Ne confond pas toujours l'amour et l'hyménée:
L'amour entre deux cœurs ne veut que les unir;
L'hyménée a de plus leur gloire à soutenir; 80
Et je vous l'avouerai, pour les plus belles vies
L'orgueil de la naissance a bien des tyrannies:
Souvent les beaux désirs n'y servent qu'à gêner;
Ce qu'on se doit combat ce qu'on se veut donner:
L'amour gémit en vain sous ce devoir sévère.... 85
Ah! si je n'avois eu qu'un sénateur pour père!
Mais mon sang dans mon sexe a mis les plus grands cœurs;
Eudoxe et Placidie[383] ont eu des empereurs:
Je n'ose leur céder en grandeur de courage;
Et malgré mon amour je veux même partage: 90
Je pense en être sûre, et tremble toutefois
Quand je vois mon bonheur dépendre d'une voix.
LÉON.
Qu'avez-vous à trembler? Quelque empereur qu'on nomme,
Vous aurez votre amant, ou du moins un grand homme,
Dont le nom, adoré du peuple et de la cour, 95
Soutiendra votre gloire, et vaincra votre amour.
Procope, Aréobinde, Aspar, et leurs semblables,
Parés de ce grand nom, vous deviendront aimables;
Et l'éclat de ce rang, qui fait tant de jaloux,
En eux, ainsi qu'en moi, sera charmant pour vous. 100
PULCHÉRIE.
Que vous m'êtes cruel, que vous m'êtes injuste
D'attacher tout mon cœur au seul titre d'Auguste!
Quoi que de ma naissance exige la fierté,
Vous seul ferez ma joie et ma félicité:
De tout autre empereur la grandeur odieuse.... 105
LÉON.
Mais vous l'épouserez, heureuse ou malheureuse?
PULCHÉRIE.
Ne me pressez point tant, et croyez avec moi
Qu'un choix si glorieux vous donnera ma foi,
Ou que si le sénat à nos vœux est contraire,
Le ciel m'inspirera ce que je devrai faire. 110
LÉON.
Il vous inspirera quelque sage douleur,
Qui n'aura qu'un soupir à perdre en ma faveur.
Oui, de si grands rivaux....
PULCHÉRIE.
Ils ont tous des maîtresses.
LÉON.
Le trône met une âme au-dessus des tendresses.
Quand du grand Théodose on aura pris le rang, 115
Il y faudra placer les restes de son sang:
Il voudra, ce rival, qui que l'on puisse élire,
S'assurer par l'hymen de vos droits à l'empire.
S'il a pu faire ailleurs quelque offre de sa foi,
C'est qu'il a cru ce cœur trop prévenu pour moi; 120
Mais se voyant au trône et moi dans la poussière,
Il se promettra tout de votre humeur altière;
Et s'il met à vos pieds ce charme de vos yeux,
Il deviendra l'objet que vous verrez le mieux.
PULCHÉRIE.
Vous pourriez un peu loin pousser ma patience, 125
Seigneur: j'ai l'âme fière, et tant de prévoyance
Demande à la souffrir encor plus de bonté
Que vous ne m'avez vu jusqu'ici de fierté.
Je ne condamne point ce que l'amour inspire;
Mais enfin on peut craindre, et ne le point tant dire. 130
Je n'en tiendrai pas moins tout ce que j'ai promis.
Vous avez mes souhaits, vous aurez mes amis[384];
De ceux de Martian vous aurez le suffrage:
Il a, tout vieux qu'il est, plus de vertus que d'âge;
Et s'il briguoit pour lui, ses glorieux travaux 135
Donneroient fort à craindre à vos plus grands rivaux.
LÉON.
Notre empire, il est vrai, n'a point de plus grand homme:
Séparez-vous du rang, Madame, et je le nomme.
S'il me peut enlever celui de souverain,
Du moins je ne crains pas qu'il m'ôte votre main: 140
Ses vertus le pourroient; mais je vois sa vieillesse.
PULCHÉRIE.
Quoi qu'il en soit, pour vous ma bonté l'intéresse:
Il s'est plu sous mon frère à dépendre de moi,
Et je me viens encor d'assurer de sa foi.
