Le même astre a vu naître et la fille et le père;
Ce mot dit tout. Souffrez qu'une imprudente ardeur, 495
Prête à s'évaporer, respecte ma pudeur.
Je suis jeune, et l'amour trouvoit une âme tendre
Qui n'avoit ni le soin ni l'art de se défendre:
La princesse, qui m'aime et m'ouvroit ses secrets,
Lui prêtoit contre moi d'inévitables traits, 500
Et toutes les raisons dont s'appuyoit sa flamme
Étoient autant de dards qui me traversoient l'âme.
Je pris, sans y penser, son exemple pour loi:
«Un amant digne d'elle est trop digne de moi,
Disois-je; et s'il brûloit pour moi comme pour elle, 505
Avec plus de bonté je recevrois son zèle.»
Plus elle m'en peignoit les rares qualités,
Plus d'une douce erreur mes sens étoient flattés.
D'un illustre avenir l'infaillible présage,
Qu'on voit si hautement écrit sur son visage, 510
Son nom que je voyois croître de jour en jour,
Pour moi, comme pour elle, étoient dignes d'amour:
Je les voyois d'accord d'un heureux hyménée;
Mais nous n'en étions pas encore à la journée:
«Quelque obstacle imprévu rompra de si doux nœuds,
Ajoutois-je; et le temps éteint les plus beaux feux.»
C'est ce que m'inspiroit l'aimable rêverie
Dont jusqu'à ce grand jour ma flamme s'est nourrie;
Mon cœur, qui ne vouloit désespérer de rien,
S'en faisoit à toute heure un charmant entretien. 520
Qu'on rêve avec plaisir, quand notre âme blessée
Autour de ce qu'elle aime est toute ramassée!
Vous le savez, Seigneur, et comme à tous propos
Un doux je ne sais quoi trouble notre repos:
Un sommeil inquiet sur de confus nuages 525
Élève incessamment de flatteuses images,
Et sur leur vain rapport fait naître des souhaits
Que le réveil admire et ne dédit jamais.
Ainsi, près de tomber dans un malheur extrême,
J'en écartois l'idée en m'abusant moi-même; 530
Mais il faut renoncer à des abus si doux;
Et je me vois, Seigneur, au même état que vous.
MARTIAN.
Tu peux aimer ailleurs, et c'est un avantage
Que n'ose se permettre[391] un amant de mon âge.
Choisis qui tu voudras, je saurai l'obtenir. 535
Mais écoutons Aspar, que j'aperçois venir.
SCÈNE II.
MARTIAN, ASPAR, JUSTINE.
ASPAR.
Seigneur, votre suffrage a réuni les nôtres:
Votre voix a plus fait que n'auroient fait cent autres;
Mais j'apprends qu'on murmure, et doute si le choix
Que fera la princesse aura toutes les voix. 540
MARTIAN.
Et qui fait présumer de son incertitude
Qu'il aura quelque chose ou d'amer ou de rude?
ASPAR.
Son amour pour Léon: elle en fait son époux,
Aucun n'en veut douter.
MARTIAN.
Je le crois comme eux tous.
Qu'y trouve-t-on à dire, et quelle défiance...? 545
ASPAR.
Il est jeune, et l'on craint son peu d'expérience.
Considérez, Seigneur, combien c'est hasarder:
Qui n'a fait qu'obéir saura mal commander;
On n'a point vu sous lui d'armée ou de province.
MARTIAN.
Jamais un bon sujet ne devint mauvais prince; 550
Et si le ciel en lui répond mal à nos vœux,
L'auguste Pulchérie en sait assez pour deux.
Rien ne nous surprendra de voir la même chose
Où nos yeux se sont faits quinze ans[392] sous Théodose:
C'étoit un prince foible, un esprit mal tourné; 555
Cependant avec elle il a bien gouverné.
ASPAR.
Cependant nous voyons six généraux d'armée
Dont au commandement l'âme est accoutumée:
Voudront-ils recevoir un ordre souverain
De qui l'a jusqu'ici toujours pris de leur main? 560
Seigneur, il est bien dur de se voir sous un maître
Dont on le fut toujours, et dont on devroit l'être.
