Arrivée devant Malte.--Réunion de la flotte.--Attaque de la
place.--Capitulation de l'Ordre.--Rencontre de nuit avec la flotte
anglaise.--Arrivée à Alexandrie.--Débarquement.--Le commandement de
l'avant-garde m'est confié.--Expédient pour débarquer les
chevaux.--Attaque et prise d'Alexandrie.--Première marche dans le
désert.--Rencontre d'une femme arabe.
Nous étions au commencement de mai, lorsque nous arrivâmes devant Malte;
la grande escadre ni les autres convois ne paraissaient pas encore, et
conformément à l'instruction donnée par le général Bonaparte au général
Desaix, le convoi se tint en croisière devant le port.
Des calmes survinrent, à l'aide desquels les courans qui règnent dans
cette partie dispersèrent les bâtimens du convoi assez loin les uns des
autres.
Nous étions arrivés le matin; l'après-midi du même jour, le grand-maître
de l'ordre de Malte, voyant un convoi aussi considérable, composé de
bâtimens de toutes nations escortés par une frégate, et qui non
seulement n'entrait pas dans le port, mais qui ne le faisait même pas
fréquenter par la plus légère embarcation, commença à concevoir de
l'inquiétude, ou à éprouver de la curiosité.
Il envoya une chaloupe, montée par un des grands-baillis de l'Ordre, en
qualité de parlementaire, pour nous arraisonner.
Cette chaloupe s'était dirigée sur la frégate que montait le général
Desaix, et sous le prétexte des lois de quarantaine, le bailli ne voulut
pas monter à bord, quelques instances qu'on lui fît; il parla de sa
chaloupe, qui avait passé à la poupe de la frégate.
Sa mission n'était qu'un motif de curiosité, et comme il vit à bord des
vaisseaux une grande quantité de soldats qui grimpaient sur les épaules
les uns des autres pour le voir, il se hâta de retourner en rendre
compte. Il allait prendre congé, à la suite d'une conversation par
monosyllabes entrecoupés, lorsque, pour la ranimer un peu, le général
Desaix lui demanda d'entrer dans le port pour prendre de l'eau. Le
bailli s'éloigna en promettant de faire faire une réponse.
Il revint effectivement le même soir dire que le grand-maître ne pouvait
accorder l'entrée du port qu'à quatre bâtimens à la fois. La défaite
était ingénieuse! il ne lui avait pas fallu faire de grands efforts
d'esprit pour calculer que nous avions plus de quatre-vingts voiles, et
que l'aiguade du convoi eût demandé vingt jours; certes, nous n'avions
pas ce laps de temps à perdre devant cette gentilhommière. Toutefois
nous feignîmes de prendre la chose au sérieux, et tout en refusant
poliment M. le bailli, nous dîmes quelques mots des dangers auxquels
nous serions exposés, si les Anglais venaient à paraître. Cette dernière
considération ne parut pas le toucher beaucoup, et il s'éloigna en nous
annonçant que l'Ordre ne pouvait rien nous accorder de plus.
Nous étions presque à l'entrée de la nuit, et le parlementaire était
parti, lorsque notre vigie signala deux voiles à l'est et venant droit
sur nous.
Elles furent bientôt assez près pour que nous reconnussions un vaisseau
et une frégate; l'inquiétude nous prit, et elle devint extrême lorsqu'à
deux portées de canon de nous, nous ne les vîmes point hisser leur
pavillon, jusqu'au moment où ils nous traversèrent en hissant l'un et
l'autre le pavillon maltais; c'étaient le vaisseau et la frégate de
l'Ordre, qui, au retour d'une croisière, rentraient dans le port. On les
désarma dans la nuit même pour armer les galères qui devaient nous
combattre le jour suivant.
Le lendemain, à la pointe du jour, notre vigie nous signala des voiles
au nord-ouest, et bientôt après elle nous fit connaître que les voiles
aperçues étaient sans nombre: c'était l'escadre avec ses convois, qui
arrivait de la baie de Saint-Florent.
