Entrée au service.--Les représentans du peuple aux armées.--Exécution de
M. de Tosia.--Je suis en danger d'être arrêté comme royaliste.--Premiers
faits d'armes.--Intelligences de Pichegru avec le prince de
Condé.--Périlleuse mission à l'armée de Sambre-et-Meuse.--Pichegru,
soupçonné, est remplacé par Moreau.--Je suis nommé chef de bataillon, au
passage du Rhin.--Cessation des hostilités après les préliminaires de
Léoben.--Aide-de-camp du général Desaix; je l'accompagne à Paris.
Fils d'un officier qui avait vieilli sous les drapeaux, et qui n'avait
obtenu, pour prix de ses longs services, que le grade de major et la
croix de Saint-Louis, je finissais à peine mes études lorsque la
révolution éclata. J'avais ma fortune à faire. La carrière des armes
pouvait seule m'offrir des chances d'arriver au but: je résolus d'en
courir les hasards.
Mon frère aîné servait dans l'artillerie; mon père désirait que j'y
entrasse aussi, parce que l'avancement y était fixé de manière à ce
qu'il n'y eût pas de passe-droit à redouter; mais je préférais la
cavalerie; et bien qu'alors on regardât cette arme comme fort
dispendieuse et convenable seulement aux jeunes seigneurs riches, je
persistai à y entrer. Il me sembla qu'une résolution forte, du courage,
et mon épée, devaient suppléer au défaut de fortune.
Je partis pour rejoindre le régiment de Royal-Normandie, où mon père
avait servi, et qui était alors en marche pour se réunir à la petite
armée que rassemblait M. de Bouillé, pour soumettre la garnison de Nancy
révoltée. J'arrivai au moment décisif; de sorte que, dès mon entrée au
service, ma première nuit se passa au bivouac, et le premier jour je fus
au feu.
Je faisais partie du corps qui entra par la porte de Stainville, et le
premier mort que je vis fut le brave chevalier des Isles, tué par ses
propres soldats en voulant les empêcher de faire feu sur nous. Quelques
jours après cette expédition, M. de Bouillé renvoya son armée dans ses
garnisons. Ce général avait pour le régiment dans lequel je venais
d'entrer une bienveillance particulière, et le régiment tout entier y
répondait par un dévoûment sans bornes: mais qu'il n'eut plus occasion
de lui prouver.
À cette époque, la plus grande partie des officiers de grosse cavalerie
professaient des principes opposés à ceux qui se manifestaient déjà de
toutes parts; aussi s'attirèrent-ils l'animadversion des novateurs. Les
provocations et les menaces amenèrent des résistances; les proscriptions
suivirent. Les officiers de Royal-Pologne égorgés à Lyon, ceux de
Royal-Berri guillotinés à Paris, ceux de Royal-Bourgogne destitués en
masse, ceux de Royal-Navarre poursuivis à Besançon et obligés de quitter
la ville, en furent les victimes. Nous dûmes craindre à notre tour; mais
heureusement pour nous la déclaration de guerre vint faire diversion.
Nous fûmes dirigés sur Strasbourg. C'est alors que je fis la
connaissance de Desaix, et que je fus assez heureux pour me lier
d'amitié avec lui. Il était alors capitaine, et aide-de-camp du prince
Victor de Broglie, chef d'état-major de l'armée qui se rassemblait sur
ce point. Peu après survint le 10 août, qui servit de prétexte à de
nouvelles violences. Le prince de Broglie fut destitué, et Desaix fut
attaché au corps du général Biron. Les officiers de mon régiment furent
presque tous obligés de quitter le service; quelques uns émigrèrent,
presque tous se retirèrent dans leurs terres. Je me trouvai sous les
ordres du général Custine.
Sur ces entrefaites, l'invasion de la Champagne eut lieu. Verdun et
Longwy avaient été livrés. L'armée rassemblée entre Landau et
Wissembourg marcha par la Lorraine pour rejoindre l'armée qui combattit
à Valmy, et arrêta les Prussiens. En même temps, nous avions pris
Mayence, franchi le Rhin et poussé jusqu'à Francfort. Ces succès firent
éclater une joie qui ne fut pas de longue durée. Les revers suivirent:
battus presque partout, nous fûmes ramenés jusque sous Landau, après
avoir laissé garnison à Mayence.
