CHAPITRE V.

Mécontentement des troupes.--Citadelle du Caire.--Pyramides.--Bataille

navale d'Aboukir.--Créations d'établissemens de tout genre.

Notre flottille de guerre était arrivée et mouillait devant Gizé. On

remplaça les munitions qui avaient été consommées, et l'on fut bientôt

en état de recommencer, si le cas en était arrivé.

Les autorités du Caire, les chefs de la loi et les schérifs vinrent, à

Gizé, se soumettre au général Bonaparte, qui gagna leur confiance, et

tira d'eux des renseignemens qui déterminèrent ses opérations

ultérieures.

Il voulait avant tout s'établir militairement en Égypte. Il fit partir

sur-le-champ la division Reynier pour suivre les traces d'Ibrahim.

Il envoya la division Vial à Damiette, celle de Dugua à Rosette; la

division Bon appuya le Caire; la division Desaix, qui était destinée à

remonter dans la Haute-Égypte, attendit à Gizé que toutes les autres

fussent rendues à leurs destinations.

Cette dispersion de l'armée fut le signal de l'explosion de tous les

mécontentemens que les privations de tous genres avaient fait fomenter

depuis Alexandrie. On ne ménageait plus rien en propos; les plus modérés

envoyaient de toutes parts leur démission; et sans la ferme résolution

que manifesta hautement le général Bonaparte, de faire un exemple du

premier qui se chargerait de venir lui porter la parole pour ramener

l'armée en France, ainsi que quelques uns des mécontens en avaient la

pensée, il n'y a nul doute que l'armée se serait mutinée et aurait

refusé l'obéissance: c'est la fermeté de son chef qui a tout contenu, et

qui a préservé ces insensés de la honte dont ils se seraient couverts.

Telle était la confiance que le général Bonaparte avait en lui-même,

que, dans cet état de choses, il partit du Caire, emmenant avec lui le

peu de cavalerie qu'il avait amenée d'Europe, et prit la même route que

la division Reynier, pour aller jeter Ibrahim en Syrie, et fermer

l'Égypte de ce côté.

Il chargea le général Desaix du commandement du Caire, pendant que

lui-même allait faire cette expédition; mais, avant de partir, il avait

envoyé son aide-de-camp Julien porter à l'amiral Brueys l'ordre

d'appareiller pour Corfou ou Toulon: Julien ne devait pas revenir avant

d'avoir vu partir la flotte.

Il avait aussi envoyé, comme négociateur près de Mourad-Bey, un sieur

Rosetti, consul de Venise, et qui était établi au Caire; mais telle

était l'ignorance de ces chefs orientaux, que Mourad refusa les

propositions du général Bonaparte, parce qu'il venait d'apprendre la

destruction de notre escadre, et qu'il s'était persuadé que cet

événement nous forcerait à quitter l'Égypte.

Pendant le commandement du général Desaix, nous allâmes visiter la

citadelle du Caire, qui est placée entre la ville et la chaîne du

Monquatam, qui sépare le Nil de la mer Rouge.

Cette place a un grand escarpement du côté du désert; elle est, en

général, fort bonne, et n'a aucun ouvrage extérieur.

L'on nous y montra une brèche, à plus de cinquante pieds d'élévation, du

côté du Monquatam, et l'on nous raconta qu'après la bataille des

Pyramides quelques mamelouks s'étaient retirés dans la citadelle, mais

qu'ayant vu le Caire occupé par nos troupes, et n'osant risquer de

sortir par la ville, dans la crainte d'être pris, ils avaient formé la

résolution de s'enfuir par cette brèche. Pour cela, ils avaient commencé

par jeter au bas du rempart tous les matelas du divan, coussins et

ballots de coton qu'ils avaient pu se procurer; ensuite ils avaient fait

sauter l'un d'eux pour disposer tous ces matériaux en plate-forme

au-dessous de la brèche, après quoi ils y avaient tous sauté, l'un après

l'autre, montés sur leurs chevaux, et, chose incroyable, sans s'être

fait le moindre mal. J'ai encore vu les matériaux de cette plate-forme

au bas de cette brèche.

L'on nous montra aussi la collection, que l'on gardait dans cette

citadelle, d'un assez grand nombre de cuirasses et de casques pris sur

les croisés. Ils étaient exposés en trophées au-dessus de la porte

d'entrée, en dedans de cette citadelle: la plupart étaient en très bon

état, quoiqu'à l'air depuis des siècles; mais, dans ces contrées, le

climat est conservateur. Le puits de la citadelle du Caire nous parut de

même fort curieux; il prend son eau au niveau du Nil, et, quoiqu'elle

soit saumâtre, on n'a rien négligé pour en avoir abondamment.

