CHAPITRE IV.

El-Kaffer.--Première rencontre des Arabes.--Nouvelle monnaie imaginée

par les soldats.--Damanhour.--Danger que court le

quartier-général.--Arrivée au Nil.--Ordre de marche dans le

désert.--Galériens en Égypte.--Mamelouks.--Combat sur le Nil.--Bataille

des Pyramides.--Prise du Caire.

Nous avions passé toute la journée à Beda, où nous avions bien avancé

les petites provisions que chacun de nous avait apportées des vaisseaux,

et l'aspect de tout ce qui s'offrait à nos yeux ne nous rassurait pas.

L'on se mit néanmoins en marche après le coucher du soleil, pour suivre

la direction de Damanhour; le point où nous devions arriver pour trouver

de l'eau s'appelait El-Kaffer; c'est la moitié du chemin de Beda à

Damanhour. Pendant notre marche nous avions été harcelés par des Arabes,

qui avaient frappé le moral de nos soldats par la hardiesse et la

vélocité de leurs excursions, qu'ils poussaient jusqu'à cent pas de nos

colonnes.

On avait défendu de faire feu, d'abord parce que nous n'avions de

munitions que celles que chaque soldat portait dans sa giberne et dans

son sac, et qu'il fallait que cela suffît à la conquête d'Égypte,

jusqu'à ce que l'on pût les remplacer; et en deuxième lieu, parce que si

une fois on s'était engagé avec les Arabes, les tiraillemens auraient

été continuels et auraient employé un temps qui aurait été perdu pour la

marche.

La nuit était close et obscure lorsque nous arrivâmes à El-Kaffer; nous

nous y plaçâmes, sans le voir, du mieux qu'il nous fut possible; chaque

colonne se forma en carré, et s'établit pour attendre le jour dans la

position où elle se trouvait, en sorte que l'on ne put éviter un peu de

désordre résultant de cette situation, à laquelle on ne pouvait remédier

que le lendemain.

Les soldats, poussés par la soif, découvrirent au dehors du village une

citerne qui servait à arroser quelques cultures. Le bruit s'en étant

répandu, tous y coururent; la foule devint si grande, que ceux qui

étaient à puiser de l'eau eurent peur d'y être précipités.

Ceux qui ne pouvaient en approcher imaginèrent de crier qu'elle était

empoisonnée. Ce stratagème leur réussit: les plus altérés eux-mêmes

s'éloignèrent, et la citerne resta aux mieux avisés.

Au milieu de la nuit, une sentinelle crut voir un Arabe, et fit feu;

l'alerte se répand partout, chacun se lève, et sans réfléchir que l'on

n'avait pu rectifier la position des troupes à cause de l'obscurité de

la veille, chaque soldat fait feu devant lui. De grands malheurs

auraient pu résulter de cette terreur, qui n'eut de suites fâcheuses que

la perte de la plus grande partie de nos chevaux.

Le pays étant totalement dépourvu de bois, on n'avait pu les attacher;

ils étaient d'ailleurs si fatigués qu'il n'était pas bien nécessaire d'y

songer. Ils étaient donc en liberté quand cette fusillade commença; ils

prirent l'épouvante et s'enfuirent sans qu'on pût les suivre.

L'artillerie ne sauva que ceux qui étaient restés attelés; mais ceux de

devant, que l'on avait dételés pour les faire manger en les mettant nez

à nez avec ceux de derrière, furent perdus ainsi que la presque totalité

de ceux de la cavalerie et de l'état-major, jusqu'à celui que montait le

général Desaix.

Ceux de ces animaux qui ne furent pas pris par les Arabes qui rôdaient

autour de nous, allèrent, par un instinct naturel, dans la direction du

Nil (vers Rosette), où la division du général Dugua, qui y était déjà

arrivée, les recueillit et nous les rendit quelques jours après. Elle

avait été bien inquiète en voyant arriver cette déroute de chevaux tout

sellés et harnachés; elle crut qu'il nous était arrivé un grand malheur.

