Je le vois bien, Seigneur: qu'on m'aime, qu'on vous aime,

Qu'on ne vous aime pas, que je n'aime pas même,

Tout m'est compté pour crime; et je dois seul au Roi

Répondre de Palmis, d'Eurydice et de moi:

Comme si je pouvois sur une âme enflammée 1305

Ce qu'on me voit pouvoir sur tout un corps d'armée,

Et qu'un cœur ne fût pas plus pénible à tourner

Que les Romains à vaincre, ou qu'un sceptre à donner.

Sans faire un nouveau crime, oserai-je vous dire

Que l'empire des cœurs n'est pas de votre empire, 1310

Et que l'amour, jaloux de son autorité,

Ne reconnoît ni roi ni souveraineté?

Il hait tous les emplois où la force l'appelle:

Dès qu'on le violente, on en fait un rebelle;

Et je suis criminel de ne pas triompher[479], 1315

Quand vous-même, Seigneur, ne pouvez l'étouffer!

Changez-en par votre ordre à tel point le caprice,

Qu'Eurydice vous aime, et Palmis vous haïsse;

Ou rendez votre cœur à vos lois si soumis,

Qu'il dédaigne Eurydice, et retourne[480] à Palmis. 1320

Tout ce que vous pourrez ou sur vous ou sur elles

Rendra mes actions d'autant plus criminelles;

Mais sur elles, sur vous si vous ne pouvez rien,

Des crimes de l'amour ne faites plus le mien.

PACORUS.

Je pardonne à l'amour les crimes qu'il fait faire; 1325

Mais je n'excuse point ceux qu'il s'obstine à taire,

Qui cachés avec soin se commettent longtemps,

Et tiennent près des rois de secrets mécontents.

Un sujet qui se voit le rival de son maître,

Quelque étude qu'il perde à ne le point paroître, 1330

Ne pousse aucun soupir sans faire un attentat;

Et d'un crime d'amour il en fait un d'État.

Il a besoin de grâce, et surtout quand on l'aime

Jusqu'à se révolter contre le diadème,

Jusqu'à servir d'obstacle au bonheur général. 1335

_SURÉNA._

Oui; mais quand de son maître on lui fait un rival;

Qu'il aimoit[481] le premier; qu'en dépit de sa flamme,

Il cède, aimé qu'il est, ce qu'adore son âme;

Qu'il renonce à l'espoir, dédit sa passion:

Est-il digne de grâce, ou de compassion? 1340

PACORUS.

Qui cède ce qu'il aime est digne qu'on le loue;

Mais il ne cède rien, quand on l'en désavoue;

Et les illusions d'un si faux compliment

Ne méritent qu'un long et vrai ressentiment.

SURÉNA.

Tout à l'heure, Seigneur, vous me parliez de grâce, 1345

Et déjà vous passez jusques à la menace!

La grâce est aux grands cœurs honteuse à recevoir;

La menace n'a rien qui les puisse émouvoir.

Tandis que hors des murs ma suite est dispersée,

Que la garde au dedans par Sillace est placée, 1350

Que le peuple s'attend à me voir arrêter,

Si quelqu'un en a l'ordre, il peut l'exécuter.

Qu'on veuille mon épée, ou qu'on veuille ma tête,

Dites un mot, Seigneur, et l'une et l'autre est prête:

Je n'ai goutte de sang qui ne soit à mon roi; 1355

Et si l'on m'ose perdre, il perdra plus que moi.

J'ai vécu pour ma gloire autant qu'il falloit vivre,

Et laisse un grand exemple à qui pourra me suivre;

Mais si vous me livrez à vos chagrins jaloux,

Je n'aurai pas peut-être assez vécu pour vous. 1360

PACORUS.

Suréna, mes pareils n'aiment point ces manières:

Ce sont fausses vertus que des vertus si fières.

Après tant de hauts faits et d'exploits signalés,

Le Roi ne peut douter de ce que vous valez;

Il ne veut point vous perdre: épargnez-vous la peine

D'attirer sa colère et mériter ma haine;

Donnez à vos égaux l'exemple d'obéir,

Plutôt que d'un amour qui cherche à vous trahir.

Il sied bien aux grands cœurs de paroître intrépides,

De donner à l'orgueil plus qu'aux vertus solides; 1370

Mais souvent ces grands cœurs n'en font que mieux leur cour[482]

A paroître au besoin maîtres de leur amour.

