Je n'ai plus de mépris ni de haine pour elle,

Et l'admets à l'honneur de ce nœud conjugal.

Psyché, reprenez la lumière

Pour ne la reperdre jamais.

Jupiter a fait votre paix, 2020

Et je quitte cette humeur fière

Qui s'opposoit à vos souhaits.

PSYCHÉ.

C'est donc vous, ô grande déesse,

Qui redonnez la vie à ce cœur innocent!

VÉNUS.

Jupiter vous fait grâce, et ma colère cesse. 2025

Vivez, Vénus l'ordonne; aimez, elle y consent.

PSYCHÉ, à l'Amour.

Je vous revois enfin, cher objet de ma flamme!

L'AMOUR, à Psyché.

Je vous possède enfin, délices de mon âme!

JUPITER.

Venez, amants, venez aux cieux

Achever un si grand et si digne hyménée. 2030

Viens-y, belle Psyché, changer de destinée;

Viens prendre place au rang des Dieux.

* * * * *

Deux grandes machines descendent aux deux côtés de Jupiter,

cependant qu'il dit ces derniers vers. Vénus avec sa suite monte

dans l'une, l'Amour avec Psyché dans l'autre, et tous ensemble

remontent au ciel.

Les divinités, qui avoient été partagées entre Vénus et son fils,

se réunissent en les voyant d'accord; et toutes ensemble, par des

concerts, des chants et des danses, célèbrent la fête des noces

de l'Amour.

Apollon paroît le premier, et comme dieu de l'harmonie, commence

à chanter, pour inviter les autres dieux à se réjouir.

RÉCIT D'APOLLON.

Unissons-nous, troupe immortelle:

Le dieu d'amour devient heureux amant,

Et Vénus a repris sa douceur naturelle 2035

En faveur d'un fils si charmant:

Il va goûter en paix, après un long tourment,

Une felicité qui doit être éternelle.

(Toutes les divinités chantent ensemble ce couplet à la gloire de

l'Amour.)

Célébrons ce grand jour;

Célébrons tous une fête si belle; 2040

Que nos chants en tous lieux en portent la nouvelle,

Qu'ils fassent retentir le céleste séjour.

Chantons, répétons tour à tour

Qu'il n'est point d'âme si cruelle

Qui tôt ou tard ne se rende à l'Amour. 2045

APOLLON continue.

Le dieu qui nous engage

A lui faire la cour

Défend qu'on soit trop sage.

Les Plaisirs ont leur tour;

C'est leur plus doux usage 2050

Que de finir les soins du jour.

La nuit est le partage

Des Jeux et de l'Amour.

Ce seroit grand dommage

Qu'en ce charmant séjour 2055

On eût un cœur sauvage.

Les Plaisirs ont leur tour;

C'est leur plus doux usage

Que de finir les soins du jour.

La nuit est le partage 2060

Des Jeux et de l'Amour.

(Deux Muses, qui ont toujours évité de s'engager sous les lois de

l'Amour, conseillent aux belles qui n'ont point encore aimé de

s'en défendre avec soin, à leur exemple.)

CHANSON DES MUSES.

Gardez-vous, beautés sévères;

Les Amours font trop d'affaires;

Craignez toujours de vous laisser charmer.

Quand il faut que l'on soupire, 2065

Tout le mal n'est pas de s'enflammer:

Le martyre

De le dire

Coûte plus cent fois que d'aimer.

SECOND COUPLET DES MUSES.

On ne peut aimer sans peines; 2070

Il est peu de douces chaînes:

A tout moment on se sent alarmer.

Quand il faut que l'on soupire,

Tout le mal n'est pas de s'enflammer:

Le martyre 2075

De le dire

Coûte plus cent fois que d'aimer.

(Bacchus fait entendre qu'il n'est pas si dangereux que l'Amour.)

RÉCIT DE BACCHUS.

Si quelquefois,

Suivant nos douces lois,

La raison se perd et s'oublie, 2080

Ce que le vin nous cause de folie

Commence et finit en un jour;

Mais quand un cœur est enivré d'amour,

Souvent c'est pour toute la vie.