Le général Desaix ainsi que M. Monge passèrent de la frégate sur une des
demi-galères du pape que nous avions amenées, et allèrent à la rencontre
de l'escadre pour rendre leurs devoirs au général Bonaparte.
Dans la matinée, toute l'escadre et l'armée furent réunies en face de
l'ouverture du port. Tout prit dès-lors une face nouvelle. On se disposa
partout au débarquement.
Le général Bonaparte fit débarquer à droite les troupes de la division
du général Bon. En même temps, il faisait débarquer le général Desaix à
gauche; nous prîmes terre à la baie de Maira-Sirocco.
Le commandement des troupes en tête de ce débarquement m'avait été
confié; je marchai droit aux redoutes qui défendaient l'atterrage, et de
là au fort. Nous trouvâmes peu de résistance; tout semblait à l'abandon.
À peine le grand-maître avait-il pu rassembler quelques détachemens pour
défendre les ouvrages avancés. Les chevaliers étaient sans élan. La
population, accoutumée à l'idée qu'elle ne devait courir aux batteries
que dans le cas d'invasion de la part des Turcs, refusait de prendre les
armes contre nous. Toutes ces belles fortifications qui annonçaient la
puissance de l'Ordre et la force de la place devinrent inutiles. Nous
poussâmes ce jour-là jusqu'au pied des remparts du côté de la terre;
nous nous étonnions d'une défense aussi faible; nous cherchions à nous
expliquer comment une place qui nous paraissait inexpugnable présentait
une conquête si facile: nous ne tardâmes pas à le comprendre.
Le général Bonaparte était resté toute la journée à bord de _l'Orient_;
il avait fait attaquer les galères maltaises et les avait forcées de
rentrer au port: c'en était fait de la croix maltaise. Le général
débarqua le soir même, et c'est alors que nous pûmes juger, aux
indiscrétions qui échappaient autour de nous, que tous les membres de
l'Ordre n'étaient pas étrangers au succès que nous venions d'obtenir.
Depuis la révolution française, et surtout depuis la dissolution des
corps d'émigrés, le rocher de Malte était devenu le refuge d'un grand
nombre de jeunes nobles qui s'enrôlèrent sous le drapeau de l'Ordre. Ces
nouveaux chevaliers n'avaient pas la ferveur des anciens chevaliers de
Saint-Jean de Jérusalem. Leur éducation mondaine ne s'accommodait pas de
la vie monacale, et le mal du pays augmentait leur désir de quitter le
rocher qui leur avait servi d'asile.
L'apparition de notre flotte devant Malte leur présentait l'occasion de
rompre des engagemens qu'ils commençaient à regarder comme des chaînes,
et de se créer une existence nouvelle. Doit-on les plaindre ou les
blâmer?
Quoi qu'il en soit, les pourparlers ne tardèrent pas à s'établir entre
le quartier-général et le gouvernement de Malte. Le grand-maître de
l'Ordre, convaincu trop tard sans doute de l'impossibilité de sauver la
place et de l'inutilité d'une résistance sans objet, consentit à
capituler.
Les principales conditions furent la remise des forts à nos troupes, la
liberté pour lui et les siens, et la faculté pour tous les chevaliers de
se retirer où bon leur semblerait.
Nous prîmes en conséquence possession de la place.
Le grand-maître, M. de Hompesch, s'embarqua sur un bâtiment neutre qui
fut mis à sa disposition, et qui fut escorté jusqu'à Trieste par une de
nos frégates. Ceux des chevaliers qui étaient Français entrèrent presque
tous dans nos rangs.
Le général Bonaparte s'occupa sur-le-champ d'organiser l'île: garde
nationale, administration, moyens d'attaque et de défense, tout fut
arrêté et exécuté en moins de huit jours. La garnison maltaise fut
incorporée dans les demi-brigades; une partie de la division Vaubois la
remplaça, et la flotte eut ordre de mettre à la voile.
