Je n'y rencontrois point de visite assidue,
Point de devoirs suspects, ni d'entretiens si doux
Que si j'avois aimé, j'en dusse être jaloux.
Mais qui vous peut donner cette importune crainte, 405
Seigneur?
PACORUS.
Plus je la vois, plus j'y vois de contrainte:
Elle semble, aussitôt que j'ose en approcher,
Avoir je ne sais quoi qu'elle me veut cacher;
Non qu'elle ait jusqu'ici demandé de remise;
Mais ce n'est pas m'aimer, ce n'est qu'être soumise; 410
Et tout le bon accueil que j'en puis recevoir,
Tout ce que j'en obtiens ne part que du devoir.
SURÉNA.
N'en appréhendez rien. Encor toute étonnée,
Toute tremblante encore au seul nom d'hyménée,
Pleine de son pays, pleine de ses parents, 415
Il lui passe en l'esprit cent chagrins différents.
PACORUS.
Mais il semble, à la voir, que son chagrin s'applique
A braver par dépit l'allégresse publique:
Inquiète, rêveuse, insensible aux douceurs
Que par un plein succès l'amour verse en nos cœurs....
SURÉNA.
Tout cessera, Seigneur, dès que sa foi reçue
Aura mis en vos mains la main qui vous est due:
Vous verrez ces chagrins détruits en moins d'un jour,
Et toute sa vertu devenir toute[452] amour.
PACORUS.
C'est beaucoup hasarder que de prendre assurance 425
Sur une si légère et douteuse espérance;
Et qu'aura cet amour d'heureux, de singulier,
Qu'à son trop de vertu je devrai tout entier?
Qu'aura-t-il de charmant, cet amour, s'il ne donne
Que ce qu'un triste hymen ne refuse à personne, 430
Esclave dédaigneux d'une odieuse loi
Qui n'est pour toute chaîne attaché qu'à sa foi?
Pour faire aimer ses lois, l'hymen ne doit en faire
Qu'afin d'autoriser la pudeur à se taire.
Il faut, pour rendre heureux, qu'il donne sans gêner, 435
Et prête un doux prétexte à qui veut tout donner.
Que sera-ce, grands Dieux! si toute ma tendresse
Rencontre un souvenir plus cher à ma princesse,
Si le cœur pris ailleurs ne s'en arrache pas,
Si pour un autre objet il soupire en mes bras? 440
Il faut, il faut enfin m'éclaircir avec elle.
SURÉNA.
Seigneur, je l'aperçois; l'occasion est belle.
Mais si vous en tirez quelque éclaircissement
Qui donne à votre crainte un juste fondement,
Que ferez-vous?
PACORUS.
J'en doute, et pour ne vous rien feindre,
Je crois m'aimer[453] assez pour ne la pas contraindre;
Mais tel chagrin aussi pourroit me survenir,
Que je l'épouserois afin de la punir.
Un amant dédaigné souvent croit beaucoup faire
Quand il rompt le bonheur de ce qu'on lui préfère. 450
Mais elle approche. Allez, laissez-moi seul agir:
J'aurois peur devant vous d'avoir trop à rougir.
SCÈNE II.
PACORUS, EURYDICE.
PACORUS.
Quoi? Madame, venir vous-même à ma rencontre!
Cet excès de bonté que votre cœur me montre....
EURYDICE.
J'allois chercher Palmis, que j'aime à consoler 455
Sur un malheur qui presse et ne peut reculer.
PACORUS.
Laissez-moi vous parler d'affaires plus pressées,
Et songez qu'il est temps de m'ouvrir vos pensées:
Vous vous abuseriez à les plus retenir.
Je vous aime, et demain l'hymen doit nous unir: 460
M'aimez-vous?
EURYDICE.
Oui, Seigneur, et ma main vous est sûre.
PACORUS.
C'est peu que de la main, si le cœur en murmure.
EURYDICE.
Quel mal pourroit causer le murmure du mien,
S'il murmuroit si bas qu'aucun n'en apprît rien?
PACORUS.
Ah! Madame, il me faut un aveu plus sincère. 465
EURYDICE.
Épousez-moi, Seigneur, et laissez-moi me taire:
Un pareil doute offense, et cette liberté
S'attire quelquefois trop de sincérité.
PACORUS.