(Mome déclare qu'il n'a point de plus doux emploi que de médire,

et que ce n'est qu'à l'Amour seul qu'il n'ose se jouer.)

RÉCIT DE MOME.

Je cherche à médire 2085

Sur la terre et dans les cieux,

Je soumets à ma satire

Les plus grands des Dieux.

Il n'est dans l'univers que l'Amour qui m'étonne:

Il est le seul que j'épargne aujourd'hui. 2090

Il n'appartient qu'à lui

De n'épargner personne.

ENTRÉE DE BALLET,

Composée de deux Mænades et de deux Ægipans, qui suivent Bacchus.

ENTRÉE DE BALLET,

Composée de quatre Polichinelles et de deux Matassins, qui

suivent Mome et viennent joindre leur plaisanterie et leur

badinage aux divertissements de cette grande fête.

Bacchus et Mome, qui les conduisent, chantent au milieu d'eux

chacun une chanson, Bacchus à la louange du vin, et Mome une

chanson enjouée sur le sujet et les avantages de la raillerie.

RÉCIT DE BACCHUS.

Admirons le jus de la treille;

Qu'il est puissant! qu'il a d'attraits!

Il sert aux douceurs de la paix, 2095

Et dans la guerre il fait merveille;

Mais surtout pour les amours

Le vin est d'un grand secours.

RÉCIT DE MOME.

Folâtrons, divertissons-nous,

Raillons; nous ne saurions mieux faire: 2100

La raillerie est nécessaire

Dans les jeux les plus doux,

Sans la douceur que l'on goûte à médire,

On trouve peu de plaisirs sans ennui:

Rien n'est si plaisant que de rire, 2105

Quand on rit aux dépens d'autrui.

Plaisantons, ne pardonnons rien,

Rions, rien n'est plus à la mode:

On court péril d'être incommode

En disant trop de bien. 2110

Sans la douceur que l'on goûte à médire,

On trouve peu de plaisirs sans ennui:

Rien n'est si plaisant que de rire,

Quand on rit aux dépens d'autrui.

(Mars arrive au milieu du théâtre, suivi de sa troupe guerrière,

qu'il excite à profiter de leur loisir, en prenant part aux

divertissements.)

RÉCIT DE MARS.

Laissons en paix toute la terre, 2115

Cherchons de doux amusements;

Parmi les jeux les plus charmants

Mêlons l'image de la guerre.

ENTRÉE DE BALLET.

Suivants de Mars, qui font, en dansant avec des enseignes, une

manière d'exercice.

DERNIÈRE ENTRÉE DE BALLET.

Les troupes différentes de la suite d'Apollon, de Bacchus, de

Mome et de Mars, après avoir achevé leurs entrées particulières,

s'unissent ensemble, et forment la dernière entrée, qui renferme

toutes les autres.

Un chœur de toutes les voix et de tous les instruments, qui sont

au nombre de quarante, se joint à la danse générale, et termine

la fête des noces de l'Amour et de Psyché.

DERNIER CHOEUR.

Chantons les plaisirs charmants

Des heureux amants. 2120

Que tout le ciel s'empresse

A leur faire sa cour.

Célébrons ce beau jour

Par mille doux chants d'allégresse;

Célébrons ce beau jour 2125

Par mille doux chants d'amour.

(Dans le grand salon du palais des Tuileries, où _Psyché_ a été

représentée devant Leurs Majestés, il y avoit des timbales, des

trompettes et des tambours, mêlés dans ces derniers concerts; et

ce dernier couplet se chantoit ainsi:)

Chantons les plaisirs charmants

Des heureux amants.

Répondez-nous, trompettes,

Timbales et tambours; 2130

Accordez-vous toujours

Avec le doux son des musettes;

Accordez-vous toujours

Avec le doux chant des amours.

FIN DE PSYCHÉ.

[344] L'édition de 1671 porte, par erreur sans doute,

_d'un fils_.

[345] Dans l'édition de 1697: «Tout morts.» Voyez

ci-dessus, p. 340, le vers 1350 et la note qui s'y rapporte.