Le général Desaix resta encore quelques jours à Malte, parce que sa
frégate devait recevoir à son bord l'intendant des finances, qui avait
quelques opérations à terminer. Nous employâmes ce petit retard à
visiter ce rocher dont le nom était si célèbre dans l'histoire.
J'éprouvai un vif intérêt de curiosité à parcourir cette île, dont on
nous avait toujours parlé comme d'un point inexpugnable, et qui était si
vite tombée devant nous.
Civitta-Vecchia, située sur une éminence au milieu de l'île, et qui
avait été le seul point fortifié par les chevaliers à leur arrivée dans
l'île, fut le lieu où nous nous rendîmes d'abord; de là nous visitâmes
successivement les ouvrages dans l'ordre où ils avaient été construits.
Tout le monde sait qu'après la chute de Rhodes, les chevaliers
s'occupèrent avec ardeur à fortifier Malte.
Tous les grands-maîtres de l'Ordre, depuis cette époque, n'ont semblé
désirer d'autre titre de gloire que celui d'avoir ajouté quelque nouvel
ouvrage au port ou à la ville: c'était l'unique soin du gouvernement.
L'ostentation avait fini par s'en mêler, et on construisait des
fortifications à Malte, comme on élevait des palais à Rome depuis que le
Saint-Siége y a remplacé le trône des Césars. Malte est ainsi devenu un
amas prodigieux de fortifications, et nous ne savions ce que nous
devions le plus admirer, ou de la persévérance qu'il a fallu pour les
élever, ou du génie qu'il a fallu pour les concevoir. Ce que nous y
vîmes de plus étonnant est l'ouvrage de la nature, c'est le port: il est
si spacieux, que l'armée navale et les six cents bâtimens de convoi n'en
remplissaient que la moindre partie. Le mouillage en est si facile et si
sûr, que les plus gros vaisseaux de guerre peuvent s'amarrer contre le
quai.
Au milieu de toutes ces merveilles, nous fûmes attristés par la vue d'un
spectacle dans le genre de celui qui nous avait déjà indignés à
Civitta-Vecchia. Les galères de l'Ordre étaient montées par des forçats,
composés de prisonniers faits sur les bâtimens turcs. Nous eûmes d'abord
peine à croire qu'il arrivât souvent que, lorsqu'on manquait de forçats,
des hommes libres consentissent à s'engager comme tels sur les galères
pour une somme d'argent. Il fallut bien cependant nous rendre à
l'évidence et en croire le témoignage de nos yeux. Nous vîmes de ces
misérables, qu'on appelle _bonovollio_, servir sur les mêmes bancs que
les forçats, enchaînés comme eux, et partageant leurs pénibles travaux
comme ils partageaient leur opprobre.
À la vue d'une pareille dégradation, nous fûmes moins surpris d'avoir
trouvé si peu de résistance. Il est tout simple de voir insensibles à un
appel aux armes, des hommes prêts à répondre à un appel au déshonneur.
M. Monge nous avait quittés à Malte pour s'embarquer sur _l'Orient_,
parce que le général Bonaparte aimait à l'avoir près de lui.
Le général Desaix, avec lequel j'étais, ne partit donc que huit jours
après l'armée; en sortant du port, nous rencontrâmes une belle frégate
française qui venait d'Italie; elle mit son canot à la mer; il amena à
notre bord M. Julien, aide-de-camp du général Bonaparte.
Depuis la rencontre des frégates espagnoles, cette frégate avait été
envoyée par son ordre au général Desaix, pour le prévenir de l'existence
de deux vaisseaux anglais à Saint-Pierre de Sardaigne, d'où ils venaient
de partir au moment de l'appareillage de l'escadre de Toulon.
