Ce que peut votre flamme accorder à la mienne.
Grâces au juste ciel, ma gloire en sûreté
N'a plus à redouter aucune indignité.
J'éprouve du sénat l'amour et la justice,
Et n'ai qu'à le vouloir pour être impératrice. 1680
Je n'abuserai point d'un surprenant respect
Qui semble un peu bien prompt pour n'être point suspect:
Souvent on se dédit de tant de complaisance.
Non que vous ne puissiez en fixer l'inconstance:
Si nous avons trop vu ses flux et ses reflux 1685
Pour Galba, pour Othon, et pour Vitellius,
Rome, dont aujourd'hui vous êtes les délices[284],
N'aura jamais pour vous ces insolents caprices;
Mais aussi cet amour qu'a pour vous l'univers
Ne vous peut garantir des ennemis couverts. 1690
Un million de bras a beau garder un maître,
Un million de bras ne pare point d'un traître:
Il n'en faut qu'un pour perdre un prince aimé de tous,
Il n'y faut qu'un brutal qui me haïsse en vous;
Aux zèles indiscrets tout paroît légitime, 1695
Et la fausse vertu se fait honneur du crime.
Rome a sauvé ma gloire en me donnant sa voix:
Sauvons-lui, vous et moi, la gloire de ses lois;
Rendons-lui, vous et moi, cette reconnoissance
D'en avoir pour vous plaire affoibli la puissance, 1700
De l'avoir immolée à vos plus doux souhaits.
On nous aime: faisons qu'on nous aime à jamais.
D'autres sur votre exemple épouseroient des reines
Qui n'auroient pas, Seigneur, des âmes si romaines,
Et lui feroient peut-être avec trop de raison 1705
Haïr votre mémoire et détester mon nom.
Un refus généreux de tant de déférence
Contre tous ces périls nous met en assurance.
TITE.
Le ciel de ces périls saura trop nous garder.
BÉRÉNICE.
Je les vois de trop près pour vous y hasarder. 1710
TITE.
Quand Rome vous appelle à la grandeur suprême....
BÉRÉNICE.
Jamais un tendre amour n'expose ce qu'il aime.
TITE.
Mais, Madame, tout cède, et nos vœux exaucés....
BÉRÉNICE.
Votre cœur est à moi, j'y règne; c'est assez[285].
TITE.
Malgré les vœux publics refuser d'être heureuse, 1715
C'est plus craindre qu'aimer.
BÉRÉNICE.
La crainte est amoureuse.
Ne me renvoyez pas, mais laissez-moi partir.
Ma gloire ne peut croître, et peut se démentir.
Elle passe aujourd'hui celle du plus grand homme,
Puisqu'enfin je triomphe et dans Rome et de Rome:
J'y vois à mes genoux le peuple et le sénat;
Plus j'y craignois de honte, et plus j'y prends d'éclat;
J'y tremblois sous sa haine, et la laisse impuissante;
J'y rentrois exilée, et j'en sors triomphante.
TITE.
L'amour peut-il se faire une si dure loi? 1725
BÉRÉNICE.
La raison me la fait malgré vous, malgré moi[286].
Si je vous en croyois, si je voulois m'en croire,
Nous pourrions vivre heureux, mais avec moins de gloire.
Épousez Domitie: il ne m'importe plus
Qui vous enrichissiez d'un si noble refus[287]. 1730
C'est à force d'amour que je m'arrache au vôtre;
Et je serois à vous, si j'aimois comme une autre[288].
Adieu, Seigneur: je pars.
TITE.
Ah! Madame, arrêtez.
DOMITIAN.
Est-ce là donc pour moi l'effet de vos bontés,
Madame? Est-ce le prix de vous avoir servie? 1735
J'assure votre gloire, et vous m'ôtez la vie.
TITE.
Ne vous alarmez point: quoi que la Reine ait dit,
Domitie est à vous, si j'ai quelque crédit.
Madame, en ce refus un tel amour éclate,
Que j'aurois pour vous l'âme au dernier point ingrate,
Et mériterois mal ce qu'on a fait pour moi,
Si je portois ailleurs la main que je vous doi.