[346] _Et ecce, inquit, inepta ego divinæ formositatis

gerula, quæ ne tantillum quidem indidem mihi delibo, vel sic illi

amatori meo formoso placitura._ (Apulée, _la Métamorphose_, livre

VI.)

[347] _Reserat pyxidem_ (Psyche). _Nec quidquam ibi

rerum, nec formositas ulla,_ _sed infernus somnus ac vere

stygius; qui statim cooperculo revelatus, invadit eam, crassaque

soporis nebula cunctis ejus membris perfunditur, et in ipso

vestigio ipsaque semita collapsam possidet; et jacebat immobilis,

et nihil aliud quam dormiens cadaver._ (Apulée, _la

Metamorphose_, livre VI.)

[348] Les anciennes éditions donnent _se sont laissés

traîner_, avec accord du participe.

[349] Les éditions de 1676, de 1682 et de 1697 portent

_On_, pour _Ou_.

[350] _Porrecto ambrosiæ poculo, «Sume, inquit, Psyche,

et immortalis esto.»_ (Apulée, _la Métamorphose_, livre VI.)

PULCHÉRIE

COMÉDIE HÉROÏQUE

1672

NOTICE.

Nous apprenons par plusieurs témoignages contemporains, que

Corneille, suivant sa coutume[351], alla lire cette pièce chez

plusieurs personnes considérables, assez longtemps avant de la

faire représenter. Le 15 janvier 1672, Mme de Sévigné écrit à sa

fille: «Il (_Corneille_) nous lut l'autre jour une comédie chez

M. de la Rochefoucauld, qui fait souvenir (_disent les éditions

de Perrin_) de sa défunte veine,» ou, suivant le texte d'une

ancienne copie, adopté dans la dernière édition des lettres de

Mme de Sévigné[352]: «qui fait souvenir de la Reine mère.» La

déclaration par laquelle _Pulchérie_, âgée de plus de cinquante

ans, annonce à Léon qu'elle l'aime, «_fait souvenir_, en effet,

comme on le remarque en note, d'Anne d'Autriche et de Mazarin.»

Près de deux mois plus tard, le 9 mars, Mme de Sévigné nous

signale une autre lecture de notre poëte; elle dit en parlant de

Retz: «Nous tâchons d'amuser notre cher Cardinal. Corneille lui a

lu une comédie qui sera jouée dans quelque temps, et qui fait

souvenir des anciennes[353].» Cette lecture ne fut pas la

dernière, car Mme de Sévigné ajoute dans la même lettre: «Je

suis folle de Corneille; il nous redonnera encore _Pulchérie_, où

l'on verra encore

La main qui crayonna

La mort du grand Pompée et l'amour de Cinna[354].

Il faut que tout cède à son génie[355].»

Dans le _Mercure galant_[356], Donneau de Visé parle, sous la

date du 19 mars, de la favorable impression que ces lectures

avaient produite, et fait l'éloge de Corneille, «de qui, malgré

le grand âge, on doit toujours attendre des pièces achevées,

comme on trouvera sans doute dans sa dernière tragédie, qui

paroîtra l'hiver prochain sous le nom de _Pulchérie_, et qui ne

peut manquer de plaire à ceux qui ont le cœur et l'esprit bien

fait, comme elle a déjà plu à ceux qui ont eu le bonheur de lui

entendre lire.»

M. Édouard Fournier fait ressortir l'habileté avec laquelle

Corneille avait su choisir des auditeurs qui devaient être

préparés d'avance à bien accueillir un pareil ouvrage: «Ce n'est

pas, dit-il, chez la Rochefoucauld, dont un dernier amour, plus

d'esprit que de cœur, il est vrai, ranimait la goutteuse

vieillesse; ce n'est pas non plus chez le cardinal de Retz,

désabusé de tout, hormis de l'ambition, que l'on se fût avisé de

trouver invraisemblable et ridicule le vieux Martian partageant

sa dernière saison entre les soins de l'ambition et ceux de

l'amour[357].»

Du reste, à en croire Fontenelle, ce personnage de Martian, qui

fut le plus goûté de l'ouvrage, n'était autre que Corneille. «Il

s'est dépeint lui-même, avec bien de la force, nous dit son

neveu, dans Martian, qui est un vieillard amoureux[358].»

