_Psyché_, on lit l'Avis suivant:
LE LIBRAIRE AU LECTEUR.
Cet ouvrage n'est pas tout d'une main. M. Quinault a fait les
paroles qui s'y chantent en musique, à la réserve de la plainte
italienne[314]. M. de Molière[315] a dressé le plan de la pièce
et réglé la disposition, où il s'est plus attaché aux beautés et
à la pompe du spectacle qu'à l'exacte régularité. Quant à la
versification, il n'a pas eu le loisir de la faire entière. Le
carnaval approchoit; et les ordres pressants du Roi, qui se
vouloit donner ce magnifique divertissement plusieurs fois avant
le carême, l'ont mis dans la nécessité de souffrir un peu de
secours. Ainsi il n'y a que le prologue, le premier acte, la
première scène du second, et la première du troisième, dont les
vers soient de lui. M. Corneille[316] a employé une quinzaine au
reste; et par ce moyen Sa Majesté s'est trouvée servie dans le
temps qu'elle l'avoit ordonné[317].
[293] _Molière et sa troupe_, p. 92 et 93.
[294] Voyez _Anecdotes dramatiques_, tome II, p. 443.
[295] Voyez ci-après, p. 288.
[296] Acte III, scène III.
[297] 1668, p. 311 et suivantes.
[298] Contrôleur des bâtiments du Roi.
[299] _Histoire du Théâtre françois_, par les frères
Parfait, tome XI, p. 126.
[300] Numéro du 24 janvier 1671, p. 81-83.
[301] Voyez ci-dessus la Notice de _Bérénice_, p. 190.
[302] Pages 107 et 108.
[303] Dans l'édition de Molière de 1682 on lit à la
suite du titre de _Psyché_: «Representée pour le Roy dans la
grande Salle des Machines du Palais des Tuilleries en Janvier, et
durant tout le Carnaval de l'année 1670. Par la Troupe du Roy. Et
donnée au Public sur le Theâtre de la Salle du Palais Royal, le
24 juillet 1671.»
[304] Voyez _la Fameuse Comédienne_, p. 33 et
suivantes.
[305] Tome III, p. 369.
[306] _Histoire du Théâtre françois_, tome XI, p. 132.
[307] Tome XIV, p. 307.
[308] Dans le premier des deux passages cités, les
frères Parfait donnent le 1er juin 1703 comme tombant au mardi,
dans le second comme tombant au mercredi. C'était en réalité au
vendredi, ce qui nous a engagé à supprimer la mention du jour.
[309] Mlle Desmares. (_Note des frères Parfait._)
[310] M. Baron fils. (_Note des mêmes._)
[311] Un passage du prologue ajouté par Dancourt à la
comédie de _l'Inconnu_ de Thomas Corneille, lors de la reprise de
cet ouvrage le 21 août 1703, nous fait connaître un petit détail
assez curieux:
MADEMOISELLE DESMARES.
.... Nous venons de remettre _Psyché_
Avec tout le succès qu'on s'en pouvoit promettre.
CRISPIN.
Oui, mais au double il a fallu la mettre,
Et le public s'en est presque fâché.
[312] Les principaux rôles de cette pièce, jouée le 19
août 1862, étaient ainsi distribués: _Jupiter_, Chéri; _Vénus_,
Mlle Devoyod; _l'Amour_, Mlle Fix; _Ægiale_, Mlle Rose Deschamps;
_Psyché_, Mlle Favart; _le Roi_, Maubant; _Aglaure_, Mlle
Tordeus; _Cydippe_, Mlle Ponsin; _Cléomène_, Worms; _Agénor_,
Ariste; _le Zéphire_, Mlle Rosa Didier; _Lycas_, Tronchet; _le
dieu d'un fleuve_, Verdellet.
[313] Voyez le _Dictionnaire portatif des théâtres_,
article _Psyché_, et l'_Histoire de l'Académie royale des
inscriptions et belles-lettres_, tome XXVIII, p. 264.
[314] Voyez ci-après, p. 309 et 310, vers 546-570. Les
paroles de cette plainte sont de Lully, qui composa les airs.
Voyez l'_Histoire du Théâtre françois_, tome XI, p. 127, note
_a_.
[315] Tel est le texte de l'édition originale; les
suivantes donnent: «M. Molière.»