On a construit dans l'intérieur du puits une spirale en pente douce qui

conduit jusqu'à l'eau, ce qui donne à ce puits des dimensions immenses:

tous ces beaux ouvrages attestaient l'état où avaient été les arts en

Égypte, et n'étaient pas encore dégradés.

Nous avons aussi été visiter les pyramides. C'était la première fois

qu'une troupe y arrivait. Chacun voulut venir avec le général Desaix, en

sorte que nous étions plus de cent, non compris une compagnie

d'infanterie que nous avions prise pour notre escorte.

Nous partîmes de Gizé, et traversâmes la plaine où l'on prétend qu'était

la célèbre Memphis. De toutes les anciennes villes d'Égypte, c'est

presque la seule dont il ne reste aucun vestige pour déterminer où elle

fut placée; et si, dans la plaine au-dessous des pyramides, on ne

rencontrait pas de temps à autre quelques débris de poterie sous ses

pas, rien n'autoriserait à penser qu'il y ait jamais eu là, non pas une

ville, mais un mur.

Ce qui a dirigé nos conjectures, c'est d'abord le canal qui borde le

désert au pied des pyramides, et qui aujourd'hui cependant n'a de l'eau

qu'au moment des plus grandes crues du Nil, puis un pont en maçonnerie,

qui n'a pu appartenir qu'à Memphis, sans quoi on n'en apercevrait pas

l'utilité: il a dû nécessairement être là pour la communication des

habitans de Memphis avec leur cimetière, ou ville des morts, qui se voit

encore à côté des pyramides, qui n'étaient elles-mêmes que des tombeaux.

La ville des morts de Memphis n'est qu'une réunion innombrable de

petites pyramides dont beaucoup sont encore sur leurs bases, et dont la

grandeur était proportionnée à la fortune des familles.

J'avais entendu émettre l'opinion que les grandes pyramides étaient des

temples, fondée sur ce qu'il en existait de semblables dans l'Inde, où

elles étaient consacrées au culte, et que les Égyptiens avaient reçu la

lumière de l'Orient; mais je ne me rends pas pour cela à cette opinion:

celles d'Égypte étaient bien certainement des tombeaux.

Je suis monté un des premiers en haut de la grande; nous y étions seize,

et, malgré cela, à notre aise. La vue dont on jouit de ce point, au

milieu des airs, est délicieuse.

Le général Bonaparte fut environ douze jours absent. Ce fut pendant ce

temps que nous vîmes, au Caire, le spectacle des fêtes du ramadan, qui

sont très rigoureusement observées en Orient. C'est le carême. Le jeûne

que l'on observe consiste à ne boire ni manger quoi que ce soit depuis

le lever du soleil jusqu'à son coucher: il faut travailler, en bravant

l'excessive chaleur, et sans se désaltérer; mais à peine le soleil

a-t-il disparu de l'horizon, que l'on prend un copieux repas, qui est

servi à l'avance, mais auquel on ne touche pas tant que le soleil est

encore visible.

Tout était nouveau pour nous; mais ce qui étonna le plus les soldats, ce

furent les danses des almées, troupe de jeunes filles d'une taille

remarquable par l'élégance et la tournure gracieuse, mais d'une licence

dont on ne peut pas se faire une idée quand on ne l'a pas vue, et que la

bienséance ne permet pas de détailler. Tout cela néanmoins se passait

sur la place publique, en présence d'une foule de tout âge et de tout

sexe.

Nous reçûmes un soir des nouvelles du mouvement du général Bonaparte; il

avait rencontré Ibrahim près de Salahié, à l'entrée du désert, dans

lequel il cherchait à se retirer, lorsqu'il l'avait fait attaquer par sa

cavalerie, qui, trop faible en nombre, courut un grand danger; et elle

aurait eu une mauvaise journée, si l'infanterie ne fût arrivée

promptement pour la dégager. Néanmoins, le but que l'on s'était proposé

fut rempli: Ibrahim passa en Syrie et nous laissa tranquilles.

Le général Bonaparte revenait au Caire, lorsqu'il rencontra en chemin

l'officier que le général Desaix avait reçu de Rosette, et qu'il avait

fait diriger sur Salahié: cet officier apportait la nouvelle du

malheureux événement arrivé à notre escadre, et dont il avait été

témoin.