MARTIAN.
Et qui m'assurera que ces six généraux
Se réuniront mieux sous un de leurs égaux?
Plus un pareil mérite aux grandeurs nous appelle, 565
Et plus la jalousie aux grands est naturelle.
ASPAR.
Je les tiens réunis, Seigneur, si vous voulez.
Il est, il est encor des noms plus signalés:
J'en sais qui leur plairoient; et s'il vous faut plus dire,
Avouez-en mon zèle, et je vous fais élire. 570
MARTIAN.
Moi, Seigneur, dans un âge où la tombe m'attend!
Un maître pour deux jours n'est pas ce qu'on prétend.
Je sais le poids d'un sceptre, et connois trop mes forces
Pour être encor sensible à ces vaines amorces.
Les ans, qui m'ont usé l'esprit comme le corps, 575
Abattroient tous les deux sous les moindres efforts;
Et ma mort, que par là vous verriez avancée,
Rendroit à tant d'égaux leur première pensée,
Et feroit une triste et prompte occasion
De rejeter l'État dans la division. 580
ASPAR.
Pour éviter les maux qu'on en pourroit attendre,
Vous pourriez partager vos soins avec un gendre,
L'installer dans le trône, et le nommer César.
MARTIAN.
Il faudroit que ce gendre eût les vertus d'Aspar;
Mais vous aimez ailleurs, et ce seroit un crime 585
Que de rendre infidèle un cœur si magnanime.
ASPAR.
J'aime, et ne me sens pas capable de changer;
Mais d'autres vous diroient que pour vous soulager,
Quand leur amour iroit jusqu'à l'idolâtrie,
Ils le sacrifieroient au bien de la patrie. 590
JUSTINE.
Certes, qui m'aimeroit pour le bien de l'État
Ne me trouveroit pas, Seigneur, un cœur ingrat,
Et je lui rendrois grâce au nom de tout l'empire;
Mais vous êtes constant; et s'il vous faut plus dire,
Quoi que le bien public jamais puisse exiger, 595
Ce ne sera pas moi qui vous ferai changer.
MARTIAN.
Revenons à Léon. J'ai peine à bien comprendre
Quels malheurs d'un tel choix nous aurions lieu d'attendre.
Quiconque vous verra le mari de sa sœur,
S'il ne le craint assez, craindra son défenseur; 600
Et si vous me comptez encor pour quelque chose,
Mes conseils agiront comme sous Théodose.
ASPAR.
Nous en pourrons tous deux avoir le démenti.
MARTIAN.
C'est à faire à périr pour le meilleur parti:
Il ne m'en peut coûter qu'une mourante vie, 605
Que l'âge et ses chagrins m'auront bientôt ravie.
Pour vous, qui d'un autre œil regardez ce danger,
Vous avez plus à vivre et plus à ménager;
Et je n'empêche pas qu'auprès de la princesse
Votre zèle n'éclate autant qu'il s'intéresse. 610
Vous pouvez l'avertir de ce que vous croyez,
Lui dire de ce choix ce que vous prévoyez,
Lui proposer sans fard celui qu'elle doit faire.
La vérité lui plaît, et vous pourrez lui plaire.
Je changerai comme elle alors de sentiments, 615
Et tiens mon âme prête à ses commandements.
ASPAR.
Parmi les vérités il en est de certaines
Qu'on ne dit point en face aux têtes souveraines,
Et qui veulent de nous un tour, un ascendant
Qu'aucun ne peut trouver qu'un ministre prudent: 620
Vous ferez mieux valoir ces marques d'un vrai zèle.
M'en ouvrant avec vous, je m'acquitte envers elle;
Et n'ayant rien de plus qui m'amène en ce lieu,
Je vous en laisse maître, et me retire. Adieu.
SCÈNE III.
MARTIAN, JUSTINE.
MARTIAN.