Tout est à vous: l'amour, l'honneur, Rome l'ordonne.
Un si noble refus n'enrichira personne,
J'en jure par l'espoir qui nous fut le plus doux: 1745
Tout est à vous, Madame, et ne sera qu'à vous;
Et ce que mon amour doit à l'excès du vôtre
Ne deviendra jamais le partage d'une autre[289].
BÉRÉNICE.
Le mien vous auroit fait déjà ces beaux serments,
S'il n'eût craint d'inspirer de pareils sentiments: 1750
Vous vous devez des fils, et des Césars à Rome,
Qui fassent à jamais revivre un si grand homme.
TITE.
Pour revivre en des fils nous n'en mourons pas moins,
Et vous mettez ma gloire au-dessus de ces soins.
Du levant au couchant, du More[290] jusqu'au Scythe, 1755
Les peuples vanteront et Bérénice et Tite;
Et l'histoire à l'envi forcera l'avenir
D'en garder à jamais l'illustre souvenir[291].
Prince, après mon trépas soyez sûr de l'empire;
Prenez-y part en frère, attendant que j'expire. 1760
Allons voir Domitie, et la fléchir pour vous.
Le premier rang dans Rome est pour elle assez doux;
Et je vais lui jurer qu'à moins que je périsse,
Elle seule y tiendra celui d'impératrice.
Est-ce là vous l'ôter?
DOMITIAN.
Ah! c'en est trop, Seigneur. 1765
TITE, à Bérénice.
Daignez contribuer à faire son bonheur,
Madame, et nous aider à mettre de cette âme
Toute l'ambition d'accord avec sa flamme.
BÉRÉNICE.
Allons, Seigneur: ma gloire en croîtra de moitié,
Si je puis remporter chez moi son amitié. 1770
TITE.
Ainsi pour mon hymen la fête préparée
Vous rendra cette foi qu'on vous avoit jurée,
Prince; et ce jour, pour vous[292] si noir, si rigoureux,
N'aura d'éclat ici que pour vous rendre heureux.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
[271] Corneille avait dit dans _Polyeucte_ (acte II,
scène I, vers 388):
M'en croirez-vous, Seigneur? ne la revoyez point.
Voyez tome III, p. 505.
[272] Ces six vers se trouvent déjà, avec quelques
variantes çà et là, dans _Sophonisbe_, où Lélius dit à Massinisse
(acte IV, scène III, vers 1373-1378):
Mais quand à cette ardeur un monarque défère,
Il s'en fait un plaisir et non pas une affaire;
Il repousse l'amour comme un lâche attentat,
Dès qu'il veut prévaloir sur la raison d'État;
Et son cœur, au-dessus de ces basses amorces,
Laisse à cette raison toujours toutes ses forces.
Voyez tome VI, p. 529.
[273] Telle est l'orthographe de toutes les éditions
anciennes, y compris celles de Thomas Corneille (1692) et de
Voltaire (1764).
[274] Il y a _Nous mourrons_, au futur, dans l'édition
de 1671, ce qui n'offre pas de sens.
[275] On lit dans l'_Imitation de Jésus-Christ_ (livre
II, chapitre XII): «_Scias pro certo quia morientem te oportet
ducere vitam_.» Corneille a traduit ainsi ce passage:
Pour maxime infaillible imprime en ta pensée
Que chaque instant de vie est un pas vers la mort.
C'est ce dernier vers qu'il s'est rappelé et qu'il a reproduit
presque textuellement ici. Comme l'a remarqué M. Quittard, il
«redit par un tour différent ce que disent beaucoup de proverbes,
entre autres ceux-ci: le moment où l'on naît est le commencement
de la mort; le jour de la naissance est le messager de la mort; la
vie est le chemin de la mort; la mort commence avec la vie, etc.»
(_Études sur les proverbes français_, p. 65.)--Plusieurs poëtes
ont répété ce vers avec de légères variantes. Casimir Delavigne a
dit dans son _Louis XI_ (acte 1, scène IX):
Chaque pas dans la vie est un pas vers la mort.
