CHAPITRE II.

Retour du général Bonaparte à Paris.--Réception que lui fait le

Directoire.--Sa nomination à l'Institut.--Faux projet de descente en

Angleterre.--Mission secrète du général Desaix en Italie.--Préparatifs

pour l'expédition d'Égypte.--Bernadotte à Vienne.--Port de

Civitta-Vecchia.--Forçats.--Départ pour l'Égypte.

Les fureurs de la révolution s'étaient déjà calmées en France; on

commençait à ne plus s'y effrayer à la seule émission d'idées

raisonnables; mais rien de ce qui avait été jeté hors de son orbite, par

les commotions révolutionnaires, ne pouvait encore être replacé; les

destructions étaient achevées, et bien que le besoin de réédifier se

manifestât déjà, il n'existait point de centre autour duquel on pût

graviter avec quelque sécurité. Il ne se présentait nulle part de main

assez ferme pour rassembler les débris que la tempête avait dispersés.

On était en présence d'un amas de ruines; on mesurait avec effroi

l'étendue, les ravages causés par la tourmente populaire, mais personne

n'entrevoyait de terme à cette misère, personne n'osait envisager

l'avenir.

Les chefs des différens partis de la guerre civile, que le Directoire

était parvenu à désunir, pour les désarmer, plus étourdis par la gloire

que nos armes avaient acquise et par la paix qui l'avait suivie, que

confians dans la tranquillité qui leur avait été promise, pensaient bien

qu'un gouvernement ombrageux leur ferait tôt ou tard payer chèrement la

célébrité qu'ils avaient obtenue. Les têtes volcaniques paraissaient

calmées, à la vérité, mais on n'osait croire qu'elles fussent rassurées,

et les rivalités s'apercevaient de toutes parts, particulièrement parmi

les hommes que la guerre avait formés.

Les armées du Nord et de Sambre-et-Meuse, pleines d'officiers de mérite,

ne voyaient qu'avec regret la plus belle part de gloire qu'avait eue

l'armée d'Italie; elles étaient envieuses des préférences du Directoire

exécutif pour tout ce qui appartenait à cette armée, et offraient ainsi

des moyens de trouble à des agitateurs qui se rencontrent facilement

parmi des esprits médiocres, surtout après des événemens comme ceux dont

on était à peine sorti. Les ambitions de toute espèce étaient en

mouvement, et ne pouvaient qu'amener quelque nouveau 18 fructidor, ou

tout autre événement de cette nature.

Le général Bonaparte venait de quitter l'Italie pour se rendre à

Radstadt en traversant la Suisse; son voyage n'avait été, pour ainsi

dire, qu'une marche triomphale. La population entière se portait sur son

passage; on le saluait comme le héros des idées libérales, comme le

défenseur des intérêts de la révolution.

D'après le traité de paix, il devait se rassembler, à Radstadt, un

congrès pour y régler les affaires des princes dépossédés, tant en

Allemagne qu'en Italie, et sur la rive gauche du Rhin. Ce travail

exigeant, par sa nature, de fort longs préliminaires d'étiquette et des

renseignemens de détail difficiles à réunir, le général Bonaparte ne

s'occupa, à Radstadt, que de régler sommairement les bases des

opérations qui devaient occuper ce congrès.

Il revint à Paris, où l'impatience publique l'attendait pour lui voir

décerner, par le gouvernement, les témoignages de reconnaissance et

d'admiration qui remplissaient depuis long-temps le coeur de chaque

Français.

L'automne finissait, l'hiver et ses plaisirs avaient ramené la

population dans la capitale: soldats et citoyens se portèrent en foule

au-devant de lui.

Le Directoire, qui avait mis en délibération s'il ratifierait les

préliminaires de Léoben, se vit contraint, par cette manifestation de

l'opinion nationale, de faire une réception solennelle au pacificateur

qu'il avait été sur le point de désavouer.

Une estrade magnifique avait été dressée au fond de la cour du palais du

Luxembourg. Le Directoire y prit place sous un dais, et le général

Bonaparte lui fut présenté par M. de Talleyrand, alors ministre des

affaires étrangères. Les acclamations de la multitude contrastèrent avec

les éloges froids du Directoire.

