N'ose me regarder que comme indigne d'elle!
Osez me dispenser de ce que je vous doi,
Et pour la mériter, je cours me faire roi.
S'il n'est rien d'impossible à la valeur d'un homme
Qui rétablit son maître et triomphe de Rome, 870
Sur quels rois aisément ne pourrai-je emporter,
En faveur de Mandane, un sceptre à la doter?
Prescrivez-moi, Seigneur, vous-même une conquête
Dont en prenant sa main je couronne sa tête;
Et vous direz après si c'est la dédaigner 875
Que de vouloir me perdre ou la faire régner[467].
Mais je suis né sujet, et j'aime trop à l'être
Pour hasarder mes jours que pour servir mon maître,
Et consentir jamais qu'un homme tel que moi
Souille par son hymen le pur sang de son roi. 880
ORODE.
Je n'examine point si ce respect déguise;
Mais parlons une fois avec pleine franchise.
Vous êtes mon sujet, mais un sujet si grand,
Que rien n'est malaisé quand son bras l'entreprend.
Vous possédez sous moi deux provinces entières 885
De peuples si hardis, de nations si fières,
Que sur tant de vassaux je n'ai d'autorité
Qu'autant que votre zèle a de fidélité:
Ils vous ont jusqu'ici suivi comme fidèle,
Et quand vous le voudrez, ils vous suivront rebelle; 890
Vous avez tant de nom, que tous les rois voisins
Vous veulent, comme Orode, unir à leurs destins.
La victoire, chez vous passée en habitude,
Met jusque dans ses murs Rome en inquiétude:
Par gloire, ou pour braver au besoin mon courroux, 895
Vous traînez en tous lieux dix mille âmes à vous[468]:
Le nombre est peu commun pour un train domestique;
Et s'il faut qu'avec vous tout à fait je m'explique,
Je ne vous saurois croire assez en mon pouvoir,
Si les nœuds de l'hymen n'enchaînent le devoir. 900
SURÉNA.
Par quel crime, Seigneur, ou par quelle imprudence
Ai-je pu mériter si peu de confiance?
Si mon cœur, si mon bras pouvoit être gagné,
Mithradate et Crassus n'auroient rien épargné:
Tous les deux....
ORODE.
Laissons là Crassus et Mithradate. 905
Suréna, j'aime à voir que votre gloire éclate:
Tout ce que je vous dois, j'aime à le publier;
Mais quand je m'en souviens, vous devez l'oublier.
Si le ciel par vos mains m'a rendu cet empire,
Je sais vous épargner la peine de le dire; 910
Et s'il met votre zèle au-dessus du commun,
Je n'en suis point ingrat: craignez d'être importun.
SURÉNA.
Je reviens à Palmis, Seigneur. De mes hommages
Si les lois du devoir sont de trop foibles gages,
En est-il de plus sûrs, ou de plus fortes lois, 915
Qu'avoir une sœur reine et des neveux pour rois?
Mettez mon sang au trône, et n'en cherchez point d'autres,
Pour unir à tel point mes intérêts aux vôtres,
Que tout cet univers, que tout notre avenir
Ne trouve aucune voie à les en désunir. 920
ORODE.
Mais, Suréna, le puis-je après la foi donnée,
Au milieu des apprêts d'un si grand hyménée?
Et rendrai-je aux Romains qui voudront me braver
Un ami que la paix vient de leur enlever?
Si le prince renonce au bonheur qu'il espère, 925
Que dira la princesse, et que fera son père?
SURÉNA.
Pour son père, Seigneur, laissez-m'en le souci.
J'en réponds, et pourrois répondre d'elle aussi.
Malgré la triste paix que vous avez jurée,
Avec le prince même elle s'est déclarée; 930
Et si je puis vous dire avec quels sentiments
Elle attend à demain l'effet de vos serments,
Elle aime ailleurs.
ORODE.
Et qui?
SURÉNA.
C'est ce qu'elle aime à taire:
Du reste son amour n'en fait aucun mystère,
Et cherche à reculer les effets d'un traité 935
Qui fait tant murmurer votre peuple irrité.
ORODE.
Est-ce au peuple, est-ce à vous, Suréna, de me dire
Pour lui donner des rois quel sang je dois élire?
