CHAPITRE PREMIER.

Entrée au service.--Les représentans du peuple aux armées.--Exécution de

M. de Tosia.--Je suis en danger d'être arrêté comme royaliste.--Premiers

faits d'armes.--Intelligences de Pichegru avec le prince de

Condé.--Périlleuse mission à l'armée de Sambre-et-Meuse.--Pichegru,

soupçonné, est remplacé par Moreau.--Je suis nommé chef de bataillon, au

passage du Rhin.--Cessation des hostilités après les préliminaires de

Léoben.--Aide-de-camp du général Desaix; je l'accompagne à Paris.

Fils d'un officier qui avait vieilli sous les drapeaux, et qui n'avait

obtenu, pour prix de ses longs services, que le grade de major et la

croix de Saint-Louis, je finissais à peine mes études lorsque la

révolution éclata. J'avais ma fortune à faire. La carrière des armes

pouvait seule m'offrir des chances d'arriver au but: je résolus d'en

courir les hasards.

Mon frère aîné servait dans l'artillerie; mon père désirait que j'y

entrasse aussi, parce que l'avancement y était fixé de manière à ce

qu'il n'y eût pas de passe-droit à redouter; mais je préférais la

cavalerie; et bien qu'alors on regardât cette arme comme fort

dispendieuse et convenable seulement aux jeunes seigneurs riches, je

persistai à y entrer. Il me sembla qu'une résolution forte, du courage,

et mon épée, devaient suppléer au défaut de fortune.

Je partis pour rejoindre le régiment de Royal-Normandie, où mon père

avait servi, et qui était alors en marche pour se réunir à la petite

armée que rassemblait M. de Bouillé, pour soumettre la garnison de Nancy

révoltée. J'arrivai au moment décisif; de sorte que, dès mon entrée au

service, ma première nuit se passa au bivouac, et le premier jour je fus

au feu.

Je faisais partie du corps qui entra par la porte de Stainville, et le

premier mort que je vis fut le brave chevalier des Isles, tué par ses

propres soldats en voulant les empêcher de faire feu sur nous. Quelques

jours après cette expédition, M. de Bouillé renvoya son armée dans ses

garnisons. Ce général avait pour le régiment dans lequel je venais

d'entrer une bienveillance particulière, et le régiment tout entier y

répondait par un dévoûment sans bornes: mais qu'il n'eut plus occasion

de lui prouver.

À cette époque, la plus grande partie des officiers de grosse cavalerie

professaient des principes opposés à ceux qui se manifestaient déjà de

toutes parts; aussi s'attirèrent-ils l'animadversion des novateurs. Les

provocations et les menaces amenèrent des résistances; les proscriptions

suivirent. Les officiers de Royal-Pologne égorgés à Lyon, ceux de

Royal-Berri guillotinés à Paris, ceux de Royal-Bourgogne destitués en

masse, ceux de Royal-Navarre poursuivis à Besançon et obligés de quitter

la ville, en furent les victimes. Nous dûmes craindre à notre tour; mais

heureusement pour nous la déclaration de guerre vint faire diversion.

Nous fûmes dirigés sur Strasbourg. C'est alors que je fis la

connaissance de Desaix, et que je fus assez heureux pour me lier

d'amitié avec lui. Il était alors capitaine, et aide-de-camp du prince

Victor de Broglie, chef d'état-major de l'armée qui se rassemblait sur

ce point. Peu après survint le 10 août, qui servit de prétexte à de

nouvelles violences. Le prince de Broglie fut destitué, et Desaix fut

attaché au corps du général Biron. Les officiers de mon régiment furent

presque tous obligés de quitter le service; quelques uns émigrèrent,

presque tous se retirèrent dans leurs terres. Je me trouvai sous les

ordres du général Custine.

Sur ces entrefaites, l'invasion de la Champagne eut lieu. Verdun et

Longwy avaient été livrés. L'armée rassemblée entre Landau et

Wissembourg marcha par la Lorraine pour rejoindre l'armée qui combattit

à Valmy, et arrêta les Prussiens. En même temps, nous avions pris

Mayence, franchi le Rhin et poussé jusqu'à Francfort. Ces succès firent

éclater une joie qui ne fut pas de longue durée. Les revers suivirent:

battus presque partout, nous fûmes ramenés jusque sous Landau, après

avoir laissé garnison à Mayence.