C'est ce que je demande, et qu'un mot sans contrainte
Justifie aujourd'hui mon espoir ou ma crainte. 470
Ah! si vous connoissiez ce que pour vous je sens!
EURYDICE.
Je ferois ce que font les cœurs obéissants,
Ce que veut mon devoir, ce qu'attend votre flamme,
Ce que je fais enfin.
PACORUS.
Vous feriez plus, Madame:
Vous me feriez justice, et prendriez plaisir 475
A montrer que nos cœurs ne forment qu'un desir.
Vous me diriez sans cesse: «Oui, prince, je vous aime,
Mais d'une passion comme la vôtre extrême;
Je sens le même feu, je fais les mêmes vœux;
Ce que vous souhaitez est tout ce que je veux; 480
Et cette illustre ardeur ne sera point contente,
Qu'un glorieux hymen n'ait rempli notre attente.»
EURYDICE.
Pour vous tenir, Seigneur, un langage si doux,
Il faudroit qu'en amour j'en susse autant que vous.
PACORUS.
Le véritable amour, dès que le cœur soupire, 485
Instruit en un moment de tout ce qu'on doit dire.
Ce langage à ses feux n'est jamais importun,
Et si vous l'ignorez, vous n'en sentez aucun.
EURYDICE.
Suppléez-y, Seigneur, et dites-vous vous-même
Tout ce que sent un cœur dès le moment qu'il aime; 490
Faites-vous-en pour moi le charmant entretien:
J'avouerai tout, pourvu que je n'en dise rien.
PACORUS.
Ce langage est bien clair, et je l'entends sans peine.
Au défaut de l'amour, auriez-vous de la haine?
Je ne veux pas le croire, et des yeux si charmants.... 495
EURYDICE.
Seigneur, sachez pour vous quels sont mes sentiments.
Si l'amitié vous plaît, si vous aimez l'estime,
A vous les refuser[454] je croirois faire un crime;
Pour le cœur, si je puis vous le dire entre nous,
Je ne m'aperçois point qu'il soit encore à vous. 500
PACORUS.
Ainsi donc ce traité qu'ont fait les deux couronnes....
EURYDICE.
S'il a pu l'une à l'autre engager nos personnes,
Au seul don de la main son droit est limité,
Et mon cœur avec vous n'a point fait de traité.
C'est sans vous le devoir que je fais mon possible 505
A le rendre pour vous plus tendre et plus sensible:
Je ne sais si le temps l'y pourra disposer;
Mais qu'il le puisse ou non, vous pouvez m'épouser.
PACORUS.
Je le puis, je le dois, je le veux; mais, Madame,
Dans ces tristes froideurs dont vous payez ma flamme,
Quelque autre amour plus fort....
EURYDICE.
Qu'osez-vous demander,
Prince?
PACORUS.
De mon bonheur ce qui doit décider.
EURYDICE.
Est-ce un aveu qui puisse échapper à ma bouche?
PACORUS.
Il est tout échappé, puisque ce mot vous touche.
Si vous n'aviez du cœur fait ailleurs l'heureux don, 515
Vous auriez moins de gêne à me dire que non;
Et pour me garantir de ce que j'appréhende,
La réponse avec joie eût suivi la demande.
Madame, ce qu'on fait sans honte et sans remords
Ne coûte rien à dire, il n'y faut point d'efforts; 520
Et sans que la rougeur au visage nous monte....
EURYDICE.
Ah! ce n'est point pour moi que je rougis de honte.
Si j'ai pu faire un choix, je l'ai fait assez beau
Pour m'en faire un honneur jusque dans le tombeau;
Et quand je l'avouerai, vous aurez lieu de croire 525
Que tout mon avenir en aimera la gloire.
Je rougis, mais pour vous, qui m'osez demander
Ce qu'on doit avoir peine à se persuader;
Et je ne comprends point avec quelle prudence
Vous voulez qu'avec vous j'en fasse confidence, 530
Vous qui près d'un hymen accepté par devoir,
Devriez sur ce point craindre de trop savoir.
PACORUS.
Mais il est fait, ce choix qu'on s'obstine à me taire,
Et qu'on cherche à me dire avec tant de mystère?
EURYDICE.
Je ne vous le dis point; mais si vous m'y forcez, 535
Il vous en coûtera plus que vous ne pensez.
PACORUS.
