Mécontentement des troupes.--Citadelle du Caire.--Pyramides.--Bataille
navale d'Aboukir.--Créations d'établissemens de tout genre.
Notre flottille de guerre était arrivée et mouillait devant Gizé. On
remplaça les munitions qui avaient été consommées, et l'on fut bientôt
en état de recommencer, si le cas en était arrivé.
Les autorités du Caire, les chefs de la loi et les schérifs vinrent, à
Gizé, se soumettre au général Bonaparte, qui gagna leur confiance, et
tira d'eux des renseignemens qui déterminèrent ses opérations
ultérieures.
Il voulait avant tout s'établir militairement en Égypte. Il fit partir
sur-le-champ la division Reynier pour suivre les traces d'Ibrahim.
Il envoya la division Vial à Damiette, celle de Dugua à Rosette; la
division Bon appuya le Caire; la division Desaix, qui était destinée à
remonter dans la Haute-Égypte, attendit à Gizé que toutes les autres
fussent rendues à leurs destinations.
Cette dispersion de l'armée fut le signal de l'explosion de tous les
mécontentemens que les privations de tous genres avaient fait fomenter
depuis Alexandrie. On ne ménageait plus rien en propos; les plus modérés
envoyaient de toutes parts leur démission; et sans la ferme résolution
que manifesta hautement le général Bonaparte, de faire un exemple du
premier qui se chargerait de venir lui porter la parole pour ramener
l'armée en France, ainsi que quelques uns des mécontens en avaient la
pensée, il n'y a nul doute que l'armée se serait mutinée et aurait
refusé l'obéissance: c'est la fermeté de son chef qui a tout contenu, et
qui a préservé ces insensés de la honte dont ils se seraient couverts.
Telle était la confiance que le général Bonaparte avait en lui-même,
que, dans cet état de choses, il partit du Caire, emmenant avec lui le
peu de cavalerie qu'il avait amenée d'Europe, et prit la même route que
la division Reynier, pour aller jeter Ibrahim en Syrie, et fermer
l'Égypte de ce côté.
Il chargea le général Desaix du commandement du Caire, pendant que
lui-même allait faire cette expédition; mais, avant de partir, il avait
envoyé son aide-de-camp Julien porter à l'amiral Brueys l'ordre
d'appareiller pour Corfou ou Toulon: Julien ne devait pas revenir avant
d'avoir vu partir la flotte.
Il avait aussi envoyé, comme négociateur près de Mourad-Bey, un sieur
Rosetti, consul de Venise, et qui était établi au Caire; mais telle
était l'ignorance de ces chefs orientaux, que Mourad refusa les
propositions du général Bonaparte, parce qu'il venait d'apprendre la
destruction de notre escadre, et qu'il s'était persuadé que cet
événement nous forcerait à quitter l'Égypte.
Pendant le commandement du général Desaix, nous allâmes visiter la
citadelle du Caire, qui est placée entre la ville et la chaîne du
Monquatam, qui sépare le Nil de la mer Rouge.
Cette place a un grand escarpement du côté du désert; elle est, en
général, fort bonne, et n'a aucun ouvrage extérieur.
L'on nous y montra une brèche, à plus de cinquante pieds d'élévation, du
côté du Monquatam, et l'on nous raconta qu'après la bataille des
Pyramides quelques mamelouks s'étaient retirés dans la citadelle, mais
qu'ayant vu le Caire occupé par nos troupes, et n'osant risquer de
sortir par la ville, dans la crainte d'être pris, ils avaient formé la
résolution de s'enfuir par cette brèche. Pour cela, ils avaient commencé
par jeter au bas du rempart tous les matelas du divan, coussins et
ballots de coton qu'ils avaient pu se procurer; ensuite ils avaient fait
sauter l'un d'eux pour disposer tous ces matériaux en plate-forme
au-dessous de la brèche, après quoi ils y avaient tous sauté, l'un après
l'autre, montés sur leurs chevaux, et, chose incroyable, sans s'être
fait le moindre mal. J'ai encore vu les matériaux de cette plate-forme
au bas de cette brèche.
L'on nous montra aussi la collection, que l'on gardait dans cette
citadelle, d'un assez grand nombre de cuirasses et de casques pris sur
les croisés. Ils étaient exposés en trophées au-dessus de la porte
d'entrée, en dedans de cette citadelle: la plupart étaient en très bon
état, quoiqu'à l'air depuis des siècles; mais, dans ces contrées, le
climat est conservateur. Le puits de la citadelle du Caire nous parut de
même fort curieux; il prend son eau au niveau du Nil, et, quoiqu'elle
soit saumâtre, on n'a rien négligé pour en avoir abondamment.