Et pour voir dans l'État tous mes ordres suivis,
Est-ce de mes sujets que je dois prendre avis? 940
Si le prince à Palmis veut rendre sa tendresse,
Je consens qu'il dédaigne à son tour la princesse;
Et nous verrons après quel remède apporter
A la division qui peut en résulter.
Pour vous, qui vous sentez indigne de ma fille, 945
Et craignez par respect d'entrer en ma famille,
Choisissez un parti qui soit digne de vous,
Et qui surtout n'ait rien à me rendre jaloux:
Mon âme avec chagrin sur ce point balancée
En veut, et dès demain, être débarrassée. 950
SURÉNA.
Seigneur, je n'aime rien.
ORODE.
Que vous aimiez ou non,
Faites un choix vous-même, ou souffrez-en le don.
SURÉNA.
Mais si j'aime en tel lieu qu'il m'en faille avoir honte,
Du secret de mon cœur puis-je vous rendre conte?
ORODE.
A demain, Suréna. S'il se peut, dès ce jour, 955
Résolvons cet hymen avec ou sans amour.
Cependant allez voir la princesse Eurydice;
Sous les lois du devoir ramenez son caprice;
Et ne m'obligez point à faire à ses appas
Un compliment de roi qui ne lui plairoit pas. 960
Palmis vient par mon ordre, et je veux en apprendre
Dans vos prétentions la part qu'elle aime à prendre.
SCÈNE III.
ORODE, PALMIS.
ORODE.
Suréna m'a surpris, et je n'aurois pas dit
Qu'avec tant de valeur il eût eu tant d'esprit[469];
Mais moins on le prévoit, et plus cet esprit brille: 965
Il trouve des raisons à refuser ma fille,
Mais fortes, et qui même ont si bien succédé,
Que s'en disant indigne il m'a persuadé.
Savez-vous ce qu'il aime? Il est hors d'apparence
Qu'il fasse un tel refus sans quelque préférence, 970
Sans quelque objet charmant, dont l'adorable choix
Ferme tout son grand cœur au pur sang de ses rois.
PALMIS.
J'ai cru qu'il n'aimoit rien.
ORODE.
Il me l'a dit lui-même.
Mais la princesse avoue, et hautement, qu'elle aime:
Vous êtes son amie, et savez quel amant 975
Dans un cœur qu'elle doit règne si puissamment.
PALMIS.
Si la princesse en moi prend quelque confiance,
Seigneur, m'est-il permis d'en faire confidence?
Reçoit-on des secrets sans une forte loi...?
ORODE.
Je croyois qu'elle pût se rompre pour un roi, 980
Et veux bien toutefois qu'elle soit si sévère
Qu'en mon propre intérêt elle oblige à se taire;
Mais vous pouvez du moins me répondre de vous.
PALMIS.
Ah! pour mes sentiments, je vous les dirai tous.
J'aime ce que j'aimois, et n'ai point changé d'âme: 985
Je n'en fais point secret.
ORODE.
L'aimer encor, Madame?
Ayez-en quelque honte, et parlez-en plus bas.
C'est foiblesse d'aimer qui ne vous aime pas.
PALMIS.
Non, Seigneur: à son prince attacher sa tendresse,
C'est une grandeur d'âme et non une foiblesse; 990
Et lui garder un cœur qu'il lui plut mériter
N'a rien d'assez honteux pour ne s'en point vanter.
J'en ferai toujours gloire; et mon âme, charmée
De l'heureux souvenir de m'être vue aimée,
N'étouffera jamais l'éclat de ces beaux feux 995
Qu'alluma son mérite, et l'offre de ses vœux.
ORODE.
Faites mieux, vengez-vous. Il est des rois, Madame,
Plus dignes qu'un ingrat d'une si belle flamme.
PALMIS.
De ce que j'aime encor ce seroit m'éloigner,
Et me faire un exil sous ombre de régner. 1000
Je veux toujours le voir, cet ingrat qui me tue,
Non pour le triste bien de jouir de sa vue:
Cette fausse douceur est au-dessous de moi,
Et ne vaudra jamais que je néglige un roi;
Mais il est des plaisirs qu'une amante trahie 1005
Goûte au milieu des maux qui lui coûtent la vie:
Je verrai l'infidèle inquiet, alarmé
D'un rival inconnu, mais ardemment aimé,
Rencontrer à mes yeux sa peine dans son crime,
Par les mains de l'hymen devenir ma victime, 1010
Et ne me regarder, dans ce chagrin profond,
Que le remords en l'âme, et la rougeur au front.