Eh bien! Madame, eh bien! sachons, quoi qu'il en coûte,
Quel est ce grand rival qu'il faut que je redoute.
Dites, est-ce un héros? est-ce un prince? est-ce un roi?
EURYDICE.
C'est ce que j'ai connu de plus digne de moi. 540
PACORUS.
Si le mérite est grand, l'estime est un peu forte.
EURYDICE.
Vous la pardonnerez à l'amour qui s'emporte:
Comme vous le forcez à se trop expliquer,
S'il manque de respect, vous l'en faites manquer.
Il est si naturel d'estimer ce qu'on aime, 545
Qu'on voudroit que partout on l'estimât de même;
Et la pente est si douce à vanter ce qu'il vaut,
Que jamais on ne craint de l'élever trop haut.
PACORUS.
C'est en dire beaucoup.
EURYDICE.
Apprenez davantage,
Et sachez que l'effort où mon devoir m'engage 550
Ne peut plus me réduire à vous donner demain
Ce qui vous étoit sûr, je veux dire ma main.
Ne vous la promettez qu'après que dans mon âme
Votre mérite aura dissipé cette flamme,
Et que mon cœur, charmé par des attraits plus doux,
Se sera répondu de n'aimer rien que vous;
Et ne me dites point que pour cet hyménée
C'est par mon propre aveu qu'on a pris la journée:
J'en sais la conséquence, et diffère à regret;
Mais puisque vous m'avez arraché mon secret, 560
Il n'est ni roi, ni père, il n'est prière, empire,
Qu'au péril de cent morts mon cœur n'ose en dédire.
C'est ce qu'il n'est plus temps de vous dissimuler,
Seigneur; et c'est le prix de m'avoir fait parler.
PACORUS.
A ces bontés, Madame, ajoutez une grâce; 565
Et du moins, attendant que cette ardeur se passe,
Apprenez-moi le nom de cet heureux amant
Qui sur tant de vertu règne si puissamment,
Par quelles qualités il a pu la surprendre.
EURYDICE.
Ne me pressez point tant, Seigneur, de vous l'apprendre.
Si je vous l'avois dit....
PACORUS.
Achevons.
EURYDICE.
Dès demain
Rien ne m'empêcheroit de lui donner la main.
PACORUS.
Il est donc en ces lieux, Madame?
EURYDICE.
Il y peut être,
Seigneur, si déguisé qu'on ne le peut connoître.
Peut-être en domestique est-il auprès de moi, 575
Peut-être s'est-il mis de la maison du Roi;
Peut-être chez vous-même il s'est réduit à feindre.
Craignez-le dans tous ceux que vous ne daignez craindre,
Dans tous les inconnus que vous aurez à voir;
Et plus que tout encor, craignez de trop savoir. 580
J'en dis trop; il est temps que ce discours finisse.
A Palmis que je vois rendez plus de justice;
Et puissent de nouveau ses attraits vous charmer,
Jusqu'à ce que le temps m'apprenne à vous aimer!
SCÈNE III.
PACORUS, PALMIS.
PACORUS.
Madame, au nom des Dieux, ne venez pas vous plaindre:
On me donne sans vous assez de gens à craindre;
Et je serois bientôt accablé de leurs coups,
N'étoit que pour asile on me renvoie à vous.
J'obéis, j'y reviens, Madame; et cette joie....
PALMIS.
Que n'y revenez-vous sans qu'on vous y renvoie! 590
Votre amour ne fait rien ni pour moi ni pour lui,
Si vous n'y revenez que par l'ordre d'autrui.
PACORUS.
N'est-ce rien que pour vous à cet ordre il défère?
PALMIS.
Non, ce n'est qu'un dépit qu'il cherche à satisfaire.
PACORUS.
Depuis quand le retour d'un cœur comme le mien 595
Fait-il si peu d'honneur qu'on ne le compte à rien?
PALMIS.
Depuis qu'il est honteux d'aimer un infidèle,
Que ce qu'un mépris chasse un coup d'œil le rappelle,
Et que les inconstants ne donnent point de cœurs
Sans être encor tous prêts[455] de les porter ailleurs. 600
PACORUS.
Je le suis, je l'avoue, et mérite la honte
Que d'un retour suspect vous fassiez peu de conte[456].