[276] Voyez plus haut, p. 239, note 249.
[277] _Var._ Non, Madame, et je veux que vous sortiez
d'erreur. (1671)
[278] Cette idée revient plusieurs fois dans la
_Bérénice_ de Racine. Voyez le commencement de la scène IV du Ier
acte, et la fin de la scène II du IIe acte.
[279] Néron entendant approcher les cavaliers qui
avaient ordre de l'amener vivant, s'enfonça le fer dans la gorge,
aidé de son secrétaire Épaphrodite. Voyez Suétone, _Vie de
Néron_, chapitre XLIX.
[280] Il y a _voulue_ dans toutes les éditions
antérieures à 1692. Thomas Corneille a ainsi corrigé ce vers:
Si l'ardeur de vous voir a voulu l'ignorer.
Voltaire (1764) a supprimé l'accord irrégulier et donne l'hiatus:
«l'a voulu ignorer.»
[281] Bérénice exprime le même désir à Titus dans la
tragédie de Racine (acte IV, scène V):
Ah! Seigneur.... pourquoi nous séparer?
Je ne vous parle point d'un heureux hyménée.
Rome à ne vous plus voir m'a-t-elle condamnée?
Pourquoi m'enviez-vous l'air que vous respirez?
[282] Voltaire (1764) a supprimé ces mots et placé
DOMITIAN en tête des noms des personnages.
[283] Voyez ci-dessus, p. 247, note 262.
[284] Voyez ci-dessus, p. 218, note 230.--Racine, dans sa
dernière scène, place également ce mot dans la bouche de
Bérénice:
Bérénice, Seigneur, ne vaut point tant d'alarmes;
Ni que par votre amour l'univers malheureux,
Dans le temps que Titus attire tous ses vœux
Et que de vos vertus il goûte les prémices,
Se voye en un moment enlever ses délices.
[285] _Var._ Votre cœur est à moi, j'y règne, et c'est
assez. (1671)
[286] Voyez ci-dessus la _Notice_, (note 240) p. 195.
[287] Voyez plus haut, p. 240, vers 971-974.
[288] Ici, comme au vers 306 et comme plus bas au vers
1748, on lit «_un_ autre» dans l'édition de 1682.--Voyez tome I,
p. 228, note 3-_a_.
[289] Voyez la note 288 précédente.
[290] Le mot est écrit ainsi dans toutes les anciennes
éditions, y compris celles de Thomas Corneille (1692) et de
Voltaire (1764). Voyez tome III, p. 136, note 2.
[291] C'est Bérénice qui exprime cette idée chez Racine,
dans les derniers vers de la tragédie. Elle s'adresse à Titus et
à Antiochus.
Adieu: servons tous trois d'exemple à l'univers
De l'amour la plus tendre et la plus malheureuse
Dont il puisse garder l'histoire douloureuse.
[292] Tel est le texte des éditions publiées du vivant
de l'auteur. Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont
changé, avec raison ce semble, _pour vous_ en _pour nous_.
PSYCHÉ
TRAGÉDIE-BALLET
1671
NOTICE.
Le sujet de _Psyché_ était certes un des plus beaux que la fable
pût offrir à l'admiration d'une cour galante, curieuse des
merveilles des décorations et des machines, mais aimant avant
toutes choses l'expression élégante et fine des nuances les plus
délicates de la passion.
Il dut, pour plus d'un motif, se présenter à la pensée de
Molière, chargé par le Roi de faire jouer pour le carnaval de
1671 une pièce à grand spectacle. D'abord, en 1656, Benserade
avait fait un ballet de _Psyché_, qui avait été dansé par Louis
XIV. Ensuite, si l'on en croit M. de Soleirol[293], il semble
résulter de l'examen d'une suite de quarante et un dessins de
costumes, que la troupe de notre grand comique avait déjà joué à
Rouen, en 1658, une _Psyché_: toutefois on manque absolument de
renseignements à cet égard, et la _Psyché_ de Rouen pourrait bien
n'être qu'un simple divertissement, imité du ballet de Benserade.