On a construit dans l'intérieur du puits une spirale en pente douce qui
conduit jusqu'à l'eau, ce qui donne à ce puits des dimensions immenses:
tous ces beaux ouvrages attestaient l'état où avaient été les arts en
Égypte, et n'étaient pas encore dégradés.
Nous avons aussi été visiter les pyramides. C'était la première fois
qu'une troupe y arrivait. Chacun voulut venir avec le général Desaix, en
sorte que nous étions plus de cent, non compris une compagnie
d'infanterie que nous avions prise pour notre escorte.
Nous partîmes de Gizé, et traversâmes la plaine où l'on prétend qu'était
la célèbre Memphis. De toutes les anciennes villes d'Égypte, c'est
presque la seule dont il ne reste aucun vestige pour déterminer où elle
fut placée; et si, dans la plaine au-dessous des pyramides, on ne
rencontrait pas de temps à autre quelques débris de poterie sous ses
pas, rien n'autoriserait à penser qu'il y ait jamais eu là, non pas une
ville, mais un mur.
Ce qui a dirigé nos conjectures, c'est d'abord le canal qui borde le
désert au pied des pyramides, et qui aujourd'hui cependant n'a de l'eau
qu'au moment des plus grandes crues du Nil, puis un pont en maçonnerie,
qui n'a pu appartenir qu'à Memphis, sans quoi on n'en apercevrait pas
l'utilité: il a dû nécessairement être là pour la communication des
habitans de Memphis avec leur cimetière, ou ville des morts, qui se voit
encore à côté des pyramides, qui n'étaient elles-mêmes que des tombeaux.
La ville des morts de Memphis n'est qu'une réunion innombrable de
petites pyramides dont beaucoup sont encore sur leurs bases, et dont la
grandeur était proportionnée à la fortune des familles.
J'avais entendu émettre l'opinion que les grandes pyramides étaient des
temples, fondée sur ce qu'il en existait de semblables dans l'Inde, où
elles étaient consacrées au culte, et que les Égyptiens avaient reçu la
lumière de l'Orient; mais je ne me rends pas pour cela à cette opinion:
celles d'Égypte étaient bien certainement des tombeaux.
Je suis monté un des premiers en haut de la grande; nous y étions seize,
et, malgré cela, à notre aise. La vue dont on jouit de ce point, au
milieu des airs, est délicieuse.
Le général Bonaparte fut environ douze jours absent. Ce fut pendant ce
temps que nous vîmes, au Caire, le spectacle des fêtes du ramadan, qui
sont très rigoureusement observées en Orient. C'est le carême. Le jeûne
que l'on observe consiste à ne boire ni manger quoi que ce soit depuis
le lever du soleil jusqu'à son coucher: il faut travailler, en bravant
l'excessive chaleur, et sans se désaltérer; mais à peine le soleil
a-t-il disparu de l'horizon, que l'on prend un copieux repas, qui est
servi à l'avance, mais auquel on ne touche pas tant que le soleil est
encore visible.
Tout était nouveau pour nous; mais ce qui étonna le plus les soldats, ce
furent les danses des almées, troupe de jeunes filles d'une taille
remarquable par l'élégance et la tournure gracieuse, mais d'une licence
dont on ne peut pas se faire une idée quand on ne l'a pas vue, et que la
bienséance ne permet pas de détailler. Tout cela néanmoins se passait
sur la place publique, en présence d'une foule de tout âge et de tout
sexe.
Nous reçûmes un soir des nouvelles du mouvement du général Bonaparte; il
avait rencontré Ibrahim près de Salahié, à l'entrée du désert, dans
lequel il cherchait à se retirer, lorsqu'il l'avait fait attaquer par sa
cavalerie, qui, trop faible en nombre, courut un grand danger; et elle
aurait eu une mauvaise journée, si l'infanterie ne fût arrivée
promptement pour la dégager. Néanmoins, le but que l'on s'était proposé
fut rempli: Ibrahim passa en Syrie et nous laissa tranquilles.
Le général Bonaparte revenait au Caire, lorsqu'il rencontra en chemin
l'officier que le général Desaix avait reçu de Rosette, et qu'il avait
fait diriger sur Salahié: cet officier apportait la nouvelle du
malheureux événement arrivé à notre escadre, et dont il avait été
témoin.