Recevez cet avis d'une amitié fidèle.

Ce soir la Reine arrive, et Mandane avec elle.

Je ne demande point le secret de vos feux; 1375

Mais songez bien qu'un roi, quand il dit: «Je le veux....»

Adieu: ce mot suffit, et vous devez m'entendre.

SURÉNA.

Je fais plus, je prévois ce que j'en dois attendre:

Je l'attends sans frayeur; et quel qu'en soit le cours,

J'aurai soin de ma gloire; ordonnez de mes jours. 1380

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

[473] Antigone, dans la tragédie de Sophocle qui porte

son nom (vers 901 et suivants), exprime avec plus de force la

même idée, et dit que la perte d'un frère est plus grande que

celle d'un fils et d'un époux, parce qu'elle est plus

irréparable.--Voyez aussi la tragédie d'_Horace_, vers 895-916.

[474] L'édition de 1682 porte: «Et _de_ trop

d'union....»

[475] Voltaire (1764) a remplacé _moi-même_ par

_vous-même_.

[476] L'édition de 1692 a changé _veuilliez_ en

_vouliez_.

[477] L'édition de 1692 et celle de Voltaire (1764) ont

changé _plus_ en _point_.

[478] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont

modifié ce vers par une inversion:

C'est de quoi de nouveau tout mon cœur vous conjure.

[479] On lit dans l'édition de 1692 et dans celle de

Voltaire (1764): «de _n'en_ pas triompher.»

[480] L'édition de 1682 porte, par erreur, _renonce_,

pour _retourne_.

[481] L'édition de 1692 a changé _Qu'il aimoit_ en

_Qu'il aime_.

[482] L'édition de 1692 porte: «_ne_ font que mieux leur

cour.»

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

ORODE, EURYDICE.

ORODE.

Ne me l'avouez point: en cette conjoncture,

Le soupçon m'est plus doux que la vérité sûre;

L'obscurité m'en plaît, et j'aime à n'écouter

Que ce qui laisse encor liberté d'en douter.

Cependant par mon ordre on a mis garde aux portes,

Et d'un amant suspect dispersé les escortes,

De crainte qu'un aveugle et fol emportement

N'allât, et malgré vous, jusqu'à l'enlèvement.

La vertu la plus haute alors cède à la force;

Et pour deux cœurs unis l'amour a tant d'amorce, 1390

Que le plus grand courroux qu'on voie y succéder[483]

N'aspire qu'aux douceurs de se raccommoder.

Il n'est que trop aisé de juger quelle suite

Exigeroit de moi l'éclat de cette fuite;

Et pour n'en pas venir à ces extrémités, 1395

Que vous l'aimiez ou non, j'ai pris mes sûretés.

EURYDICE.

A ces précautions je suis trop redevable;

Une prudence moindre en seroit incapable,

Seigneur; mais dans le doute où votre esprit se plaît,

Si j'ose en ce héros prendre quelque intérêt, 1400

Son sort est plus douteux que votre incertitude,

Et j'ai lieu plus que vous d'être en inquiétude.

Je ne vous réponds point sur cet enlèvement:

Mon devoir, ma fierté, tout en moi le dément.

La plus haute vertu peut céder à la force, 1405

Je le sais: de l'amour je sais quelle est l'amorce;

Mais contre tous les deux l'orgueil peut secourir,

Et rien n'en est à craindre alors qu'on sait mourir.

Je ne serai qu'au prince.

ORODE.

Oui; mais à quand, Madame,

A quand cet heureux jour, que de toute son âme....

EURYDICE.

Il se verroit, Seigneur, dès ce soir mon époux,

S'il n'eût point voulu voir dans mon cœur plus que vous:

Sa curiosité s'est trop embarrassée

D'un point dont il devoit éloigner sa pensée.

Il sait que j'aime ailleurs, et l'a voulu savoir: 1415

Pour peine il attendra l'effort de mon devoir.

ORODE.

Les délais les plus longs, Madame, ont quelque terme.

EURYDICE.

Le devoir vient à bout de l'amour le plus ferme:

Les grands cœurs ont vers lui des retours éclatants;

Et quand on veut se vaincre, il y faut peu de temps.

Un jour y peut beaucoup, une heure y peut suffire,

Un de ces bons moments qu'un cœur n'ose en dédire;

S'il ne suit pas toujours nos souhaits et nos soins,

Il arrive souvent quand on l'attend le moins.