[316] Dans les éditions de 1682 et de 1697: «M.
Corneille l'aîné.»
[317] Si Corneille est intervenu dans l'impression de
_Psyché_, ce doit être pour l'édition originale; c'est celle que
nous suivrons. Au reste il n'y a entre elle et les éditions
postérieures qu'un petit nombre d'insignifiantes différences.
Nous avons fait imprimer en petit texte tout ce qui n'est pas de
Corneille; nous ne donnons ni notes ni variantes pour cette
portion de l'ouvrage, qui sera annotée dans l'édition de Molière
de M. E. Soulié.
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES
DE _PSYCHÉ_.
ÉDITION SÉPARÉE.
1671 in-12.
RECUEILS[318].
1676 in-12;
1682 in-12;
1697 in-12.
[318] _Psyché_ n'a pas été, du vivant de Corneille,
réunie à ses œuvres. Les recueils indiqués ici sont ceux du
théâtre de Molière.
ACTEURS.
JUPITER. _Du Croisy[319]._
VÉNUS. _Mlle de Brie._
L'AMOUR. _Baron._
ÆGIALE, } { _Les petites la Thorillière
Grâces. { et_ _du Croisy[320]._
PHAÈNE, }
PSYCHÉ. _Mlle Molière._
LE ROI, père de Psyché. _La Thorillière._
AGLAURE, } sœurs de Psyché. { _Mlles Marotte et Boval._
CYDIPPE, } {
CLÉOMÈNE, } princes, amants { _Hubert et la Grange._
AGÉNOR, } de Psyché. {
LE ZÉPHIRE[321]. _Molière._
LYCAS. _Chateauneuf._
LE DIEU D'UN FLEUVE. _De Brie._
[319] Ces noms d'acteurs sont tirés du programme de
_Psyché_ dont nous avons parlé dans la _Notice_, p. 282 et 284.
[320] Thérèse Lenoir de la Thorillière, née en 1660,
avait alors onze ans; Marie-Angélique du Croisy, née en 1658, en
avait treize.--Voyez p. 294 les vers 75 et 76.
[321] Il faut remarquer que le «zéphir» qui chante au
troisième intermède est un autre personnage. Il était joué, nous
dit le programme, par un nommé «Iannot.»
PSYCHE.
TRAGÉDIE-BALLET.
PROLOGUE.
La scène représente sur le devant un lieu champêtre, et dans
l'enfoncement un rocher percé à jour, à travers duquel on voit la
mer en éloignement.
Flore paroît au milieu du théâtre, accompagnée de Vertumne, dieu
des arbres et des fruits, et de Palæmon, dieu des eaux. Chacun de
ces dieux conduit une troupe de divinités: l'un mène à sa suite
des Dryades et des Sylvains; et l'autre des dieux des fleuves, et
des Naïades. Flore chante ce récit pour inviter Vénus à descendre
en terre:
Ce n'est plus le temps de la guerre:
Le plus puissant des rois
Interrompt ses exploits
Pour donner la paix à la terre.
Descendez, mère des Amours; 5
Venez nous donner de beaux jours.
(Vertumne et Palæmon, avec les divinités qui les accompagnent,
joignent leurs voix à celle de Flore, et chantent ces paroles:)
CHŒUR DES DIVINITÉS DE LA TERRE ET DES EAUX, COMPOSÉ DE FLORE,
NYMPHES, PALÆMON, VERTUMNE, SYLVAINS, FAUNES, DRYADES ET NAÏADES.
Nous goûtons une paix profonde;
Les plus doux jeux sont ici-bas:
On doit ce repos, plein d'appas,
Au plus grand roi du monde. 10
Descendez, mère des Amours;
Venez nous donner de beaux jours.
(Il se fait ensuite une entrée de ballet, composée de deux
Dryades, quatre Sylvains, deux Fleuves et deux Naïades; après
laquelle Vertumne et Palæmon chantent ce dialogue:)
VERTUMNE.
Rendez-vous, beautés cruelles;
Soupirez à votre tour.
PALÆMON.
Voici la reine des belles, 15
Qui vient inspirer l'amour.
VERTUMNE.
Un bel objet toujours sévère
Ne se fait jamais bien aimer.
PALÆMON.
C'est la beauté qui commence de plaire;
Mais la douceur achève de charmer. 20
(Ils répètent ensemble ces derniers vers:)
C'est la beauté qui commence de plaire;
Mais la douceur achève de charmer.