Le dangereux esprit! et qu'avec peu de peine 625
Il manqueroit d'amour et de foi pour Irène!
Des rivaux de Léon il est le plus jaloux,
Et roule des projets qu'il ne dit pas à tous.
JUSTINE.
Il n'a pour but, Seigneur, que le bien de l'empire.
Détrônez la princesse, et faites-vous élire: 630
C'est un amant pour moi que je n'attendois pas,
Qui vous soulagera du poids de tant d'États.
MARTIAN.
C'est un homme, et je veux qu'un jour il t'en souvienne,
C'est un homme à tout perdre, à moins qu'on le prévienne.
Mais Léon vient déjà nous vanter son bonheur: 635
Arme-toi de constance, et prépare un grand cœur;
Et quelque émotion qui trouble ton courage,
Contre tout son désordre affermis ton visage.
SCÈNE IV.
LÉON, MARTIAN, JUSTINE.
LÉON.
L'auriez-vous cru jamais, Seigneur? je suis perdu.
MARTIAN.
Seigneur, que dites-vous? ai-je bien entendu? 640
LÉON.
Je le suis sans ressource, et rien plus ne me flatte.
J'ai revu Pulchérie, et n'ai vu qu'une ingrate:
Quand je crois l'acquérir, c'est lors que je la perds;
Et me détruis moi-même alors que je la sers.
MARTIAN.
Expliquez-vous, Seigneur, parlez en confiance; 645
Fait-elle un autre choix?
LÉON.
Non, mais elle balance:
Elle ne me veut pas encor désespérer,
Mais elle prend du temps pour en délibérer.
Son choix n'est plus pour moi, puisqu'elle le diffère:
L'amour n'est point le maître alors qu'on délibère; 650
Et je ne saurois plus me promettre sa foi,
Moi qui n'ai que l'amour qui lui parle pour moi.
Ah! Madame....
JUSTINE.
Seigneur....
LÉON.
Auriez-vous pu le croire?
JUSTINE.
L'amour qui délibère est sûr de sa victoire,
Et quand d'un vrai mérite il s'est fait un appui, 655
Il n'est point de raisons qui ne parlent pour lui.
Souvent il aime à voir un peu d'impatience,
Et feint de reculer, lorsque plus il avance:
Ce moment d'amertume en rend les fruits plus doux.
Aimez, et laissez faire une âme toute à vous. 660
LÉON.
Toute à moi! mon malheur n'est que trop véritable;
J'en ai prévu le coup, je le sens qui m'accable.
Plus elle m'assuroit de son affection,
Plus je me faisois peur de son ambition:
Je ne savois des deux quelle étoit la plus forte; 665
Mais il n'est que trop vrai, l'ambition l'emporte;
Et si son cœur encor lui parle en ma faveur,
Son trône me dédaigne en dépit de son cœur.
Seigneur, parlez pour moi; parlez pour moi, Madame:
Vous pouvez tout sur elle, et lisez dans son âme. 670
Peignez-lui bien mes feux, retracez-lui les siens;
Rappelez dans son cœur leurs plus doux entretiens;
Et si vous concevez de quelle ardeur je l'aime,
Faites-lui souvenir qu'elle m'aimoit de même.
Elle-même a brigué pour me voir souverain: 675
J'étois, sans ce grand titre, indigne de sa main;
Mais si je ne l'ai pas, ce titre qui l'enchante,
Seigneur, à qui tient-il qu'à son humeur changeante?
Son orgueil contre moi doit-il s'en prévaloir,
Quand pour me voir au trône elle n'a qu'à vouloir? 680
Le sénat n'a pour elle appuyé mon suffrage
Qu'afin que d'un beau feu ma grandeur fût l'ouvrage:
Il sait depuis quel temps il lui plaît de m'aimer;
Et quand il l'a nommée, il a cru me nommer.
Allez, Seigneur, allez empêcher son parjure; 685
Faites qu'un empereur soit votre créature.
Que je vous céderois ce grand titre aisément,
Si vous pouviez sans lui me rendre heureux amant!