Comme l'on sait, avant de la quitter, le général Bonaparte avait donné à
l'amiral l'ordre d'entrer dans Alexandrie ou d'aller à Corfou. Soit que
les passes d'Alexandrie n'eussent pas été reconnues encore, ou qu'elles
n'eussent pas assez d'eau[11], notre amiral était allé prendre un
mouillage à la pointe d'Aboukir, où il était depuis près d'un mois.
Les anxiétés du général Bonaparte étaient si grandes, que, pendant sa
marche d'Alexandrie au Caire, il avait écrit deux fois à l'amiral Brueys
d'entrer à Alexandrie ou d'aller à Corfou, et qu'enfin, avant de partir
du Caire pour aller combattre Ibrahim-Bey, il avait envoyé son
aide-de-camp Julien pour réitérer cet ordre à l'amiral; mais cet
aide-de-camp, qui était parti avec une escorte d'infanterie sur une
barque du Nil, n'arriva point et n'aurait pu arriver à sa destination
avant le combat de l'escadre.
Il disparut avec toute son escorte dans un village des bords du Nil, où
il était descendu pour acheter des provisions dont il avait besoin, et
ce ne fut que long-temps après que l'on connut les détails de sa fin
tragique.
Notre amiral avait mouillé son escadre sur une seule ligne, ayant son
vaisseau de tête très rapproché d'un petit îlot qui est à la pointe de
terre sur laquelle est construit le fort d'Aboukir.
Les Anglais, après l'avoir reconnu, firent passer deux de leurs
vaisseaux entre cet îlot et le vaisseau qui tenait la tête de notre
embossage. Le premier vaisseau anglais qui essaya ce passage, ayant
approché un peu trop près de l'île, échoua; celui qui le suivait passa
entre son camarade échoué et la tête de notre embossage. L'amiral
anglais, en voyant le premier[12] échoué et le deuxième réussir à
trouver un passage, en envoya un troisième pour remplacer celui qui
était échoué. Ces deux vaisseaux réunis remontèrent la ligne des nôtres,
laissant la terre à leur droite, et combattirent, réunis, chacun de nos
vaisseaux l'un après l'autre, pendant que le reste de l'escadre anglaise
les combattait en remontant aussi notre ligne sur l'autre bord, ce qui
obligeait nos vaisseaux à combattre sur les deux bords à la fois.
Notre escadre fut détruite vaisseau par vaisseau aux deux derniers près,
qui, avec une frégate, étaient mouillés à la queue de l'embossage, et
qui n'attendirent pas que leur tour arrivât pour appareiller et gagner
le large: c'étaient _le Généreux_ et _le Guillaume-Tell_, avec la
frégate _la Diane_ ou _la Justice_. Ils firent route pour l'Archipel, où
ils se séparèrent encore: _le Généreux_ alla à Corfou, et les deux
autres parvinrent à entrer à Malte, ce qui prouve que l'ordre donné
précédemment par le général Bonaparte pouvait s'exécuter.
Le vaisseau amiral (_l'Orient_) avait pris feu, et avait sauté pendant
le combat; de nos quinze vaisseaux, nous ne sauvâmes donc que les deux
dont je viens de parler.
La défaite de l'escadre devait nécessairement apporter quelques
changemens dans la suite des projets du général Bonaparte, puisque cette
escadre devait retourner en Europe chercher un second convoi de troupes
sur lequel il ne fallait plus compter.
Néanmoins ce malheur eut quelque chose de moins désastreux qu'on n'avait
paru d'abord le craindre. On connaissait peu l'Égypte alors, et les
Anglais s'étaient imaginé que c'était un pays où nous allions mourir de
toutes sortes de besoins. Ils le croyaient d'autant plus qu'ils avaient
arrêté un petit bâtiment qui passait de Rosette à Alexandrie, et sur
lequel il y avait des malles remplies des premières lettres que tout le
monde écrivait en France depuis que l'on était embarqué, et par
conséquent dans lesquelles on n'avait pas épargné les doléances sur tout
ce que l'on avait éprouvé de privations dans la traversée du désert et
dans la marche jusqu'au Caire, pendant laquelle on avait à peine mangé
du pain.