VERTUMNE.
Souffrons tous qu'Amour nous blesse:
Languissons, puisqu'il le faut.
PALÆMON.
Que sert un cœur sans tendresse? 25
Est-il un plus grand défaut?
VERTUMNE.
Un bel objet toujours sévère
Ne se fait jamais bien aimer.
PALÆMON.
C'est la beauté qui commence de plaire;
Mais la douceur achève de charmer. 30
(Flore répond au dialogue de Vertumne et de Palæmon par ce
menuet, et les autres divinités y mêlent leurs danses:)
Est-on sage,
Dans le bel âge,
Est-on sage
De n'aimer pas?
Que sans cesse 35
L'on se presse
De goûter les plaisirs ici-bas.
La sagesse
De la jeunesse,
C'est de savoir jouir de ses appas. 40
L'Amour charme
Ceux qu'il désarme;
L'Amour charme,
Cédons-lui tous:
Notre peine 45
Seroit vaine
De vouloir résister à ses coups.
Quelque chaîne
Qu'un amant prenne,
La liberté n'a rien qui soit si doux. 50
(Vénus descend du ciel dans une grande machine avec l'Amour, son
fils, et deux petites Grâces, nommées Ægiale et Phaène; et les
divinités de la terre et des eaux recommencent de joindre toutes
leurs voix, et continuent par leurs danses de lui témoigner la
joie qu'elles ressentent à son abord.)
CHŒUR DE TOUTES LES DIVINITÉS DE LA TERRE ET DES EAUX.
Nous goûtons une paix profonde;
Les plus doux jeux sont ici-bas;
On doit ce repos, plein d'appas,
Au plus grand roi du monde.
Descendez, mère des Amours; 55
Venez nous donner de beaux jours.
VÉNUS, dans sa machine.
Cessez, cessez pour moi tous vos chants d'allégresse:
De si rares honneurs ne m'appartiennent pas,
Et l'hommage qu'ici votre bonté m'adresse
Doit être réservé pour de plus doux appas. 60
C'est une trop vieille méthode
De me venir faire sa cour;
Toutes les choses ont leur tour,
Et Vénus n'est plus à la mode.
Il est d'autres attraits naissants, 65
Où l'on va porter son encens:
Psyché, Psyché la belle, aujourd'hui tient ma place;
Déjà tout l'univers s'empresse à l'adorer,
Et c'est trop que dans ma disgrâce
Je trouve encor quelqu'un qui me daigne honorer. 70
On ne balance point entre nos deux mérites:
A quitter mon parti tout s'est licencié,
Et du nombreux amas de Grâces favorites
Dont je traînois partout les soins et l'amitié,
Il ne m'en est resté que deux des plus petites, 75
Qui m'accompagnent par pitié.
Souffrez que ces demeures sombres
Prêtent leur solitude aux troubles de mon cœur,
Et me laissez parmi leurs ombres
Cacher ma honte et ma douleur. 80
(Flore et les autres déités se retirent, et Vénus avec sa suite
sort de sa machine.)
ÆGIALE.
Nous ne savons, Déesse, comment faire,
Dans ce chagrin qu'on voit vous accabler.
Notre respect veut se taire,
Notre zèle veut parler.
VÉNUS.
Parlez, mais si vos soins aspirent à me plaire, 85
Laissez tous vos conseils pour une autre saison,
Et ne parlez de ma colère
Que pour dire que j'ai raison.
C'étoit là, c'étoit là la plus sensible offense
Que ma divinité pût jamais recevoir; 90
Mais j'en aurai la vengeance,
Si les Dieux ont du pouvoir.
PHAÈNE.
Vous avez plus que nous de clartés, de sagesse,
Pour juger ce qui peut être digne de vous;
Mais pour moi, j'aurois cru qu'une grande déesse. 95
Devroit moins se mettre en courroux.
VÉNUS.
Et c'est là la raison de ce courroux extrême.