De mes bontés pour lui l'impitoyable image,
Qu'imprimera l'amour sur mon pâle visage,
Insultera son cœur; et dans nos entretiens 1015
Mes pleurs et mes soupirs rappelleront les siens,
Mais qui ne serviront qu'à lui faire connoître
Qu'il pouvoit être heureux et ne sauroit plus l'être;
Qu'à lui faire trop tard haïr son peu de foi,
Et pour tout dire ensemble, avoir regret à moi. 1020
Voilà tout le bonheur où mon amour aspire;
Voilà contre un ingrat tout ce que je conspire;
Voilà tous les plaisirs que j'espère à le voir,
Et tous les sentiments que vous vouliez savoir.
ORODE.
C'est bien traiter les rois en personnes communes 1025
Qu'attacher à leur rang ces gênes importunes,
Comme si pour vous plaire et les inquiéter
Dans le trône avec eux l'amour pouvoit monter.
Il nous faut un hymen, pour nous donner des princes
Qui soient l'appui du sceptre et l'espoir des provinces: 1030
C'est là qu'est notre force; et dans nos grands destins,
Le manque de vengeurs enhardit les mutins.
Du reste en ces grands nœuds l'État qui s'intéresse
Ferme l'œil aux attraits et l'âme à la tendresse:
La seule politique est ce qui nous émeut; 1035
On la suit, et l'amour s'y mêle comme il peut:
S'il vient, on l'applaudit; s'il manque, on s'en console.
C'est dont vous pouvez croire un roi sur sa parole.
Nous ne sommes point faits pour devenir jaloux,
Ni pour être en souci si le cœur est à nous. 1040
Ne vous repaissez plus[470] de ces vaines chimères,
Qui ne font les plaisirs que des âmes vulgaires,
Madame; et que le prince aye ou non à souffrir,
Acceptez un des rois que je puis vous offrir.
PALMIS.
Pardonnez-moi, Seigneur, si mon âme alarmée 1045
Ne veut point de ces rois dont on n'est point aimée.
J'ai cru l'être du prince, et l'ai trouvé si doux,
Que le souvenir seul m'en plaît plus qu'un époux.
ORODE.
N'en parlons plus, Madame; et dites à ce frère
Qui vous est aussi cher que vous me seriez chère, 1050
Que parmi ses respects il n'a que trop marqué....
PALMIS.
Quoi, Seigneur?
ORODE.
Avec lui je crois m'être expliqué.
Qu'il y pense, Madame. Adieu.
PALMIS[471].
Quel triste augure!
Et que ne me dit point[472] cette menace obscure!
Sauvez ces deux amants, ô ciel! et détournez 1055
Les soupçons que leurs feux peuvent avoir donnés.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
[460] Corneille avait dit au Ier acte, scène II, de
_Cinna_ (vers 73 et 74):
Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses;
D'une main odieuse ils tiennent lieu d'offenses;
et Racine, au IVe acte, scène VI, de son _Iphigenie_, qui fut
jouée plusieurs mois avant _Suréna_, en février 1674:
Un bienfait reproché tint toujours lieu d'offense.
[461] Voyez ci-dessus, p. 462, note 436.
[462] Voyez ci-dessus, p. 466, note 444.
[463] Cette scène rappelle en plus d'un endroit la 1re
scène du IIIe acte d'_Agésilas_.
[464] Ici encore Thomas Corneille (1692) et Voltaire
(1764) donnent: «tout prêts.» Comparez plus haut, p. 488, vers
600 et 610.
[465] Dans les auteurs anciens la forme ordinaire de ce
nom est _Phraates_, _Phrahates_; cependant on trouve _Phradates_
dans Quinte-Curce (livre VI, chapitre V). Le frère de Pacorus
fut, après la mort de celui-ci, associé au trône par Orode, et
régna après lui sous le nom de Phraate IV. Voyez plus loin, p.
530, la note 487 du vers 1648.