Cette frégate (_la Diane_) avait été jusqu'à Civitta-Vecchia, où elle
n'était pas entrée; M. Julien avait été à terre prendre des informations
sur le jour où nous en étions partis, et ce fut pendant qu'il était à
terre à Civitta-Vecchia, que l'escadre anglaise passa fort loin au
large. Comme la frégate _la Diane_ était près de terre, l'escadre
anglaise, qui se trouvait dans le point le plus éclairé de l'horizon, ne
l'aperçut pas, ou du moins ne la fit pas reconnaître, en sorte qu'elle
échappa, et elle continua sa route pour rejoindre l'armée.
Peu de jours après, nous rencontrâmes la frégate qui revenait de
conduire à Trieste le grand-maître de Malte; elle rejoignait aussi
l'armée, et telle était notre fortune, qu'en entrant et en sortant de
l'Adriatique, cette frégate avait croisé et recroisé le sillage que
traçait l'escadre anglaise, sans que celle-ci se fût douté de rien.
Pendant que nous mettions à profit les faveurs de la fortune, qu'avait
fait l'escadre anglaise? Elle était partie à Naples et partie à Syracuse
ou Palerme, où son amiral, le célèbre Nelson, avait trouvé une Capoue
aux pieds de lady Hamilton.
Les deux vaisseaux qui étaient partis de Saint-Pierre à notre approche,
avaient été lui donner l'alerte, et sur-le-champ il avait mis à la voile
pour Toulon, en longeant la côte d'Italie. De Toulon il fut à
Saint-Florent, de Saint-Florent il fit route pour le Levant, sans
s'arrêter ni faire reconnaître Malte en passant.
Nous venions aussi de rejoindre l'armée, lorsque le général Bonaparte
fit donner à toute la flotte le signal de quitter la route que l'on
suivait, pour se diriger sur l'île de Candie, que nous n'apercevions
pas, mais qui se trouvait à notre gauche en avant de nous.
L'ordre fut ponctuellement exécuté: le soir, tous les vaisseaux étaient
ralliés sous la côte de Candie, ayant la flotte de guerre rangée sur
deux colonnes à leur droite.
Dans la même nuit, nous entendîmes plusieurs coups de canon tirés à
notre droite; et comme ce n'était pas notre escadre qui les tirait, cela
nous donna fortement à penser. Après la perte de notre escadre au combat
d'Aboukir, les Anglais comparèrent le journal de navigation de notre
escadre à celui de la leur, et il fut reconnu que cette nuit-là les deux
armées avaient navigué, pendant plusieurs heures, à quatre ou cinq
lieues l'une de l'autre. Les coups de canon que nous avions entendus
étaient des signaux que l'amiral anglais faisait faire à ses vaisseaux;
et si le général Bonaparte n'avait pas, la veille, fait faire route sur
Candie à la sienne, nous nous serions infailliblement trouvés au jour en
présence de l'armée navale anglaise.
Peu de jours après, on découvrit la terre d'Égypte; nous étions en face
d'Alexandrie, dont nous n'apercevions que les minarets, quoique nous en
fussions fort près, parce que la côte est très basse sur ce point.
Le général Bonaparte avait envoyé en avant une frégate pour chercher le
consul de France qui résidait dans cette ville. Celui-ci venait
d'arriver à bord de _l'Orient_, lorsque l'on fit le signal à toute
l'armée de se préparer au débarquement.
Il avait appris au général Bonaparte que, quarante-huit heures
auparavant, l'escadre anglaise, forte de treize vaisseaux, avait paru
devant Alexandrie, où elle avait pris langue pour savoir ce que pouvait
être devenue l'escadre française, qu'elle poursuivait la croyant devant
elle; et que, ne l'ayant pas trouvée, elle avait continué sa route vers
les côtes de Syrie, ne pouvant, sans doute, se persuader qu'elle l'avait
devancée.