Montrez-vous généreuse; et si mon changement
A changé votre amour en vif ressentiment,
Immolez un courroux si grand, si légitime, 605
A la juste pitié d'un si malheureux crime.
J'en suis assez puni sans que l'indignité....
PALMIS.
Seigneur, le crime est grand; mais j'ai de la bonté.
Je sais ce qu'à l'État ceux de votre naissance,
Tous maîtres qu'ils en sont, doivent d'obéissance: 610
Son intérêt chez eux l'emporte sur le leur,
Et du moment qu'il parle, il fait taire le cœur.
PACORUS.
Non, Madame, souffrez que je vous désabuse:
Je ne mérite point l'honneur de cette excuse:
Ma légèreté seule a fait ce nouveau choix; 615
Nulles raisons d'État ne m'en ont fait de lois;
Et pour traiter la paix avec tant d'avantage,
On ne m'a point forcé de m'en faire le gage:
J'ai pris plaisir à l'être, et plus mon crime est noir,
Plus l'oubli que j'en veux me fera vous devoir. 620
Tout mon cœur....
PALMIS.
Entre amants qu'un changement sépare,
Le crime est oublié, sitôt qu'on le répare;
Et bien qu'il vous ait plu, Seigneur, de me trahir,
Je le dis malgré moi, je ne vous puis haïr.
PACORUS.
Faites-moi grâce entière, et songez à me rendre 625
Ce qu'un amour si pur, ce qu'une ardeur si tendre....
PALMIS.
Donnez-moi donc, Seigneur, vous-même, quelque jour,
Quelque infaillible voie à fixer votre amour;
Et s'il est un moyen....
PACORUS.
S'il en est? Oui, Madame,
Il en est de fixer tous les vœux de mon âme; 630
Et ce joug qu'à tous deux l'amour rendit si doux,
Si je ne m'y rattache, il ne tiendra qu'à vous.
Il est, pour m'arrêter sous un si digne empire,
Un office à me rendre, un secret à me dire.
La princesse aime ailleurs, je n'en puis plus douter, 635
Et doute quel rival s'en fait mieux écouter.
Vous êtes avec elle en trop d'intelligence
Pour n'en avoir pas eu toute la confidence:
Tirez-moi de ce doute, et recevez ma foi
Qu'autre que vous jamais ne régnera sur moi. 640
PALMIS.
Quel gage en est-ce, hélas! qu'une foi si peu sûre?
Le ciel la rendra-t-il moins sujette au parjure?
Et ces liens si doux, que vous avez brisés,
A briser de nouveau seront-ils moins aisés?
Si vous voulez, Seigneur, rappeler mes tendresses, 645
Il me faut des effets, et non pas des promesses;
Et cette foi n'a rien qui me puisse ébranler,
Quand la main seule a droit de me faire parler.
PACORUS.
La main seule en a droit! Quand cent troubles m'agitent,
Que la haine, l'amour, l'honneur me sollicitent, 650
Qu'à l'ardeur de punir je m'abandonne en vain,
Hélas! suis-je en état de vous donner la main?
PALMIS.
Et moi, sans cette main, Seigneur, suis-je maîtresse
De ce que m'a daigné confier la princesse,
Du secret de son cœur? Pour le tirer de moi, 655
Il me faut vous devoir plus que je ne lui doi,
Être une autre vous-même[457]; et le seul hyménée
Peut rompre le silence où je suis enchaînée.
PACORUS.
Ah! vous ne m'aimez plus.
PALMIS.
Je voudrois le pouvoir;
Mais pour ne plus aimer que sert de le vouloir? 660
J'ai pour vous trop d'amour, et je le sens renaître
Et plus tendre et plus fort qu'il n'a dû jamais être.
Mais si....
PACORUS.
Ne m'aimez plus, ou nommez ce rival.
PALMIS.
Me préserve le ciel de vous aimer si mal!
Ce seroit vous livrer à des guerres nouvelles, 665
Allumer entre vous des haines immortelles....
PACORUS.
Que m'importe? et qu'aurai-je à redouter de lui,
Tant que je me verrai Suréna pour appui?
Quel qu'il soit, ce rival, il sera seul à plaindre:
Le vainqueur des Romains n'a point de rois à craindre.
PALMIS.
Je le sais; mais, Seigneur, qui vous peut engager
Aux soins de le punir et de vous en venger?