C'est par les assertions les plus ridicules et par les soupçons les plus
absurdes qu'on voulut expliquer ces défaites, et nous vîmes arriver des
représentans du peuple aux armées. Envoyés pour découvrir de prétendues
conspirations, ils ne voulaient voir partout que des conspirateurs, et
je dois le dire, ils ne trouvèrent que trop de misérables que l'espoir
des récompenses fit descendre au rôle de délateurs. On a dit que, dans
un temps de désordre et d'anarchie, l'honneur français s'était réfugié
aux armées. On put dire aussi que, avec ces proconsuls d'espèce
nouvelle, la méfiance vint s'y établir. On s'évitait; chacun craignait
celui qui jusqu'alors avait été son plus dévoué compagnon d'armes; mais
surtout on fuyait un représentant du peuple presque comme on fuit une
bête enragée. Chose étrange! pendant que leurs mesures de terreur
l'inspiraient autour d'eux, leurs décisions, qu'ils rendaient avec toute
l'importance de l'ignorance, les couvraient de ridicule. On riait de
pitié tout en frémissant d'horreur.
Aux lignes de Weissembourg, on nous fit un jour monter à cheval à huit
heures du matin, pour reconnaître comme général de brigade un certain
chef d'escadron de dragons, nommé Carlin. À onze heures, on nous y fit
monter de nouveau, pour le reconnaître comme général de division! Le
lendemain, il était à l'ordre comme général en chef. La perte des lignes
de Weissembourg eut lieu quelques jours après, avant que le nouveau
général eût le temps de les parcourir! il ramena l'armée à Strasbourg, y
trouva sa destitution, et s'il ne fut pas condamné à Paris, c'est qu'il
y fut protégé par son incapacité, qu'on reconnut. On croyait alors que
le meilleur moyen de se justifier des malheurs publics ou des revers de
la guerre, était de faire tomber sous le glaive de la loi les braves que
le fer de l'ennemi avait épargnés. Sur les champs de bataille, la mort
vole au hasard, mais là, elle mettait du discernement dans le choix des
victimes. Qui pouvait se croire à l'abri de ses coups? MM. de Custine,
de Biron, de Beauharnais, périrent sur l'échafaud. Dumouriez ne sauva sa
tête que par une prompte fuite.
J'ai vu arrêter M. de Tosia, colonel du régiment Dauphin, cavalerie, sur
la dénonciation d'un maréchal-des-logis de son régiment, qui avait eu
l'audace de s'adresser au représentant du peuple en pleine revue. Tosia
fut traduit à l'instant même à la commission militaire, qui était
toujours en permanence, et fusillé deux heures après la dénonciation.
Je ne me souviens pas si ce maréchal-des-logis, nommé Padoue, a été
récompensé, mais je me souviens parfaitement qu'il devint l'objet de
l'exécration de toute l'armée.
À cette même époque, je rencontrai de nouveau le général Desaix; à la
suite de quelques actions d'éclat, il avait été nommé adjudant-général,
et commandait l'avant-garde sur la route de Strasbourg au Fort-Louis. Il
m'apprit que mon colonel, quelques officiers et moi avions été dénoncés
comme fort suspects, et que je devais agir avec prudence. La position
était grave, comme on va le voir, et l'événement prouva que Desaix était
bien instruit.
À quelques jours de là, j'étais de grand'garde en face du village de
Hofeld, sur la route de Saverne à Haguenau, lorsque mon domestique vint
m'y joindre et m'apprendre que le colonel venait d'être arrêté, qu'on me
cherchait, et que je n'avais pas un instant à perdre pour me sauver.
L'honnête garçon était si persuadé que j'allais prendre la fuite, qu'il
m'apportait mon bagage; mais, quelque pressant que fût le danger,
pouvais-je quitter le poste dont le commandement m'avait été confié?
D'ailleurs, je pouvais prendre des dispositions afin d'être informé à
temps si on était venu me chercher aux avant-postes: je préférai
attendre l'événement.
On vint relever le poste, et l'officier qui venait me remplacer me tira
d'anxiété en m'apprenant que, satisfaits sans doute d'avoir enlevé le
colonel et un autre officier, les gendarmes étaient partis avec leurs
prisonniers sans reparler de moi. Quoi qu'il en soit, je me tins pour
bien averti, et, au lieu de retourner au régiment, je fus rejoindre
l'adjudant-général Desaix à son avant-garde, sur la route de Strasbourg
à Fort-Louis; mais comme j'aurais pu le compromettre en restant près de
lui, j'obtins du lieutenant-colonel d'être attaché, en qualité
d'officier d'ordonnance, au quartier-général de l'armée.