Mais je ne promets pas de m'y rendre facile, 1425

Seigneur, tant que j'aurai l'âme si peu tranquille;

Et je ne livrerai mon cœur qu'à mes ennuis,

Tant qu'on me laissera dans l'alarme où je suis.

ORODE.

Le sort de Suréna vous met donc en alarme

EURYDICE.

Je vois ce que pour tous ses vertus ont de charme, 1430

Et puis craindre pour lui ce qu'on voit craindre à tous,

Ou d'un maître en colère, ou d'un rival jaloux.

Ce n'est point toutefois l'amour qui m'intéresse,

C'est.... Je crains encor plus que ce mot ne vous blesse,

Et qu'il ne vaille mieux s'en tenir à l'amour, 1435

Que d'en mettre, et sitôt, le vrai sujet au jour.

ORODE.

Non, Madame, parlez, montrez toutes vos craintes:

Puis-je sans les connoître en guérir les atteintes,

Et dans l'épaisse nuit où vous vous retranchez,

Choisir le vrai remède aux maux que vous cachez? 1440

EURYDICE.

Mais si je vous disois que j'ai droit d'être en peine

Pour un trône où je dois un jour monter en reine;

Que perdre Suréna, c'est livrer aux Romains

Un sceptre que son bras a remis en vos mains;

Que c'est ressusciter l'orgueil de Mithradate, 1445

Exposer avec vous Pacorus et Phradate[484];

Que je crains que sa mort, enlevant votre appui,

Vous renvoie à l'exil où vous seriez sans lui:

Seigneur, ce seroit être un peu trop téméraire.

J'ai dû le dire au prince, et je dois vous le taire; 1450

J'en dois craindre un trop long et trop juste courroux;

Et l'amour trouvera plus de grâce chez vous.

ORODE.

Mais, Madame, est-ce à vous d'être si politique?

Qui peut se taire ainsi, voyons comme il s'explique.

Si votre Suréna m'a rendu mes États, 1455

Me les a-t-il rendus pour ne m'obéir pas?

Et trouvez-vous par là sa valeur bien fondée

A ne m'estimer plus son maître qu'en idée,

A vouloir qu'à ses lois j'obéisse à mon tour?

Ce discours iroit loin: revenons à l'amour, 1460

Madame; et s'il est vrai qu'enfin....

EURYDICE.

Laissez-m'en faire,

Seigneur: je me vaincrai, j'y tâche, je l'espère;

J'ose dire encor plus, je m'en fais une loi;

Mais je veux que le temps en dépende de moi.

ORODE.

C'est bien parler en reine, et j'aime assez, Madame, 1465

L'impétuosité de cette grandeur d'âme:

Cette noble fierté que rien ne peut dompter

Remplira bien ce trône où vous devez monter.

Donnez-moi donc en reine un ordre que je suive.

Phradate est arrivé, ce soir Mandane arrive; 1470

Ils sauront quels respects a montrés pour sa main

Cet intrépide effroi de l'empire romain.

Mandane en rougira, le voyant auprès d'elle;

Phradate est violent, et prendra sa querelle.

Près d'un esprit si chaud et si fort emporté, 1475

Suréna dans ma cour est-il en sûreté?

Puis-je vous en répondre, à moins qu'il se retire?

EURYDICE.

Bannir de votre cour l'honneur de votre empire!

Vous le pouvez, Seigneur, et vous êtes son roi;

Mais je ne puis souffrir qu'il soit banni pour moi. 1480

Car enfin les couleurs ne font rien à la chose;

Sous un prétexte faux je n'en suis pas moins cause;

Et qui craint pour Mandane un peu trop de rougeur

Ne craint pour Suréna que le fond de mon cœur.

Qu'il parte, il vous déplaît; faites-vous-en justice; 1485

Punissez, exilez: il faut qu'il obéisse.

Pour remplir mes devoirs j'attendrai son retour.

Seigneur; et jusque-là point d'hymen ni d'amour.

ORODE.

Vous pourriez épouser le prince en sa présence?

EURYDICE.

Je ne sais; mais enfin je hais la violence. 1490

ORODE.

Empêchez-la, Madame, en vous donnant à nous;

Ou faites qu'à Mandane il s'offre pour époux.