À cette époque, l'armée de Sambre-et-Meuse était réunie à celle du Rhin,

sous le commandement d'Augereau, qui avait commandé à Paris au 18

fructidor.

Moreau venait d'être destitué, après avoir dénoncé Pichegru, qui fut

déporté à Cayenne.

Après la réception du Directoire au général Bonaparte, commencèrent les

bals et les grands dîners, parmi lesquels il faut remarquer celui que

lui donna la Convention nationale; il eut lieu dans la grande galerie du

Muséum; la table tenait toute la longueur de ce vaste local, et cette

fête n'aurait été qu'une véritable cohue, sans les grenadiers de la

garde du Directoire, qui, en armes, bordaient la haie d'un bout à

l'autre de la galerie, et présentaient un spectacle imposant.

À quelques jours de là l'Institut décerna une couronne au général

Bonaparte; son aréopage l'élut au nombre de ses membres. Il fut reçu par

M. Chénier, et sa réception eut lieu, un soir, dans la salle du Louvre,

où l'Institut tenait alors ses séances. Cette salle est au

rez-de-chaussée, il y a devant un balcon ou une grande tribune en

menuiserie antique, et soutenue par d'énormes cariatides; c'est là que

fut déposé le corps de Henri IV après que ce prince eut été assassiné.

J'assistais, avec le général Desaix, à la réception du général

Bonaparte: il était en costume, assis entre Monge et Berthollet; c'est,

je crois, la seule fois que je l'aie vu porter l'habit de ce corps

savant. Sa nomination eut l'effet qu'il en avait attendu: elle lui donna

les journaux, les gens de lettres, toute la partie éclairée de la

nation. Chacun lui sut gré d'avoir mêlé aux lauriers de la victoire les

palmes académiques. Quant à lui, simple, retiré, en quelque sorte

étranger au bruit que son nom faisait dans Paris, il évitait de se mêler

d'affaires, paraissait rarement en public, et n'admettait dans son

intimité qu'un petit nombre de généraux, de savans et de diplomates.

M. de Talleyrand était du nombre; il avait le commerce aimable, le

travail facile, un esprit de ressources que je n'ai vu qu'à lui. Habile

à rompre, à tisser une intrigue, il avait tout le manége, toute

l'habileté qu'exigeait l'époque; il s'empressait auprès du général

Bonaparte; il s'était fait, pour lui, intermédiaire, orateur, maître des

cérémonies. Touché de tant de zèle, le général accepta son dévoûment.

Cette sorte de transaction amena des bals, des soirées, où le ministre

avait pris soin de rassembler les débris de la vieille bonne compagnie.

C'est dans une de ces réunions que le général Bonaparte vit madame de

Staël pour la première fois. Le héros avait toujours vivement intéressé

cette femme célèbre. Elle s'y attacha, lia conversation avec lui, et

laissa échapper, dans le cours de cet entretien, où elle voulait

s'élever trop haut, une question qui trahit l'ambition qu'elle

nourrissait. «Quelle est la première femme, à vos yeux? lui

demanda-t-elle.--Madame, répondit-il, c'est celle qui fait le plus

d'enfans.» Madame de Staël fut stupéfaite: elle attendait une tout autre

réponse.

Mais ces félicitations, cet empressement, qui suivaient partout le

général Bonaparte, ne tardèrent pas à faire ombrage aux membres du

Directoire. Faibles dépositaires de l'autorité, ils sentaient l'opinion

se détacher d'eux; la nation comparait leur nullité personnelle à

l'illustration du héros. Ils craignirent que l'enthousiasme public

n'amenât quelque mouvement, quelque entreprise contre leur pouvoir, et

ne songèrent plus qu'à éloigner celui qui en était l'objet.

Le général Bonaparte jugeant encore mieux des conséquences dont pourrait

être suivie la prolongation de son séjour à Paris, où il n'avait

cependant voulu s'immiscer en rien de ce qui concerne les affaires de

l'intérieur, songea dès-lors à s'éloigner d'un lieu qui offrait encore

la triste perspective de tant de moyens de discordes, d'autant que nous

approchions de l'époque propre à l'exécution du projet qu'il avait conçu

en faisant la paix, et dont il avait rassemblé les premiers matériaux

avant de quitter l'Italie.