Quand son grand cœur charmé d'une belle princesse
En a su mériter l'estime et la tendresse,
Quel dieu, quel bon génie a dû lui révéler 675
Que le vôtre pour elle aimeroit à brûler?
A quels traits ce rival a-t-il dû le connoître,
Respecter de si loin des feux encore à naître,
Voir pour vous d'autres fers que ceux où vous viviez,
Et lire en vos destins plus que vous n'en saviez? 680
S'il a vu la conquête à ses vœux exposée,
S'il a trouvé du cœur la sympathie aisée,
S'être emparé d'un bien[458] où vous n'aspiriez pas,
Est-ce avoir fait des vols et des assassinats?
PACORUS.
Je le vois bien, Madame, et vous et ce cher frère 685
Abondez en raisons pour cacher le mystère:
Je parle, promets, prie, et je n'avance rien.
Aussi votre intérêt est préférable au mien;
Rien n'est plus juste; mais....
PALMIS.
Seigneur....
PACORUS.
Adieu, Madame:
Je vous fais trop jouir des troubles de mon âme. 690
Le ciel se lassera de m'être rigoureux.
PALMIS.
Seigneur, quand vous voudrez, il fera quatre heureux[459].
FIN DU SECOND ACTE.
[452] Il y a _toute_, au féminin, dans toutes les
éditions anciennes, y compris celles de Thomas Corneille (1692)
et de Voltaire (1764).
[453] Voltaire (1764) a substitué _l'aimer_ à _m'aimer_,
qui est la leçon de toutes les éditions antérieures.--Dans le
second hémistiche, l'édition de 1682, par une erreur évidente, a
_le_, pour _la_.
[454] L'édition de 1682 porte: «A vous _le_ refuser.»
[455] Thomas Corneille (1692), et Voltaire après lui
(1764), ont corrigé _tous prêts_ en _tout prêts_; et un peu plus
loin, au vers 610, _Tous maîtres_ en _Tout maîtres_.
[456] Voyez tome I, p. 150, note 1-_a_.
[457] On lit: «_un_ autre vous-même,» dans l'édition de
1692. Voltaire a conservé la leçon des éditions antérieures: «une
autre.»
[458] L'édition de 1692 porte: «S'être emparé _du_
bien....»
[459] La même situation et une pensée analogue se
trouvaient déjà dans _Tite et Bérénice_. Domitian y dit à
Bérénice (acte III, scène II, vers 799 et 800):
Les scrupules d'État, qu'il falloit mieux combattre,
Assez et trop longtemps nous ont gênés tous quatre.
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
ORODE, SILLACE.
SILLACE.
Je l'ai vu par votre ordre, et voulu par avance
Pénétrer le secret de son indifférence.
Il m'a paru, Seigneur, si froid, si retenu.... 695
Mais vous en jugerez quand il sera venu.
Cependant je dirai que cette retenue
Sent une âme de trouble et d'ennuis prévenue;
Que ce calme paroît assez prémédité
Pour ne répondre pas de sa tranquillité; 700
Que cette indifférence a de l'inquiétude,
Et que cette froideur marque un peu trop d'étude.
ORODE.
Qu'un tel calme, Sillace, a droit d'inquiéter
Un roi qui lui doit tant, qu'il ne peut s'acquitter!
Un service au-dessus de toute récompense 705
A force d'obliger tient presque lieu d'offense[460]:
Il reproche en secret tout ce qu'il a d'éclat,
Il livre tout un cœur au dépit d'être ingrat.
Le plus zélé déplaît, le plus utile gêne,
Et l'excès de son poids fait pencher vers la haine. 710
Suréna de l'exil lui seul m'a rappelé;
Il m'a rendu lui seul ce qu'on m'avoit volé,
Mon sceptre[461]; de Crassus il vient de me défaire:
Pour faire autant pour lui, quel don puis-je lui faire?
Lui partager mon trône? Il seroit tout à lui, 715
S'il n'avoit mieux aimé n'en être que l'appui.
Quand j'en pleurois la perte, il forçoit des murailles;
Quand j'invoquois mes dieux, il gagnoit des batailles.
J'en frémis, j'en rougis, je m'en indigne, et crains
Qu'il n'ose quelque jour s'en payer par ses mains; 720
Et dans tout ce qu'il a de nom et de fortune,
Sa fortune me pèse, et son nom m'importune.