Cet ordre exécuté, mon âme satisfaite

Pour ce héros si cher ne veut plus de retraite.

Qu'on le fasse venir. Modérez vos hauteurs: 1493

L'orgueil n'est pas toujours la marque des grands cœurs.

Il me faut un hymen: choisissez l'un ou l'autre,

Ou lui dites adieu pour le moins jusqu'au vôtre.

EURYDICE.

Je sais tenir, Seigneur, tout ce que je promets,

Et promettrois en vain de ne ne le voir jamais, 1500

Moi qui sais que bientôt la guerre rallumée

Le rendra pour le moins nécessaire à l'armée.

ORODE.

Nous ferons voir, Madame, en cette extrémité,

Comme il faut obéir à la nécessité.

Je vous laisse avec lui.

SCÈNE II.

EURYDICE, SURÉNA.

EURYDICE.

Seigneur, le Roi condamne 1505

Ma main à Pacorus, ou la vôtre à Mandane;

Le refus n'en sauroit demeurer impuni:

Il lui faut l'une ou l'autre, ou vous êtes banni.

SURÉNA.

Madame, ce refus n'est point vers lui mon crime;

Vous m'aimez: ce n'est point non plus ce qui l'anime.

Mon crime véritable est d'avoir aujourd'hui

Plus de nom que mon roi, plus de vertu que lui;

Et c'est de là que part cette secrète haine

Que le temps ne rendra que plus forte et plus pleine.

Plus on sert des ingrats, plus on s'en fait haïr: 1515

Tout ce qu'on fait pour eux ne fait que nous trahir.

Mon visage l'offense, et ma gloire le blesse.

Jusqu'au fond de mon âme il cherche une bassesse,

Et tâche à s'ériger par l'offre ou par la peur,

De roi que je l'ai fait, en tyran de mon cœur; 1520

Comme si par ses dons il pouvoit me séduire,

Ou qu'il pût m'accabler, et ne se point détruire.

Je lui dois en sujet tout mon sang, tout mon bien;

Mais si je lui dois tout, mon cœur ne lui doit rien,

Et n'en reçoit de lois que comme autant d'outrages, 1525

Comme autant d'attentats sur de plus doux hommages.

Cependant pour jamais il faut nous séparer,

Madame.

EURYDICE.

Cet exil pourroit toujours durer?

SURÉNA.

En vain pour mes pareils leur vertu sollicite:

Jamais un envieux ne pardonne au mérite. 1530

Cet exil toutefois n'est pas un long malheur;

Et je n'irai pas loin sans mourir de douleur.

EURYDICE.

Ah! craignez de m'en voir assez persuadée

Pour mourir avant vous de cette seule idée.

Vivez, si vous m'aimez.

SURÉNA.

Je vivrois pour savoir 1535

Que vous aurez enfin rempli votre devoir,

Que d'un cœur tout à moi, que de votre personne

Pacorus sera maître, ou plutôt sa couronne!

Ce penser m'assassine, et je cours de ce pas

Beaucoup moins à l'exil, Madame, qu'au trépas. 1540

EURYDICE.

Que le ciel n'a-t-il mis en ma main et la vôtre,

Ou de n'être à personne, ou d'être l'un à l'autre!

SURÉNA.

Falloit-il que l'amour vît l'inégalité

Vous abandonner toute aux rigueurs d'un traité!

EURYDICE.

Cette inégalité me souffroit l'espérance. 1545

Votre nom, vos vertus valoient bien ma naissance,

Et Crassus a rendu plus digne encor de moi

Un héros dont le zèle a rétabli son roi.

Dans les maux où j'ai vu l'Arménie exposée,

Mon pays désolé m'a seul tyrannisée. 1550

Esclave de l'État, victime de la paix,

Je m'étois répondu de vaincre mes souhaits,

Sans songer qu'un amour comme le nôtre extrême

S'y rend inexorable aux yeux de ce qu'on aime.

Pour le bonheur public j'ai promis; mais, hélas! 1555

Quand j'ai promis, Seigneur, je ne vous voyois pas.

Votre rencontre ici m'ayant fait voir ma faute,

Je diffère à donner le bien que je vous ôte;

Et l'unique bonheur que j'y puis espérer,

C'est de toujours promettre et toujours différer. 1560

SURÉNA.

Que je serois heureux! Mais qu'osé-je vous dire?