À peine le Directoire avait-il fait la paix, qu'il avait décrété la

formation d'une armée d'Angleterre que le général Bonaparte devait

commander en chef, mais dont il avait lui-même fait donner le

commandement au général Desaix, en attendant qu'il eût fait son voyage

d'Italie à Radstadt.

Le général Bonaparte envoya le général Desaix visiter les ports et

arsenaux de la marine depuis l'embouchure de la Loire jusqu'au Havre,

pour reconnaître dans quel état ils étaient, et quelles ressources ils

pourraient offrir pour une descente en Angleterre. J'accompagnai le

général Desaix dans ce voyage, et nous revînmes à Paris en même temps

que le général Berthier, que le général Bonaparte avait envoyé faire la

même reconnaissance dans les ports de la Manche.

Ces deux observateurs furent de l'opinion unanime qu'il ne fallait pas

compter sur les ressources de ces ports pour effectuer une descente en

Angleterre, et que, conséquemment, il fallait lui faire la guerre avec

d'autres moyens. Néanmoins on tint un langage contraire; on laissa se

persuader que l'idée de la descente était la pensée unique du

gouvernement, en sorte que l'opinion s'y arrêta.

On fit partir de Paris tous les généraux qui avaient de l'emploi dans

l'armée d'Angleterre; on les envoya à leurs postes sur les côtes: on

parvint à faire complétement adopter l'idée que c'était de l'Angleterre

qu'on s'occupait, et que tous les préparatifs de la Méditerranée

n'avaient été faits que pour détourner l'attention de l'ennemi, tandis

que c'était justement le contraire.

Tout cela fait, le général Bonaparte n'eut pas de peine à démontrer

l'insuffisance des moyens de la république pour attaquer l'Angleterre

dans son île, et à décider le Directoire à entreprendre de porter une

armée en Égypte, comme le point le plus rapproché et le plus vulnérable

de la puissance commerciale anglaise, et dont les difficultés n'étaient

pas disproportionnées à nos moyens d'attaque. Il lui fit l'énumération

de ceux qu'il avait réunis dans les ports d'Italie avant de la quitter,

et demandait le commandement de la flotte et de l'armée, se chargeant de

pourvoir à tout le reste.

On démontra au Directoire que l'on ne parviendrait jamais à

tranquilliser la France, tant que cette foule de généraux et d'officiers

entreprenans ne serait pas occupée; qu'il fallait faire tourner l'ardeur

de toutes ces imaginations au profit de la chose publique; que c'était

ainsi qu'après leurs révolutions, l'Espagne, la Hollande, le Portugal et

l'Angleterre avaient été obligés d'entreprendre des expéditions

outre-mer, pour employer des esprits remuans qu'ils ne pouvaient plus

satisfaire; que c'était ainsi que l'Amérique et le cap de

Bonne-Espérance avaient été découverts, et que les puissances

commerciales d'au-delà les mers s'étaient élevées.

Il n'en fallait sans doute pas tant pour déterminer le Directoire à

saisir l'occasion d'éloigner un chef dont il redoutait la popularité, et

la proposition convint à tous deux.

Dans ce temps-là, l'ordre de Malte existait encore, et ses bâtimens de

guerre devaient protéger tous les pavillons chrétiens contre les

Barbaresques et les Turcs, qui ne respectaient que celui de la France.

Les bâtimens de commerce de Suède et de Danemarck qui fréquentaient la

Méditerranée, étaient protégés par des bâtimens de guerre de leur nation

qui y venaient en croisière.

Ceux d'Amérique y venaient en petit nombre, et l'Angleterre n'avait une

flotte de guerre dans cette mer que depuis que la France en avait armé

une pour venir dans l'Adriatique protéger les opérations de l'armée

d'Italie; mais depuis la paix cette flotte était rentrée à Toulon, où

elle avait emmené l'escadre vénitienne, et la flotte anglaise était

rentrée dans les ports de Sicile.