Je vois entrer Irène; Aspar la trouve belle: 145
Faites agir pour vous l'amour qu'il a pour elle;
Et comme en ce dessein rien n'est à négliger,
Voyez ce qu'une sœur vous pourra ménager.
SCÈNE II.
PULCHÉRIE, LÉON, IRÈNE.
PULCHÉRIE.
M'aiderez-vous, Irène, à couronner un frère?
IRÈNE.
Un si foible secours vous est peu nécessaire, 150
Madame, et le sénat....
PULCHÉRIE.
N'en agissez pas moins:
Joignez vos vœux aux miens, et vos soins à mes soins,
Et montrons ce que peut en cette conjoncture
Un amour secondé de ceux de la nature.
Je vous laisse y penser.
SCÈNE III.
LÉON, IRÈNE.
IRÈNE.
Vous ne me dites rien, 155
Seigneur: attendez-vous que j'ouvre l'entretien?
LÉON.
A dire vrai, ma sœur, je ne sais que vous dire.
Aspar m'aime, il vous aime: il y va de l'empire;
Et s'il faut qu'entre nous on balance aujourd'hui,
La princesse est pour moi, le mérite est pour lui. 160
Vouloir qu'en ma faveur à ce grade il renonce,
C'est faire une prière indigne de réponse;
Et de son amitié je ne puis l'exiger,
Sans vous voler un bien qu'il vous doit partager.
C'est là ce qui me force à garder le silence: 165
Je me réponds pour vous à tout ce que je pense,
Et puisque j'ai souffert qu'il ait tout votre cœur,
Je dois souffrir aussi vos soins pour sa grandeur.
IRÈNE.
J'ignore encor quel fruit je pourrois en attendre.
Pour le trône, il est sûr qu'il a droit d'y prétendre; 170
Sur vous et sur tout autre il le peut emporter:
Mais qu'il m'y donne part, c'est dont j'ose douter.
Il m'aime en apparence, en effet il m'amuse;
Jamais pour notre hymen il ne manque d'excuse,
Et vous aime à tel point, que si vous l'en croyez, 175
Il ne peut être heureux que vous ne le soyez:
Non que votre bonheur fortement l'intéresse;
Mais sachant quel amour a pour vous la princesse,
Il veut voir quel succès aura son grand dessein,
Pour ne point m'épouser qu'en sœur de souverain. 180
Ainsi depuis deux ans vous[385] voyez qu'il diffère.
Du reste à Pulchérie il prend grand soin de plaire,
Avec exactitude il suit toutes ses lois;
Et dans ce que sous lui vous avez eu d'emplois,
Votre tête aux périls à toute heure exposée 185
M'a pour vous et pour moi presque désabusée;
La gloire d'un ami, la haine d'un rival,
La hasardoient peut-être avec un soin égal.
Le temps est arrivé qu'il faut qu'il se déclare;
Et de son amitié l'effort sera bien rare 190
Si mis à cette épreuve, ambitieux qu'il est,
Il cherche à vous servir contre son intérêt.
Peut-être il promettra; mais quoi qu'il vous promette,
N'en ayons pas, Seigneur, l'âme moins inquiète;
Son ardeur trouvera pour vous si peu d'appui, 195
Qu'on le fera lui-même empereur malgré lui;
Et lors, en ma faveur quoi que l'amour oppose,
Il faudra faire grâce au sang de Théodose;
Et le sénat voudra qu'il prenne d'autres yeux
Pour mettre la princesse au rang de ses aïeux. 200
Son cœur suivra le sceptre, en quelque main qu'il brille:
Si Martian l'obtient, il aimera sa fille;
Et l'amitié du frère et l'amour de la sœur
Céderont à l'espoir de s'en voir successeur.
En un mot, ma fortune est encor fort douteuse: 205
Si vous n'êtes heureux, je ne puis être heureuse;
Et je n'ai plus d'amant non plus que vous d'ami,
A moins que dans le trône il vous voie affermi.
LÉON.
Vous présumez bien mal d'un héros qui vous aime.