Qu'un monarque est heureux quand parmi ses sujets
Ses yeux n'ont point à voir de plus nobles objets,
Qu'au-dessus de sa gloire il n'y connoît personne, 725
Et qu'il est le plus digne enfin de sa couronne!
SILLACE.
Seigneur, pour vous tirer de ces perplexités,
La saine politique a deux extrémités.
Quoi qu'ait fait Suréna, quoi qu'il en faille attendre,
Ou faites-le périr, ou faites-en un gendre. 730
Puissant par sa fortune, et plus par son emploi,
S'il devient par l'hymen l'appui d'un autre roi,
Si dans les différends que le ciel vous peut faire,
Une femme l'entraîne au parti de son père,
Que vous servira lors, Seigneur, d'en murmurer? 735
Il faut, il faut le perdre, ou vous en assurer:
Il n'est point de milieu.
ORODE.
Ma pensée est la vôtre;
Mais s'il ne veut pas l'un, pourrai-je vouloir l'autre?
Pour prix de ses hauts faits, et de m'avoir fait roi,
Son trépas.... Ce mot seul me fait pâlir d'effroi; 740
Ne m'en parlez jamais: que tout l'État périsse
Avant que jusque-là ma vertu se ternisse,
Avant que je défére à ces raisons d'État
Qui nommeroient justice un si lâche attentat!
SILLACE.
Mais pourquoi lui donner les Romains en partage, 745
Quand sa gloire, Seigneur, vous donnoit tant d'ombrage?
Pourquoi contre Artabase attacher vos emplois,
Et lui laisser matière à de plus grands exploits[462]?
ORODE.
L'événement, Sillace, a trompé mon attente.
Je voyois des Romains la valeur éclatante; 750
Et croyant leur défaite impossible sans moi,
Pour me la préparer, je fondis sur ce roi:
Je crus qu'il ne pourroit à la fois se défendre
Des fureurs de la guerre et de l'offre d'un gendre;
Et que par tant d'horreurs son peuple épouvanté 755
Lui feroit mieux goûter la douceur d'un traité;
Tandis que Suréna, mis aux Romains en butte,
Les tiendroit en balance, ou craindroit pour sa chute,
Et me réserveroit la gloire d'achever,
Ou de le voir tombant, et de le relever. 760
Je réussis à l'un, et conclus l'alliance;
Mais Suréna vainqueur prévint mon espérance.
A peine d'Artabase eus-je signé la paix,
Que j'appris Crassus mort et les Romains défaits.
Ainsi d'une si haute et si prompte victoire 765
J'emporte tout le fruit, et lui toute la gloire,
Et beaucoup plus heureux que je n'aurois voulu,
Je me fais un malheur d'être trop absolu.
Je tiens toute l'Asie et l'Europe en alarmes,
Sans que rien s'en impute à l'effort de mes armes; 770
Et quand tous mes voisins tremblent pour leurs États,
Je ne les fais trembler que par un autre bras.
J'en tremble enfin moi-même, et pour remède unique,
Je n'y vois qu'une basse et dure politique,
Si Mandane, l'objet des vœux de tant de rois, 775
Se doit voir d'un sujet le rebut ou le choix.
SILLACE.
Le rebut! Vous craignez, Seigneur, qu'il la refuse?
ORODE.
Et ne se peut-il pas qu'un autre amour l'amuse,
Et que rempli qu'il est d'une juste fierté,
Il n'écoute son cœur plus que ma volonté? 780
Le voici; laissez-nous.
SCÈNE II[463].
ORODE, SURÉNA.
ORODE.
Suréna, vos services
(Qui l'auroit osé croire?) ont pour moi des supplices:
J'en ai honte, et ne puis assez me consoler
De ne voir aucun don qui les puisse égaler.
Suppléez au défaut d'une reconnoissance 785
Dont vos propres exploits m'ont mis en impuissance;
Et s'il en est un prix dont vous fassiez état,
Donnez-moi les moyens d'être un peu moins ingrat.
SURÉNA.
Quand je vous ai servi, j'ai reçu mon salaire,
Seigneur, et n'ai rien fait qu'un sujet n'ait dû faire; 790
La gloire m'en demeure, et c'est l'unique prix
Que s'en est proposé le soin que j'en ai pris.