Plus mon rang a d'éclat, plus l'affront est sanglant;
Et si je n'étois pas dans ce degré suprême,
Le dépit de mon cœur seroit moins violent. 100
Moi, la fille du dieu qui lance le tonnerre,
Mère du dieu qui fait aimer,
Moi, les plus doux souhaits du ciel et de la terre,
Et qui ne suis venue au jour que pour charmer,
Moi qui, par tout ce qui respire, 105
Ai vu de tant de vœux encenser mes autels,
Et qui de la beauté, par des droits immortels,
Ai tenu de tout temps le souverain empire,
Moi dont les yeux ont mis deux grandes déités
Au point de me céder le prix de la plus belle, 110
Je me vois ma victoire et mes droits disputés
Par une chétive mortelle!
Le ridicule excès d'un fol entêtement
Va jusqu'à m'opposer une petite fille!
Sur ses traits et les miens j'essuierai constamment 115
Un téméraire jugement,
Et du haut des cieux où je brille,
J'entendrai prononcer aux mortels prévenus:
«Elle est plus belle que Vénus!»
ÆGIALE.
Voilà comme l'on fait; c'est le style des hommes: 120
Ils sont impertinents dans leurs comparaisons.
PHAÈNE.
Ils ne sauroient louer, dans le siècle où nous sommes,
Qu'ils n'outragent les plus grands noms.
VÉNUS.
Ah! que de ces trois mots la rigueur insolente
Venge bien Junon et Pallas, 125
Et console leurs cœurs de la gloire éclatante
Que la fameuse pomme acquit à mes appas!
Je les vois s'applaudir de mon inquiétude,
Affecter à toute heure un ris malicieux,
Et d'un fixe regard chercher avec étude 130
Ma confusion dans mes yeux.
Leur triomphante joie, au fort d'un tel outrage,
Semble me venir dire, insultant mon courroux:
«Vante, vante, Vénus, les traits de ton visage:
Au jugement d'un seul, tu l'emportas sur nous; 135
Mais par le jugement de tous
Une simple mortelle a sur toi l'avantage.»
Ah! ce coup-là m'achève, il me perce le cœur;
Je n'en puis plus souffrir les rigueurs sans égales,
Et c'est trop de surcroît à ma vive douleur 140
Que le plaisir de mes rivales.
Mon fils, si j'eus jamais sur toi quelque crédit,
Et si jamais je te fus chère,
Si tu portes un cœur à sentir le dépit
Qui trouble le cœur d'une mère. 145
Qui si tendrement te chérit,
Emploie, emploie ici l'effort de ta puissance
A soutenir mes intérêts,
Et fais à Psyché par tes traits
Sentir les traits de ma vengeance. 150
Pour rendre son cœur malheureux,
Prends celui de tes traits le plus propre à me plaire,
Le plus empoisonné de ceux
Que tu lances dans ta colère.
Du plus bas, du plus vil, du plus affreux mortel, 155
Fais que jusqu'à la rage elle soit enflammée,
Et qu'elle ait à souffrir le supplice cruel
D'aimer et n'être point aimée.
L'AMOUR.
Dans le monde on n'entend que plaintes de l'Amour:
On m'impute partout mille fautes commises, 160
Et vous ne croiriez point le mal et les sottises
Que l'on dit de moi chaque jour.
Si pour servir votre colère....
VÉNUS.
Va, ne résiste point aux souhaits de ta mère;
N'applique tes raisonnements. 165
Qu'à chercher les plus prompts moments
De faire un sacrifice à ma gloire outragée.
Pars, pour toute réponse à mes empressements,
Et ne me revois point que je ne sois vengée.
(L'Amour s'envole, et Vénus se retire avec les Grâces.--La
scène est changée en une grande ville, où l'on découvre,
des deux côtés, des palais et des maisons de différents ordres
d'architecture.)
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
AGLAURE, CYDIPPE.
AGLAURE.
Il est des maux, ma sœur, que le silence aigrit: 170
Laissons, laissons parler mon chagrin et le vôtre,
Et de nos cœurs l'un à l'autre
Exhalons le cuisant dépit.
Nous nous voyons sœurs d'infortune;
Et la vôtre et la mienne ont un si grand rapport, 175
Que nous pouvons mêler toutes les deux en une,
Et dans notre juste transport,
Murmurer à plainte commune
Des cruautés de notre sort.
Quelle fatalité secrète, 180
Ma sœur, soumet tout l'univers
Aux attraits de notre cadette,
Et de tant de princes divers,
Qu'en ces lieux la fortune jette,
N'en présente aucun à nos fers? 185
Quoi? voir de toutes parts, pour lui rendre les armes,
Les cœurs se précipiter,
Et passer devant nos charmes
Sans s'y vouloir arrêter!