IRÈNE.
Je pense le connoître à l'égal de moi-même; 210
Mais croyez-moi, Seigneur, et l'empire est à vous.
LÉON.
Ma sœur!
IRÈNE.
Oui, vous l'aurez malgré lui, malgré tous.
LÉON.
N'y perdons aucun temps: hâtez-vous de m'instruire;
Hâtez-vous de m'ouvrir la route à m'y conduire;
Et si votre bonheur peut dépendre du mien.... 215
IRÈNE.
Apprenez le secret de ne hasarder rien.
N'agissez point pour vous; il s'en offre trop d'autres
De qui les actions brillent plus que les vôtres,
Que leurs emplois plus hauts ont mis en plus d'éclat,
Et qui, s'il faut tout dire, ont plus servi l'État: 220
Vous les passez peut-être en grandeur de courage;
Mais il vous a manqué l'occasion et l'âge;
Vous n'avez commandé que sous des généraux,
Et n'êtes pas encor du poids de vos rivaux.
Proposez la princesse; elle a des avantages 225
Que vous verrez sur l'heure unir tous les suffrages:
Tant qu'a vécu son frère, elle a régné pour lui;
Ses ordres de l'empire ont été tout l'appui;
On vit depuis quinze ans sous son obéissance:
Faites qu'on la maintienne en sa toute-puissance, 230
Qu'à ce prix le sénat lui demande un époux;
Son choix tombera-t-il sur un autre que vous?
Voudroit-elle de vous une action plus belle
Qu'un respect amoureux qui veut tenir tout d'elle?
L'amour en deviendra plus fort qu'auparavant, 235
Et vous vous servirez vous-même en la servant.
LÉON.
Ah! que c'est me donner un conseil salutaire!
A-t-on jamais vu sœur qui servît mieux un frère?
Martian avec joie embrassera l'avis:
A peine parle-t-il que les siens sont suivis; 240
Et puisqu'à la princesse il a promis un zèle
A tout oser pour moi sur l'ordre qu'il a d'elle,
Comme sa créature, il fera hautement
Bien plus en sa faveur qu'en faveur d'un amant.
IRÈNE.
Pour peu qu'il vous appuie, allez, l'affaire est sûre. 245
LÉON.
Aspar vient: faites-lui, ma sœur, quelque ouverture;
Voyez....
IRÈNE.
C'est un esprit qu'il faut mieux ménager;
Nous découvrir à lui, c'est tout mettre en danger:
Il est ambitieux, adroit, et d'un mérite....
SCÈNE IV.
ASPAR, LÉON, IRÈNE.
LÉON.
Vous me pardonnez bien, Seigneur, si je vous quitte: 250
C'est suppléer assez à ce que je vous doi
Que vous laisser ma sœur, qui vous plaît plus que moi.
ASPAR.
Vous m'obligez, Seigneur; mais en cette occurrence
J'ai besoin avec vous d'un peu de conférence.
Du sort de l'univers nous allons décider: 255
L'affaire vous regarde, et peut me regarder;
Et si tous mes amis ne s'unissent aux vôtres,
Nos partis divisés pourront céder à d'autres.
Agissons de concert; et sans être jaloux,
En ce grand coup d'État, vous de moi, moi de vous, 260
Jurons-nous que des deux qui que l'on puisse élire
Fera de son ami son collègue à l'empire;
Et pour nous l'assurer, voyons sur qui des deux
Il est plus à propos de jeter tant de vœux:
Quel nom seroit plus propre à s'attirer le reste. 265
Pour moi, j'y suis tout prêt, et dès ici j'atteste....
LÉON.
Votre nom pour ce choix est plus fort que le mien,
Et je n'ose douter que vous n'en usiez bien.
Je craindrois de tout autre un dangereux partage;
Mais de vous je n'ai pas, Seigneur, le moindre ombrage, 270
Et l'amitié voudroit vous en donner ma foi;
Mais c'est à la princesse à disposer de moi:
Je ne puis que par elle, et n'ose rien sans elle.
ASPAR.