[466] Mithridate III, fils et successeur de Phraate III,
et frère d'Orode, était monté sur le trône par l'assassinat de
son père, l'an 58 avant Jésus-Christ. Orode ayant voulu s'emparer
de la couronne, fut d'abord vaincu par lui, puis le vainquit
plusieurs fois à son tour sans pouvoir le réduire, et finit par
le faire mettre à mort. Corneille, qui nous a prévenus dans
l'_Avertissement de Rodogune_ qu'il avait évité de nommer dans
ses vers la Cléopatre qu'il introduit dans cet ouvrage, de peur
qu'on ne la confondît avec la reine d'Égypte (voyez tome IV, p.
416), a, sans doute par un scrupule analogue, changé le nom de
Mithridate, que Racine avait l'année précédente remis en mémoire
à tous, en celui de Mithradate, qui ne peut donner lieu à aucune
confusion, et qui du reste se trouve sur des médailles.--Les
éditions anciennes donnent trois fois dans cette scène
_Mitradate_, sans _h_; mais plus loin, aux vers 1445 et 1644,
elles portent _Mithradate_.
[467] Thomas Corneille (1692) a ainsi modifié ce vers:
Que vouloir ou me perdre ou la faire régner.
[468] «Il (_Suréna_) faisoit en tout de ses subjects et
vassaux plus de dix mille cheuaux.» (Plutarque, _Vie de Crassus_,
chapitre XXI.)
[469] Dans l'édition de 1692: «_on_ eût eu tant
d'esprit.»
[470] L'édition de 1692 a changé _plus_ en _point_.
[471] Dans l'édition de Voltaire (1764): PALMIS,
_seule_.
[472] On lit: «Et que ne _nous_ dit point,» dans
l'édition de 1692.
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
ORMÈNE, EURYDICE.
ORMÈNE.
Oui, votre intelligence à demi découverte
Met votre Suréna sur le bord de sa perte.
Je l'ai su de Sillace; et j'ai lieu de douter
Qu'il n'ait, s'il faut tout dire, ordre de l'arrêter. 1060
EURYDICE.
On n'oseroit, Ormène; on n'oseroit.
ORMÈNE.
Madame,
Croyez-en un peu moins votre fermeté d'âme.
Un héros arrêté n'a que deux bras à lui,
Et souvent trop de gloire est un débile appui.
EURYDICE.
Je sais que le mérite est sujet à l'envie, 1065
Que son chagrin s'attache à la plus belle vie.
Mais sur quelle apparence oses-tu présumer
Qu'on pourroit...?
ORMÈNE.
Il vous aime, et s'en est fait aimer.
EURYDICE.
Qui l'a dit?
ORMÈNE.
Vous et lui: c'est son crime et le vôtre.
Il refuse Mandane, et n'en veut aucune autre; 1070
On sait que vous aimez; on ignore l'amant:
Madame, tout cela parle trop clairement.
EURYDICE.
Ce sont de vains soupçons qu'avec moi tu hasardes.
SCÈNE II.
EURYDICE, PALMIS, ORMÈNE.
PALMIS.
Madame, à chaque porte on a posé des gardes:
Rien n'entre, rien ne sort qu'avec ordre du Roi. 1075
EURYDICE.
Qu'importe? et quel sujet en prenez-vous d'effroi?
PALMIS.
Ou quelque grand orage à nous troubler s'apprête,
Ou l'on en veut, Madame, à quelque grande tête:
Je tremble pour mon frère.
EURYDICE.
A quel propos trembler?
Un roi qui lui doit tout voudroit-il l'accabler? 1080
PALMIS.
Vous le figurez-vous à tel point insensible,
Que de son alliance un refus si visible...?
EURYDICE.
Un si rare service a su le prévenir
Qu'il doit récompenser avant que de punir.
PALMIS.
Il le doit; mais après une pareille offense, 1085
Il est rare qu'on songe à la reconnoissance,
Et par un tel mépris le service effacé
Ne tient plus d'yeux ouverts sur ce qui s'est passé.
EURYDICE.
Pour la sœur d'un héros, c'est être bien timide.
PALMIS.
L'amante a-t-elle droit d'être plus intrépide? 1090
EURYDICE.
L'amante d'un héros aime à lui ressembler,
Et voit ainsi que lui ses périls sans trembler.