Elle avait pour but d'observer Toulon ainsi que l'escadre espagnole de

Cadix, et tenait pour cela une croisière à la pointe sud de la

Sardaigne. Le commerce de Marseille n'était pas encore tout-à-fait

éteint. Cette ville, par suite de la sûreté de son pavillon, était

presque exclusivement en possession de tout le commerce qui se faisait

par les Turcs dans le Levant; elle avait un nombre considérable de

bâtimens connus sous la dénomination de bâtimens de caravane, qui, toute

l'année, allaient dans les ports du Levant se noliser, et qui venaient

hiverner à Marseille, où ils rapportaient leurs profits. Marseille

comptait jusqu'à huit cents de ces bâtimens employés à cette navigation.

Ceux des nations du Nord hivernaient dans les ports d'Italie, où ils

cherchaient des nolis pour le printemps.

Avant de quitter l'Italie, et sous le prétexte d'une expédition contre

l'Angleterre, le général Bonaparte avait fait mettre l'embargo sur tous

les bâtimens de commerce qui se trouvaient dans les ports de la

Méditerranée occupés par les troupes françaises. Il les fit fréter et

bien payer, en sorte que ceux qui étaient dans les ports de Naples et de

l'est de l'Adriatique, s'empressèrent de venir chercher des nolis dans

les ports que nous occupions.

Les États romains venaient d'être occupés par les troupes françaises; le

Directoire, qui cherchait à établir la république partout, n'avait pas

manqué de prétextes pour susciter une querelle au pape, qui vit la

métropole chrétienne envahie, et lui-même transporté à Valence en

Dauphiné.

Depuis son retour à Paris, le général Bonaparte avait fait donner les

ordres nécessaires pour que (toujours sous le prétexte de la descente en

Angleterre) l'escadre de Toulon, forte de quinze vaisseaux, dont un à

trois ponts, fût mise sur-le-champ en état de prendre la mer avec des

troupes à bord.

Il fit également donner des ordres pour que l'on équipât et frétât tous

les vaisseaux de commerce que l'on pourrait réunir dans Marseille et

dans Toulon.

Il venait d'envoyer le général Reynier, que le général Desaix lui avait

recommandé[1], pour organiser les bâtimens réunis à Gênes, d'après

l'embargo dont je viens de parler, et en même temps pour commander les

troupes qui venaient s'y embarquer.

Il y avait également un grand nombre de bâtimens semblables retenus dans

les ports depuis Venise jusqu'à Livourne. Il fit partir de Paris, fort

incognito, le général Desaix, qui eut l'air d'aller faire à Rome un

voyage d'amateur, parce qu'il aimait beaucoup les arts. Étant son

premier aide-de-camp je partis avec lui dans sa propre voiture, ainsi

que l'adjudant-général Donzelot[2], qui était son chef d'état-major; et

je suis arrivé jusqu'à Rome sans qu'il soit échappé au général Desaix un

mot qui m'ait donné à juger de l'objet de notre voyage. Il traversa la

France comme un trait, et commença ses investigations scientifiques, en

conservant toujours son incognito, dès qu'il fut au-delà des Alpes.

Il s'arrêta à Turin, Parme, Plaisance, Bologne et Florence, visitant

tout ce que ces villes offrent de remarquable, et arriva à Rome.

Il n'avait l'air d'y être venu que comme curieux; il était en course

continuelle dans tous les célèbres environs de cette cité fameuse,

pendant que Donzelot exécutait les ordres qu'il lui avait donnés pour la

réunion, dans le port de Civitta-Vecchia, de tous les bâtimens qui

avaient été rassemblés dans tous les autres, depuis Livourne jusqu'à

Venise.

Nous restâmes six semaines à Rome, menant une vie aussi active qu'en

pleine campagne; enfin tous les moyens matériels ayant été préparés, il

en fut rendu compte au général Bonaparte, qui était toujours à Paris,

d'où il envoya ses derniers ordres, en désignant les troupes qui

devaient composer chaque convoi. Il n'y eut aucune disposition

particulière à leur faire prendre; tout ce dont elles auraient pu avoir

besoin, tant pour la traversée que pour la guerre, avait été mis à bord

des vaisseaux avant qu'elles dussent y monter.