Certes, s'il faut choisir l'amant le plus fidèle,
Vous l'allez emporter sur tous sans contredit; 275
Mais ce n'est pas, Seigneur, le point dont il s'agit:
Le plus flatteur effort de la galanterie
Ne peut....
LÉON.
Que voulez-vous? j'adore Pulchérie;
Et n'ayant rien d'ailleurs par où la mériter,
J'espère en ce doux titre, et j'aime à le porter. 280
ASPAR.
Mais il y va du trône, et non d'une maîtresse.
LÉON.
Je vais faire, Seigneur, votre offre à la princesse;
Elle sait mieux que moi les besoins de l'État.
Adieu: je vous dirai sa réponse au sénat.
SCÈNE V.
ASPAR, IRÈNE.
IRÈNE.
Il a beaucoup d'amour.
ASPAR.
Oui, Madame; et j'avoue 285
Qu'avec quelque raison la princesse s'en loue:
Mais j'aurois souhaité qu'en cette occasion
L'amour concertât mieux avec l'ambition,
Et que son amitié, s'en laissant moins séduire,
Ne nous exposât point à nous entre-détruire. 290
Vous voyez qu'avec lui j'ai voulu m'accorder.
M'aimeriez-vous encor si j'osois lui céder,
Moi qui dois d'autant plus mes soins à ma fortune,
Que l'amour entre nous la doit rendre commune?
IRÈNE.
Seigneur, lorsque le mien vous a donné mon cœur, 295
Je n'ai point prétendu la main d'un empereur:
Vous pouviez être heureux sans m'apporter ce titre;
Mais du sort de Léon Pulchérie est l'arbitre,
Et l'orgueil de son sang avec quelque raison
Ne peut souffrir d'époux à moins de ce grand nom. 300
Avant que ce cher frère épouse la princesse,
Il faut que le pouvoir s'unisse à la tendresse,
Et que le plus haut rang mette en leur plus beau jour
La grandeur du mérite et l'excès de l'amour.
M'aimeriez-vous assez pour n'être point contraire 305
A l'unique moyen de rendre heureux ce frère,
Vous qui, dans votre amour, avez pu sans ennui
Vous défendre de l'être un moment avant lui,
Et qui mériteriez qu'on vous fît mieux connoître
Que s'il ne le devient, vous aurez peine à l'être? 310
ASPAR.
C'est aller un peu vite, et bientôt m'insulter
En sœur de souverain qui cherche à me quitter.
Je vous aime, et jamais une ardeur plus sincère....
IRÈNE.
Seigneur, est-ce m'aimer que de perdre mon frère?
ASPAR.
Voulez-vous que pour lui je me perde d'honneur? 315
Est-ce m'aimer que mettre à ce prix mon bonheur?
Moi, qu'on a vu forcer trois camps et vingt murailles,
Moi qui, depuis dix ans, ai gagné sept batailles,
N'ai-je acquis tant de nom que pour prendre la loi
De qui n'a commandé que sous Procope[386], ou moi, 320
Que pour m'en faire un maître, et m'attacher moi-même
Un joug honteux au front, au lieu d'un diadème?
IRÈNE.
Je suis plus raisonnable, et ne demande pas
Qu'en faveur d'un ami vous descendiez si bas.
Pylade pour Oreste auroit fait davantage; 325
Mais de pareils efforts ne sont plus en usage,
Un grand cœur les dédaigne, et le siècle a changé:
A s'aimer de plus près on se croit obligé,
Et des vertus du temps l'âme persuadée
Hait de ces vieux héros la surprenante idée. 330
ASPAR.
Il y va de ma gloire, et les siècles passés....
IRÈNE.
Elle n'est pas, Seigneur, peut-être où vous pensez;
Et quoi qu'un juste espoir ose vous faire croire,
S'exposer au refus, c'est hasarder sa gloire.
La princesse peut tout, ou du moins plus que vous. 335
Vous vous attirerez sa haine et son courroux.
Son amour l'intéresse, et son âme hautaine....
ASPAR.
Qu'on me fasse empereur, et je crains peu sa haine.
IRÈNE.