Beaucoup de vieux gentilshommes de la cour spirituelle et

élégante de Versailles se reconnaissaient, sans l'avouer,

dans ce portrait. L'un d'eux, plus sincère que les autres, osa

féliciter Corneille de l'avoir tracé: «M. le maréchal de Gramont

lui dit qu'il lui savoit bon gré d'avoir trouvé un caractère

d'amant pour les vieillards, dont on ne s'étoit point encore

avisé, et qu'il lui en étoit obligé pour la part qu'il y pouvoit

avoir[359].»

«Corneille, dit Voltaire[360], intitula d'abord cette pièce tragédie; il

la présenta aux comédiens, qui refusèrent de la jouer. Ils étaient plus

frappés de leurs intérêts que de la réputation de Corneille; il fut

obligé de la donner à une mauvaise troupe qui jouait au Marais, et qui

ne put se soutenir.» Ce fait, qui ne se trouve appuyé d'aucun témoignage

plus ancien, ne nous paraît pas bien certain. Nous avons vu que de tout

temps Corneille avait aimé à faire représenter tour à tour ses divers

ouvrages par des troupes différentes. Quelques-uns de ses contemporains

ont même vu là, bien à tort, un calcul d'avarice[361]. Il faudrait donc

se garder d'imaginer, d'après le passage de Voltaire que nous venons de

rapporter, que le théâtre du Marais fût pour Corneille une sorte de pis

aller auquel le dédain de la troupe royale l'eût forcé d'avoir recours.

Dans ses nouvelles «du 30e de juillet jusques au 6e d'aoust,» le

_Mercure galant_ annonce, parmi les pièces qui devront être

jouées dans le courant de l'hiver, le dernier ouvrage de notre

poëte: «Les comédiens du Marais représenteront, dit-il, la

_Pulchérie_, de M. de Corneille l'aîné[362].»

Dans le volume suivant[363], Donneau de Visé, le rédacteur du

_Mercure_, rend compte en ces termes de cette pièce, qui, suivant

les frères Parfait, avait été jouée en novembre 1672: «La

_Pulchérie_ de M. de Corneille l'aîné, dont je vous ai déjà

parlé, a été représentée sur le théâtre du Marais, et tous les

obstacles qui empêchent les pièces de réussir dans un quartier si

éloigné, n'ont pas été assez puissants pour nuire à cet ouvrage.»

C'est à peu près ce que l'auteur lui-même dit dans son avis _Au

lecteur_: «Bien que cette pièce aye été reléguée dans un

lieu où on ne vouloit plus se souvenir qu'il y eût un théâtre,

bien qu'elle ait passé par des bouches pour qui on n'étoit

prévenu d'aucune estime, bien que ses principaux caractères

soient contre le goût du temps, elle n'a pas laissé de peupler le

désert, de mettre en crédit des acteurs dont on ne connoissoit

pas le mérite....»

Nous ignorons quels furent ces acteurs, mais ce qu'on ne sait que

trop, c'est que, malgré les assertions de Corneille et de ses

amis, le succès fut loin d'être tel qu'ils le disent et que

peut-être ils se l'imaginèrent. A coup sûr, Mme de Coulanges

étoit une plus fidèle interprète des sentiments du public,

lorsqu'elle écrivait, le 24 février 1673, à Mme de Sévigné, alors

en Provence, cette phrase brève et indifférente: «_Pulchérie_ n'a

point réussi[364].»

Le privilége de _Pulchérie_ a été accordé «le trentiesme jour de

decembre l'an de grâce mil six cens soixante-douze.» L'Achevé

d'imprimer est du 20 janvier 1673. Le titre de l'édition

originale est ainsi conçu: PULCHERIE, COMEDIE HEROIQUE. _A Paris,

chez Guillaume de Luyne_.... M.DC.LXXIII. Auec priuilege du Roy.

Le volume, de format in-12, se compose de 4 feuillets et de 72

pages.

[351] Voyez ce qui est raconté au tome III, p. 254 et

465, et au tome VI, p. 567.