Aussitôt que le général Bonaparte eut entendu le rapport du consul de
France, il s'écria: «Fortune! fortune! encore trois jours!» et fit
commencer de suite le débarquement de toutes les troupes, en ordonnant
de le hâter. On le commença le soir même de notre arrivée; la flotte de
guerre, avec ses convois, était au mouillage très près de la ville;
toutes les chaloupes furent mises à la mer en peu d'instans et chargées
de soldats: elles s'approchèrent du rivage en laissant la ville à leur
gauche. La mer devint grosse, au point que l'on ne put aborder, et que
les chaloupes furent obligées de revenir s'amarrer aux vaisseaux qui
étaient les plus rapprochés de la côte; elles passèrent la nuit dans
cette position, chargées de leur monde et ballottées d'une manière
insupportable: aussi dès que la mer fut calme, elles larguèrent bien
vite leurs amarres, et gagnèrent la côte, qui, en quelques heures, fut
couverte de soldats. Je commandais le premier détachement du général
Desaix, et j'avais aussi été obligé de revenir m'amarrer à une
demi-galère, où je passai une nuit fort orageuse, pendant laquelle je
courus risque d'être englouti. On ne pouvait pas remonter à bord des
vaisseaux, qui eux-mêmes étaient encombrés de soldats.
En Égypte, le jour paraît vite, et le soleil ramène ordinairement le
calme, en sorte que l'angoisse cessa bientôt; après avoir débarqué les
troupes, ce qui fut achevé dans la matinée, on procéda au débarquement
des chevaux. Je fus encore chargé de faire mettre à terre ceux qui
avaient été embarqués sur notre convoi.
Cette opération devait être fort longue, et je n'en avais pas encore vu;
je m'avisai d'un moyen qui me réussit; je commençai par en faire
débarquer six, en mettant les dragons dans une chaloupe et en descendant
les chevaux dans la mer: chaque dragon tenait son cheval par la longe.
Le premier ainsi débarqué était obligé de se soutenir en nageant jusqu'à
ce que le dernier fût descendu à la mer; après quoi j'ordonnai à la
chaloupe de gagner le rivage en traînant à la remorque les six chevaux
qui nageaient, et de les établir à terre le plus près possible du bord
de l'eau, de manière que tous les chevaux que j'allais successivement
faire jeter à la mer, pussent les voir.
Je fis ensuite placer tous les dragons, hussards, canonniers et soldats
du train avec leurs selles et harnais dans des chaloupes pour aller
attendre à terre leurs chevaux; et pendant qu'ils faisaient le trajet,
je fis successivement hisser les chevaux de chaque bâtiment par les deux
bords à la fois, et les fis déposer dans la mer, sans aucune précaution
que de leur mettre la longe autour du cou.
Une chaloupe était disposée pour saisir celle des premiers qui furent
ainsi débarqués et les conduire lentement rejoindre les autres à terre;
ceux que l'on débarquait allaient par un instinct naturel se joindre à
ceux qui étaient déjà dans l'eau, et il s'établit ainsi une longue file
de chevaux qui nageaient et suivaient en liberté la chaloupe qui
conduisait la tête; il n'y en eut pas un seul de perdu: tous, en
arrivant à terre, furent saisis par leurs cavaliers qui les attendaient
sur le rivage, au bord du désert, leur mettaient la selle et les
montaient.
Mon opération eut un plein succès, et le général Desaix, qui était sur
le rivage, m'en témoigna sa satisfaction en voyant arriver toute cette
file de chevaux.
À peine le soleil était-il à son déclin, que le débarquement du
personnel de toute l'armée était effectué, et l'armée entière, à très
peu de chose près, réunie près de la colonne de Pompée, à quelques
centaines de toises d'Alexandrie. C'est le premier monument que nous
avons vu; et nous étions si occupés de ce que nous allions trouver dans
un pays qui n'offrait pas même à nos yeux vestige de végétation, que pas
un de nous ne fit attention à cette colonne qui se trouve isolée dans le
désert.
La division Kléber, qui y avait été ralliée la première, se porta de
suite sur Alexandrie.