Quel sort ont nos yeux en partage, 190
Et qu'est-ce qu'ils ont fait aux Dieux,
De ne jouir d'aucun hommage
Parmi tous ces tributs de soupirs glorieux,
Dont le superbe avantage
Fait triompher d'autres yeux? 195
Est-il pour nous, ma sœur, de plus rude disgrâce
Que de voir tous les cœurs mépriser nos appas,
Et l'heureuse Psyché jouir avec audace
D'une foule d'amants attachés à ses pas?
CYDIPPE.
Ah! ma sœur, c'est une aventure 200
A faire perdre la raison;
Et tous les maux de la nature
Ne sont rien en comparaison.
AGLAURE.
Pour moi, j'en suis souvent jusqu'à verser des larmes.
Tout plaisir, tout repos par là m'est arraché; 205
Contre un pareil malheur ma constance est sans armes.
Toujours à ce chagrin mon esprit attaché
Me tient devant les yeux la honte de nos charmes,
Et le triomphe de Psyché.
La nuit, il m'en repasse une idée éternelle, 210
Qui sur toute chose prévaut:
Rien ne me peut chasser cette image cruelle;
Et dès qu'un doux sommeil me vient délivrer d'elle,
Dans mon esprit aussitôt
Quelque songe la rappelle, 215
Qui me réveille en sursaut.
CYDIPPE.
Ma sœur, voilà mon martyre.
Dans vos discours je me voi;
Et vous venez là de dire
Tout ce qui se passe en moi. 220
AGLAURE.
Mais encor, raisonnons un peu sur cette affaire.
Quels charmes si puissants en elle sont épars?
Et par où, dites-moi, du grand secret de plaire
L'honneur est-il acquis à ses moindres regards?
Que voit-on dans sa personne 225
Pour inspirer tant d'ardeurs?
Quel droit de beauté lui donne
L'empire de tous les cœurs?
Elle a quelques attraits, quelque éclat de jeunesse:
On en tombe d'accord, je n'en disconviens pas; 230
Mais lui cède-t-on fort pour quelque peu d'aînesse,
Et se voit-on sans appas?
Est-on d'une figure à faire qu'on se raille?
N'a-t-on point quelques traits et quelques agréments,
Quelque teint, quelques yeux, quelque air, et quelque taille
A pouvoir dans nos fers jeter quelques amants?
Ma sœur, faites-moi la grâce
De me parler franchement:
Suis-je faite d'un air, à votre jugement,
Que mon mérite au sien doive céder la place? 240
Et dans quelque ajustement
Trouvez-vous qu'elle m'efface?
CYDIPPE.
Qui? vous, ma sœur? nullement.
Hier à la chasse près d'elle
Je vous regardai longtemps; 245
Et sans vous donner d'encens,
Vous me parûtes plus belle.
Mais, moi, dites, ma sœur, sans me vouloir flatter,
Sont-ce des visions que je me mets en tête,
Quand je me crois taillée à pouvoir mériter 250
La gloire de quelque conquête?
AGLAURE.
Vous, ma sœur, vous avez, sans nul déguisement,
Tout ce qui peut causer une amoureuse flamme.
Vos moindres actions brillent d'un agrément
Dont je me sens toucher l'âme; 255
Et je serois votre amant,
Si j'étois autre que femme.
CYDIPPE.
D'où vient donc qu'on la voit l'emporter sur nous deux,
Qu'à ses premiers regards les cœurs rendent les armes,
Et que d'aucun tribut de soupirs et de vœux 260
On ne fait honneur à nos charmes?
AGLAURE.
Toutes les dames, d'une voix,
Trouvent ses attraits peu de chose;
Et du nombre d'amants qu'elle tient sous ses lois,
Ma sœur, j'ai découvert la cause. 265
CYDIPPE.
Pour moi, je la devine, et l'on doit présumer
Qu'il faut que là-dessous soit caché du mystère.
Ce secret de tout enflammer
N'est point de la nature un effet ordinaire:
L'art de la Thessalie entre dans cette affaire; 270
Et quelque main a su sans doute lui former
Un charme pour se faire aimer.
AGLAURE.