Mais s'il faut qu'à vos yeux un autre préféré
Monte, en dépit de vous, à ce rang adoré, 340
Quel déplaisir! quel trouble! et quelle ignominie
Laissera pour jamais votre gloire ternie!
Non, Seigneur, croyez-moi, n'allez point au sénat,
De vos hauts faits pour vous laissez parler l'éclat.
Qu'il sera glorieux que sans briguer personne, 345
Ils fassent à vos pieds apporter la couronne,
Que votre seul mérite emporte ce grand choix,
Sans que votre présence ait mendié de voix!
Si Procope, ou Léon, ou Martian, l'emporte,
Vous n'aurez jamais eu d'ambition si forte, 350
Et vous désavouerez tous ceux de vos amis
Dont la chaleur pour vous se sera trop permis.
ASPAR.
A ces hauts sentiments s'il me falloit répondre,
J'aurois peine, Madame, à ne me point confondre:
J'y vois beaucoup d'esprit, j'y trouve encor plus d'art;
Et ce que j'en puis dire à la hâte et sans fard,
Dans ces grands intérêts vous montrer si savante,
C'est être bonne sœur et dangereuse amante.
L'heure me presse: adieu. J'ai des amis à voir
Qui sauront accorder ma gloire et mon devoir: 360
Le ciel me prêtera par eux quelque lumière
A mettre l'un et l'autre en assurance entière,
Et répondre avec joie à tout ce que je doi
A vous, à ce cher frère, à la princesse, à moi.
IRÈNE, seule.
Perfide, tu n'es pas encore où tu te penses. 365
J'ai pénétré ton cœur, j'ai vu tes espérances:
De ton amour pour moi je vois l'illusion;
Mais tu n'en sortiras qu'à ta confusion.
FIN DU PREMIER ACTE.
[374] Voyez ci-dessus la _Notice_, p. 373.
[375] Non pas quinze ans, mais plus de trente, ainsi
qu'il résulte du propre témoignage de Corneille (voyez ci-dessus,
p. 376 et note 2). Comme il donne de l'amour à Pulchérie, il
cherche à dissimuler son âge aux spectateurs. _Quinze_ _ans_ ne
marque pas la durée du gouvernement de Pulchérie, mais c'est
l'âge qu'elle avait lorsqu'elle «empiéta le gouvernement sur son
frère.»
[376] L'édition de 1682 donne seule ici le singulier
_vouloit_.
[377] L'édition de 1692 a changé _nous_ eu _vous_;
Voltaire (1764) a gardé _nous_.
[378] On a rapproché de ce passage ces vers de Voltaire
(_Mort de César_, acte III, scène IV):
Ce colosse effrayant dont le monde est foulé,
En pressant l'univers, est lui-même ébranlé.
[379] Procope, Aréobinde et Ardabure, qui est nommé
trois vers plus loin, avaient commandé les troupes romaines dans
la guerre de 421 contre les Perses. Voyez _l'Histoire
ecclesiastique_ de Socrate, livre VII, chapitres XVIII et XX.
Aréobinde figure avec Aspar dans les Fastes consulaires, à
l'année 434.
[380] Si nous en croyons Socrate (au chapitre xviii déjà
cité), c'est Aréobinde qui tua en combat singulier le plus brave
des Perses. Quant à Ardabure, il surprit et fit périr dans une
embuscade sept des principaux officiers de leur armée.
[381] Athénaïs, fille du sophiste athénien Léontius,
embrassa le christianisme, prit le nom d'Eudoxie, et, grâce à
l'influence de Pulchérie, épousa Théodose II le 7 juin 421.
Soupçonnée d'infidélité par son mari, elle se retira à Jérusalem,
où elle mourut en 460.
[382] On lit _Vous m'aimiez_, pour _Vous m'aimez_, dans
l'édition de 1682.
[383] Ælia Eudoxia, mère de Pulchérie, épousa Arcadius
en 395 et mourut en 404. Galla Placidia Augusta, sœur d'Arcadius
et d'Honorius, et par conséquent tante de Pulchérie, épousa un
général d'Honorius, Constance III, qui reçut le titre d'Auguste
en 421, et dont elle eut Honoria (voyez ci-dessus, p. 104, note
1) et Valentinien III.