C'est par les assertions les plus ridicules et par les soupçons les plus

absurdes qu'on voulut expliquer ces défaites, et nous vîmes arriver des

représentans du peuple aux armées. Envoyés pour découvrir de prétendues

conspirations, ils ne voulaient voir partout que des conspirateurs, et

je dois le dire, ils ne trouvèrent que trop de misérables que l'espoir

des récompenses fit descendre au rôle de délateurs. On a dit que, dans

un temps de désordre et d'anarchie, l'honneur français s'était réfugié

aux armées. On put dire aussi que, avec ces proconsuls d'espèce

nouvelle, la méfiance vint s'y établir. On s'évitait; chacun craignait

celui qui jusqu'alors avait été son plus dévoué compagnon d'armes; mais

surtout on fuyait un représentant du peuple presque comme on fuit une

bête enragée. Chose étrange! pendant que leurs mesures de terreur

l'inspiraient autour d'eux, leurs décisions, qu'ils rendaient avec toute

l'importance de l'ignorance, les couvraient de ridicule. On riait de

pitié tout en frémissant d'horreur.

Aux lignes de Weissembourg, on nous fit un jour monter à cheval à huit

heures du matin, pour reconnaître comme général de brigade un certain

chef d'escadron de dragons, nommé Carlin. À onze heures, on nous y fit

monter de nouveau, pour le reconnaître comme général de division! Le

lendemain, il était à l'ordre comme général en chef. La perte des lignes

de Weissembourg eut lieu quelques jours après, avant que le nouveau

général eût le temps de les parcourir! il ramena l'armée à Strasbourg, y

trouva sa destitution, et s'il ne fut pas condamné à Paris, c'est qu'il

y fut protégé par son incapacité, qu'on reconnut. On croyait alors que

le meilleur moyen de se justifier des malheurs publics ou des revers de

la guerre, était de faire tomber sous le glaive de la loi les braves que

le fer de l'ennemi avait épargnés. Sur les champs de bataille, la mort

vole au hasard, mais là, elle mettait du discernement dans le choix des

victimes. Qui pouvait se croire à l'abri de ses coups? MM. de Custine,

de Biron, de Beauharnais, périrent sur l'échafaud. Dumouriez ne sauva sa

tête que par une prompte fuite.

J'ai vu arrêter M. de Tosia, colonel du régiment Dauphin, cavalerie, sur

la dénonciation d'un maréchal-des-logis de son régiment, qui avait eu

l'audace de s'adresser au représentant du peuple en pleine revue. Tosia

fut traduit à l'instant même à la commission militaire, qui était

toujours en permanence, et fusillé deux heures après la dénonciation.

Je ne me souviens pas si ce maréchal-des-logis, nommé Padoue, a été

récompensé, mais je me souviens parfaitement qu'il devint l'objet de

l'exécration de toute l'armée.

À cette même époque, je rencontrai de nouveau le général Desaix; à la

suite de quelques actions d'éclat, il avait été nommé adjudant-général,

et commandait l'avant-garde sur la route de Strasbourg au Fort-Louis. Il

m'apprit que mon colonel, quelques officiers et moi avions été dénoncés

comme fort suspects, et que je devais agir avec prudence. La position

était grave, comme on va le voir, et l'événement prouva que Desaix était

bien instruit.

À quelques jours de là, j'étais de grand'garde en face du village de

Hofeld, sur la route de Saverne à Haguenau, lorsque mon domestique vint

m'y joindre et m'apprendre que le colonel venait d'être arrêté, qu'on me

cherchait, et que je n'avais pas un instant à perdre pour me sauver.

L'honnête garçon était si persuadé que j'allais prendre la fuite, qu'il

m'apportait mon bagage; mais, quelque pressant que fût le danger,

pouvais-je quitter le poste dont le commandement m'avait été confié?

D'ailleurs, je pouvais prendre des dispositions afin d'être informé à

temps si on était venu me chercher aux avant-postes: je préférai

attendre l'événement.

On vint relever le poste, et l'officier qui venait me remplacer me tira

d'anxiété en m'apprenant que, satisfaits sans doute d'avoir enlevé le

colonel et un autre officier, les gendarmes étaient partis avec leurs

prisonniers sans reparler de moi. Quoi qu'il en soit, je me tins pour

bien averti, et, au lieu de retourner au régiment, je fus rejoindre

l'adjudant-général Desaix à son avant-garde, sur la route de Strasbourg

à Fort-Louis; mais comme j'aurais pu le compromettre en restant près de

lui, j'obtins du lieutenant-colonel d'être attaché, en qualité

d'officier d'ordonnance, au quartier-général de l'armée.

