On m'a accusé d'avoir été le séïde de l'empereur, et de l'être encore.
Si on entend par là d'avoir compris que les convulsions qui ont agité le
monde, n'étaient autre chose que la lutte des principes de la révolution
contre ceux de l'aristocratie européenne; si on entend par là que je
n'ai pas songé à mettre de borne à l'étendue de mes devoirs; oui, je fus
le séïde de Napoléon.
Si se souvenir des bienfaits au temps des revers, si ne pas abandonner
son chef après sa chute, si se résigner à l'exil pour avoir voulu
partager le sien, si ne pas craindre de braver l'inimitié de ses
ennemis, naguère ses courtisans; si rendre hommage à sa mémoire,
lorsqu'il n'est plus, c'est être séïde; oui, je suis encore le séïde de
Napoléon.
Ce grand homme m'a honoré de sa confiance; j'étais près de lui sur les
champs de bataille, il m'a appelé près de sa personne dans le conseil,
il m'a donné des preuves éclatantes de bienveillance, j'oserais presque
dire d'affection; pouvais-je, devais-je y répondre autrement que par un
dévouement sans bornes! fallait-il, tout couvert que j'étais de ses
bienfaits et investi de sa confiance, fallait-il m'ériger en censeur au
moment du danger et offrir du blâme au lieu d'aide. Le rôle de censeur
est commode et facile, mais ce n'est pas le plus honorable à jouer. Ce
n'est pas celui que j'ai choisi: qu'on ne s'attende donc pas à trouver
dans ces Mémoires de longues critiques ou de graves dissertations
politiques; je n'ai pas voulu écrire autrement que je n'ai agi.
On a cherché à calomnier le beau et noble caractère de l'empereur, c'est
tout simple, il n'a plus rien à donner; mais si faire son éloge était
faire sa cour au pouvoir, que de gens rassembleraient complaisamment
leurs souvenirs, et retrouveraient tout à coup la mémoire.
On a voulu peindre l'empereur comme un homme insatiable de guerres, et
cette idée, qui sera reconnue fausse, passe encore pour vraie dans
beaucoup de bons esprits; j'espère que la lecture de ces Mémoires
contribuera à les éclairer. Napoléon avait essentiellement besoin de la
paix; chef d'une dynastie née au milieu de la guerre, le repos seul
pouvait la consolider.
Je m'attache à faire connaître l'empereur tel qu'il était et tel que je
l'ai connu; mais je cherche plus encore à faire connaître les motifs des
actes de sa politique.
J'ai passé rapidement sur les récits de batailles et sur les opérations
militaires, non pas que je les trouvasse dénués d'intérêt, mais parce
que plusieurs habiles généraux ont rempli cette tâche avec un talent
supérieur et digne du génie dont le nom brille dans chacune de leurs
pages.
Je ne sais si un auteur doit compte au public des motifs qui l'ont
déterminé à écrire; mais quant à moi, je n'ai aucune objection à dire
les miens.
Prisonnier à Malte, pendant que l'empereur était captif à Sainte-Hélène,
j'ai vu, à mon retour en France, que de généreux amis, et quantité de
fonctionnaires bien intentionnés, avaient trouvé commode de se justifier
à mes dépens. Il faut que la calomnie soit une fort belle chose par
elle-même, car, bien qu'on la méprise, force est d'y répondre. Je n'ai
cru pouvoir mieux faire que de publier mes Mémoires.
Aussitôt que j'ai fait connaître cette intention, une grande inquiétude
s'est manifestée; beaucoup d'existences se sont crues compromises;
l'alarme s'est répandue, et quelques consciences se sont troublées. Sans
doute, personne mieux que moi ne pourrait faire des mémoires de
scandale, car je n'ai rien oublié de ce que j'ai su; mais qu'on se
rassure. J'aime à penser qu'on conviendra tout au moins de ma
modération, et si je faisais un usage plus étendu des nombreux documens
secrets que je possède, il n'y aurait pas de ma faute.
Quelques amis ont cherché à me persuader que je ferais mieux de différer
la publication de mes Mémoires, et de laisser ce soin à mes enfans. J'ai
été sensible à la bonne intention qui les dirigeait, et cependant je
publie, parce que je ne partage pas leur opinion. C'est pendant que
j'existe encore que j'ai voulu que ces Mémoires parussent; je suis
encore là, du moins, pour convenir de mes erreurs si j'en ai commis;
mais je suis encore là aussi pour répondre aux attaques calomnieuses; il
m'a semblé d'ailleurs qu'il y avait plus de courage et de loyauté à
choisir, pour parler, le moment où il y a encore tant de témoins qui
peuvent me réfuter.
J'ai occupé de grands emplois, j'ai reçu de grands honneurs, j'ai joui
d'une immense fortune; on se console de perdre tout cela; mais on ne se
console pas de se voir attaquer dans ce que tout homme de coeur a de plus
cher. J'aime à penser que la lecture de ces Mémoires prouvera que si
j'ai été honoré de la confiance et comblé des faveurs du plus grand
homme des temps modernes, j'ai su les mériter par mes services et y
répondre par un dévouement honorable.
Je ne dis plus qu'un mot. Je n'ai pas cherché à faire une oeuvre
littéraire: le lecteur trouvera donc sans doute beaucoup de négligences
dans mon style; on ne me les reprochera pas, car je raconte, je ne
compose pas; et d'ailleurs, mes compagnons d'armes savent que le talent
d'écrire a toujours été chez moi la disposition la moins développée.
J'aurais pu emprunter le secours d'une plume étrangère et plus exercée,
le public y aurait sans doute gagné, mais son jugement n'aurait pas été
aussi rigoureux que si je me montre à lui tel que je fus et tel que je
suis.