À Civitta-Vecchia, nous embarquions neuf bataillons d'infanterie, pris

dans les troupes qui occupaient les États romains;

Un régiment de dragons, mais seulement avec les chevaux d'un escadron;

Un régiment de hussards;

Une compagnie d'artillerie légère, avec ses pièces et tous ses chevaux;

Deux régimens d'artillerie à pied avec leurs pièces et leurs chevaux;

Un parc;

Et enfin un état-major, une ambulance et une administration complète[3].

Le célèbre Monge, qui se trouvait à Rome, avait reçu du général

Bonaparte l'ordre de se procurer à tout prix des caractères arabes

d'imprimerie, des protes, des interprètes, et de s'embarquer avec eux

sur notre convoi.

Il trouva les interprètes dans l'école de médecine de Rome, où l'on

envoie des jeunes gens des Échelles du Levant pour étudier la médecine;

il parvint à exécuter en tout point les ordres du général Bonaparte,

pendant que lui-même composait à Paris cette troupe de savans dans tous

les genres, et dont les travaux ont immortalisé cette célèbre

expédition.

C'étaient le général Caffarelli-Dufalga[4] et M. Berthollet qui les lui

avaient désignés.

Tout ce qui fut embarqué d'accessoire pour cette grande opération ne

peut se comprendre: il n'y manquait rien de ce que la prévoyance la plus

minutieuse et la plus étendue avait pu imaginer.

Il y avait des savans de toutes les classes, et des artisans de toutes

les professions; en un mot, de quoi créer, perfectionner, civiliser, et

même polir tout à la fois les populations au milieu desquelles on allait

s'établir, quelque barbares qu'elles eussent pu être.

Ce fut à la fin de mars 1797 que furent achevés tous ces préparatifs. Le

général Bonaparte avait fait partir de Paris tout ce qui devait

s'embarquer avec lui à Toulon et à Marseille; les troupes qui devaient

de même s'y embarquer y furent envoyées de l'armée, qui depuis la paix

était rentrée en France.

Le général Kléber, que le général Desaix avait aussi fait connaître au

général Bonaparte, fut chargé du commandement de celles qui

s'embarquèrent à Toulon.

Il venait d'arriver de ce port dans celui de Civitta-Vecchia une frégate

que le général Bonaparte envoyait au général Desaix, pour escorter son

convoi. Ce ne fut qu'après l'arrivée de cette frégate que lui-même

partit de Rome pour Civitta-Vecchia, où il fit diriger les troupes qui

devaient s'y embarquer.

Au commencement d'avril, tout le matériel était déjà à bord des

vaisseaux, lorsqu'il survint un incident qui faillit faire ajourner

toute l'entreprise.

Après la paix de Campo-Formio, le Directoire avait envoyé le général

Bernadotte à Vienne en qualité d'ambassadeur; à cette époque, il

professait chaudement les idées républicaines, qui, dans ce temps-là,

étaient une route assurée de fortune pour toutes les ambitions.

Il avait arboré sur son hôtel, à Vienne, un drapeau tricolore, qui, à

tort ou à raison, fut regardé par le peuple de cette ville comme une

provocation. Y eut-il de l'excitation? je ne l'ai pas su; mais après

quelques jours de fermentation, il éclata une émeute; la populace

s'étant portée à l'hôtel de l'ambassadeur, en fit retirer le drapeau, et

se livra à des désordres, au point que le commandant de la garnison fut

obligé de faire marcher les troupes pour protéger l'ambassadeur et sa

légation, qui avait été composée à Paris dans le but de ce que voulait

faire le Directoire à Vienne, à l'ombre même du traité de paix qui

venait à peine d'être signé.

Le ton des premières dépêches par lesquelles le général Bernadotte

rendait compte de cet événement était si alarmant, que le général

Bonaparte, auquel le Directoire les avait communiquées, envoya

contre-ordre dans tous les ports, afin que non seulement on n'embarquât

point, mais que de plus l'on fît débarquer tout ce qui pouvait être déjà

à bord, et que l'on se tînt prêt à marcher.