Sur ces entrefaites, le général Pichegru vint prendre le commandement en
chef de l'armée. Dès son arrivée il se prononça ouvertement contre les
mesures de terreur que déployaient les représentans du peuple; dès son
arrivée aussi il se disposa à reprendre vivement l'offensive. Le jour
même où l'armée commença son mouvement le général en chef me confia une
mission pour l'armée de la Moselle, à notre gauche. Je me hâtai de la
remplir, et comme je revenais on se battait entre Belheim et Haguenau.
Je ne tardai pas à reconnaître que c'était mon régiment et le IIe de
cavalerie qui étaient aux prises avec le corps émigré que commandait le
duc de Bourbon. C'était une belle occasion que le ciel m'envoyait. Je
courus prendre ma part du danger; je me mis à la tête de mon peloton, et
je fus assez heureux pour me faire remarquer. Après l'action, je fus en
rendre compte au général en chef, et ma bonne fortune voulut qu'il se
trouvât dans ce moment avec le représentant du peuple. Je profitai de la
circonstance pour parler de moi, et Pichegru prenant mon parti assura ma
tranquillité d'un seul mot.
Quoique fort jeune alors, j'étais déjà connu à l'avant-garde de l'armée.
Dur à la fatigue, sobre par habitude, ayant fait preuve de quelque
témérité, et doué par la nature d'une bonne mémoire, j'étais devenu
l'objet des préférences de mes chefs, quand il s'agissait d'exécuter
quelque entreprise hasardeuse, et je fus bientôt attaché au général
Ferino en qualité d'aide-de-camp. Par malheur, ce général, qui avait été
quelque temps au service d'Autriche, était inexorable pour les moindres
fautes de discipline; l'extrême licence des nouvelles recrues le mettait
en fureur; il n'en pouvait cacher son mécontentement; aussi fut-il
bientôt destitué.
Je me serais trouvé sans emploi, si Desaix, devenu général de division,
ne m'eût appelé près de sa personne, et je fis avec lui le blocus de
Mayence pendant ce rigoureux hiver qui fut signalé par la conquête de la
Hollande. L'amitié de Desaix pour moi ne se démentait pas; il
m'employait activement à toutes les affaires d'avant-poste, genre de
guerre qu'il aimait, parce qu'il y trouvait l'occasion de former les
jeunes officiers sur lesquels il avait des projets.
Avant la fin du blocus de Mayence, Pichegru revint de Hollande prendre
le commandement de l'armée du Rhin. Il la trouva dans un état de
délabrement complet. Le Directoire lui enjoignait de passer le Rhin
entre Brissac et Bâle, et il ne trouvait dans les arsenaux aucun des
objets indispensables pour cette opération. Il n'en cacha pas son
mécontentement, et le ton de ses dépêches s'en ressentit. J'ai toujours
cru que ce fut alors que germèrent dans son esprit les sentimens
haineux qui plus tard lui firent commettre une action criminelle.
La division du général Desaix avait quitté le blocus de Mayence pour
prendre position entre Brissac et Bâle. Son avant-garde était commandée
par Bellavene, et j'étais attaché à l'état-major, dont le
quartier-général était à Ottmarsheim. Le corps de Condé était campé à
Neubourg, sur la rive droite en face. Je commençai à remarquer que le
général Pichegru allait bien souvent à Bâle, quoique son
quartier-général fût à Illkirck près Strasbourg.
Un jour qu'il retournait de Bâle à son quartier-général, il me fit
appeler, et me donna une lettre à porter à M. Bâcher, notre chargé
d'affaires à Bâle, qui devait me remettre une réponse pour Illkirck; et
comme à cette époque il n'y avait pas un écu dans les caisses de
l'armée, je remarquai que le général avait établi des relais à poste
fixe pour que la communication fût plus facile. Pendant quinze jours je
fus toujours sur cette route, et certes, je ne me doutais guère que je
portais les lettres destinées au prince de Condé.
Nous nous attendions à passer le Rhin dans ces parages, lorsque tout à
coup nous reçûmes l'ordre de partir pour Manheim, qui venait d'ouvrir
ses portes d'après une influence intérieure toute dévouée à la France.
Le général Pichegru avait chargé le général Desaix de prendre
l'offensive sur la rive droite, et obtenu le rappel du général Ferino.