Car enfin mon amour n'en veut qu'à sa personne,
Et n'a d'ambition que ce qu'on m'en ordonne. 690
MARTIAN.
Nous allons, et tous deux, Seigneur, lui faire voir
Qu'elle doit mieux user de l'absolu pouvoir.
Modérez cependant l'excès de votre peine;
Remettez vos esprits dans l'entretien d'Irène.
LÉON.
D'Irène? et ses conseils m'ont trahi, m'ont perdu. 695
MARTIAN.
Son zèle pour un frère a fait ce qu'il a dû.
Pouvoit-elle prévoir cette supercherie
Qu'a faite[393] à votre amour l'orgueil de Pulchérie?
J'ose en parler ainsi, mais ce n'est qu'entre nous.
Nous lui rendrons l'esprit plus traitable et plus doux,
Et vous rapporterons son cœur et ce grand titre.
Allez.
LÉON.
Entre elle et moi que n'êtes-vous l'arbitre!
Adieu: c'est de vous seuls que je puis recevoir
De quoi garder encor quelque reste d'espoir.
SCÈNE V.
MARTIAN, JUSTINE.
MARTIAN.
Justine, tu le vois, ce bienheureux obstacle 705
Dont ton amour sembloit pressentir le miracle.
Je ne te défends point, en cette occasion,
De prendre un peu d'espoir sur leur division;
Mais garde-toi d'avoir une âme assez hardie
Pour faire à leur amour la moindre perfidie: 710
Le mien de ce revers s'applique tant de part,
Que j'espère en mourir quelques moments plus tard.
Mais de quel front enfin leur donner à connoître
Les périls d'un amour que nous avons vu naître,
Dont nous avons tous deux été les confidents, 715
Et peut-être formé les traits les plus ardents?
De tous leurs déplaisirs c'est nous rendre coupables:
Servons-les en amis, en amants véritables;
Le véritable amour n'est point intéressé.
Allons, j'achèverai comme j'ai commencé: 720
Suis l'exemple, et fais voir qu'une âme généreuse
Trouve dans sa vertu de quoi se rendre heureuse,
D'un sincère devoir fait son unique bien,
Et jamais ne s'expose à se reprocher rien.
FIN DU SECOND ACTE.
[387] Dans l'édition de 1692 et dans celle de Voltaire
(1764):
Et les _plus_ écoutés sont _les_ plus mal suivis.
[388] Suivant Fontenelle, Corneille parle ici de
lui-même. Voyez ci-dessus, p. 374.
[389] L'édition de 1682 a ici une faute qui dénature le
sens: _digne_, au singulier, au lieu de _dignes_.
[390] Voyez tome 1, p. 205, note 3.
[391] Tel est le texte des deux éditions publiées du
vivant de Corneille (1673 et 1682). Thomas Corneille (1692) donne
_promettre_; Voltaire (1764) a gardé _permettre_.
[392] Voyez ci-dessus, p. 381, note 375.
[393] On lit _Qu'a fait_, sans accord, dans l'édition de
1682.
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
PULCHÉRIE, MARTIAN, JUSTINE.
PULCHÉRIE.
Je vous ai dit mon ordre: allez, Seigneur, de grâce, 725
Sauver[394] mon triste cœur du coup qui le menace;
Mettez tout le sénat dans ce cher intérêt.
MARTIAN.
Madame, il sait assez combien Léon vous plaît,
Et le nomme assez haut alors qu'il vous défère
Un choix que votre amour vous a déjà fait faire. 730
PULCHÉRIE.
Que ne m'en fait-il donc une obligeante loi?
Ce n'est pas le choisir que s'en remettre à moi;
C'est attendre l'issue à couvert de l'orage:
Si l'on m'en applaudit, ce sera son ouvrage;
Et si j'en suis blâmée, il n'y veut point de part. 735
En doute du succès, il en fuit le hasard;
Et lorsque je l'en veux garant vers tout le monde,
Il veut qu'à l'univers moi seule j'en réponde.