PALMIS.
Vous vous flattez, Madame: elle a de la tendresse
Que leur idée étonne, et leur image blesse;
Et ce que dans sa perte elle prend d'intérêt 1095
Ne sauroit sans désordre en attendre l'arrêt.
Cette mâle vigueur de constance héroïque
N'est point une vertu dont le sexe se pique,
Ou s'il peut jusque-là porter sa fermeté,
Ce qu'il appelle amour n'est qu'une dureté. 1100
Si vous aimiez mon frère, on verroit quelque alarme:
Il vous échapperoit un soupir, une larme,
Qui marqueroit du moins un sentiment jaloux
Qu'une sœur se montrât plus sensible que vous.
Dieux! je donne l'exemple, et l'on s'en peut défendre!
Je le donne à des yeux qui ne daignent le prendre!
Auroit-on jamais cru qu'on pût voir quelque jour
Les nœuds du sang plus forts que les nœuds de l'amour?
Mais j'ai tort, et la perte est pour vous moins amère:
On recouvre un amant plus aisément qu'un frère[473]; 1110
Et si je perds celui que le ciel me donna,
Quand j'en recouvrerois, seroit-ce un Suréna?
EURYDICE.
Et si j'avois perdu cet amant qu'on menace,
Seroit-ce un Suréna qui rempliroit sa place?
Pensez-vous qu'exposée à de si rudes coups, 1115
J'en soupire au dedans, et tremble moins que vous?
Mon intrépidité n'est qu'un effort de gloire,
Que, tout fier qu'il paroît, mon cœur n'en veut pas croire.
Il est tendre, et ne rend ce tribut qu'à regret
Au juste et dur orgueil qu'il dément en secret. 1120
Oui, s'il en faut parler avec une âme ouverte,
Je pense voir déjà l'appareil de sa perte,
De ce héros si cher; et ce mortel ennui
N'ose plus aspirer qu'à mourir avec lui.
PALMIS.
Avec moins de chaleur, vous pourriez bien plus faire.
Acceptez mon amant pour conserver mon frère,
Madame; et puisqu'enfin il vous faut l'épouser,
Tâchez, par politique, à vous y disposer.
EURYDICE.
Mon amour est trop fort pour cette politique:
Tout entier on l'a vu, tout entier il s'explique; 1130
Et le prince sait trop ce que j'ai dans le cœur,
Pour recevoir ma main comme un parfait bonheur.
J'aime ailleurs, et l'ai dit trop haut pour m'en dédire,
Avant qu'en sa faveur tout cet amour expire.
C'est avoir trop parlé; mais dût se perdre tout, 1135
Je me tiendrai parole, et j'irai jusqu'au bout.
PALMIS.
Ainsi donc vous voulez que ce héros périsse?
EURYDICE.
Pourroit-on en venir jusqu'à cette injustice?
PALMIS.
Madame, il répondra de toutes vos rigueurs,
Et du trop d'union[474] où s'obstinent vos cœurs. 1140
Rendez heureux le prince, il n'est plus sa victime;
Qu'il se donne à Mandane, il n'aura plus de crime.
EURYDICE.
Qu'il s'y donne, Madame, et ne m'en dise rien,
Ou si son cœur encor peut dépendre du mien,
Qu'il attende à l'aimer que ma haine cessée 1145
Vers l'amour de son frère ait tourné ma pensée.
Résolvez-le vous-même à me désobéir;
Forcez-moi, s'il se peut, moi-même à le haïr:
A force de raisons faites-m'en un rebelle;
Accablez-le de pleurs pour le rendre infidèle; 1150
Par pitié, par tendresse, appliquez tous vos soins
A me mettre en état de l'aimer un peu moins:
J'achèverai le reste. A quelque point qu'on aime,
Quand le feu diminue, il s'éteint de lui-même.
PALMIS.
Le prince vient, Madame, et n'a pas grand besoin, 1155
Dans son amour pour vous, d'un odieux témoin:
Vous pourrez mieux sans moi flatter son espérance,
Mieux en notre faveur tourner sa déférence;
Et ce que je prévois me fait assez souffrir,
Sans y joindre les vœux qu'il cherche à vous offrir. 1160
SCÈNE III.
PACORUS, EURYDICE, ORMÈNE.