[352] Édition Monmerqué (1862), tome II, p. 470.

[353] Tome II, p. 524.--L'analogie de cette dernière

phrase avec ce passage de la lettre du 15 janvier, que nous

venons de rapporter: «qui fait souvenir de sa défunte veine,»

pourrait, comme il est dit dans une note de l'édition de Mme de

Sévigné à laquelle nous empruntons ces citations, donner un

certain degré de vraisemblance à cette leçon de Perrin.

[354] Allusion à ce passage des _Vers_ à Foucquet en

tête d'_Œdipe_(tome VI, p. 122, vers 35 et 36):

Et je me trouve encor la main qui crayonna

L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna.

[355] Tome II, p. 529.

[356] Tome I, p. 221 et 222.

[357] _Notes sur la vie de Corneille_, en tête de

_Corneille à la butte Saint-Roch_, p. XXIII et XXIV.

[358] _Œuvres_, édition de 1742, tome III, p. 117.

[359] Lettre de Mlle Dupré à Bussy, 29 janvier 1675.

_Correspondance de Roger de Rabutin, comte de Bussy_, publiée par

M. Lalanne, tome II, p. 213.

[360] _Préface de Pulchérie._

[361] Voyez tome I, p. 258.

[362] Tome III, p. 370.

[363] Tome IV, p. 225 et suivantes.

AU LECTEUR.

Pulchérie, fille de l'empereur Arcadius, et sœur du jeune

Théodose, a été une princesse très-illustre, et dont les talents

étoient merveilleux: tous les historiens en conviennent. Dès

l'âge de quinze ans elle empiéta le gouvernement sur son frère,

dont elle avoit reconnu la foiblesse, et s'y conserva tant qu'il

vécut, à la réserve d'environ une année de disgrâce, qu'elle

passa loin de la cour, et qui coûta cher à ceux qui l'avoient

réduite à s'en éloigner[365]. Après la mort de ce prince, ne

pouvant retenir l'autorité souveraine en sa personne, ni se

résoudre à la quitter, elle proposa son mariage à Martian, à la

charge qu'il lui permettroit de garder sa virginité, qu'elle

avoit vouée et consacrée à Dieu. Comme il étoit déjà assez avancé

dans la vieillesse, il accepta la condition aisément, et elle le

nomma pour empereur au sénat, qui ne voulut, ou n'osa l'en

dédire[366]. Elle passoit alors cinquante ans, et mourut deux ans

après. Martian en régna sept, et eut pour successeur Léon, que

ses excellentes qualités firent surnommer le Grand[367]. Le

patrice Aspar le servit à monter au trône, et lui demanda pour

récompense l'association à cet empire qu'il lui avoit fait

obtenir. Le refus de Léon le fit conspirer contre ce maître qu'il

s'étoit choisi, la conspiration fut découverte, et Léon s'en

défit[368]. Voilà ce que m'a prêté l'histoire. Je ne veux point

prévenir votre jugement sur ce que j'y ai changé ou ajouté, et me

contenterai de vous dire que bien que cette pièce aye été

reléguée dans un lieu où on ne vouloit plus se souvenir qu'il y

eût un théâtre, bien qu'elle ait passé[369] par des bouches pour

qui on n'étoit prévenu d'aucune estime, bien que ses principaux

caractères soient contre le goût du temps, elle n'a pas laissé de

peupler le désert, de mettre en crédit des acteurs dont on ne

connoissoit pas le mérite, et de faire voir qu'on n'a pas

toujours besoin de s'assujettir aux entêtements du siècle pour se

faire écouter sur la scène[370]. J'aurai de quoi me satisfaire,

si cet ouvrage est aussi heureux à la lecture qu'il a été[371] à

la représentation; et si j'ose ne vous dissimuler rien, je me

flatte assez pour l'espérer.

[364] _Lettres de Mme de Sévigné_, tome III, p. 192.