Ainsi m'abandonnant au choix de mes souhaits,
S'il est des mécontents, moi seule je les fais; 740
Et je devrai moi seule apaiser le murmure
De ceux à qui ce choix semblera faire injure,
Prévenir leur révolte, et calmer les mutins
Qui porteront envie à nos heureux destins.
MARTIAN.
Aspar vous aura vue, et cette âme chagrine.... 745
PULCHÉRIE.
Il m'a vue, et j'ai vu quel chagrin le domine;
Mais il n'a pas laissé de me faire juger
Du choix que fait mon cœur quel sera le danger.
Il part de bons avis quelquefois de la haine;
On peut tirer du fruit de tout ce qui fait peine; 750
Et des plus grands desseins qui veut venir à bout
Prête l'oreille à tous, et fait profit de tout.
MARTIAN.
Mais vous avez promis, et la foi qui vous lie....
PULCHÉRIE.
Je suis impératrice, et j'étois Pulchérie.
De ce trône, ennemi de mes plus doux souhaits, 755
Je regarde l'amour comme un de mes sujets:
Je veux que le respect qu'il doit à ma couronne
Repousse l'attentat qu'il fait sur ma personne;
Je veux qu'il m'obéisse, au lieu de me trahir;
Je veux qu'il donne à tous l'exemple d'obéir; 760
Et jalouse déjà de mon pouvoir suprême,
Pour l'affermir sur tous, je le prends sur moi-même.
MARTIAN.
Ainsi donc ce Léon qui vous étoit si cher....
PULCHÉRIE.
Je l'aime d'autant plus qu'il m'en faut détacher.
MARTIAN.
Seroit-il à vos yeux moins digne de l'empire 765
Qu'alors que vous pressiez le sénat de l'élire?
PULCHÉRIE.
Il falloit qu'on le vît des yeux dont je le voi,
Que de tout son mérite on convînt avec moi,
Et que par une estime éclatante et publique
On mît l'amour d'accord avec la politique. 770
J'aurois déjà rempli l'espoir d'un si beau feu,
Si le choix du sénat m'en eût donné l'aveu:
J'aurois pris le parti dont il me faut défendre;
Et si jusqu'à Léon je n'ose plus descendre,
Il m'étoit glorieux, le voyant souverain, 775
De remonter au trône en lui donnant la main.
MARTIAN.
Votre cœur tiendra bon pour lui contre tous autres.
PULCHÉRIE.
S'il a ces sentiments, ce ne sont pas les vôtres:
Non, Seigneur, c'est Léon, c'est son juste courroux,
Ce sont ses déplaisirs qui s'expliquent par vous: 780
Vous prêtez votre bouche, et n'êtes pas capable
De donner à ma gloire un conseil qui l'accable.
MARTIAN.
Mais ses rivaux ont-ils plus de mérite?
PULCHÉRIE.
Non;
Mais ils ont plus d'emploi, plus de rang, plus de nom;
Et si de ce grand choix ma flamme est la maîtresse, 785
Je commence à régner par un trait de foiblesse.
MARTIAN.
Et tenez-vous fort sûr qu'une légèreté
Donnera plus d'éclat à votre dignité?
Pardonnez-moi ce mot, s'il a trop de franchise,
Le peuple aura peut-être une âme moins soumise: 790
Il aime à censurer ceux qui lui font la loi,
Et vous reprochera jusqu'au manque de foi.
PULCHÉRIE.
Je vous ai déjà dit ce qui m'en justifie:
Je suis impératrice, et j'étois Pulchérie.
J'ose vous dire plus: Léon a des jaloux, 795
Qui n'en font pas, Seigneur, même estime que nous.
Pour surprenant que soit l'essai de son courage,
Les vertus d'empereur ne sont point de son âge:
Il est jeune, et chez eux c'est un si grand défaut,
Que ce mot prononcé détruit tout ce qu'il vaut. 800
Si donc j'en fais le choix, je paroîtrai le faire
Pour régner sous son nom ainsi que sous mon frère.