Le lendemain matin de cette aventure, nous étions dans une position

pénible; on pouvait faire aisément le sacrifice de tous les chevaux de

monture; mais il n'en était pas de même de ceux de trait de

l'artillerie; aussi prit-on d'autorité les chevaux de tous ceux qui les

avaient sauvés; et pour imposer par l'exemple, le général Desaix donna

le seul qu'il avait conservé. L'artillerie avait heureusement une

voiture chargée de harnais qui devinrent d'un secours inappréciable dans

cette circonstance, en sorte que tant bien que mal on se remit en état

de marcher.

Avant de quitter cette position, nous entrâmes dans le petit village

d'El-Kaffer, que ses habitans ont entouré d'une muraille de briques de

terre, cuites au soleil; elle a environ dix pieds de haut; elle est

surmontée de créneaux, et flanquée de tours pour se défendre contre les

Arabes, dont l'occupation de toute la vie est le vagabondage armé.

Un bon Arabe ne possède qu'un cheval, qui est ordinairement superbe, et

une lance. Il a pour principe que quand il trouve à faire un vol où il

doit gagner le prix de son cheval, plus 20 parats (15 sous), il ne doit

pas hésiter à l'entreprendre. Les Arabes élèvent leurs enfans dans les

privations; la qualité qu'ils leur donnent de préférence est de se

passer de boire le plus long-temps possible: aussi quand ils vantent

leurs enfans, ils font valoir le nombre de jours qu'ils restent sans

boire.

Le général Desaix m'envoya à El-Kaffer avec son interprète pour tâcher

d'y acheter quelques chevaux. Il était, par caractère, ennemi du pillage

et du désordre; il poussait le désintéressement et la probité jusqu'à la

plus rigoureuse vertu; ses soldats en souffraient quelquefois; mais leur

respect pour lui commandait leur admiration et entraînait leur

attachement.

Je parvins à lui acheter une bonne jument, qui est la seule qu'il ait

eue pour monture pendant tout le temps qu'il a été en Égypte, et j'en

achetai une autre pour moi. Le moment du paiement arriva; chaque cheval

m'était donné pour 50 piastres d'Espagne (cette monnaie était la seule

que connaissaient ces peuples), et je n'en avais pas. J'avais beaucoup

d'or de France, dont je ne pus jamais leur faire comprendre la valeur;

en vain je leur offris le double de celle de leurs chevaux, il me fut

impossible de leur faire accepter de cet or qu'ils ne connaissaient pas,

et je fus obligé de revenir changer mon or près des officiers de la

division, et de retourner ensuite payer mes chevaux.

Un soldat de l'escorte qui m'accompagnait avait remarqué l'ignorance de

ces gens-là; il acheta des dattes et du tabac, et donna en paiement un

gros bouton blanc, qu'il tira de sa poche; le marchand turc lui rendit

un appoint en petite monnaie appelée, dans le pays, parats. Le soldat

les compta devant lui, comme pour vérifier si le compte y était bien,

puis se retira satisfait; mais il ne manqua pas d'aller raconter son

histoire à ses camarades, pour lesquels la leçon ne fut point perdue,

car tous usèrent de ce moyen pour se procurer les petites choses dont

ils avaient besoin, et qu'ils n'auraient pu se procurer que par le

pillage, qui leur était défendu.

Cette petite fraude continua à être mise en pratique jusqu'à l'époque du

paiement de l'impôt, où ces bonnes gens jugèrent bien qu'ils avaient été

attrapés, en voyant le percepteur rejeter tous ces boutons.

Nous nous étions un peu réorganisés à ce petit village d'El-Kaffer; nous

y avions acheté beaucoup de provisions, hormis du pain, qui y était

inconnu. Pour cette fois, nous renonçâmes à marcher trop tard, aimant

mieux éprouver un peu de chaleur qu'un autre désastre semblable.