EURYDICE.
Est-ce pour moi, Seigneur, qu'on fait garde à vos portes?
Pour assurer ma fuite, ai-je ici des escortes?
Ou si ce grand hymen, pour ses derniers apprêts....
PACORUS.
Madame, ainsi que vous chacun a ses secrets.
Ceux que vous honorez de votre confidence 1165
Observent par votre ordre un généreux silence.
Le Roi suit votre exemple; et si c'est vous gêner,
Comme nous devinons, vous pouvez deviner.
EURYDICE.
Qui devine est souvent sujet à se méprendre.
PACORUS.
Si je devine mal, je sais à qui m'en prendre; 1170
Et comme votre amour n'est que trop évident,
Si je n'en sais l'objet, j'en sais le confident.
Il est le plus coupable: un amant peut se taire;
Mais d'un sujet au Roi, c'est crime qu'un mystère.
Qui connoît un obstacle au bonheur de l'État, 1175
Tant qu'il le tient caché commet un attentat.
Ainsi ce confident.... Vous m'entendez, Madame,
Et je vois dans les yeux ce qui se passe en l'âme.
EURYDICE.
S'il a ma confidence, il a mon amitié;
Et je lui dois, Seigneur, du moins quelque pitié. 1180
PACORUS.
Ce sentiment est juste, et même je veux croire
Qu'un cœur comme le vôtre a droit d'en faire gloire;
Mais ce trouble, Madame, et cette émotion,
N'ont-ils rien de plus fort que la compassion?
Et quand de ses périls l'ombre vous intéresse, 1185
Qu'une pitié si prompte en sa faveur vous presse,
Un si cher confident ne fait-il point douter
De l'amant ou de lui qui les peut exciter?
EURYDICE.
Qu'importe? et quel besoin de les confondre ensemble,
Quand ce n'est que pour vous, après tout, que je tremble?
PACORUS.
Quoi? vous me menacez moi-même[475] à votre tour!
Et les emportements de votre aveugle amour....
EURYDICE.
Je m'emporte et m'aveugle un peu moins qu'on ne pense:
Pour l'avouer vous-même, entrons en confidence.
Seigneur, je vous regarde en qualité d'époux: 1195
Ma main ne sauroit être et ne sera qu'à vous;
Mes vœux y sont déjà, tout mon cœur y veut être:
Dès que je le pourrai, je vous en ferai maître;
Et si pour s'y réduire il me fait différer,
Cet amant si chéri n'en peut rien espérer. 1200
Je ne serai qu'à vous, qui que ce soit que j'aime,
A moins qu'à vous quitter vous m'obligiez vous-même;
Mais s'il faut que le temps m'apprenne à vous aimer,
Il ne me l'apprendra qu'à force d'estimer;
Et si vous me forcez à perdre cette estime, 1205
Si votre impatience ose aller jusqu'au crime....
Vous m'entendez, Seigneur, et c'est vous dire assez
D'où me viennent pour vous ces vœux intéressés.
J'ai part à votre gloire, et je tremble pour elle
Que vous ne la souilliez d'une tache éternelle, 1210
Que le barbare éclat d'un indigne soupçon
Ne fasse à l'univers détester votre nom,
Et que vous ne veuilliez[476] sortir d'inquiétude
Par une épouvantable et noire ingratitude.
Pourrois-je après cela vous conserver ma foi, 1215
Comme si vous étiez encor digne de moi;
Recevoir sans horreur l'offre d'une couronne,
Toute fumante encor du sang qui vous la donne,
Et m'exposer en proie aux fureurs des Romains,
Quand pour les repousser vous n'aurez plus[477] de mains?
Si Crassus est défait, Rome n'est pas détruite:
D'autres ont ramassé les débris de sa fuite,
De nouveaux escadrons leur vont enfler le cœur,
Et vous avez besoin encor de son vainqueur.
Voilà ce que pour vous craint une destinée 1225
Qui se doit bientôt voir à la vôtre enchaînée,
Et deviendroit infâme à se vouloir unir
Qu'à des rois dont on puisse aimer le souvenir.
PACORUS.
Tout ce que vous craignez est en votre puissance,
Madame; il ne vous faut qu'un peu d'obéissance, 1230
Qu'exécuter demain ce qu'un père a promis:
L'amant, le confident, n'auront plus d'ennemis.