[384] Dans l'édition de 1692:
Vous avez mes souhaits, vous _avez_ mes amis.
[385] Il y a ici une faute commune aux deux éditions de
1673 et de 1682: le pronom _vous_ manque dans l'une et dans
l'autre.
[386] Les deux éditions publiées du vivant de Corneille
(1673 et 1682) ont ici encore une même faute: _Porcope_, pour
_Procope_; partout ailleurs elles portent _Procope_.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
MARTIAN, JUSTINE.
JUSTINE.
Notre illustre princesse est donc impératrice,
Seigneur?
MARTIAN.
A ses vertus on a rendu justice. 370
Léon l'a proposée; et quand je l'ai suivi,
J'en ai vu le sénat au dernier point ravi;
Il a réduit soudain toutes ses voix en une,
Et s'est débarrassé de la foule importune,
Du turbulent espoir de tant de concurrents 375
Que la soif de régner avoit mis sur les rangs.
JUSTINE.
Ainsi voilà Léon assuré de l'empire.
MARTIAN.
Le sénat, je l'avoue, avoit peine à l'élire,
Et contre les grands noms de ses compétiteurs
Sa jeunesse eût trouvé d'assez froids protecteurs: 380
Non qu'il n'ait du mérite, et que son grand courage
Ne se pût tout promettre avec un peu plus d'âge;
On n'a point vu sitôt tant de rares exploits;
Mais et l'expérience, et les premiers emplois,
Le titre éblouissant de général d'armée, 385
Tout ce qui peut enfin grossir la renommée,
Tout cela veut du temps; et l'amour aujourd'hui
Va faire ce qu'un jour son nom feroit pour lui.
JUSTINE.
Hélas! Seigneur.
MARTIAN.
Hélas! ma fille, quel mystère
T'oblige à soupirer de ce que dit un père? 390
JUSTINE.
L'image de l'empire en de si jeunes mains
M'a tiré ce soupir pour l'État, que je plains.
MARTIAN.
Pour l'intérêt public rarement on soupire,
Si quelque ennui secret n'y mêle son martyre:
L'un se cache sous l'autre, et fait un faux éclat; 395
Et jamais, à ton âge, on ne plaignit l'État.
JUSTINE.
A mon âge, un soupir semble dire qu'on aime:
Cependant vous avez soupiré tout de même,
Seigneur; et si j'osois vous le dire à mon tour....
MARTIAN.
Ce n'est point à mon âge à soupirer d'amour, 400
Je le sais; mais enfin chacun a sa foiblesse.
Aimerois-tu Léon?
JUSTINE.
Aimez-vous la princesse?
MARTIAN.
Oublie en ma faveur que tu l'as deviné,
Et démens un soupçon qu'un soupir t'a donné.
L'amour en mes pareils n'est jamais excusable: 405
Pour peu qu'on s'examine, on s'en tient méprisable,
On s'en hait; et ce mal, qu'on n'ose découvrir,
Fait encor plus de peine à cacher qu'à souffrir;
Mais t'en faire l'aveu, c'est n'en faire à personne;
La part que le respect, que l'amitié t'y donne, 410
Et tout ce que le sang en attire sur toi,
T'imposent de le taire une éternelle loi.
J'aime, et depuis dix ans ma flamme et mon silence
Font à mon triste cœur égale violence:
J'écoute la raison, j'en goûte les avis, 415
Et les mieux écoutés sont le plus mal suivis[387].
Cent fois en moins d'un jour je guéris et retombe;
Cent fois je me révolte, et cent fois je succombe:
Tant ce calme forcé, que j'étudie en vain,
Près d'un si rare objet s'évanouit soudain! 420
JUSTINE.
Mais pourquoi lui donner vous-même la couronne,
Quand à son cher Léon c'est donner sa personne?
MARTIAN.
Apprends que dans un âge usé comme le mien,
Qui n'ose souhaiter ni même accepter rien,
L'amour hors d'intérêt s'attache à ce qu'il aime, 425
Et n'osant rien pour soi, le sert contre soi-même.