En partant d'El-Kaffer nous suivîmes la route de Damanhour, où nous

devions arriver avec la nuit; on nous avait dit tant de belles choses

sur cette ville, que chacun de nous y marchait comme s'il eût été

question d'arriver à une des belles villes d'Italie.

Nous fûmes bien désappointés en voyant cet amas de masures, que l'on

nomme ville, parce qu'elle est le bourg le plus considérable entre

Alexandrie et le Nil. Elle est dans une plaine unie, dont l'oeil

n'aperçoit pas la fin; elle n'a d'eau que par ses puits, et sans

quelques pierres qui se trouvent çà et là, dans les débris des monumens

antiques, il serait difficile d'en rencontrer une si petite qu'elle fût;

en général, on n'en trouve point en Égypte.

Le général Desaix mit sa division au bivouac dans un très beau clos

d'orangers et de grenadiers, dans lequel il y avait un puits à roue, qui

servait à les arroser; les hommes furent bien, et l'on trouva à

Damanhour quelques provisions.

Le général Bonaparte et tout le quartier-général nous y rejoignit; il

avait avec lui MM. Monge et Berthollet. Il témoigna beaucoup d'humeur en

voyant celle que tout le monde ne craignait pas de manifester à la suite

des privations que l'on avait déjà endurées, et que l'on croyait devoir

éprouver encore.

Il n'avait aucun remède à y apporter, et ne demandait qu'un peu de

constance pour mettre l'armée dans l'abondance.

On resta deux jours à Damanhour, puis on partit pour Rahmanié, qui est

un autre bourg placé à l'ouverture du canal d'Alexandrie dans le Nil.

Le général Bonaparte partit le premier avec une escorte de guides à

cheval, emmenant ses aides-de-camp et officiers d'état-major avec lui,

et laissant les équipages du quartier-général en arrière pour suivre la

division du général Desaix, qui s'était mise en marche en suivant le

bord du canal. Il savait la division Dugua rendue à Rosette; il lui

avait envoyé l'ordre de marcher à Rahmanié, où elle devait être arrivée.

L'on n'apercevait encore rien dans la plaine lorsqu'il nous quitta pour

se porter en avant avec son escorte.

Nous marchions depuis quelques instans, lorsque nous entendîmes un

tiraillement de mousqueterie en arrière de nous.

Nous fîmes halte quelques instans, et nous vîmes bientôt un nuage de

poussière qui s'approchait. C'était le quartier-général entier, avec ses

bagages, qui partait pour Rahmanié, et qui était attaqué par un

tourbillon d'Arabes semblable à un essaim de mouches à miel. L'escorte

qui accompagnait ce convoi était composée de guides à pied, et trop

faible pour former un carré qui aurait contenu tous les équipages,

autour desquels elle tournait elle-même pour éloigner les Arabes qui les

harcelaient et les empêchaient d'avancer.

Cette escorte avait heureusement avec elle deux pièces de canon de huit,

attachées au régiment des guides, sans quoi elle eût été perdue avant de

nous avoir rejoint. Nous l'attendîmes une bonne demi-heure, et il était

temps qu'elle se réunît à nous.

Au moment où nous recommencions à marcher, il parut en avant, sur la

route de Rahmanié, un très gros corps de mamelouks, qui étaient les

premiers que nous rencontrions. Cette apparition nous mit dans une

grande inquiétude sur le général Bonaparte, que nous avions laissé moins

d'une heure auparavant à ce même point, avec une escorte qui n'était pas

le quart des mamelouks que nous apercevions.

Ce n'était pas le moment de résoudre des conjectures, aussi fit-on halte

sur-le-champ.

Le général Desaix forma sa division en deux fortes colonnes serrées, et

distantes entre elles; il mit son artillerie à la tête, tous ses

chameaux et bagages au centre, et à l'intervalle de ces deux colonnes;

pour fermer la marche, les guides à pied avec leurs deux pièces de huit.

