisseau bordé de joncs très élevés, et

les habitans nous dirent que ce petit ruisseau bourbeux conservait de

l'eau toute l'année. En suivant la route d'Illaon à Faouë, nous

remarquâmes un pont fort ancien, comme celui que nous avions vu à ce

village, et qui était aussi élevé sur une digue de décharge en

maçonnerie, construite en pierres énormes, et très bien conservée; nous

fîmes reconnaître la direction que suivaient les eaux, qui, dans les

grandes crues, devaient encore s'échapper par-dessus cette digue, dont

la surface était un plan incliné parfaitement uni, et nous apprîmes

qu'elles se rendaient dans cette fondrière, qui, à l'époque la plus

reculée, a dû avoir une destination sur laquelle nous n'avons point

exercé nos conjectures.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 11 / 44 题