Sur un plus fort appui ma croyance se fonde;
Et le charme qu'elle a pour attirer les cœurs,
C'est un air en tout temps désarmé de rigueurs, 275
Des regards caressants, que la bouche seconde,
Un souris chargé de douceurs,
Qui tend les bras à tout le monde,
Et ne vous promet que faveurs.
Notre gloire n'est plus aujourd'hui conservée, 280
Et l'on n'est plus au temps de ces nobles fiertés
Qui par un digne essai d'illustres cruautés,
Vouloient voir d'un amant la constance éprouvée.
De tout ce noble orgueil qui nous seyoit si bien,
On est bien descendu dans le siècle où nous sommes; 285
Et l'on en est réduite à n'espérer plus rien,
A moins que l'on se jette à la tête des hommes.
CYDIPPE.
Oui, voilà le secret de l'affaire, et je voi
Que vous le prenez mieux que moi.
C'est pour nous attacher à trop de bienséance 290
Qu'aucun amant, ma sœur, à nous ne veut venir;
Et nous voulons trop soutenir
L'honneur de notre sexe et de notre naissance.
Les hommes maintenant aiment ce qui leur rit;
L'espoir, plus que l'amour, est ce qui les attire, 295
Et c'est par là que Psyché nous ravit
Tous les amants qu'on voit sous son empire.
Suivons, suivons l'exemple: ajustons-nous au temps;
Abaissons-nous, ma sœur, à faire des avances,
Et ne ménageons plus de tristes bienséances 300
Qui nous ôtent les fruits du plus beau de nos ans.
AGLAURE.
J'approuve la pensée; et nous avons matière
D'en faire l'épreuve première
Aux deux princes qui sont les derniers arrivés.
Ils sont charmants, ma sœur, et leur personne entière 305
Me.... Les avez-vous observés?
CYDIPPE.
Ah! ma sœur, ils sont faits tous deux d'une manière
Que mon âme.... Ce sont deux princes achevés.
AGLAURE.
Je trouve qu'on pourroit rechercher leur tendresse
Sans se faire déshonneur. 310
CYDIPPE.
Je trouve que, sans honte, une belle princesse
Leur pourroit donner son cœur.
SCÈNE II.
CLÉOMÈNE, AGÉNOR, AGLAURE, CYDIPPE.
AGLAURE.
Les voici tous deux, et j'admire
Leur air et leur ajustement.
CYDIPPE.
Ils ne démentent nullement 315
Tout ce que nous venons de dire.
AGLAURE.
D'où vient, princes, d'où vient que vous fuyez ainsi?
Prenez-vous l'épouvante en nous voyant paroître?
CLÉOMÈNE.
On nous faisoit croire qu'ici
La princesse Psyché, Madame, pourroit être. 320
AGLAURE.
Tous ces lieux n'ont-ils rien d'agréable pour vous,
Si vous ne les voyez ornés de sa présence?
AGÉNOR.
Ces lieux peuvent avoir des charmes assez doux;
Mais nous cherchons Psyché dans notre impatience.
CYDIPPE.
Quelque chose de bien pressant 325
Vous doit à la chercher pousser tous deux sans doute?
CLÉOMÈNE.
Le motif est assez puissant,
Puisque notre fortune enfin en dépend toute.
AGLAURE.
Ce seroit trop à nous que de nous informer
Du secret que ces mots nous peuvent enfermer. 330
CLÉOMÈNE.
Nous ne prétendons point en faire de mystère:
Aussi bien malgré nous paroîtroit-il au jour;
Et le secret ne dure guère,
Madame, quand c'est de l'amour.
CYDIPPE.
Sans aller plus avant, princes, cela veut dire 335
Que vous aimez Psyché tous deux.
AGÉNOR.
Tous deux soumis à son empire,
Nous allons de concert lui découvrir nos feux.
AGLAURE.
C'est une nouveauté sans doute assez bizarre
Que deux rivaux si bien unis. 340
CLÉOMÈNE.
Il est vrai que la chose est rare,
Mais non pas impossible à deux parfaits amis.
CYDIPPE.
Est-ce que dans ces lieux il n'est qu'elle de belle,
Et n'y trouvez-vous point à séparer vos vœux?
AGLAURE.
Parmi l'éclat du sang, vos yeux n'ont-ils vu qu'elle 345
A pouvoir mériter vos feux?
CLÉOMÈNE.