Cet ordre une fois rectifié, et les instructions données pour que, dans

le cas d'une charge, il n'y eût plus qu'à faire par peloton à droite et

à gauche, et à commencer le feu, on se mit en marche; les mamelouks

voulurent nous tâter, tant à la tête qu'à la queue de la colonne; mais

quelques coups de canon nous en débarrassèrent. Nous continuâmes à

marcher dans cet ordre jusqu'au Nil, où nous arrivâmes mourans de soif,

et par un soleil qui était encore très élevé.

À peine aperçut-on le fleuve que tout le monde, officier et soldat, s'y

précipita sans savoir s'il aurait pied; chacun cherchait à apaiser la

soif qui le dévorait, et buvait la tête basse; il semblait voir un

troupeau; aucun n'avait pris le temps d'ôter son sac ni de poser son

fusil.

En sortant du fleuve on trouva de vastes champs tout couverts d'une

grande variété d'espèces de melons et autres productions; en sorte que

les souffrances du désert furent bientôt oubliées.

Dans le fait, arrivé au bord du Nil, on prend une tout autre idée du

pays: une verdure charmante succède à l'aridité du désert; une fertilité

incomparable frappe tous les regards. Des arbres, dont nous n'avions pas

vu depuis l'Italie, nous offraient un ombrage dont on ne peut sentir le

prix qu'en sortant du désert; enfin l'eau du Nil, après laquelle on

soupire en traversant le même désert par le soleil.

Nous eûmes le plaisir d'apprendre que le général Bonaparte était

heureusement arrivé; il n'avait même pas aperçu ce corps de mamelouks

qui nous avait attaqués.

Toute l'armée était réunie sur le bord du Nil à Rahmanié, et

l'escadrille qui était sortie d'Alexandrie pour entrer dans le Nil,

était remontée, et à l'ancre à côté de l'armée.

On resta dans cette position un jour environ avant de se remettre en

marche pour le Caire, sans quitter le bord du fleuve, que la flottille

remontait en même temps que nous.

On ne manquait plus d'eau; on trouvait des melons, des lentilles et du

riz en abondance; on trouvait des tas de blé tout battu[7]; mais le pain

était ce qu'il y avait de plus rare, et le plus grand nombre d'entre

nous est arrivé jusqu'au Caire sans en avoir mangé.

À chaque pas que faisait l'armée, le général Bonaparte reconnaissait

tout ce qu'il y avait à faire; d'abord pour utiliser les ressources du

plus fertile pays du monde, et en régulariser l'emploi, puis y acquérir

une gloire différente de celle dont il était déjà couvert avant d'y

arriver.

L'Égypte, comme tout l'Orient, n'attend qu'un homme, et cet homme a

moins besoin d'être conquérant que législateur: ce pays a été tant de

fois conquis et ravagé, qu'il a les conquérans en horreur; il les

compare à la peste. Mais un souverain qui ferait seulement cesser les

maux qui accompagnent le joug qui l'accable serait le plus grand des

hommes pour ce malheureux peuple, à qui le droit de propriété est

inconnu; qui n'a ni la faculté d'acquérir ni celle de vendre. Ne

serait-ce pas un moyen de se l'attacher pour jamais que de lui apporter

les bienfaits de la civilisation, dégagée de la corruption qui trop

souvent l'accompagne?

Il n'en faut pas douter; le Directoire, en envoyant le général Bonaparte

en Égypte, n'avait eu pour but que de se défaire d'un chef que ses

victoires avaient rendu populaire, et dont il ne croyait plus avoir

besoin; et lui, de son côté, avait accepté avec empressement, d'abord

pour être hors de la portée des atteintes d'un gouvernement ombrageux,

puis pour satisfaire la louable ambition de rendre à ce pays et à ses

peuples la gloire et la prospérité dont ils avaient joui autrefois. Il

s'en serait peut-être déclaré le chef sous un titre quelconque; je le

crois, parce qu'il me l'a dit lui-même depuis; mais peu importait alors

aux affaires du monde.