Enfin en 1669, deux ans avant la représentation de la pièce qui
nous occupe, la Fontaine s'était plu à imiter le récit d'Apulée
et à l'accommoder, avec un art infini, au goût et aux sentiments
modernes. Suivant une opinion qui ne manque pas de vraisemblance,
Molière est, sous le nom de Gélaste, l'un des quatre amis, de
caractère si différent, que nous présente la Fontaine au
commencement de son ouvrage. Il était donc naturel qu'il fût
préoccupé de ce sujet, et peut-être s'arrêta-t-il plus volontiers
encore à l'idée de le mettre à la scène, s'il est vrai qu'on lui
avait recommandé d'utiliser une décoration des enfers. Cette
décoration, conservée avec grand soin au Garde-Meuble[294],
trouvait naturellement sa place dans _Psyché_; mais il faudrait
se garder d'accorder trop de confiance à cette petite tradition.
Quoi qu'il en soit, il ne suffisait point d'avoir trouvé cet
heureux canevas, il fallait le remplir, et, malgré sa diligence
habituelle, Molière craignait de ne pas être en mesure de faire
représenter cet ouvrage au carnaval; il implora donc le secours
de Corneille, qui lui prêta son aide pendant une quinzaine de
jours[295], et se mit à écrire de verve la plus grande partie de
la pièce: ce fut lui qui fournit, entre autres scènes, la
charmante déclaration de Psyché[296], si délicate, si passionnée,
et par laquelle les _doucereux_, comme les appelait notre
illustre poëte tragique, durent assurément se laisser gagner.
Cette pièce fut représentée dans une salle nouvelle que Louis XIV
avait fait construire tout exprès pour les divertissements de ce
genre. Dans son _Idée des spectacles anciens et nouveaux_[297],
l'abbé de Pure décrit ainsi «le grand et superbe salon que le Roi
conçut et fit faire fixe et permanent pour les divers spectacles,
et pour les délassements de son esprit et le divertissement de
ses peuples:»
«Ce grand prince, qui se connoît parfaitement à tout, et qui a de
grandes pensées jusque dans les plus petites choses, en donna l'ordre et
le soin au sieur Gaspard Vigarani. Le lieu fut malaisé à choisir; et feu
Monsieur le Cardinal, en partant de Paris pour aller travailler à la
paix sur la frontière, avoit prétendu faire un théâtre de bois dans la
place qui est derrière son palais. L'espace étoit à la vérité assez
grand, mais le sieur Vigarani ne le trouva ni assez propre, ni assez
commode, soit pour la durée, soit pour la majesté, soit pour le
mouvement des grandes machines qu'il avoit projetées. Comme il étoit
aussi judicieux qu'inventif, il proposa de bâtir une salle grande et
spacieuse dans les alignements du dessein du Louvre, dont les dehors
symétriques avec le reste de la façade l'affranchiroient de toute ruine
et de tous changements. Le Roi agréa fort cette proposition, et les
ordres furent donnés à M. Ratabon[298] de hâter l'ouvrage, et au sieur
Vigarani de préparer ses machines. En voici les dimensions et le devis,
tant du dedans que du dehors, qui m'a été donné par le sieur Charles
Vigarani, fils de Gaspard.... Le corps de la salle est partagé en
deux parties inégales. La première comprend le théâtre et ses
accompagnements; la seconde contient le parterre, les corridors et loges
qui font face au théâtre, et qui occupent le reste du salon de trois
côtés, l'un qui regarde la cour, l'autre le jardin, et le troisième le
corps du palais des Tuileries. La première partie, ou le théâtre, qui
s'ouvre par une façade également riche et artiste, depuis son ouverture
jusqu'à la muraille qui est du côté du pavillon, vers les vieilles
écuries, a de profondeur vingt-deux toises. Son ouverture est de
trente-deux pieds sur la largeur ou entre les corridors et châssis qui
règnent des deux côtés. La hauteur ou celle des châssis est de
vingt-quatre pieds jusques aux nuages. Par-dessus les nuages jusqu'au