Vous-même, qu'ils ont vu sous lui dans un emploi
Où vos conseils régnoient autant et plus que moi,
Ne donnerez-vous point quelque lieu de vous dire 805
Que vous n'aurez voulu qu'un fantôme à l'empire,
Et que dans un tel choix vous vous serez flatté
De garder en vos mains toute l'autorité?
MARTIAN.
Ce n'est pas mon dessein, Madame, et s'il faut dire
Sur le choix de Léon ce que le ciel m'inspire, 810
Dès cet heureux moment qu'il sera votre époux,
J'abandonne Byzance et prends congé de vous,
Pour aller, dans le calme et dans la solitude,
De la mort qui m'attend faire l'heureuse étude.
Voilà comme j'aspire à gouverner l'État. 815
Vous m'avez commandé d'assembler le sénat;
J'y vais, Madame.
PULCHÉRIE.
Quoi? Martian m'abandonne,
Quand il faut sur ma tête affermir la couronne!
Lui, de qui le grand cœur, la prudence, la foi....
MARTIAN.
Tout le prix que j'en veux, c'est de mourir à moi. 820
SCÈNE II.
PULCHÉRIE, JUSTINE.
PULCHÉRIE.
Que me dit-il, Justine, et de quelle retraite
Ose-t-il menacer l'hymen qu'il me souhaite?
De Léon près de moi ne se fait-il l'appui
Que pour mieux dédaigner de me servir sous lui?
Le hait-il? le craint-il? et par quelle autre cause.... 825
JUSTINE.
Qui que vous épousiez, il voudra même chose.
PULCHÉRIE.
S'il étoit dans un âge à prétendre ma foi,
Comme il seroit de tous le plus digne de moi,
Ce qu'il donne à penser auroit quelque apparence;
Mais les ans l'ont dû mettre en entière assurance. 830
JUSTINE.
Que savons-nous, Madame? est-il dessous les cieux
Un cœur impénétrable au pouvoir de vos yeux?
Ce qu'ils ont d'habitude à faire des conquêtes
Trouve à prendre vos fers les âmes toujours prêtes.
L'âge n'en met aucune à couvert de leurs traits: 835
Non que sur Martian j'en sache les effets;
Il m'a dit comme à vous que ce grand hyménée
L'envoira[395] loin d'ici finir sa destinée;
Et si j'ose former quelque soupçon confus,
Je parle en général, et ne sais rien de plus. 840
Mais pour votre Léon, êtes-vous résolue
A le perdre aujourd'hui de puissance absolue?
Car ne l'épouser pas, c'est le perdre en effet.
PULCHÉRIE.
Pour te montrer la gêne où son nom seul me met,
Soutire que je t'explique en faveur de sa flamme 845
La tendresse du cœur après la grandeur d'âme.
Léon seul est ma joie, il est mon seul desir;
Je n'en puis choisir d'autre, et n'ose le choisir:
Depuis trois ans unie à cette chère idée,
J'en ai l'âme à toute heure, en tous lieux, obsédée; 850
Rien n'en détachera mon cœur que le trépas,
Encore après ma mort n'en répondrois-je pas;
Et si dans le tombeau le ciel permet qu'on aime,
Dans le fond du tombeau je l'aimerai de même.
Trône qui m'éblouis, titres qui me flattez, 855
Pourrez-vous me valoir ce que vous me coûtez?
Et de tout votre orgueil la pompe la plus haute
A-t-elle un bien égal à celui qu'elle m'ôte?
JUSTINE.
Et vous pouvez penser à prendre un autre époux?
PULCHÉRIE.
Ce n'est pas, tu le sais, à quoi je me résous. 860
Si ma gloire à Léon me défend de me rendre,
De tout autre que lui l'amour sait me défendre.
Qu'il est fort cet amour! sauve-m'en, si tu peux;
Vois Léon, parle-lui, dérobe-moi ses vœux:
M'en faire un prompt larcin, c'est me rendre un service
Qui saura m'arracher des bords du précipice.
Je le crains, je me crains, s'il n'engage sa foi,
Et je suis trop à lui tant qu'il est tout à moi.