Comme l'on sait, avant de la quitter, le général Bonaparte avait donné à

l'amiral l'ordre d'entrer dans Alexandrie ou d'aller à Corfou. Soit que

les passes d'Alexandrie n'eussent pas été reconnues encore, ou qu'elles

n'eussent pas assez d'eau[11], notre amiral était allé prendre un

mouillage à la pointe d'Aboukir, où il était depuis près d'un mois.

Les anxiétés du général Bonaparte étaient si grandes, que, pendant sa

marche d'Alexandrie au Caire, il avait écrit deux fois à l'amiral Brueys

d'entrer à Alexandrie ou d'aller à Corfou, et qu'enfin, avant de partir

du Caire pour aller combattre Ibrahim-Bey, il avait envoyé son

aide-de-camp Julien pour réitérer cet ordre à l'amiral; mais cet

aide-de-camp, qui était parti avec une escorte d'infanterie sur une

barque du Nil, n'arriva point et n'aurait pu arriver à sa destination

avant le combat de l'escadre.

Il disparut avec toute son escorte dans un village des bords du Nil, où

il était descendu pour acheter des provisions dont il avait besoin, et

ce ne fut que long-temps après que l'on connut les détails de sa fin

tragique.

Notre amiral avait mouillé son escadre sur une seule ligne, ayant son

vaisseau de tête très rapproché d'un petit îlot qui est à la pointe de

terre sur laquelle est construit le fort d'Aboukir.

Les Anglais, après l'avoir reconnu, firent passer deux de leurs

vaisseaux entre cet îlot et le vaisseau qui tenait la tête de notre

embossage. Le premier vaisseau anglais qui essaya ce passage, ayant

approché un peu trop près de l'île, échoua; celui qui le suivait passa

entre son camarade échoué et la tête de notre embossage. L'amiral

anglais, en voyant le premier[12] échoué et le deuxième réussir à

trouver un passage, en envoya un troisième pour remplacer celui qui

était échoué. Ces deux vaisseaux réunis remontèrent la ligne des nôtres,

laissant la terre à leur droite, et combattirent, réunis, chacun de nos

vaisseaux l'un après l'autre, pendant que le reste de l'escadre anglaise

les combattait en remontant aussi notre ligne sur l'autre bord, ce qui

obligeait nos vaisseaux à combattre sur les deux bords à la fois.

Notre escadre fut détruite vaisseau par vaisseau aux deux derniers près,

qui, avec une frégate, étaient mouillés à la queue de l'embossage, et

qui n'attendirent pas que leur tour arrivât pour appareiller et gagner

le large: c'étaient _le Généreux_ et _le Guillaume-Tell_, avec la

frégate _la Diane_ ou _la Justice_. Ils firent route pour l'Archipel, où

ils se séparèrent encore: _le Généreux_ alla à Corfou, et les deux

autres parvinrent à entrer à Malte, ce qui prouve que l'ordre donné

précédemment par le général Bonaparte pouvait s'exécuter.

Le vaisseau amiral (_l'Orient_) avait pris feu, et avait sauté pendant

le combat; de nos quinze vaisseaux, nous ne sauvâmes donc que les deux

dont je viens de parler.

La défaite de l'escadre devait nécessairement apporter quelques

changemens dans la suite des projets du général Bonaparte, puisque cette

escadre devait retourner en Europe chercher un second convoi de troupes

sur lequel il ne fallait plus compter.

Néanmoins ce malheur eut quelque chose de moins désastreux qu'on n'avait

paru d'abord le craindre. On connaissait peu l'Égypte alors, et les

Anglais s'étaient imaginé que c'était un pays où nous allions mourir de

toutes sortes de besoins. Ils le croyaient d'autant plus qu'ils avaient

arrêté un petit bâtiment qui passait de Rosette à Alexandrie, et sur

lequel il y avait des malles remplies des premières lettres que tout le

monde écrivait en France depuis que l'on était embarqué, et par

conséquent dans lesquelles on n'avait pas épargné les doléances sur tout

ce que l'on avait éprouvé de privations dans la traversée du désert et

dans la marche jusqu'au Caire, pendant laquelle on avait à peine mangé

du pain.