C'est de quoi tout mon cœur de nouveau vous conjure[478],
Par les tendres respects d'une flamme si pure,
Ces assidus respects, qui sans cesse bravés, 1235
Ne peuvent obtenir ce que vous me devez,
Par tout ce qu'a de rude un orgueil inflexible,
Par tous les maux que souffre....
EURYDICE.
Et moi, suis-je insensible?
Livre-t-on à mon cœur de moins rudes combats?
Seigneur, je suis aimée, et vous ne l'êtes pas. 1240
Mon devoir vous prépare un assuré remède,
Quand il n'en peut souffrir au mal qui me possède;
Et pour finir le vôtre, il ne veut qu'un moment,
Quand il faut que le mien dure éternellement.
PACORUS.
Ce moment quelquefois est difficile à prendre, 1245
Madame; et si le Roi se lasse de l'attendre,
Pour venger le mépris de son autorité,
Songez à ce que peut un monarque irrité.
EURYDICE.
Ma vie est en ses mains, et de son grand courage
Il peut montrer sur elle un glorieux ouvrage. 1250
PACORUS.
Traitez-le mieux, de grâce, et ne vous alarmez
Que pour la sûreté de ce que vous aimez.
Le Roi sait votre foible et le trouble que porte
Le péril d'un amant dans l'âme la plus forte.
EURYDICE.
C'est mon foible, il est vrai; mais si j'ai de l'amour,
J'ai du cœur, et pourrois le mettre en son plein jour.
Ce grand roi cependant prend une aimable voie
Pour me faire accepter ses ordres avec joie!
Pensez-y mieux, de grâce; et songez qu'au besoin
Un pas hors du devoir nous peut mener bien loin. 1260
Après ce premier pas, ce pas qui seul nous gêne,
L'amour rompt aisément le reste de sa chaîne;
Et tyran à son tour du devoir méprisé,
Il s'applaudit longtemps du joug qu'il a brisé.
PACORUS.
Madame....
EURYDICE.
Après cela, Seigneur, je me retire, 1265
Et s'il vous reste encor quelque chose à me dire,
Pour éviter l'éclat d'un orgueil imprudent,
Je vous laisse achever avec mon confident.
SCÈNE IV.
PACORUS, SURÉNA.
PACORUS.
Suréna, je me plains, et j'ai lieu de me plaindre.
SURÉNA.
De moi, Seigneur?
PACORUS.
De vous. Il n'est plus temps de feindre:
Malgré tous vos détours on sait la vérité;
Et j'attendois de vous plus de sincérité,
Moi qui mettois en vous ma confiance entière,
Et ne voulois souffrir aucune autre lumière.
L'amour dans sa prudence est toujours indiscret; 1275
A force de se taire il trahit son secret:
Le soin de le cacher découvre ce qu'il cache,
Et son silence dit tout ce qu'il craint qu'on sache.
Ne cachez plus le vôtre, il est connu de tous,
Et toute votre adresse a parlé contre vous. 1280
SURÉNA.
Puisque vous vous plaignez, la plainte est légitime,
Seigneur; mais après tout j'ignore encor mon crime.
PACORUS.
Vous refusez Mandane avec tant de respect,
Qu'il est trop raisonné pour n'être point suspect.
Avant qu'on vous l'offrît vos raisons étoient prêtes, 1285
Et jamais on n'a vu de refus plus honnêtes;
Mais ces honnêtetés ne font pas moins rougir:
Il falloit tout promettre, et la laisser agir;
Il falloit espérer de son orgueil sévère
Un juste désaveu des volontés d'un père, 1290
Et l'aigrir par des vœux si froids, si mal conçus,
Qu'elle usurpât sur vous la gloire du refus.
Vous avez mieux aimé tenter un artifice
Qui pût mettre Palmis où doit être Eurydice,
En me donnant le change attirer mon courroux, 1295
Et montrer quel objet vous réservez pour vous.
Mais vous auriez mieux fait d'appliquer tant d'adresse
A remettre au devoir l'esprit de la princesse:
Vous en avez eu l'ordre, et j'en suis plus haï
C'est pour un bon sujet avoir bien obéi. 1300
SURÉNA.