L'enceinte de cette ville est celle qui fut élevée par les Arabes. À
l'angle par lequel nous arrivions, il se trouvait une grosse ouverture
régulière qui semblait avoir eu autrefois une destination, mais qui
n'était plus qu'un large trou à douze pieds d'élévation du pied de la
muraille.
Les Turcs y avaient mis une mauvaise pièce de canon posée sur des
pierres; ils la chargeaient sans gargousses ni boulets, mais cependant
avec de la poudre et des pierres, et ils mettaient le feu avec un tison
allumé; nous vîmes bientôt dans quelle ignorance ils étaient de l'art de
l'artillerie.
On aura de la peine à croire que, dans une armée remplie comme l'était
la nôtre d'officiers d'un mérite incontestable, on s'entêta à donner
l'assaut à ce misérable trou, où l'on perdit passablement de monde, et
où Kléber entre autres fut blessé, tandis qu'à deux cents toises plus à
droite il y avait la grande porte d'Alexandrie à Damanhour qui n'était
même pas fermée.
Des soldats, en rôdant le long de la muraille, qui n'a point de fossé,
découvrirent cette porte; ils y entrèrent, et ils étaient déjà arrivés
aux maisons de la ville[6], que l'on s'irritait encore contre ce trou
dont on voulait avoir raison; on vint enfin prendre le chemin qu'avaient
pris ces soldats, et Alexandrie fut occupée.
L'armée entière ne tarda pas à être réunie au milieu de ces vénérables
ruines, et avec son admiration pour les débris de tant d'antiques
souvenirs, commencèrent aussi son mécontentement et ses murmures de ne
voir que des tas de poussière au milieu d'un désert, au lieu de tout ce
qu'elle s'était flattée de trouver dans le pays où on l'avait amenée.
On s'expliquera facilement cela en remarquant que cette armée était
composée de troupes qui venaient de Rome, Florence, Milan, Venise, Gênes
et Marseille, et que presque la totalité de l'état-major venait de
Paris. Le mécompte était général, et le mécontentement s'accrut encore
pendant la marche d'Alexandrie pour arriver à travers le désert jusqu'au
Nil.
Avant de quitter Alexandrie, le général Bonaparte fit entrer tous les
bâtimens de convoi dans le port; il donna des ordres pour que l'escadre
débarquât tout ce qui appartenait à l'armée, et lui donna, en la
quittant, l'ordre d'entrer à Alexandrie, si les passes du port rendaient
cette opération possible, et, dans le cas contraire, d'aller à Corfou, à
l'entrée de l'Adriatique.
L'amiral Brueys, par un sentiment fort honorable sans doute, différa
d'obtempérer à cet ordre, et vint prendre un mouillage à la pointe
d'Aboukir, entre Alexandrie et Rosette, croyant que dans cette position
il pourrait être utile à l'armée, dans le cas d'un revers, qu'il ne
regardait peut-être pas comme impossible.
Il resta trop long-temps à ce mouillage, où nous le verrons bientôt
succomber avec toute son escadre.
L'armée partit d'Alexandrie le soir du jour même où cette ville avait
été occupée; elle était formée en cinq divisions que commandaient les
généraux Desaix, Bon, Reynier, Dugua, et Vial, qui remplaçait Kléber.
Les trois dernières prirent la route d'Alexandrie à Rosette par Aboukir,
et les deux autres, celle d'Alexandrie à Damanhour, en suivant les bords
du canal, qui, en traversant le désert, amène pendant les temps
d'inondation les eaux du Nil à Alexandrie.
Le général Bonaparte resta encore quelques jours à Alexandrie pour y
créer une administration; il en donna le commandement au général Kléber,
qui avait besoin de se rétablir; il fit organiser une flottille de
guerre et de transport, composée des bâtimens les plus légers et les
plus petits, qui avaient été amenés par son ordre et dans ce but, par
les convois de guerre de Civitta-Vecchia, tels que les deux demi-galères
du pape, quelques bricks, avec des chaloupes canonnières.