JUSTINE.
N'ayant rien prétendu, de quoi soupirez-vous?
MARTIAN.
Pour ne prétendre rien, on n'est pas moins jaloux;
Et ces desirs, qu'éteint le déclin de la vie,
N'empêchent pas de voir avec un œil d'envie, 430
Quand on est d'un mérite à pouvoir faire honneur,
Et qu'il faut qu'un autre âge emporte le bonheur.
Que le moindre retour vers nos belles années
Jette alors d'amertume en nos âmes gênées!
«Que n'ai-je vu le jour quelques lustres plus tard! 435
Disois-je; en ses bontés peut-être aurois-je part,
Si le ciel n'opposoit auprès de la princesse
A l'excès de l'amour le manque de jeunesse;
De tant et tant de cœurs qu'il force à l'adorer,
Devois-je être le seul qui ne pût espérer?» 440
J'aimois quand j'étois jeune, et ne déplaisois guère[388]:
Quelquefois de soi-même on cherchoit à me plaire;
Je pouvois aspirer au cœur le mieux placé;
Mais, hélas! j'étois jeune, et ce temps est passé;
Le souvenir en tue, et l'on ne l'envisage 445
Qu'avec, s'il le faut dire, une espèce de rage;
On le repousse, on fait cent projets superflus:
Le trait qu'on porte au cœur s'enfonce d'autant plus;
Et ce feu, que de honte on s'obstine à contraindre,
Redouble par l'effort qu'on se fait pour l'éteindre. 450
JUSTINE.
Instruit que vous étiez des maux que fait l'amour,
Vous en pouviez, Seigneur, empêcher le retour,
Contre toute sa ruse être mieux sur vos gardes.
MARTIAN.
Et l'ai-je regardé comme tu le regardes,
Moi qui me figurois que ma caducité 455
Près de la beauté même étoit en sûreté?
Je m'attachois sans crainte à servir la princesse,
Fier de mes cheveux blancs, et fort de ma foiblesse;
Et quand je ne pensois qu'à remplir mon devoir,
Je devenois amant sans m'en apercevoir. 460
Mon âme, de ce feu nonchalamment saisie,
Ne l'a point reconnu que par ma jalousie:
Tout ce qui l'approchoit vouloit me l'enlever,
Tout ce qui lui parloit cherchoit à m'en priver;
Je tremblois qu'à leurs yeux elle ne fût trop belle; 465
Je les haïssois tous, comme plus dignes[389] d'elle,
Et ne pouvois souffrir qu'on s'enrichît d'un bien
Que j'enviois à tous sans y prétendre rien.
Quel supplice d'aimer un objet adorable,
Et de tant de rivaux se voir le moins aimable! 470
D'aimer plus qu'eux ensemble, et n'oser de ses feux,
Quelques[390] ardents qu'ils soient, se promettre autant qu'eux!
On auroit deviné mon amour par ma peine,
Si la peur que j'en eus n'avoit fui tant de gêne.
L'auguste Pulchérie avoit beau me ravir, 475
J'attendois à la voir qu'il la fallût servir:
Je fis plus, de Léon j'appuyai l'espérance;
La princesse l'aima, j'en eus la confiance,
Et la dissuadai de se donner à lui
Qu'il ne fût de l'empire ou le maître ou l'appui. 480
Ainsi, pour éviter un hymen si funeste,
Sans rendre heureux Léon, je détruisois le reste;
Et mettant un long terme au succès de l'amour,
J'espérois de mourir avant ce triste jour.
Nous y voilà, ma fille, et du moins j'ai la joie 485
D'avoir à son triomphe ouvert l'unique voie.
J'en mourrai du moment qu'il recevra sa foi,
Mais dans cette douceur qu'ils tiendront tout de moi.
J'ai caché si longtemps l'ennui qui me dévore,
Qu'en dépit que j'en aye, enfin il s'évapore: 490
L'aigreur en diminue à te le raconter.
Fais-en autant du tien; c'est mon tour d'écouter.
JUSTINE.