Sur ces entrefaites, le général Pichegru vint prendre le commandement en

chef de l'armée. Dès son arrivée il se prononça ouvertement contre les

mesures de terreur que déployaient les représentans du peuple; dès son

arrivée aussi il se disposa à reprendre vivement l'offensive. Le jour

même où l'armée commença son mouvement le général en chef me confia une

mission pour l'armée de la Moselle, à notre gauche. Je me hâtai de la

remplir, et comme je revenais on se battait entre Belheim et Haguenau.

Je ne tardai pas à reconnaître que c'était mon régiment et le IIe de

cavalerie qui étaient aux prises avec le corps émigré que commandait le

duc de Bourbon. C'était une belle occasion que le ciel m'envoyait. Je

courus prendre ma part du danger; je me mis à la tête de mon peloton, et

je fus assez heureux pour me faire remarquer. Après l'action, je fus en

rendre compte au général en chef, et ma bonne fortune voulut qu'il se

trouvât dans ce moment avec le représentant du peuple. Je profitai de la

circonstance pour parler de moi, et Pichegru prenant mon parti assura ma

tranquillité d'un seul mot.

Quoique fort jeune alors, j'étais déjà connu à l'avant-garde de l'armée.

Dur à la fatigue, sobre par habitude, ayant fait preuve de quelque

témérité, et doué par la nature d'une bonne mémoire, j'étais devenu

l'objet des préférences de mes chefs, quand il s'agissait d'exécuter

quelque entreprise hasardeuse, et je fus bientôt attaché au général

Ferino en qualité d'aide-de-camp. Par malheur, ce général, qui avait été

quelque temps au service d'Autriche, était inexorable pour les moindres

fautes de discipline; l'extrême licence des nouvelles recrues le mettait

en fureur; il n'en pouvait cacher son mécontentement; aussi fut-il

bientôt destitué.

Je me serais trouvé sans emploi, si Desaix, devenu général de division,

ne m'eût appelé près de sa personne, et je fis avec lui le blocus de

Mayence pendant ce rigoureux hiver qui fut signalé par la conquête de la

Hollande. L'amitié de Desaix pour moi ne se démentait pas; il

m'employait activement à toutes les affaires d'avant-poste, genre de

guerre qu'il aimait, parce qu'il y trouvait l'occasion de former les

jeunes officiers sur lesquels il avait des projets.

Avant la fin du blocus de Mayence, Pichegru revint de Hollande prendre

le commandement de l'armée du Rhin. Il la trouva dans un état de

délabrement complet. Le Directoire lui enjoignait de passer le Rhin

entre Brissac et Bâle, et il ne trouvait dans les arsenaux aucun des

objets indispensables pour cette opération. Il n'en cacha pas son

mécontentement, et le ton de ses dépêches s'en ressentit. J'ai toujours

cru que ce fut alors que germèrent dans son esprit les sentimens

haineux qui plus tard lui firent commettre une action criminelle.

La division du général Desaix avait quitté le blocus de Mayence pour

prendre position entre Brissac et Bâle. Son avant-garde était commandée

par Bellavene, et j'étais attaché à l'état-major, dont le

quartier-général était à Ottmarsheim. Le corps de Condé était campé à

Neubourg, sur la rive droite en face. Je commençai à remarquer que le

général Pichegru allait bien souvent à Bâle, quoique son

quartier-général fût à Illkirck près Strasbourg.

Un jour qu'il retournait de Bâle à son quartier-général, il me fit

appeler, et me donna une lettre à porter à M. Bâcher, notre chargé

d'affaires à Bâle, qui devait me remettre une réponse pour Illkirck; et

comme à cette époque il n'y avait pas un écu dans les caisses de

l'armée, je remarquai que le général avait établi des relais à poste

fixe pour que la communication fût plus facile. Pendant quinze jours je

fus toujours sur cette route, et certes, je ne me doutais guère que je

portais les lettres destinées au prince de Condé.

Nous nous attendions à passer le Rhin dans ces parages, lorsque tout à

coup nous reçûmes l'ordre de partir pour Manheim, qui venait d'ouvrir

ses portes d'après une influence intérieure toute dévouée à la France.

Le général Pichegru avait chargé le général Desaix de prendre

l'offensive sur la rive droite, et obtenu le rappel du général Ferino.