tirant du comble, pour la retraite ou pour le mouvement des machines, il
y a trente-sept pieds. Sous le plancher ou parquet du théâtre, pour les
enfers ou pour les changements des mers, il y a quinze pieds de
profond.... La seconde partie, ou celle du parterre, qui est du côté de
l'appartement des Tuileries, a de largeur entre les deux murs
soixante-trois pieds, entre les corridors quarante-neuf. Sa
profondeur, depuis le théâtre jusqu'au susdit appartement, est de
quatre-vingt-treize pieds; chaque corridor est de six pieds; et la
hauteur du parterre jusqu'au plafond est de quarante-neuf pieds. Ce
plafond a deux beautés aussi riches que surprenantes, par sa dorure et
par sa dureté. Celle-ci est toutefois la plus considérable, quoique la
matière en soit commune et de peu de prix, car ce n'est que du carton,
mais composé et pétri d'une manière si particulière, qu'il est rendu
aussi dur que la pierre et que les plus solides matières. Le reste de la
hauteur jusqu'au comble, où sont les rouages et les mouvements, est de
soixante-deux pieds. Il y a encore une manière aussi nouvelle que hardie
d'enter une poutre l'une dans l'autre et de confier aux deux, sur
quelque longueur que ce soit, toute sorte de pesanteur et de machine. Il
en a rendu raison à divers physiciens, et a sauvé par cette invention
et les dépenses d'avoir des poutres assez grandes ou assez fortes pour
de tels bâtiments, et le péril de les voir s'affaisser et même rompre
après fort peu de durée.»
En tête du programme in-4º de la pièce, intitulé: «PSICHÉ,
tragi-comédie et ballet dansé devant Sa Majesté au mois de
Ianvier 1671,» et publié à Paris par Robert Ballard dans le
courant de la même année, se trouve une autre _description de la
sale_, beaucoup moins technique, et que nous croyons devoir
reproduire parce qu'elle éclaircit et complète la précédente;
elle est d'ailleurs beaucoup plus courte:
«Le lieu destiné pour la représentation, et pour les spectateurs
de cet assemblage de tant de magnifiques divertissements, est une
salle faite exprès pour les plus grandes fêtes, et qui seule peut
passer pour un très-superbe spectacle. Sa longueur est de
quarante toises; elle est partagée en deux parties: l'une est
pour le théâtre, et l'autre pour l'assemblée. Cette dernière
partie est celle que l'on voit la première; elle a des beautés
qui amusent agréablement les regards jusques au moment où la
scène doit s'ouvrir. La face du théâtre, ainsi que les deux
retours, est un grand ordre corinthien, qui comprend toute la
hauteur de l'édifice. On entre dans le parterre par deux portes
différentes, à droit et à gauche; ces entrées ont des deux côtés
des colonnes sur des piédestaux, et des pilastres carrés élevés à
la hauteur du théâtre. On monte ensuite sur un haut dais réservé
pour les places des personnes royales et de ce qu'il y a de plus
considérable à la cour. Cet espace est bordé d'une balustrade par
devant, et de degrés en amphithéâtre tout à l'entour; des
colonnes, posées sur le haut de ces degrés, soutiennent des
galeries, sous lesquelles, entre les colonnes, on a placé des
balcons, qui sont ornés, ainsi que le plafond, et tout ce qui
paroît dans la salle, de ce que l'architecture, la sculpture, la
peinture et la dorure ont de plus beau, de plus riche, et de plus
éclatant.»
Ajoutons que l'éclairage était des plus brillants: «Trente
lustres qui éclairent la salle de l'assemblée, lit-on en tête du
_prologue_ dans le même programme, se haussent pour laisser la
vue du spectacle libre dans le moment que la toile qui ferme le
théâtre se lève.»
Cette belle salle ne servit que pour cet ouvrage: après les
représentations de _Psyché_, «elle fut abandonnée, jusqu'en 1716
qu'on la raccommoda pour les ballets qui y furent exécutés[299].»