Tous ces détails confirmèrent les Anglais dans leur opinion, et ils

imaginèrent qu'ils aggraveraient nos embarras en augmentant le nombre de

bouches à nourrir. Conséquemment ils débarquèrent à Alexandrie tous les

matelots, mousses et soldats des équipages et vaisseaux qu'ils avaient

pris, et par ce moyen nous eûmes sept ou huit mille hommes sur lesquels

nous n'avions plus droit de compter. On en tira parti pour compléter les

corps, mais surtout on trouva des ressources inappréciables parmi les

nombreux ouvriers de toutes professions qui se trouvaient à bord des

vaisseaux. On les adjoignit à ceux qui avaient été amenés à la suite des

différentes corporations savantes avec l'armée, de sorte que sous ce

rapport, comme sous celui de l'artillerie, nos moyens furent plus que

doublés.

On va voir avec quelle admirable sagesse tout cela fut utilisé.

La perte de la flotte avait un peu calmé les murmures de ceux qui

demandaient leur retour en France; le général Bonaparte fit donner des

passe-ports à tous ceux qui avaient persisté à en demander, et hormis

quelques hommes que je ne veux pas nommer, tout le monde prit le parti

de rester et de ne plus murmurer.

Les premiers mois de notre séjour en Égypte furent marqués par des

travaux prodigieux et des créations de toute espèce.

La commission des savans avait été appelée d'Alexandrie au Caire, et

chacun de ses membres avait été mis à la tête de quelque établissement

qu'il était chargé de fonder et de diriger.

À Alexandrie, à Rosette, à Damiette et au Caire, on construisit des

moulins qui faisaient de la farine aussi belle qu'on aurait pu l'avoir à

Paris. On éleva des fours, en sorte que le pain devint aussi commun

qu'il avait été rare auparavant.

On établit des hôpitaux dans lesquels chaque malade avait son lit. MM.

Larrey et Desgenettes, célèbres à plus d'un titre, aidèrent puissamment

ces bienfaisantes créations, et méritèrent l'estime du général en chef

et la reconnaissance de l'armée.

On créa des salpêtrières et des moulins à poudre.

On construisit une fonderie avec un fourneau à réverbère, au moyen

duquel on refondait des projectiles de gros calibre, dont on avait en

abondance pour en faire de plus petits à l'usage de l'artillerie de

l'armée.

On établit de vastes ateliers de serrurerie, armurerie, menuiserie,

charronnage, charpente et corderie.

Au moyen des matelots trop âgés pour changer de profession, on créa sur

le Nil une grande flottille, composée de toute espèce de bâtimens du

fleuve, que l'on avait très bien gréés et armés. Ils étaient commandés

par des officiers de la marine, et cette flottille fut de la plus grande

utilité pour tous les transports de l'armée.

On habilla toutes les troupes en toile de coton bleue, on leur donna une

coiffure faite en maroquin noir; on ajouta à cela une bonne capote en

étoffe de laine du pays, que le soldat mettait la nuit. À aucune époque

il n'avait été aussi commodément équipé.

Il recevait pour nourriture un pain excellent, de la viande, du riz, des

légumes secs, et un peu de sucre avec du café pour remplacer les

boissons spiritueuses, inconnues en Égypte avant notre arrivée.

On s'apercevait déjà des progrès sensibles que faisaient toutes ces

créations. On avait des tables, des chaises, des bottes de maroquin et

du linge; on mangeait du pain aussi beau qu'à Paris.

À peine les premiers besoins furent-ils satisfaits, que l'on vit le luxe

s'introduire; on fit de la vaisselle plate, très légère et fort

portative. Celle dite de chasse, dont l'Empereur s'est servi à Paris

depuis, a été faite d'après celle-là, qu'il avait rapportée d'Égypte.

On ne se servait plus que de gobelets d'argent et de couverts du même

métal.

On vit s'établir des confiseurs et des distillateurs qui eurent beaucoup

de succès.

Peu à peu vinrent les passementiers et les brodeurs; les Turcs

eux-mêmes, qui sont grands imitateurs, nous avaient surpassés en ce

genre; ils avaient fini par fondre des boutons d'argent aux armes de la

république, et les souffler en or avec une grande perfection.

Peu de mois après notre installation, on vit des cartes à jouer, des

billards et des tables de jeu faites au Caire; on y imprimait en

français et en arabe; tout ce qui était à faire pour nous établir à

l'européenne était ou achevé, ou en train de l'être; la cavalerie se

montait: tout marchait au mieux et était poussé avec une incroyable

activité.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 10 / 44 题