Si pourtant il vous plaît, Seigneur, que j'en demande
De plus dignes d'un roi dont l'âme est toute grande,
La plus haute vertu peut faire de faux pas; 795
Si la mienne en fait un, daignez ne le voir pas:
Gardez-moi des bontés toujours prêtes d'éteindre
Le plus juste courroux que j'aurois lieu d'en craindre;
Et si....
ORODE.
Ma gratitude oseroit se borner
Au pardon d'un malheur qu'on ne peut deviner, 800
Qui n'arrivera point? et j'attendrois un crime
Pour vous montrer le fond de toute mon estime?
Le ciel m'est plus propice, et m'en ouvre un moyen
Par l'heureuse union de votre sang au mien:
D'avoir tant fait pour moi ce sera le salaire. 805
SURÉNA.
J'en ai flatté longtemps un espoir téméraire;
Mais puisqu'enfin le prince....
ORODE.
Il aima votre sœur,
Et le bien de l'État lui dérobe son cœur:
La paix de l'Arménie à ce prix est jurée.
Mais l'injure aisément peut être réparée; 810
J'y sais des rois tous prêts[464]; et pour vous, dès demain,
Mandane, que j'attends, vous donnera la main.
C'est tout ce qu'en la mienne ont mis des destinées
Qu'à force de hauts faits la vôtre a couronnées.
SURÉNA.
A cet excès d'honneur rien ne peut s'égaler; 815
Mais si vous me laissiez liberté d'en parler,
Je vous dirois, Seigneur, que l'amour paternelle
Doit à cette princesse un trône digne d'elle;
Que l'inégalité de mon destin au sien
Ravaleroit son sang sans élever le mien; 820
Qu'une telle union, quelque haut qu'on la mette,
Me laisse encor sujet, et la rendroit sujette;
Et que de son hymen, malgré tous mes hauts faits,
Au lieu de rois à naître, il naîtroit des sujets.
De quel œil voulez-vous, Seigneur, qu'elle me donne 825
Une main refusée à plus d'une couronne,
Et qu'un si digne objet des vœux de tant de rois
Descende par votre ordre à cet indigne choix?
Que de mépris pour moi! que de honte pour elle!
Non, Seigneur, croyez-en un serviteur fidèle: 830
Si votre sang du mien veut augmenter l'honneur,
Il y faut l'union du prince avec ma sœur.
Ne le mêlez, Seigneur, au sang de vos ancêtres
Qu'afin que vos sujets en reçoivent des maîtres:
Vos Parthes dans la gloire ont trop longtemps vécu, 835
Pour attendre des rois du sang de leur vaincu.
Si vous ne le savez, tout le camp en murmure;
Ce n'est qu'avec dépit que le peuple l'endure.
Quelles lois eût pu faire Artabase vainqueur
Plus rudes, disent-ils, même à des gens sans cœur? 840
Je les fais taire; mais, Seigneur, à le bien prendre,
C'étoit moins l'attaquer que lui mener un gendre;
Et si vous en aviez consulté leurs souhaits,
Vous auriez préféré la guerre à cette paix.
ORODE.
Est-ce dans le dessein de vous mettre à leur tête 845
Que vous me demandez ma grâce toute prête?
Et de leurs vains souhaits vous font-ils le porteur
Pour faire Palmis reine avec plus de hauteur?
Il n'est rien d'impossible à la valeur d'un homme
Qui rétablit son maître et triomphe de Rome; 850
Mais sous le ciel tout change, et les plus valeureux
N'ont jamais sûreté d'être toujours heureux.
J'ai donné ma parole: elle est inviolable.
Le prince aime Eurydice autant qu'elle est aimable;
Et s'il faut dire tout, je lui dois cet appui 855
Contre ce que Phradate[465] osera contre lui;
Car tout ce qu'attenta contre moi Mithradate[466],
Pacorus le doit craindre à son tour de Phradate:
Cet esprit turbulent, et jaloux du pouvoir,
Quoique son frère....
SURÉNA.
Il sait que je sais mon devoir, 860
Et n'a pas oublié que dompter des rebelles,
Détrôner un tyran....
ORODE.
Ces actions sont belles;
Mais pour m'avoir remis en état de régner,
Rendent-elles pour vous ma fille à dédaigner?
SURÉNA.