La première représentation de _Psyché_ eut lieu, suivant toute
apparence, le 16 janvier. Il est vrai que la _Gazette_ donne la
date du 17; mais, comme en terminant son article le journaliste
annonce que ce divertissement fut continué le 17, on doit penser
qu'il y a une faute d'impression dans la première phrase. Voici,
du reste, le texte exact de ce compte rendu, dans lequel nous
supprimons seulement une analyse très-peu intéressante de
l'ouvrage:
«Le 17 de ce mois, Leurs Majestés, avec lesquelles étoient
Monseigneur le Dauphin, Monsieur, Mademoiselle d'Orléans, et tous
les seigneurs et dames de la cour, prirent pour la première fois,
dans la salle des machines, au palais des Tuileries, le
divertissement d'un grand ballet dansé dans les entr'actes de la
comédie de _Psyché_.... Ce pompeux divertissement.... fut
continué le 17, en présence du nonce du pape, de l'ambassadeur de
Venise, et de quelques autres ministres, qui en admirèrent la
magnificence et la galanterie, avouant, avec grand nombre
d'autres étrangers, qu'il n'y a que la cour de France et son
incomparable monarque qui puissent produire de si charmants et si
éclatants spectacles[300].»
La _Gazette_ du 31 janvier nous apprend que la cour, qui s'était
établie pendant quelques jours à Vincennes[301], s'empressa,
aussitôt revenue, d'aller admirer de nouveau le spectacle qui
l'avait charmée:
«Le 24, Leurs Majestés retournèrent en cette ville, où elles ont
continué plusieurs soirs le divertissement du grand ballet dansé
au palais des Tuileries dans la salle des machines, auquel il ne
se peut rien ajouter pour la magnificence des décorations, le
nombre des changements, la beauté du sujet, l'excellence des
concerts, et pour toutes les autres choses qui rendent ce
spectacle digne de la plus belle cour du monde[302].»
Le programme de _Psyché_, dont nous avons extrait la _description
de la sale_ des Tuileries, renferme une explication détaillée des
décorations et des machines, une analyse sommaire de la pièce, et
des listes contenant non-seulement les noms des acteurs de la
troupe de Molière qui représentèrent les divers personnages, mais
encore ceux des chanteurs et des danseurs qui figuraient dans
chaque intermède. Ces détails, qui ne se rattachent en rien à la
part que Corneille prit à l'ouvrage, auraient ici peu d'intérêt;
ils trouveront plus naturellement leur place dans la nouvelle
édition des _Œuvres_ de Molière que prépare M. Soulié. Nous nous
sommes contentés de joindre en tête de la pièce, au nom de chaque
personnage, celui de l'acteur. _Psyché_, qui avait inauguré la
salle des Tuileries, ne fut jouée dans celle de Molière que
lorsqu'elle eut été réparée et agrandie, et d'importantes
améliorations datent de l'époque où elle y fut représentée.
«Il a été résolu, dit Lagrange dans son _Registre_,... d'avoir
dorénavant, à toutes sortes de représentations, tant simples que
de machines, un concert de douze violons, ce qui n'a été exécuté
qu'après la représentation de _Psyché_. Sur ladite délibération
de la troupe, on a commencé à travailler auxdits ouvrages de
réparation et de décoration de la salle le 18e mars, qui étoit un
mercredi, et on a fini un mercredi 15e avril de la présente
année. Ledit jour, mercredi 15e avril, après une délibération de
la compagnie de représenter _Psyché_, qui avoit été faite pour le
Roi l'hiver dernier et représentée sur le grand théâtre du palais
des Tuileries, on commença à faire travailler tant aux machines,
décorations, musique, ballets, et généralement tous les ornements
nécessaires pour ce grand spectacle. Jusques ici les musiciens et
musiciennes n'avoient point voulu paroître en public; ils
chantoient à la comédie dans des loges grillées et treillissées;
mais on surmonta cet obstacle, et avec quelque légère dépense, on
trouva des personnes qui chantèrent sur le théâtre à visage
découvert, habillées comme les comédiens.... Tous lesdits frais
et dépenses pour la préparation de _Psyché_ se sont montés à
la somme de quatre mille trois cent cinquante-neuf livres quinze
sols. Dans le cours de la pièce, M. de Beauchamps a reçu de
récompense, pour avoir fait les ballets et conduit la musique,
onze cents livres, non compris les onze livres par jour que la
troupe lui a données tant pour battre la mesure à la musique que
pour entretenir les ballets.»