Ce dernier voulut bien témoigner le désir de m'avoir près de lui. Le
général Desaix m'ayant engagé à ne pas refuser, je suivis son conseil,
et joignis le général Ferino à Manheim.
L'armée ne tarda pas à s'ébranler; elle s'avançait par les deux rives du
Necker, lorsqu'elle vit déboucher les Autrichiens qui venaient à sa
rencontre. L'action s'engagea; nous succombâmes, et fûmes vivement
ramenés. Les troupes qui occupaient les lignes de Mayence ne
combattirent pas d'une manière plus heureuse. Elles firent une perte
d'artillerie énorme, et furent rejetées dans la direction de
Kaiserlautern.
Le général Pichegru, dont ce double revers compliquait la position, fut
obligé de repasser le Rhin au plus vite, et vint s'établir sur la petite
rivière de Pfrim pour recueillir les fuyards. La position devenait
difficile; il n'y avait qu'une prompte coopération de l'armée de
Sambre-et-Meuse qui pût garantir la Lorraine et l'Alsace d'une invasion:
il importait donc qu'elle fût prévenue sans perdre de temps.
La mission était délicate. Sur l'indication du général Desaix, Pichegru
me la confia. J'associai Sorbier, un de mes camarades, à ma périlleuse
entreprise, afin qu'il pût prendre les importantes dépêches, si je
venais à être tué.
Nous nous mîmes à la tête de cinquante cavaliers choisis, tous gens
audacieux et intrépides, et quittâmes l'armée à la nuit tombante. À
l'aide des précautions que des officiers d'avant-garde ne doivent jamais
négliger, nous traversâmes tout le pays qu'occupaient les troupes
légères autrichiennes, et nous eûmes le bonheur d'atteindre Kaisemark
sur la Nahe, où nous joignîmes la division Marceau, de l'armée de
Sambre-et-Meuse. Nous lui remîmes nos dépêches; et, comme il importait
que le général Pichegru fût fixé au plus vite sur la position
qu'occupait le général Jourdan, nous nous hâtâmes de partir pour le
rejoindre. Nous ne savions trop cependant quelle direction nous devions
prendre; car l'armée devait avoir continué son mouvement. Redoublant de
précautions, ne marchant que la nuit, évitant les villages, nous
arrivâmes enfin à la hauteur d'Allzée.
Le jour naissait, quelques paysans commençaient à se répandre çà et là
dans la campagne. Nous joignîmes une jeune fille, qui nous apprit que
nous n'étions qu'à quelques pas des Autrichiens. Ils marchaient à nous:
quelques pas encore, et nous étions découverts. Nous lançâmes une
seconde fois nos chevaux à travers champs, et nous atteignîmes bientôt
la route de Gremdstadt à Mayence, à une bonne lieue des avant-postes du
général Desaix. À peine y fûmes-nous, que nous vîmes accourir un
escadron de chevau-légers autrichiens. Il n'y avait pas à reculer; nous
fîmes nos dispositions: elles furent simples. Je dis à Sorbier de se
mettre en tête du détachement et de le faire marcher par quatre, en
prenant le côté gauche du chemin, de manière qu'en faisant demi-tour à
droite, par quatre, nous devions avoir l'ennemi sous le coupant de nos
sabres: nous fûmes bientôt vivement poursuivis. Nous nous mîmes au
galop, afin de rompre l'ennemi, que nous ne pouvions aborder en masse,
et faisant brusquement face en arrière, nous accablions ceux des siens
qui s'abandonnaient trop imprudemment à leur ardeur. Nous fîmes cette
manoeuvre deux ou trois fois, et à chaque fois nous prîmes quelques
hommes et quelques chevaux. Néanmoins nous n'étions pas hors de danger,
mais heureusement le feu des carabines fut entendu des avant-postes,
d'où on envoya un détachement à notre secours.
Cette expédition nous valut les félicitations du corps d'armée: le
général Pichegru y joignit la sienne, et le général Desaix me témoigna
plus de bienveillance que jamais.
Le jour même, Pichegru, pressé par l'armée autrichienne, se mit en
mouvement pour se porter sur Landau. Il prit position derrière le
Queich; l'avant-garde en avant de Landau, où, en cas de blocus, le
général Ferino eut ordre de se renfermer. Il y était depuis quelques
jours, lorsqu'un parlementaire autrichien vint proposer un armistice,
qui devait être commun aux deux armées du Rhin et de Sambre-et-Meuse. Ce
fut le premier armistice conclu dans le cours de cette guerre.