Le général Bonaparte, en continuant sa marche vers le Caire, eut en

chemin une rencontre sérieuse avec les mamelouks au village de

Chebreisse.

D'après l'ordre qu'il avait prescrit d'observer, chaque division de

l'armée marchait, formée en carré de six hommes de profondeur à chacune

de ses faces, l'artillerie aux angles, les munitions ainsi que les

bagages et le peu de cavalerie que nous avions au centre.

Cet ordre de marche nous mettait à l'abri de quelque événement que ce

fût; mais il ralentissait nos mouvemens, déjà lents, parce que notre

cavalerie étant trop inférieure en matériel et personnel à celle des

mamelouks, il avait fallu se soumettre à l'inconvénient de ne pouvoir se

faire éclairer par elle. Nos mouvemens de marche commençaient donc par

un redoublement de nos carrés; le deuxième ne se mettait en marche que

quand le premier commençait à se reformer, s'il y avait du danger; ou

bien lorsque le premier était en pleine marche, si l'éloignement des

mamelouks ne nous laissait rien à redouter.

Il y a eu des journées pendant lesquelles nous avons dû faire quatre et

cinq lieues en marchant dans cet ordre, obligés de nous rompre et de

nous reformer chaque fois qu'il fallait passer un défilé, ce qui

arrivait plusieurs fois dans une matinée. Ces défilés étaient le passage

des canaux d'irrigation dans lesquels l'eau n'était pas encore; ils

étaient tous larges et surtout profonds; il fallait d'abord en abattre

les bords en pente douce, ce qui demandait beaucoup de temps. On ne peut

se figurer ce qu'avaient à souffrir de la chaleur les soldats qui se

trouvaient au centre du carré, où il n'y avait aucune circulation d'air,

et à la surface duquel un nuage d'une poussière fine gênait la

respiration.

La soif était générale et dévorante: plusieurs hommes en moururent sur

place; le sentiment de leur conservation suffisait pour convaincre les

soldats qu'on les aurait exposés au malheur d'être taillés en pièces si

on les avait laissé courir au Nil pour se désaltérer; mais lorsqu'on

rencontrait une citerne ou un puits à roue, on se plaçait de manière à

ce qu'il fût au milieu du carré; alors on faisait halte, et chacun

buvait à son aise, puis on se remettait en marche.

Le général Bonaparte faisait chaque soir mettre sa tente sur le bord du

fleuve, au milieu de son armée, et près de son escadrille, quand elle

avait pu remonter jusque-là. On avait mis en tête de celle-ci les deux

demi-galères que le général Desaix avait amenées de Civitta-Vecchia,

parce que les bâtimens extrêmement fins d'échantillon avaient moins à

craindre de l'échouage dans un fleuve inconnu où l'on naviguait sans

pilote.

Comme l'on sait, ces bâtimens voguent par le calme et contre les

courans, au moyen de leurs énormes rames que font mouvoir les forçats,

que l'on y embarque uniquement pour cela.

Ces malheureux sont toujours assis et fixés à leurs bancs de peine par

une chaîne et un cadenas, depuis l'armement jusqu'au débarquement du

bâtiment, en sorte que si par un accident il est englouti, ils périssent

tous.

Le général Bonaparte, en voyant du rivage passer cette flottille,

remarqua ces malheureux dans cet état: c'était l'avant-veille de la

rencontre de Chebreisse; il ordonna que sur-le-champ toutes ces chaînes

fussent rompues, et les hommes mis en liberté.

Ce fut le surlendemain, lorsque l'armée commençait en même temps sa

marche, que l'on aperçut l'armée des mamelouks, dont le désordre même,

joint à la variété des couleurs de leurs vêtemens et au luxe de leurs

chevaux, avait quelque chose d'imposant.

Elle avait aussi une flottille de toutes sortes de bâtimens montés par

des Turcs et des Grecs, qui descendait le Nil pour attaquer la nôtre.