Sens-tu d'un tel effort ton amitié capable?
Ce héros n'a-t-il rien qui te paroisse aimable? 870
Au pouvoir de tes yeux j'unirai mon pouvoir:
Parle, que résous-tu de faire?
JUSTINE.
Mon devoir.
Je sors d'un sang, Madame, à me rendre assez vaine
Pour attendre un époux d'une main souveraine,
Et n'ayant point d'amour que pour ma liberté, 875
S'il la faut immoler à votre sûreté,
J'oserai.... Mais voici ce cher Léon, Madame;
Voulez-vous....
PULCHÉRIE.
Laisse-moi consulter mieux mon âme;
Je ne sais pas encor trop bien ce que je veux:
Attends un nouvel ordre, et suspends tous tes vœux. 880
SCÈNE III.
PULCHÉRIE, LÉON, JUSTINE.
PULCHÉRIE.
Seigneur, qui vous ramène? est-ce l'impatience
D'ajouter à mes maux ceux de votre présence,
De livrer tout mon cœur à de nouveaux combats;
Et souffré-je trop peu quand je ne vous vois pas?
LÉON.
Je viens savoir mon sort.
PULCHÉRIE.
N'en soyez point en doute; 885
Je vous aime et nous plains[396]: c'est là me peindre toute,
C'est tout ce que je sens; et si votre amitié
Sentoit pour mes malheurs quelque trait de pitié,
Elle m'épargneroit cette fatale vue,
Qui me perd, m'assassine, et vous-même vous tue. 890
LÉON.
Vous m'aimez, dites-vous?
PULCHÉRIE.
Plus que jamais.
LÉON.
Hélas!
Je souffrirois bien moins si vous ne m'aimiez pas.
Pourquoi m'aimer encor seulement pour me plaindre?
PULCHÉRIE.
Comment cacher un feu que je ne puis éteindre?
LÉON.
Vous l'étouffez du moins sous l'orgueil scrupuleux 895
Qui fait seul tous les maux dont nous mourons tous deux.
Ne vous en plaignez point, le vôtre est volontaire:
Vous n'avez que celui qu'il vous plaît de vous faire;
Et ce n'est pas pour être aux termes d'en mourir
Que d'en pouvoir guérir dès qu'on s'en veut guérir. 900
PULCHÉRIE.
Moi seule je me fais les maux dont je soupire!
A-ce été sous mon nom que j'ai brigué l'empire?
Ai-je employé mes soins, mes amis, que pour vous?
Ai-je cherché par là qu'à vous voir mon époux?
Quoi? votre déférence à mes efforts s'oppose! 905
Elle rompt mes projets, et seule j'en suis cause!
M'avoir fait obtenir plus qu'il ne m'étoit dû,
C'est ce qui m'a perdue, et qui vous a perdu.
Si vous m'aimiez, Seigneur, vous me deviez mieux croire,
Ne pas intéresser mon devoir et ma gloire: 910
Ce sont deux ennemis que vous nous avez faits,
Et que tout notre amour n'apaisera jamais.
Vous m'accablez en vain de soupirs, de tendresse;
En vain mon triste cœur en vos maux s'intéresse,
Et vous rend, en faveur de nos communs desirs, 915
Tendresse pour tendresse, et soupirs pour soupirs:
Lorsqu'à des feux si beaux je rends cette justice,
C'est l'amante qui parle; oyez l'impératrice.
Ce titre est votre ouvrage, et vous me l'avez dit:
D'un service si grand votre espoir s'applaudit, 920
Et s'est fait en aveugle un obstacle invincible,
Quand il a cru se faire un succès infaillible.
Appuyé de mes soins, assuré de mon cœur,
Il falloit m'apporter la main d'un empereur,
M'élever jusqu'à vous en heureuse sujette: 925
Ma joie étoit entière, et ma gloire parfaite;
Mais puis-je avec ce nom même chose pour vous?