Ce dernier voulut bien témoigner le désir de m'avoir près de lui. Le

général Desaix m'ayant engagé à ne pas refuser, je suivis son conseil,

et joignis le général Ferino à Manheim.

L'armée ne tarda pas à s'ébranler; elle s'avançait par les deux rives du

Necker, lorsqu'elle vit déboucher les Autrichiens qui venaient à sa

rencontre. L'action s'engagea; nous succombâmes, et fûmes vivement

ramenés. Les troupes qui occupaient les lignes de Mayence ne

combattirent pas d'une manière plus heureuse. Elles firent une perte

d'artillerie énorme, et furent rejetées dans la direction de

Kaiserlautern.

Le général Pichegru, dont ce double revers compliquait la position, fut

obligé de repasser le Rhin au plus vite, et vint s'établir sur la petite

rivière de Pfrim pour recueillir les fuyards. La position devenait

difficile; il n'y avait qu'une prompte coopération de l'armée de

Sambre-et-Meuse qui pût garantir la Lorraine et l'Alsace d'une invasion:

il importait donc qu'elle fût prévenue sans perdre de temps.

La mission était délicate. Sur l'indication du général Desaix, Pichegru

me la confia. J'associai Sorbier, un de mes camarades, à ma périlleuse

entreprise, afin qu'il pût prendre les importantes dépêches, si je

venais à être tué.

Nous nous mîmes à la tête de cinquante cavaliers choisis, tous gens

audacieux et intrépides, et quittâmes l'armée à la nuit tombante. À

l'aide des précautions que des officiers d'avant-garde ne doivent jamais

négliger, nous traversâmes tout le pays qu'occupaient les troupes

légères autrichiennes, et nous eûmes le bonheur d'atteindre Kaisemark

sur la Nahe, où nous joignîmes la division Marceau, de l'armée de

Sambre-et-Meuse. Nous lui remîmes nos dépêches; et, comme il importait

que le général Pichegru fût fixé au plus vite sur la position

qu'occupait le général Jourdan, nous nous hâtâmes de partir pour le

rejoindre. Nous ne savions trop cependant quelle direction nous devions

prendre; car l'armée devait avoir continué son mouvement. Redoublant de

précautions, ne marchant que la nuit, évitant les villages, nous

arrivâmes enfin à la hauteur d'Allzée.

Le jour naissait, quelques paysans commençaient à se répandre çà et là

dans la campagne. Nous joignîmes une jeune fille, qui nous apprit que

nous n'étions qu'à quelques pas des Autrichiens. Ils marchaient à nous:

quelques pas encore, et nous étions découverts. Nous lançâmes une

seconde fois nos chevaux à travers champs, et nous atteignîmes bientôt

la route de Gremdstadt à Mayence, à une bonne lieue des avant-postes du

général Desaix. À peine y fûmes-nous, que nous vîmes accourir un

escadron de chevau-légers autrichiens. Il n'y avait pas à reculer; nous

fîmes nos dispositions: elles furent simples. Je dis à Sorbier de se

mettre en tête du détachement et de le faire marcher par quatre, en

prenant le côté gauche du chemin, de manière qu'en faisant demi-tour à

droite, par quatre, nous devions avoir l'ennemi sous le coupant de nos

sabres: nous fûmes bientôt vivement poursuivis. Nous nous mîmes au

galop, afin de rompre l'ennemi, que nous ne pouvions aborder en masse,

et faisant brusquement face en arrière, nous accablions ceux des siens

qui s'abandonnaient trop imprudemment à leur ardeur. Nous fîmes cette

manoeuvre deux ou trois fois, et à chaque fois nous prîmes quelques

hommes et quelques chevaux. Néanmoins nous n'étions pas hors de danger,

mais heureusement le feu des carabines fut entendu des avant-postes,

d'où on envoya un détachement à notre secours.

Cette expédition nous valut les félicitations du corps d'armée: le

général Pichegru y joignit la sienne, et le général Desaix me témoigna

plus de bienveillance que jamais.

Le jour même, Pichegru, pressé par l'armée autrichienne, se mit en

mouvement pour se porter sur Landau. Il prit position derrière le

Queich; l'avant-garde en avant de Landau, où, en cas de blocus, le

général Ferino eut ordre de se renfermer. Il y était depuis quelques

jours, lorsqu'un parlementaire autrichien vint proposer un armistice,

qui devait être commun aux deux armées du Rhin et de Sambre-et-Meuse. Ce

fut le premier armistice conclu dans le cours de cette guerre.