[365] Ælia Pulcheria, née le 19 janvier 399,

petite-fille de Théodose le Grand, deuxième fille d'Arcadius et

d'Ælia Eudoxia, fut déclarée Auguste et impératrice le 4 juillet

414, pour prendre soin de tout l'empire et de son frère Théodose,

qui n'avoit que deux ans de moins qu'elle. Pulchérie consacra sa

virginité à Jésus-Christ, et son exemple fut suivi par ses trois

sœurs Flaccille, Arcadie et Marine. C'est par son influence que

furent convoqués les conciles d'Éphèse et de Chalcédoine.

L'Église grecque la vénère comme sainte et célèbre sa fête le 15

septembre. La disgrâce de Pulchérie et son éloignement passager

de la cour eurent lieu en 447. Dans _Attila_, Corneille indique,

en quatre vers, le caractère de cette princesse et la position

qu'elle occupait; après avoir parlé de plusieurs souverains qui

se laissent gouverner par ceux qui les entourent, Valamir ajoute:

Le second Théodose avoit pris leur modèle:

Sa sœur à cinquante ans le tenoit en tutelle,

Et fut, tant qu'il régna, l'âme de ce grand corps,

Dont elle fait encor mouvoir tous les ressorts.

(Acte I, scène II, vers 205-208.)

Peut-être est-ce en écrivant ce passage que l'idée de mettre au

théâtre le personnage de Pulchérie s'est présentée à notre poëte.

[366] Dans sa _Préface de Pulchérie_, Voltaire dit que

Martian ou Marcien avait «soixante et dix» ans au moment où il se

maria. C'est une assez grave erreur. Marcien, né en 391, n'avait

que neuf ans de plus que l'Impératrice. Marcien, qui avait passé

dix-neuf ans au service domestique et militaire d'Aspar (patrice

et général romain) et de son fils, et qui avait fait sous leurs

ordres les guerres de Perse et d'Afrique, était parvenu, grâce à

leur protection, au rang de tribun et de sénateur. Théodose

mourut le 20 juin ou le 28 juillet 450; Marcien, déclaré empereur

le 24 ou le 25 août, épousa ensuite Pulchérie.

[367] Léon Ier, dit le Thrace, l'Ancien ou le Grand,

régna de 457 à 474. Il avait été intendant d'Aspar, qui par son

crédit le fit parvenir à l'empire.

[368] Aspar, Alain de naissance et arien de religion,

fit ses premières armes sous la conduite de son père, Ardaburius,

général de Théodose II, qui commandait en 421 l'armée qui marcha

contre les Perses. Il devint à son tour général de Théodose,

conserva son crédit sous Marcien, et en 457, à la mort de ce

prince, il était le personnage le plus considérable de l'Empire.

Il fut massacré en 471.

[369] _Aye été.... ait passé_: tel est le texte des deux

éditions publiées du vivant de Corneille; voyez tome VI, p. 611,

note 2.

[370] Voyez ci-dessus la _Notice_, p. 376.

[371] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764)

donnent: «qu'il l'a été.»

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES

DE _PULCHÉRIE_.

ÉDITION SÉPARÉE.

1673 in-12;

RECUEIL.

1682 in-12.

ACTEURS[372].

PULCHÉRIE, impératrice d'Orient.

MARTIAN, vieux sénateur, ministre d'État sous Théodose le

jeune[373].

LÉON, amant de Pulchérie.

ASPAR, amant d'Irène.

IRÈNE, sœur de Léon.

JUSTINE, fille de Martian.

La scène est à Constantinople, dans le palais impérial.

[372] Presque tous les personnages de cette pièce sont

historiques. Voyez ci-dessus, p. 376-378, l'avis _Au lecteur_ et

les notes qui l'accompagnent.

[373] Dans l'édition de 1692 il y a simplement: «sous

Théodose.»

PULCHÉRIE.

COMÉDIE HÉROÏQUE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

PULCHÉRIE, LÉON.

PULCHÉRIE.

Je vous aime, Léon, et n'en fais point mystère[374]:

Des feux tels que les miens n'ont rien qu'il faille taire.