Il faut nommer un maître, et choisir un époux:
C'est la loi qu'on m'impose, ou plutôt c'est la peine
Qu'on attache aux douceurs de me voir souveraine. 930
Je sais que le sénat, d'une commune voix,
Me laisse avec respect la liberté du choix;
Mais il attend de moi celui du plus grand homme
Qui respire aujourd'hui dans l'une et l'autre Rome:
Vous l'êtes, j'en suis sûre, et toutefois, hélas! 935
Un jour on le croira, mais....
LÉON.
On ne le croit pas,
Madame: il faut encor du temps et des services;
Il y faut du destin quelques heureux caprices,
Et que la renommée, instruite en ma faveur,
Séduisant l'univers, impose à ce grand cœur. 940
Cependant admirez comme un amant se flatte:
J'avois cru votre gloire un peu moins délicate;
J'avois cru mieux répondre à ce que je vous doi
En tenant tout de vous, qu'en vous l'offrant en moi;
Et qu'auprès d'un objet que l'amour sollicite, 945
Ce même amour pour moi tiendroit lieu de mérite.
PULCHÉRIE.
Oui; mais le tiendra-t-il auprès de l'univers,
Qui sur un si grand choix tient tous ses yeux ouverts?
Peut-être le sénat n'ose encor vous élire,
Et si je m'y hasarde, osera m'en dédire; 950
Peut-être qu'il s'apprête à faire ailleurs sa cour
Du honteux désaveu qu'il garde à notre amour;
Car ne nous flattons point, ma gloire inexorable
Me doit au plus illustre, et non au plus aimable;
Et plus ce rang m'élève, et plus sa dignité 955
M'en fait avec hauteur une nécessité.
LÉON.
Rabattez ces hauteurs où tout le cœur s'oppose,
Madame, et pour tous deux hasardez quelque chose:
Tant d'orgueil et d'amour ne s'accordent pas bien;
Et c'est ne point aimer que ne hasarder rien. 960
PULCHÉRIE.
S'il n'y faut que mon sang, je veux bien vous en croire;
Mais c'est trop hasarder qu'y hasarder ma gloire;
Et plus je ferme l'œil aux périls que j'y cours,
Plus je vois que c'est trop qu'y hasarder vos jours.
Ah! si la voix publique enfloit votre espérance 965
Jusqu'à me demander pour vous la préférence,
Si des noms que la gloire à l'envi me produit
Le plus cher à mon cœur faisoit le plus de bruit,
Qu'aisément à ce bruit on me verroit souscrire,
Et remettre en vos mains ma personne et l'empire! 970
Mais l'empire vous fait trop d'illustres jaloux:
Dans le fond de ce cœur je vous préfère à tous;
Vous passez les plus grands, mais ils sont plus en vue.
Vos vertus n'ont point eu toute leur étendue;
Et le monde, ébloui par des noms trop fameux, 975
N'ose espérer de vous ce qu'il présume d'eux.
Vous aimez, vous plaisez: c'est tout auprès des femmes;
C'est par là qu'on surprend, qu'on enlève leurs âmes;
Mais pour remplir[397] un trône et s'y faire estimer,
Ce n'est pas tout, Seigneur, que de plaire et d'aimer. 980
La plus ferme couronne est bientôt ébranlée,
Quand un effort d'amour semble l'avoir volée;
Et pour garder[398] un rang si cher à nos desirs,
Il faut un plus grand art que celui des soupirs.
Ne vous abaissez pas à la honte des larmes: 985
Contre un devoir si fort ce sont de foibles armes;
Et si de tels secours vous couronnoient ailleurs,
J'aurois pitié d'un sceptre acheté par des pleurs.
LÉON.
Ah! Madame, aviez-vous de si fières pensées,
Quand vos bontés pour moi se sont intéressées? 990
Me disiez-vous alors que le gouvernement
Demandoit un autre art que celui d'un amant?
Si le sénat eût joint ses suffrages aux vôtres,
J'en aurois paru digne autant ou plus qu'un autre:
Ce grand art de régner eût suivi tant de voix; 995
Et vous-même....
PULCHÉRIE.