Huit jours après, le ton de la correspondance de Vienne étant devenu

moins hostile, l'on reçut de nouveaux ordres pour continuer

l'embarquement, qui n'avait éprouvé que cette perte de huit jours, qui

étaient autant de pris sur ceux que la fortune semblait nous avoir

accordés.

Pendant ce court intervalle, le général Desaix, qui était avide de

connaissances, alla visiter les mines d'alun de Rome, qui sont situées à

quelques heures de chemin de Civitta-Vecchia; elles sont très

abondantes, et l'alun que l'on en extrait passait dans ce temps-là pour

le plus estimé. Monge était avec nous, et nous expliquait tout ce qui

était nouveau pour nous.

Nous allâmes aussi voir l'embouchure du Tibre, ainsi que tous les

environs de Civitta-Vecchia: ce port a été construit par Trajan; il est

devenu peu spacieux en raison de la grandeur des vaisseaux

d'aujourd'hui, comparativement à ceux pour lesquels il a été construit.

À peine la frégate que l'on nous avait envoyée de Toulon put-elle y

entrer, et une fois qu'elle fut dedans, il y avait si peu de place pour

la faire évoluer sur elle-même, que ce fut une affaire d'État quand vint

le moment d'appareiller.

Le bassin du port a été construit avec tout le luxe et la solidité qui

caractérisent l'époque des Romains: ses quais réguliers sont composés

d'assises de blocs de marbre énormes; la dernière est en marbre blanc;

tout le pourtour du port est garni de muffles de lions en bronze, tenant

dans la gueule un anneau de bronze; il n'en manque pas un. Ce sont

encore les mêmes qui ont été posés du temps de Trajan pour amarrer les

vaisseaux, et ils servent encore aujourd'hui au même objet: ceux de

notre convoi y étaient attachés.

Le port est fermé par une jetée formée de main d'homme à la même époque.

Elle est composée d'assises de laves qui, jusqu'à ce moment, ont résisté

à la mer et au temps.

Malheureusement les nobles souvenirs que ces travaux rappellent sont

flétris par l'ignoble population qui s'agite au milieu de ces vestiges

de la grandeur romaine.

La plupart des forçats de Civitta-Vecchia étaient alors des artisans

étrangers qui étaient venus chercher fortune dans la Romagne, et qui

avaient fini par y commettre des crimes. Comme la marine du pape ne

faisait faire aucuns travaux, on avait permis à ces malheureux de

chercher du travail dans la ville, et les habitans les employaient

volontiers.

Il nous sembla même que cette mesure avait été calculée par

l'administration dans la vue d'empêcher ces misérables de s'abandonner

au désespoir, et peut-être aussi dans le dessein d'en tirer quelque

profit pour elle-même. Il en était résulté que peu à peu la honte des

fers s'était affaiblie, et qu'un forçat ne rougissait plus de l'être. Ce

degré d'abjection nous navrait, et nous faisait déplorer l'influence

qu'un pareil gouvernement pouvait avoir sur les destinées de toute une

population.

Le général Desaix avait remarqué deux belles demi-galères nouvellement

construites; il les fit armer et réunir au convoi. Les forçats

s'offraient à l'envi, prévoyant bien que leur liberté serait le résultat

des services qu'ils pourraient nous rendre.

Les convois de troupes qui sortirent de Marseille, Toulon et Gênes, sous

la protection de la flotte de guerre de Toulon, partirent à peu près

ensemble, et se rallièrent à la baie de Saint-Florent en Corse. En

sortant de Toulon, le général Bonaparte avait eu des nouvelles de la mer

par des frégates espagnoles qui entraient dans ce port; elles venaient

de Mahon, et apprirent que l'escadre anglaise n'était pas dans ces

parages, que seulement deux vaisseaux de cette escadre étaient en

réparation à l'île de Saint-Pierre de Sardaigne[5].

Le convoi de Civitta-Vecchia était trop loin pour ne pas être livré

entièrement à la conduite du général Desaix qui le commandait; il avait

reçu l'ordre de sortir à jour fixe, et de faire route directement pour

Malte, en venant reconnaître le Maretimo à la pointe de Sicile; et

arrivé devant Malte, il devait y attendre de nouveaux ordres.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 7 / 44 题