Ils étaient déjà près de nous lorsque le général Bonaparte arrêta le

mouvement de marche de son armée pour la former en cinq grands carrés

placés en échiquier; celui de gauche appuyé au Nil et protégeant la

flottille, et celui de droite dans la direction du désert, et se

flanquant tous réciproquement.

Les mamelouks vinrent parader sur notre front, mais n'osant l'attaquer,

ils firent le tour de notre droite croyant qu'ils trouveraient nos

derrières plus vulnérables; on leur envoya quelques coups de canon, qui

suffirent pour nous en débarrasser, surtout quand ils virent que ce côté

ne leur offrait pas plus de chances de succès que le premier. Ils

n'entreprirent rien de plus toute la journée.

Il n'en était pas de même sur le fleuve: leur flottille était descendue

bravement sur la nôtre. Elle l'attaqua, et l'aborda franchement dans une

position où une courbure du fleuve et l'élévation de notre rive nous

empêchaient de la protéger du point où nous étions placés. Les deux

demi-galères furent un moment enlevées, et tout ce qui fut pris eut la

tête coupée. Il y avait à peine vingt-quatre heures que les forçats

avaient été détachés, et ils s'étaient, comme le reste des équipages,

jetés à l'eau pour gagner le rivage opposé, ainsi que les autres

bâtimens qui combattaient toujours. La canonnade était fort vive.

Le général Bonaparte fit appuyer la division de gauche jusque sur le

bord du fleuve; un feu de mousqueterie et de mitraille eut bientôt fait

lâcher prise aux assaillans, et les deux demi-galères ayant été

abandonnées, nos gens revinrent s'en emparer.

La flottille continua à remonter le fleuve en serrant celle des

mamelouks. Enfin cette petite affaire ne laissa pas que d'être chaude

entre les deux flottilles; celle des mamelouks remonta au Caire dans la

nuit qui suivit, et fut brûlée par les ordres des beys: nous ne la vîmes

plus.

L'armée marcha tout le reste du jour en remontant le fleuve, et ce fut

deux ou trois jours, après que nous livrâmes la célèbre bataille des

Pyramides, absolument en face du Caire.

Nous arrivions formés en cinq grands carrés, chacun composé d'une

division; le nôtre était tout-à-fait au bord du Nil, et notre droite

dans la direction des Pyramides.

Les mamelouks étaient placés au village d'Embabé, où l'on passe le Nil

pour aller à Boulac, qui est un bourg du Caire.

Au bord du fleuve, ils avaient retranché ce village en l'entourant d'un

fossé derrière lequel ils se tenaient à cheval[8]. Derrière ce fossé,

ils avaient placé, tant bien que mal, une vingtaine de pièces de canon,

qu'ils firent jouer sur notre gauche, qui la première s'approcha d'eux.

Les quatre autres carrés marchaient à la hauteur de celui de gauche, en

suivant la direction qui leur avait été donnée; la division Desaix

tenait l'extrême droite et avait à sa gauche la division Reynier.

Le général Bonaparte se tenait au centre, à la division Bon; il fit

attaquer le village d'Embabé par la division de gauche, qui en était la

plus rapprochée: le village fut emporté d'emblée, l'artillerie prise et

les mamelouks dispersés. Pendant que cette attaque avait lieu, la plus

forte partie des beys, suivis de leurs mamelouks, parut tout à coup à

l'extrémité de l'horizon devant les carrés des deux divisions Desaix et

Reynier, dont les soldats n'étaient occupés que de ce qui se passait à

la gauche. Le mirage qui règne en Égypte, et à l'effet duquel nous

n'étions pas encore accoutumés, nous empêcha de les croire aussi près de

nous après les avoir aperçus, tellement qu'ils étaient presque sur nous,

que nous ne les avions à peine distingués à travers le mirage[9].

On n'eut que le temps de crier _aux armes!_, et de faire commencer le

feu, que déjà cette formidable cavalerie nous entourait. La

précipitation de sa charge avait été telle, qu'on n'eut pas le temps de

rectifier la position de ces deux divisions, qui se masquaient de

l'étendue du front d'un demi-bataillon à peu près.