Pichegru profita de ce moment de repos pour se rendre à Paris. Il s'y

plaignit vivement de l'état de dénûment dans lequel on laissait l'armée.

Le Directoire, qui n'aimait pas à rencontrer des difficultés de ce

genre, lui déclara que s'il trouvait le fardeau trop lourd, il pouvait

le déposer. On a dit, depuis, que déjà le Directoire commençait à

soupçonner ses manoeuvres: je ne saurais l'assurer; mais ce qu'il y a de

certain, c'est que l'armée, qui n'avait aucune connaissance de la

perfidie de son général, crut qu'il n'avait été sacrifié que pour avoir

trop chaudement pris ses intérêts.

Moreau, qui avait remplacé Pichegru à l'armée du Nord, vint encore,

cette fois, le remplacer à l'armée du Rhin. L'armistice fut presque

aussitôt dénoncé. L'archiduc Charles avait succédé au feld-maréchal

Clairfait: c'était la première fois que ce prince paraissait à la tête

des armées autrichiennes; il était impatient d'en venir aux mains.

Moreau, de son côté, se proposait de marcher à lui, mais il fallait

franchir le fleuve: il s'appliqua à lui donner le change sur ce

périlleux projet.

Il concentra ses troupes sous Landau, feignit de vouloir tenter des

entreprises auxquelles il ne songeait pas; et quand tout fut prêt, tout

disposé, il se porta, en deux marches, sous la citadelle de Strasbourg.

Je n'étais que capitaine alors, mais j'étais déjà connu dans l'armée, et

quoique d'un grade subalterne, je fus chargé d'exécuter le passage avec

un bataillon qui fut mis sous mes ordres immédiats. Mes instructions

portaient de me détacher, à minuit, de la rive gauche, de prendre

rapidement terre à la droite, et de fixer le plus que je pourrais

l'attention de l'ennemi, afin de favoriser le grand passage qui devait

se faire à Kehl. Malheureusement la nuit était noire, le fleuve très

rapide; une partie de mes bateaux céda au courant, une autre s'engrava;

je ne pus conduire à bon port que quelques embarcations. Je marchai

néanmoins aux Autrichiens, mais j'étais si faible que je fus obligé de

regagner la rive gauche, et m'estimai heureux d'y être parvenu sans

accident. Je passai alors à la division de droite, que commandait le

général Ferino. Nous quittâmes Kehl presque aussitôt. Nous nous portâmes

sur le Brisgau; nous traversâmes la forêt Noire par le val d'Enfer,

pendant que le reste de l'armée s'avançait par la route de Wirtemberg.

Nous franchîmes toute la Souabe; nous marchions sans coup férir, lorsque

nous rencontrâmes le corps de Condé dans les environs de Memingen. Il

occupait le petit village d'Ober-Kamlach. Nous l'abordâmes. L'attaque

fut vive, meurtrière: l'infanterie noble fut presque entièrement

détruite, et, je dois le dire à la louange de nos troupes, quoique les

animosités politiques fussent alors dans toute leur force, la victoire

fut morne et silencieuse; nos soldats ne pouvaient, en contemplant cet

horrible champ de carnage, retenir les regrets que leurs coups ne

fussent tombés sur des étrangers.

Nous continuâmes le mouvement; nous marchâmes sur Augsbourg, qu'occupait

encore l'arrière-garde autrichienne. Elle se retira; nous la suivîmes et

arrivâmes sur les bords du Lech. Nous fîmes nos dispositions pour le

franchir. Je fus chargé de reconnaître un gué au-dessus de Friedberg,

où devait passer la division Ferino, et de conduire la colonne à la rive

opposée. Mon opération réussit à souhait. J'eus le bonheur de ne perdre

que quelques maladroits qui se noyèrent pour n'avoir pas su tenir le

gué.

La bataille s'engagea immédiatement: nous la gagnâmes, et poursuivîmes

les ennemis jusqu'à Munich. Je reçus, à cette occasion, une lettre du

Directoire, qui me félicitait du courage que j'avais montré.