Après avoir fait embarquer sur cette petite escadrille les munitions de
guerre et de bouche dont l'armée aurait pu avoir besoin pour les
premières opérations, il y fit aussi mettre tout le personnel de
l'administration, ainsi que les hommes à pied de la cavalerie.
Puis il fit sortir cette escadrille devant lui, et lui donna ordre
d'aller prendre l'embouchure du Nil, qu'elle devait remonter, toujours à
la hauteur de l'armée.
Il laissa à Alexandrie la commission des savans, qu'il ne devait appeler
près de lui qu'après son arrivée au Caire.
Toutes ces dispositions faites, il quitta lui-même Alexandrie, et suivit
la même route que les divisions Bon et Desaix, qu'il rejoignit à
Damanhour.
Je viens de dire que ces deux divisions étaient parties d'Alexandrie le
soir; nous marchions en colonnes et n'allions qu'au petit pas pour
donner à tout le monde les moyens de suivre; à quelque distance
d'Alexandrie, la nuit nous prit, et fut très obscure; nous marchions sur
une nappe blanche qui craquait sous nos pieds, comme si c'était de la
neige; en en portant à la bouche, nous reconnûmes que c'était du sel,
formé par l'évaporation des eaux qui séjournent sur cette plaine dans
les temps d'inondation. Notre marche fut pénible; le besoin d'eau était
celui qui se faisait le plus sentir, et, comme l'on sait, le canal que
nous suivions a été construit dans quelques endroits au moyen de terres
rapportées, et creusé dans d'autres, pour amener les eaux du Nil à
Alexandrie; mais comme il n'a pas été réparé depuis sa construction, les
vases l'avaient tellement encombré, qu'il n'y avait plus que dans le
temps des plus fortes crues du Nil que les eaux pouvaient y entrer, de
telle sorte que, pour étancher la soif qui nous dévorait, nous ne
trouvâmes que l'eau de l'année précédente, et qui, restée sur la vase au
fond du canal, formait par-ci par-là quelques cloaques couverts de
mousse et remplis d'insectes dégoûtans; cela ne nous empêcha pas de la
trouver excellente.
En Égypte, on voyage sans s'inquiéter du lieu où l'on couchera le soir,
parce que chacun avec soi porte son bagage et sa tente, quand on en a
une; quand on n'en a pas, c'est la voûte céleste qui en tient lieu.
La seule pensée qui occupe, c'est celle de l'eau; tous les soins du peu
d'administration publique qu'offre le pays, sont d'en procurer aux
voyageurs et aux bêtes de somme, au moyen des puits.
La première station que l'on rencontre en partant d'Alexandrie par la
route de Damanhour, se nomme Beda; c'était aussi là qu'était notre
première destination, et l'on nous avait donné un guide pour nous y
conduire. On s'arrêtait de temps à autre pour donner aux soldats le
temps de rejoindre; car il n'existait aucun moyen de retrouver son
chemin, quand on s'était égaré.
Je marchais en avant avec quinze dragons montés, et ne me tenais éloigné
de la colonne qu'à la distance de la voix. Nous étions partis le soir,
et nous avions marché toute la nuit pour éviter la chaleur; le jour
commençait lorsque nous arrivâmes à Beda, qui n'est point un village,
mais un puits de trois pieds de diamètre, sans corde ni seaux, que l'on
est obligé d'apporter avec soi. Il n'existe à ce misérable endroit aucun
arbre pour se mettre à l'abri du soleil, qui, en Égypte, commence
quelques minutes après le jour et dure jusqu'à la nuit.
En arrivant à Beda, je trouvai le puits comblé de sable jusqu'à son
ouverture: on ne peut se rendre le sentiment que nous éprouvâmes tous en
voyant cette ressource nous manquer. Mes quinze dragons étaient
abandonnés à une tristesse que le silence du désert portait jusqu'à
l'âme, et ne pouvait se comparer qu'à celui du tombeau.