Je vous aime, et non point de cette folle ardeur

Que les yeux éblouis font maîtresse du cœur,

Non d'un amour conçu par les sens en tumulte, 5

A qui l'âme applaudit sans qu'elle se consulte,

Et qui ne concevant que d'aveugles désirs,

Languit dans les faveurs, et meurt dans les plaisirs:

Ma passion pour vous, généreuse et solide,

A la vertu pour âme, et la raison pour guide, 10

La gloire pour objet, et veut sous votre loi

Mettre en ce jour illustre et l'univers et moi.

Mon aïeul Théodose, Arcadius mon père,

Cet empire quinze ans gouverné pour un frère[375],

L'habitude à régner, et l'horreur d'en déchoir, 15

Vouloient[376] dans un mari trouver même pouvoir.

Je vous en ai cru digne; et dans ces espérances,

Dont un penchant flatteur m'a fait des assurances,

De tout ce que sur vous j'ai fait tomber d'emplois

Aucun n'a démenti l'attente de mon choix; 20

Vos hauts faits à grands pas nous[377] portoient à l'empire;

J'avois réduit mon frère à ne m'en point dédire:

Il vous y donnoit part, et j'étois toute à vous;

Mais ce malheureux prince est mort trop tôt pour nous.

L'empire est à donner, et le sénat s'assemble 25

Pour choisir une tête à ce grand corps qui tremble[378],

Et dont les Huns, les Goths, les Vandales, les Francs,

Bouleversent la masse et déchirent les flancs.

Je vois de tous côtés des partis et des ligues:

Chacun s'entre-mesure et forme ses intrigues. 30

Procope, Gratian, Aréobinde, Aspar[379]

Vous peuvent enlever ce grand nom de César:

Ils ont tous du mérite; et ce dernier s'assure

Qu'on se souvient encor de son père Ardabure,

Qui terrassant Mitrane en combat singulier, 35

Nous acquit sur la Perse un avantage entier,

Et rassurant par là nos aigles alarmées,

Termina seul la guerre aux yeux des deux armées[380].

Mes souhaits, mon crédit, mes amis, sont pour vous;

Mais à moins que ce rang, plus d'amour, point d'époux: 40

Il faut, quelques douceurs que cet amour propose,

Le trône ou la retraite au sang de Théodose;

Et si par le succès mes desseins sont trahis,

Je m'exile en Judée auprès d'Athénaïs[381].

LÉON.

Je vous suivrois, Madame; et du moins sans ombrage 45

De ce que mes rivaux ont sur moi d'avantage,

Si vous ne m'y faisiez quelque destin plus doux,

J'y mourrois de douleur d'être indigne de vous:

J'y mourrois à vos yeux en adorant vos charmes.

Peut-être essuieriez-vous quelqu'une de mes larmes; 50

Peut-être ce grand cœur, qui n'ose s'attendrir,

S'y défendroit si mal de mon dernier soupir,

Qu'un éclat imprévu de douleur et de flamme

Malgré vous à son tour voudroit suivre mon âme.

La mort, qui finiroit à vos yeux mes ennuis, 55

Auroit plus de douceur que l'état où je suis.

Vous m'aimez[382]; mais, hélas! quel amour est le vôtre,

Qui s'apprête peut-être à pencher vers un autre?

Que servent ces désirs, qui n'auront point d'effet

Si votre illustre orgueil ne se voit satisfait? 60

Et que peut cet amour dont vous êtes maîtresse,

Cet amour dont le trône a toute la tendresse,

Esclave ambitieux du suprême degré,

D'un titre qui l'allume et l'éteint à son gré?

Ah! ce n'est point par là que je vous considère; 65

Dans le plus triste exil vous me seriez plus chère:

Là mes yeux, sans relâche attachés à vous voir,

Feroient de mon amour mon unique devoir;

Et mes soins, réunis à ce noble esclavage,

Sauroient de chaque instant vous rendre un plein hommage.[70]

Pour être heureux amant, faut-il que l'univers

Ait place dans un cœur qui ne veut que vos fers;

Que les plus dignes soins d'une flamme si pure

Deviennent partagés à toute la nature?

Ah! que ce cœur, Madame, a lieu d'être alarmé, 75

Si sans être empereur je ne suis plus aimé!

PULCHÉRIE.

Œuvres de P. Corneille, Tome 07 · 第 20 / 29 段