Pichegru profita de ce moment de repos pour se rendre à Paris. Il s'y
plaignit vivement de l'état de dénûment dans lequel on laissait l'armée.
Le Directoire, qui n'aimait pas à rencontrer des difficultés de ce
genre, lui déclara que s'il trouvait le fardeau trop lourd, il pouvait
le déposer. On a dit, depuis, que déjà le Directoire commençait à
soupçonner ses manoeuvres: je ne saurais l'assurer; mais ce qu'il y a de
certain, c'est que l'armée, qui n'avait aucune connaissance de la
perfidie de son général, crut qu'il n'avait été sacrifié que pour avoir
trop chaudement pris ses intérêts.
Moreau, qui avait remplacé Pichegru à l'armée du Nord, vint encore,
cette fois, le remplacer à l'armée du Rhin. L'armistice fut presque
aussitôt dénoncé. L'archiduc Charles avait succédé au feld-maréchal
Clairfait: c'était la première fois que ce prince paraissait à la tête
des armées autrichiennes; il était impatient d'en venir aux mains.
Moreau, de son côté, se proposait de marcher à lui, mais il fallait
franchir le fleuve: il s'appliqua à lui donner le change sur ce
périlleux projet.
Il concentra ses troupes sous Landau, feignit de vouloir tenter des
entreprises auxquelles il ne songeait pas; et quand tout fut prêt, tout
disposé, il se porta, en deux marches, sous la citadelle de Strasbourg.
Je n'étais que capitaine alors, mais j'étais déjà connu dans l'armée, et
quoique d'un grade subalterne, je fus chargé d'exécuter le passage avec
un bataillon qui fut mis sous mes ordres immédiats. Mes instructions
portaient de me détacher, à minuit, de la rive gauche, de prendre
rapidement terre à la droite, et de fixer le plus que je pourrais
l'attention de l'ennemi, afin de favoriser le grand passage qui devait
se faire à Kehl. Malheureusement la nuit était noire, le fleuve très
rapide; une partie de mes bateaux céda au courant, une autre s'engrava;
je ne pus conduire à bon port que quelques embarcations. Je marchai
néanmoins aux Autrichiens, mais j'étais si faible que je fus obligé de
regagner la rive gauche, et m'estimai heureux d'y être parvenu sans
accident. Je passai alors à la division de droite, que commandait le
général Ferino. Nous quittâmes Kehl presque aussitôt. Nous nous portâmes
sur le Brisgau; nous traversâmes la forêt Noire par le val d'Enfer,
pendant que le reste de l'armée s'avançait par la route de Wirtemberg.
Nous franchîmes toute la Souabe; nous marchions sans coup férir, lorsque
nous rencontrâmes le corps de Condé dans les environs de Memingen. Il
occupait le petit village d'Ober-Kamlach. Nous l'abordâmes. L'attaque
fut vive, meurtrière: l'infanterie noble fut presque entièrement
détruite, et, je dois le dire à la louange de nos troupes, quoique les
animosités politiques fussent alors dans toute leur force, la victoire
fut morne et silencieuse; nos soldats ne pouvaient, en contemplant cet
horrible champ de carnage, retenir les regrets que leurs coups ne
fussent tombés sur des étrangers.
Nous continuâmes le mouvement; nous marchâmes sur Augsbourg, qu'occupait
encore l'arrière-garde autrichienne. Elle se retira; nous la suivîmes et
arrivâmes sur les bords du Lech. Nous fîmes nos dispositions pour le
franchir. Je fus chargé de reconnaître un gué au-dessus de Friedberg,
où devait passer la division Ferino, et de conduire la colonne à la rive
opposée. Mon opération réussit à souhait. J'eus le bonheur de ne perdre
que quelques maladroits qui se noyèrent pour n'avoir pas su tenir le
gué.
La bataille s'engagea immédiatement: nous la gagnâmes, et poursuivîmes
les ennemis jusqu'à Munich. Je reçus, à cette occasion, une lettre du
Directoire, qui me félicitait du courage que j'avais montré.