J'étais fort effrayé de ne pas trouver un être vivant pour le
questionner, et de ne pas voir arriver la colonne, qui s'était arrêtée
sans que je l'eusse aperçu.
Je croyais m'être égaré, lorsque j'entendis des cris plaintifs et aigus;
quelques dragons coururent du côté d'où ils partaient: les voyant
arrêtés près d'un être vivant, je me dirigeai vers eux.
Je vis une grande femme aveugle dont les yeux paraissaient avoir été
crevés depuis peu; elle allaitait un enfant qui s'efforçait de sucer une
mamelle épuisée.
Je fis mettre pied à terre à un dragon pour la ramener jusqu'à la
citerne; elle s'aperçut, par un instinct naturel, qu'elle était arrivée
aux lieux qu'elle cherchait; elle tâtait avec ses mains et son pied le
bord de la citerne, et la sentant comblée de sable, ses cris
recommencèrent sans qu'on pût l'apaiser.
Je compris qu'elle avait soif; on lui donna à boire du vin, dont nous
avions encore de reste de celui que nous avions emporté en quittant les
vaisseaux. Elle but avec avidité et mangea de même du biscuit que les
dragons lui donnèrent. Nous ne pouvions ni la comprendre ni nous en
faire entendre. J'attendis la colonne du général Desaix, qui avait fait
une petite halte, et qui n'arriva qu'au bout d'un quart d'heure.
Cette malheureuse femme, revenue un peu de sa première frayeur, nous
touchait avec les mains, et en tâtant nos habits, les casques des
dragons et leur attirail de guerre, elle jugeait bien que nous n'étions
pas les mêmes hommes qui avaient frappé ses derniers regards. La colonne
arriva; l'interprète du général Desaix la questionna. Avant de lui
répondre, elle demanda si nous n'étions pas des anges venus du ciel pour
avoir soin d'elle.
Elle nous apprit que c'était son mari, qui, abusé par une autre de ses
femmes, avait conçu des soupçons sur la naissance de son enfant, et
l'avait mise dans cet état, après l'avoir menée dans le désert où il
l'avait abandonnée loin de la citerne, qu'elle cherchait lorsque nous
l'avions trouvée.
Elle nous priait de la faire mourir, si nous ne pouvions pas l'emmener;
elle avait vingt-quatre ans, et sans sa couleur basanée, à laquelle nous
n'étions pas encore accoutumés, nous l'eussions trouvée belle.
Pendant que l'on s'occupait de l'aventure de cette femme, on ne
négligeait pas le désencombrement de la citerne; on s'y était employé
dès en arrivant; ce travail demanda quatre heures avant de retrouver
l'eau; la première que l'on tira fut distribuée par verres aux hommes
les plus altérés; on avait été obligé de mettre une garde d'officiers au
puits. Enfin on parvint à triompher de ce premier moyen de défense, mis
en usage par ceux qui devaient nous défendre l'entrée de l'Égypte.
On se prépara à se remettre en chemin, après avoir laissé à cette
malheureuse femme quelques bouteilles pleines d'eau avec du biscuit; et
comme on ne pouvait pas l'emmener, on écrivit son aventure sur un
morceau de papier que l'on attacha à sa robe, en lui disant qu'il
viendrait encore d'autres hommes comme nous; qu'elle n'eût qu'à rester
là et à leur montrer ce papier, qu'ils auraient soin d'elle.
Nous continuâmes notre chemin en partant toujours le soir, et nous
sûmes, par les troupes qui passèrent après nous, qu'on l'avait trouvée
morte auprès de la citerne, ainsi que son enfant, tous deux percés de
plusieurs coups de poignard.
Nous pensâmes que c'était le mari, qui, d'un lieu caché du désert, avait
vu les secours qu'on lui avait donnés, et qui, après notre départ, était
venu commettre ce meurtre.