L'indigne et vain bonheur où mon amour aspire!

Fermez les yeux aux maux où l'on me fait courir:

Songez à vivre heureuse, et me laissez mourir.

Un trône vous attend, le premier de la terre, 1565

Un trône où l'on ne craint que l'éclat du tonnerre,

Qui règle le destin du reste des humains,

Et jusque dans leurs murs alarme les Romains.

EURYDICE.

J'envisage ce trône et tous ses avantages,

Et je n'y vois partout, Seigneur, que vos ouvrages; 1570

Sa gloire ne me peint que celle de mes fers,

Et dans ce qui m'attend je vois ce que je perds.

Ah! Seigneur.

SURÉNA.

Épargnez la douleur qui me presse;

Ne la ravalez point jusques à la tendresse;

Et laissez-moi partir dans cette fermeté 1575

Qui fait de tels jaloux[485], et qui m'a tant coûté.

EURYDICE.

Partez, puisqu'il le faut, avec ce grand courage

Qui mérita mon cœur et donne tant d'ombrage.

Je suivrai votre exemple, et vous n'aurez point lieu....

Mais j'aperçois Palmis qui vient vous dire adieu, 1580

Et je puis, en dépit de tout ce qui me tue,

Quelques moments encor jouir de votre vue.

SCÈNE III.

EURYDICE, SURÉNA, PALMIS.

PALMIS.

On dit qu'on vous exile à moins que d'épouser,

Seigneur, ce que le Roi daigne vous proposer.

SURÉNA.

Non; mais jusqu'à l'hymen que Pacorus souhaite, 1595

Il m'ordonne chez moi quelques jours de retraite.

PALMIS.

Et vous partez?

SURÉNA.

Je pars.

PALMIS.

Et malgré son courroux,

Vous avez sûreté d'aller jusque chez vous?

Vous êtes à couvert des périls dont menace

Les gens de votre sorte une telle disgrâce, 1590

Et s'il faut dire tout, sur de si longs chemins

Il n'est point de poisons, il n'est point d'assassins?

SURÉNA.

Le Roi n'a pas encore oublié mes services,

Pour commencer par moi de telles injustices:

Il est trop généreux pour perdre son appui. 1595

PALMIS.

S'il l'est, tous vos jaloux le sont-ils comme lui?

Est-il aucun flatteur, Seigneur, qui lui refuse

De lui prêter un crime et lui faire une excuse?

En est-il que l'espoir d'en faire mieux sa cour

N'expose sans scrupule à ces courroux d'un jour, 1600

Ces courroux qu'on affecte alors qu'on désavoue

De lâches coups d'État dont en l'âme on se loue,

Et qu'une absence élude, attendant le moment

Qui laisse évanouir ce faux ressentiment?

SURÉNA.

Ces courroux affectés que l'artifice donne 1605

Font souvent trop de bruit pour abuser personne.

Si ma mort plaît au Roi, s'il la veut tôt ou tard,

J'aime mieux qu'elle soit un crime qu'un hasard;

Qu'aucun ne l'attribue à cette loi commune

Qu'impose la nature et règle la fortune; 1610

Que son perfide auteur, bien qu'il cache sa main,

Devienne abominable à tout le genre humain;

Et qu'il en naisse enfin des haines immortelles

Qui de tous ses sujets lui fassent des rebelles.

PALMIS.

Je veux que la vengeance aille à son plus haut point: 1615

Les morts les mieux vengés ne ressuscitent point,

Et de tout l'univers la fureur éclatante

En consoleroit mal et la sœur et l'amante.

SURÉNA.

Que faire donc, ma sœur?

PALMIS.

Votre asile est ouvert.

SURÉNA.

Quel asile?

PALMIS.

L'hymen qui vous vient d'être offert. 1620

Vos jours en sûreté dans les bras de Mandane,

Sans plus rien craindre....

SURÉNA.

Et c'est ma sœur qui m'y condamne!

C'est elle qui m'ordonne avec tranquillité

Aux yeux de ma princesse une infidélité!

PALMIS.

Lorsque d'aucun espoir notre ardeur n'est suivie, 1625

Doit-on être fidèle aux dépens de sa vie?

Mais vous ne m'aidez point à le persuader,

Vous qui d'un seul regard pourriez tout décider?

Madame, ses périls ont-ils de quoi vous plaire?

EURYDICE.