Pendant que nous poussions sur le Lech, l'armée de Sambre-et-Meuse, qui
avait passé le Rhin à Dusseldorf, s'était portée sur la Bohême; mais
soit animosité, soit défaut d'instructions, Moreau négligea les nombreux
passages qui existent sur le Danube, depuis Donawerth jusqu'à
Ratisbonne. Cette faute nous devint fatale. L'archiduc Charles déroba sa
marche au général qu'il avait en tête, franchit le Danube à Ingolstadt,
à Neubourg, et fit sa jonction avec les troupes autrichiennes qui se
retiraient devant l'armée de Sambre-et-Meuse. Il reprit aussitôt
l'offensive, s'avança sur Jourdan avec toutes ses forces réunies, le
battit, et le poursuivit jusqu'aux bords du Rhin sans qu'il vînt à la
pensée du général Moreau de répéter ce que son adversaire avait fait. Au
lieu de repasser sur la rive gauche du Danube, de chercher à se rallier
à l'armée de Sambre-et-Meuse, et de forcer l'archiduc à lâcher prise, il
se mit en retraite avec sa magnifique armée, qui comptait plus de
quatre-vingt mille combattans. Pendant qu'il rétrogradait à petites
journées, l'archiduc poussait Jourdan à tire-d'ailes, et passait le Mein
à Francfort. Ce fleuve franchi, il remonta rapidement la vallée du Rhin
et intercepta la route de Wurtemberg. Prévenu par cette marche, à
laquelle cependant il aurait dû s'attendre, Moreau fut obligé de se
jeter par le val d'Enfer, et repassa le Rhin, partie à Brisach et partie
à Huningue. Ainsi finit cette campagne, qui paraissait devoir amener des
prodiges, et qui se termina comme l'accouchement de la montagne.
Pendant que nous faisions cette promenade militaire, le général
Bonaparte poursuivait le cours de ses victoires en Italie. Les armées
autrichiennes qui combattaient sur le Rhin étaient incessamment obligées
d'envoyer au secours de celles qui périssaient sur l'Adige. Elles
s'étaient affaiblies par les détachemens qu'elles avaient fait partir.
La circonstance était favorable pour reprendre l'offensive. Le
Directoire résolut de mettre en mouvement les armées de Sambre-et-Meuse
et du Rhin; mais, soit qu'il fût mécontent de la mésintelligence qui
régnait entre elles, soit toute autre cause, il donna le commandement de
la première au général Hoche, et leur ordonna à l'une et à l'autre de
repasser le Rhin.
J'étais alors aide-de-camp du général Desaix. Je fus chargé de prendre
le commandement de l'avant-garde du général Vandamme, qui devait passer
la première. Il fallait aborder en plein jour sous le feu des batteries
autrichiennes. L'opération était périlleuse, mais tout fut au mieux;
nous débarquâmes sous la protection de la compagnie d'artillerie légère
que commandait Foy, depuis officier-général et député. Nous fûmes l'un
et l'autre faits chefs de bataillon à cette journée.
Le général Desaix fut blessé le lendemain. Je continuai de combattre à
la tête des troupes avec lesquelles j'avais franchi le fleuve. L'ennemi
fut obligé de céder. Nous le suivions vivement, lorsque nous vîmes
accourir à nous un officier français; c'était le général Leclerc, qui
arrivait d'Italie par l'Allemagne, et venait nous donner avis des
préliminaires de paix arrêtés à Léoben. Le feu cessa aussitôt, l'armée
prit position, et les généraux des deux partis se réunirent pour arrêter
les lignes de démarcation.
Je fus encore employé à ces conférences, qui eurent lieu à Heidelberg.
J'y suivis le général Reynier, qui était chargé des intérêts de l'armée
du Rhin. Tout fut bientôt réglé, et je pus rejoindre le général Desaix,
qui se rétablissait à Strasbourg.
Ce fut pendant sa convalescence qu'il conçut le projet d'aller en Italie
pour voir le général Bonaparte. Jusqu'alors il ne le connaissait que de
renommée, mais il était grand admirateur de sa gloire. D'ailleurs,
blessé de l'infériorité dans laquelle le Directoire tenait ceux qui
portaient les armes, Desaix appelait de ses voeux secrets un homme de
caractère et de génie qui pût remédier au mal. Le vainqueur d'Arcole
devait être cet homme; lui seul avait acquis assez d'ascendant pour se
déclarer le protecteur de ceux qui s'étaient couverts de gloire aux
armées.
Il voulut aller conférer avec lui, et je fus passer dans ma famille le
temps qu'il employa à ce voyage. Je le rejoignis à son retour, et la
paix ayant été signée sur ces entrefaites, je ne tardai pas à
l'accompagner à Paris.