Tous ces détails confirmèrent les Anglais dans leur opinion, et ils
imaginèrent qu'ils aggraveraient nos embarras en augmentant le nombre de
bouches à nourrir. Conséquemment ils débarquèrent à Alexandrie tous les
matelots, mousses et soldats des équipages et vaisseaux qu'ils avaient
pris, et par ce moyen nous eûmes sept ou huit mille hommes sur lesquels
nous n'avions plus droit de compter. On en tira parti pour compléter les
corps, mais surtout on trouva des ressources inappréciables parmi les
nombreux ouvriers de toutes professions qui se trouvaient à bord des
vaisseaux. On les adjoignit à ceux qui avaient été amenés à la suite des
différentes corporations savantes avec l'armée, de sorte que sous ce
rapport, comme sous celui de l'artillerie, nos moyens furent plus que
doublés.
On va voir avec quelle admirable sagesse tout cela fut utilisé.
La perte de la flotte avait un peu calmé les murmures de ceux qui
demandaient leur retour en France; le général Bonaparte fit donner des
passe-ports à tous ceux qui avaient persisté à en demander, et hormis
quelques hommes que je ne veux pas nommer, tout le monde prit le parti
de rester et de ne plus murmurer.
Les premiers mois de notre séjour en Égypte furent marqués par des
travaux prodigieux et des créations de toute espèce.
La commission des savans avait été appelée d'Alexandrie au Caire, et
chacun de ses membres avait été mis à la tête de quelque établissement
qu'il était chargé de fonder et de diriger.
À Alexandrie, à Rosette, à Damiette et au Caire, on construisit des
moulins qui faisaient de la farine aussi belle qu'on aurait pu l'avoir à
Paris. On éleva des fours, en sorte que le pain devint aussi commun
qu'il avait été rare auparavant.
On établit des hôpitaux dans lesquels chaque malade avait son lit. MM.
Larrey et Desgenettes, célèbres à plus d'un titre, aidèrent puissamment
ces bienfaisantes créations, et méritèrent l'estime du général en chef
et la reconnaissance de l'armée.
On créa des salpêtrières et des moulins à poudre.
On construisit une fonderie avec un fourneau à réverbère, au moyen
duquel on refondait des projectiles de gros calibre, dont on avait en
abondance pour en faire de plus petits à l'usage de l'artillerie de
l'armée.
On établit de vastes ateliers de serrurerie, armurerie, menuiserie,
charronnage, charpente et corderie.
Au moyen des matelots trop âgés pour changer de profession, on créa sur
le Nil une grande flottille, composée de toute espèce de bâtimens du
fleuve, que l'on avait très bien gréés et armés. Ils étaient commandés
par des officiers de la marine, et cette flottille fut de la plus grande
utilité pour tous les transports de l'armée.
On habilla toutes les troupes en toile de coton bleue, on leur donna une
coiffure faite en maroquin noir; on ajouta à cela une bonne capote en
étoffe de laine du pays, que le soldat mettait la nuit. À aucune époque
il n'avait été aussi commodément équipé.
Il recevait pour nourriture un pain excellent, de la viande, du riz, des
légumes secs, et un peu de sucre avec du café pour remplacer les
boissons spiritueuses, inconnues en Égypte avant notre arrivée.
On s'apercevait déjà des progrès sensibles que faisaient toutes ces
créations. On avait des tables, des chaises, des bottes de maroquin et
du linge; on mangeait du pain aussi beau qu'à Paris.
À peine les premiers besoins furent-ils satisfaits, que l'on vit le luxe
s'introduire; on fit de la vaisselle plate, très légère et fort
portative. Celle dite de chasse, dont l'Empereur s'est servi à Paris
depuis, a été faite d'après celle-là, qu'il avait rapportée d'Égypte.
On ne se servait plus que de gobelets d'argent et de couverts du même
métal.
On vit s'établir des confiseurs et des distillateurs qui eurent beaucoup
de succès.
Peu à peu vinrent les passementiers et les brodeurs; les Turcs
eux-mêmes, qui sont grands imitateurs, nous avaient surpassés en ce
genre; ils avaient fini par fondre des boutons d'argent aux armes de la
république, et les souffler en or avec une grande perfection.
Peu de mois après notre installation, on vit des cartes à jouer, des
billards et des tables de jeu faites au Caire; on y imprimait en
français et en arabe; tout ce qui était à faire pour nous établir à
l'européenne était ou achevé, ou en train de l'être; la cavalerie se
montait: tout marchait au mieux et était poussé avec une incroyable
activité.