Je crois faire beaucoup, Madame, de me taire; 1630

Et tandis qu'à mes yeux vous donnez tout mon bien,

C'est tout ce que je puis que de ne dire rien.

Forcez-le, s'il se peut, au nœud que je déteste;

Je vous laisse en parler, dispensez-moi du reste:

Je n'y mets point d'obstacle, et mon esprit confus....

C'est m'expliquer assez: n'exigez rien de plus.

SURÉNA.

Quoi? vous vous figurez que l'heureux nom de gendre,

Si ma perte est jurée, a de quoi m'en défendre,

Quand malgré la nature, en dépit de ses lois,

Le parricide a fait la moitié de nos rois, 1640

Qu'un frère pour régner se baigne au sang d'un frère,

Qu'un fils impatient prévient la mort d'un père?

Notre Orode lui-même, où seroit-il sans moi?

Mithradate pour lui montroit-il plus de foi[486]?

Croyez-vous Pacorus bien plus sûr de Phradate? 1645

J'en connois mal le cœur, si bientôt il n'éclate,

Et si de ce haut rang, que j'ai vu l'éblouir[487],

Son père et son aîné peuvent longtemps jouir[488].

Je n'aurai plus de bras alors pour leur défense;

Car enfin mes refus ne font pas mon offense; 1650

Mon vrai crime est ma gloire, et non pas mon amour:

Je l'ai dit, avec elle il croîtra chaque jour;

Plus je les servirai, plus je serai coupable;

Et s'ils veulent ma mort, elle est inévitable.

Chaque instant que l'hymen pourroit la reculer 1655

Ne les attacheroit qu'à mieux dissimuler;

Qu'à rendre, sous l'appas d'une amitié tranquille,

L'attentat plus secret, plus noir et plus facile.

Ainsi dans ce grand nœud chercher ma sûreté,

C'est inutilement faire une lâcheté, 1660

Souiller en vain mon nom, et vouloir qu'on m'impute

D'avoir enseveli ma gloire sous ma chute.

Mais, Dieux! se pourroit-il qu'ayant si bien servi,

Par l'ordre de mon roi le jour me fût ravi?

Non, non: c'est d'un bon œil qu'Orode me regarde; 1665

Vous le voyez, ma sœur, je n'ai pas même un garde:

Je suis libre.

PALMIS.

Et j'en crains d'autant plus son courroux:

S'il vous faisoit garder, il répondroit de vous.

Mais pouvez-vous, Seigneur, rejoindre votre suite?

Êtes-vous libre assez pour choisir une fuite? 1670

Garde-t-on chaque porte à moins d'un grand dessein?

Pour en rompre l'effet, il ne faut qu'une main.

Par toute l'amitié que le sang doit attendre,

Par tout ce que l'amour a pour vous de plus tendre....

SURÉNA.

La tendresse n'est point de l'amour d'un héros: 1675

Il est honteux pour lui d'écouter des sanglots;

Et parmi la douceur des plus illustres flammes,

Un peu de dureté sied bien aux grandes âmes.

PALMIS.

Quoi? vous pourriez....

SURÉNA.

Adieu: le trouble où je vous voi

Me fait vous craindre plus que je ne crains le Roi. 1680

SCÈNE IV.

EURYDICE, PALMIS.

PALMIS.

Il court à son trépas, et vous en serez cause,

A moins que votre amour à son départ s'oppose.

J'ai perdu mes soupirs, et j'y perdrois mes pas;

Mais il vous en croira, vous ne les perdrez pas.

Ne lui refusez point un mot qui le retienne, 1685

Madame.

EURYDICE.

S'il périt, ma mort suivra la sienne.

PALMIS.

Je puis en dire autant; mais ce n'est pas assez.

Vous avez tant d'amour, Madame, et balancez!

EURYDICE.

Est-ce le mal aimer que de le vouloir suivre?

PALMIS.

C'est un excès d'amour qui ne fait point revivre. 1690

De quoi lui servira notre mortel ennui?

De quoi nous servira de mourir après lui?

EURYDICE.

Vous vous alarmez trop: le Roi dans sa colère

Ne parle....

PALMIS.

Vous dit-il tout ce qu'il prétend faire?

D'un trône où ce héros a su le replacer, 1695

S'il en veut à ses jours, l'ose-t-il prononcer?