Pendant que nous poussions sur le Lech, l'armée de Sambre-et-Meuse, qui

avait passé le Rhin à Dusseldorf, s'était portée sur la Bohême; mais

soit animosité, soit défaut d'instructions, Moreau négligea les nombreux

passages qui existent sur le Danube, depuis Donawerth jusqu'à

Ratisbonne. Cette faute nous devint fatale. L'archiduc Charles déroba sa

marche au général qu'il avait en tête, franchit le Danube à Ingolstadt,

à Neubourg, et fit sa jonction avec les troupes autrichiennes qui se

retiraient devant l'armée de Sambre-et-Meuse. Il reprit aussitôt

l'offensive, s'avança sur Jourdan avec toutes ses forces réunies, le

battit, et le poursuivit jusqu'aux bords du Rhin sans qu'il vînt à la

pensée du général Moreau de répéter ce que son adversaire avait fait. Au

lieu de repasser sur la rive gauche du Danube, de chercher à se rallier

à l'armée de Sambre-et-Meuse, et de forcer l'archiduc à lâcher prise, il

se mit en retraite avec sa magnifique armée, qui comptait plus de

quatre-vingt mille combattans. Pendant qu'il rétrogradait à petites

journées, l'archiduc poussait Jourdan à tire-d'ailes, et passait le Mein

à Francfort. Ce fleuve franchi, il remonta rapidement la vallée du Rhin

et intercepta la route de Wurtemberg. Prévenu par cette marche, à

laquelle cependant il aurait dû s'attendre, Moreau fut obligé de se

jeter par le val d'Enfer, et repassa le Rhin, partie à Brisach et partie

à Huningue. Ainsi finit cette campagne, qui paraissait devoir amener des

prodiges, et qui se termina comme l'accouchement de la montagne.

Pendant que nous faisions cette promenade militaire, le général

Bonaparte poursuivait le cours de ses victoires en Italie. Les armées

autrichiennes qui combattaient sur le Rhin étaient incessamment obligées

d'envoyer au secours de celles qui périssaient sur l'Adige. Elles

s'étaient affaiblies par les détachemens qu'elles avaient fait partir.

La circonstance était favorable pour reprendre l'offensive. Le

Directoire résolut de mettre en mouvement les armées de Sambre-et-Meuse

et du Rhin; mais, soit qu'il fût mécontent de la mésintelligence qui

régnait entre elles, soit toute autre cause, il donna le commandement de

la première au général Hoche, et leur ordonna à l'une et à l'autre de

repasser le Rhin.

J'étais alors aide-de-camp du général Desaix. Je fus chargé de prendre

le commandement de l'avant-garde du général Vandamme, qui devait passer

la première. Il fallait aborder en plein jour sous le feu des batteries

autrichiennes. L'opération était périlleuse, mais tout fut au mieux;

nous débarquâmes sous la protection de la compagnie d'artillerie légère

que commandait Foy, depuis officier-général et député. Nous fûmes l'un

et l'autre faits chefs de bataillon à cette journée.

Le général Desaix fut blessé le lendemain. Je continuai de combattre à

la tête des troupes avec lesquelles j'avais franchi le fleuve. L'ennemi

fut obligé de céder. Nous le suivions vivement, lorsque nous vîmes

accourir à nous un officier français; c'était le général Leclerc, qui

arrivait d'Italie par l'Allemagne, et venait nous donner avis des

préliminaires de paix arrêtés à Léoben. Le feu cessa aussitôt, l'armée

prit position, et les généraux des deux partis se réunirent pour arrêter

les lignes de démarcation.

Je fus encore employé à ces conférences, qui eurent lieu à Heidelberg.

J'y suivis le général Reynier, qui était chargé des intérêts de l'armée

du Rhin. Tout fut bientôt réglé, et je pus rejoindre le général Desaix,

qui se rétablissait à Strasbourg.

Ce fut pendant sa convalescence qu'il conçut le projet d'aller en Italie

pour voir le général Bonaparte. Jusqu'alors il ne le connaissait que de

renommée, mais il était grand admirateur de sa gloire. D'ailleurs,

blessé de l'infériorité dans laquelle le Directoire tenait ceux qui

portaient les armes, Desaix appelait de ses voeux secrets un homme de

caractère et de génie qui pût remédier au mal. Le vainqueur d'Arcole

devait être cet homme; lui seul avait acquis assez d'ascendant pour se

déclarer le protecteur de ceux qui s'étaient couverts de gloire aux

armées.

Il voulut aller conférer avec lui, et je fus passer dans ma famille le

temps qu'il employa à ce voyage. Je le rejoignis à son retour, et la

paix ayant été signée sur ces entrefaites, je ne tardai pas à

l'accompagner à Paris.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 1 · 第 6 / 44 题