Est-ce que l'on consulte au moment qu'on s'enflamme?
Choisit-on qui l'on veut aimer?
Et pour donner toute son âme,
Regarde-t-on quel droit on a de nous charmer? 350
AGÉNOR.
Sans qu'on ait le pouvoir d'élire,
On suit dans une telle ardeur
Quelque chose qui nous attire;
Et lorsque l'amour touche un cœur,
On n'a point de raisons à dire. 355
AGLAURE.
En vérité, je plains les fâcheux embarras
Où je vois que vos cœurs se mettent.
Vous aimez un objet dont les riants appas
Mêleront des chagrins à l'espoir qu'ils vous jettent;
Et son cœur ne vous tiendra pas 360
Tout ce que ses yeux vous promettent.
CYDIPPE.
L'espoir qui vous appelle au rang de ses amants
Trouvera du mécompte aux douceurs qu'elle étale;
Et c'est pour essuyer de très-fâcheux moments,
Que les soudains retours de son âme inégale. 365
AGLAURE.
Un clair discernement de ce que vous valez
Nous fait plaindre le sort où cet amour vous guide;
Et vous pouvez trouver tous deux, si vous voulez,
Avec autant d'attraits, une âme plus solide.
CYDIPPE.
Par un choix plus doux de moitié, 370
Vous pouvez de l'amour sauver votre amitié;
Et l'on voit en vous deux un mérite si rare,
Qu'un tendre avis veut bien prévenir par pitié
Ce que votre cœur se prépare.
CLÉOMÈNE.
Cet avis généreux fait pour nous éclater 375
Des bontés qui nous touchent l'âme;
Mais le ciel nous réduit à ce malheur, Madame,
De ne pouvoir en profiter.
AGÉNOR.
Votre illustre pitié veut en vain nous distraire
D'un amour dont tous deux nous redoutons l'effet: 380
Ce que notre amitié, Madame, n'a pas fait,
Il n'est rien qui le puisse faire.
CYDIPPE.
Il faut que le pouvoir de Psyché.... La voici.
SCÈNE III.
PSYCHÉ, CYDIPPE, AGLAURE, CLÉOMÈNE, AGÉNOR.
CYDIPPE.
Venez jouir, ma sœur, de ce qu'on vous apprête.
AGLAURE.
Préparez vos attraits à recevoir ici 385
Le triomphe nouveau d'une illustre conquête.
CYDIPPE.
Ces princes ont tous deux si bien senti vos coups,
Qu'à vous le découvrir leur bouche se dispose.
PSYCHÉ.
Du sujet qui les tient si rêveurs parmi nous,
Je ne me croyois pas la cause; 390
Et j'aurois cru toute autre chose
En les voyant parler à vous.
AGLAURE.
N'ayant ni beauté ni naissance
A pouvoir mériter leur amour et leurs soins,
Ils nous favorisent au moins 395
De l'honneur de la confidence.
CLÉOMÈNE.
L'aveu qu'il nous faut faire à vos divins appas
Est sans doute, Madame, un aveu téméraire;
Mais tant de cœurs près du trépas
Sont par de tels aveux forcés à vous déplaire, 400
Que vous êtes réduite à ne les punir pas
Des foudres de votre colère.
Vous voyez en nous deux amis
Qu'un doux rapport d'humeurs sut joindre dès l'enfance;
Et ces tendres liens se sont vus affermis 405
Par cent combats d'estime et de reconnoissance.
Du destin ennemi les assauts rigoureux,
Les mépris de la mort et l'aspect des supplices,
Par d'illustres éclats de mutuels offices,
Ont de notre amitié signalé les beaux nœuds; 410
Mais à quelques essais qu'elle se soit trouvée,
Son grand triomphe est en ce jour;
Et rien ne fait tant voir sa constance éprouvée
Que de se conserver au milieu de l'amour.
Oui, malgré tant d'appas, son illustre constance 415
Aux lois qu'elle nous fait a soumis tous nos vœux:
Elle vient, d'une douce et pleine déférence,
Remettre à votre choix le succès de nos feux;
Et pour donner un poids à notre concurrence,
Qui des raisons d'État entraîne la balance 420
Sur le choix de l'un de nous deux,
Cette même amitié s'offre sans répugnance
D'unir nos deux États au sort du plus heureux.
AGÉNOR.