Le danger était pressant; on fit commencer la fusillade, ne pouvant pas

s'imaginer que ces deux divisions, qui n'étaient pas à plus de cent pas

l'une de l'autre, se verraient dans la nécessité de se servir de leurs

feux sur la partie de leurs fronts de flanc qui se masquaient de

quelques toises. Il arriva précisément le contraire: la charge des

mamelouks fut très audacieuse sur notre front, où un feu de mitraille et

de mousqueterie joncha de leurs cadavres et de leurs chevaux tout le

front et le pourtour de nos carrés; mais ce qui nous parut d'une audace

extravagante, c'est que tout ce qui avait échappé à cette destruction

s'était élancé avec une telle rapidité, qu'il vint passer dans

l'intervalle des deux divisions Desaix et Reynier, sous le feu roulant

des deux faces de ces divisions, qui les fusillaient à moins de

cinquante pas de distance. Pas un seul des mamelouks ne rebroussa

chemin; et, chose singulière, il en resta moins sur le carreau, au

passage par cet entonnoir, qu'il n'en était resté sur les fronts dans la

première charge.

Les deux divisions étaient si près l'une de l'autre, qu'elles

s'entretuèrent une vingtaine d'hommes.

Quoique les troupes qui étaient en Égypte fussent depuis long-temps

accoutumées au danger et familiarisées avec toutes les chances d'une

affaire, à moins de mentir à sa conscience, tout ce qui s'est trouvé à

la bataille des Pyramides doit convenir que la charge de ces dix mille

mamelouks avait quelque chose de si imposant, que l'on dut craindre un

moment qu'ils n'enfonçassent nos redoutables carrés, sur lesquels ils

venaient avec une confiance qui semblait avoir jeté au milieu de nous un

silence morne qui n'était interrompu que par les commandemens des chefs.

Tous les mamelouks, montés sur des chevaux magnifiques richement

caparaçonnés en or et en argent, enveloppés de draperies de toutes

couleurs et de schalls flottans, lancés en plein galop en jetant des

cris à fendre l'air, semblaient devoir nous anéantir dans un clin d'oeil

sous les pieds de leurs chevaux.

L'ensemble de cet imposant appareil avait rempli le coeur des soldats

d'un sentiment qui y entrait pour la première fois, et les rendait

attentifs au commandement. Aussi, dès que le feu fut ordonné, il fut

exécuté avec une promptitude et une précision que l'on n'aurait

peut-être pas obtenues un jour de parade et d'exercice.

Jamais un champ de bataille n'avait offert un pareil spectacle à des

combattans, qui des deux côtés se voyaient pour la première fois. Cette

journée décida du sort de l'Égypte, et cet effort fut le dernier que les

beys firent en commun pour nous en disputer la conquête.

Le même soir, ils se dispersèrent; les deux plus puissans d'entre eux,

Mourad et Ibrahim, que l'histoire de leurs anciens différends avait

rendus méfians et extrêmement prudens dans ce qui touchait leurs

intérêts personnels, étaient toujours rivaux.

Ibrahim repassa le Nil avec les petits beys qui relevaient de sa

puissance, et, sans s'arrêter au Caire, il prit la route de Syrie; il ne

séjourna que quelques jours à Salahié, à l'entrée du désert d'Asie, tant

pour attendre ceux de ses mamelouks qui ne l'avaient pas encore rejoint

depuis la bataille, que pour donner à son harem et à ses bagages le

temps de gagner la Syrie.

Mourad, au contraire, prit la route de la Haute-Égypte avec ses vassaux,

et remonta la rive gauche du fleuve, sur lequel il avait une flottille

qui suivait son mouvement.

La nuit même du jour de la bataille, le général Bonaparte vint coucher

dans la résidence de Mourad, au bourg de Gizé[10]; l'armée s'établit

autour de lui, et le lendemain il prit possession du Caire.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 9 / 44 题