Le pourroit-il sans honte? et pourrez-vous attendre[489]

A prendre soin de lui qu'il soit trop tard d'en prendre?

N'y perdez aucun temps, partez: que tardez-vous?

Peut-être en ce moment on le perce de coups; 1700

Peut-être....

EURYDICE.

Que d'horreurs vous me jetez dans l'âme!

PALMIS.

Quoi? vous n'y courez pas!

EURYDICE.

Et le puis-je, Madame?

Donner ce qu'on adore à ce qu'on veut haïr,

Quel amour jusque-là put jamais se trahir?

Savez-vous qu'à Mandane envoyer ce que j'aime, 1705

C'est de ma propre main m'assassiner moi-même?

PALMIS.

Savez-vous qu'il le faut, ou que vous le perdez?

SCÈNE V.

EURYDICE, PALMIS, ORMÈNE.

EURYDICE.

Je n'y résiste plus, vous me le défendez.

Ormène vient à nous, et lui peut aller dire

Qu'il épouse.... Achevez tandis que je soupire. 1710

PALMIS.

Elle vient toute en pleurs[490].

ORMÈNE.

Qu'il vous en va coûter!

Et que pour Suréna....

PALMIS.

L'a-t-on fait arrêter?

ORMÈNE.

A peine du palais il sortoit dans la rue,

Qu'une flèche a parti d'une main inconnue;

Deux autres l'ont suivie; et j'ai vu ce vainqueur, 1715

Comme si toutes trois l'avoient atteint au cœur,

Dans un ruisseau de sang tomber mort sur la place[491].

EURYDICE.

Hélas!

ORMÈNE.

Songez à vous, la suite vous menace;

Et je pense avoir même entendu quelque voix

Nous crier qu'on apprît à dédaigner les rois. 1720

PALMIS.

Prince ingrat! lâche roi! Que fais-tu du tonnerre,

Ciel, si tu daignes voir ce qu'on fait sur la terre?

Et pour qui gardes-tu tes carreaux embrasés,

Si de pareils tyrans n'en sont point écrasés?

Et vous, Madame, et vous dont l'amour inutile, 1725

Dont l'intrépide orgueil paroît encor tranquille,

Vous qui brûlant pour lui, sans vous déterminer,

Ne l'avez tant aimé que pour l'assassiner,

Allez d'un tel amour, allez voir tout l'ouvrage,

En recueillir le fruit, en goûter l'avantage. 1730

Quoi? vous causez sa perte, et n'avez point de pleurs!

EURYDICE.

Non, je ne pleure point, Madame, mais je meurs.

Ormène, soutiens-moi.

ORMÈNE.

Que dites-vous, Madame?

EURYDICE.

Généreux Suréna, reçois toute mon âme.

ORMÈNE.

Emportons-la d'ici pour la mieux secourir. 1735

PALMIS.

Suspendez ces douleurs[492] qui pressent de mourir,

Grands Dieux! et dans les maux où vous m'avez plongée,

Ne souffrez point ma mort que je ne sois vengée!

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

[483] Dans l'édition de Voltaire (1764): «qu'on voit y

succéder.»

[484] Voyez ci-dessus, p. 498, notes 465 et 466.

[485] Thomas Corneille (1692) a ainsi modifié cet

hémistiche:

Qui fait tant de jaloux....

[486] Voyez plus haut, p. 498, note 466.

[487] Les deux éditions publiées du vivant de Corneille

(1675 et 1682) portent: «Que j'ai vu éblouir,» ce qui fait un

non-sens et un hiatus.

[488] «Hyrodes, après auoir perdu son fils Pacorus en

vne bataille, où il fut desfait par les Romains, deuint malade

d'vne maladie qui se tourna en hydropisie; et son second fils,

Phraates, luy cuydant auancer ses jours, luy donna à boire du jus

de l'aconite. La maladie recent le poison, de sorte qu'ilz se

chasserent l'vn l'autre hors du corps: à l'occasion de quoy

Phraates voyant que son pere commenceoit à se mieux porter, pour

auoir plus tost fait, l'estrangla luy-mesme.» (Plutarque, _Vie de

Crassus_, XXXIII.)

[489] Voltaire (1764) a changé le futur en un

conditionnel: «et pourriez-vous attendre.»

[490] C'est ici seulement que Voltaire termine la scène

IV.

Œuvres de P. Corneille, Tome 07 · 第 28 / 29 段