Après tous ces préparatifs et de nombreuses répétitions, _Psyché_
fut enfin représentée le 24 juillet[303], et procura trente-huit
belles recettes à la troupe de Molière.
Nous n'avons pas les noms des acteurs qui jouèrent alors, mais il
est certain que la distribution des rôles différa très-peu, du
moins quant aux principaux personnages, de celle qui avait eu
lieu pour la représentation des Tuileries. La femme de Molière,
Armande Béjart, jouait Psyché, Baron l'Amour, et l'on prétend que
leur intimité date de cette époque[304].
Un an s'était à peine écoulé depuis ces représentations de
_Psyché_ au palais Royal, qu'on songeait déjà à reprendre cette
pièce. Nous lisons dans les «nouvelles du 30e de juillet jusques
au 6e d'août» du _Mercure galant_[305]: «On verra au commencement
de l'hiver le grand spectacle de _Psyché_ triompher encore sur le
théâtre du Palais-Royal.» En effet, le registre de Lagrange en
mentionne la reprise au 11 novembre 1672, et compte trente-deux
représentations, dont la dernière eut lieu le dimanche 22 janvier
1673. Sous la date du 27 décembre 1672, on lit: «Monsieur et
Madame sont venus aujourd'hui à _Psyché_ et ont eu deux bancs de
l'amphithéâtre, et pour cette fois et deux autres ils ont donné
quatre cent quarante livres.»
«La tragi-comédie de _Psyché_, disent les frères Parfait[306], a
été reprise plusieurs fois, mais la plus brillante de ces
reprises est celle du 1er juin 1703.» Parvenus à cette année, ils
nous rendent ainsi compte de cette reprise[307]: «Le 1er
juin[308], les comédiens remirent au théâtre la tragédie-ballet
de _Psyché_, de M. Molière, qui eut vingt-neuf représentations,
la dernière le 1er août suivant. Ce qui contribua beaucoup au
succès de cette remise, c'est qu'indépendamment des dépenses que
la compagnie avoit faites pour donner cette tragédie avec éclat,
en y joignant de brillantes décorations, des machines dont
l'exécution étoit parfaite, et des ballets de goût et bien
rendus, l'actrice qui représentoit le personnage de Psyché[309]
et l'acteur qui jouoit celui de l'Amour[310], quoique excellents
tous deux, se surpassèrent encore dans ces deux rôles; on dit
qu'ils ressentoient l'un pour l'autre la plus vive tendresse, et
que leurs talents supérieurs ne furent employés que pour marquer
avec plus de précision les sentiments de leurs cœurs[311].»
Il est certes fort surprenant que le père et le fils aient ainsi
produit successivement dans ce rôle une illusion à laquelle les
actrices mêmes qui jouaient avec eux ne pouvaient se soustraire,
et il est permis de soupçonner ces récits d'un peu d'exagération.
Il faut convenir toutefois que les temps sont bien changés, car
lorsqu'on voulut de nos jours reprendre _Psyché_ au Théâtre
français, on ne songea pas même à chercher un comédien assez
heureusement doué pour remplir le personnage difficile de
l'Amour, dont le rôle fut confié à une femme[312].
L'édition originale, de format in-12, a pour titre exact: PSICHÉ,
TRAGEDIE-BALLET, par I. B. P. Moliere. _Et se vend pour
l'autheur, à Paris, chez P. le Monnier, au Palais...._ M.DC.LXXI.
Le volume se compose de 2 feuillets, de 90 pages et d'un
feuillet. Le privilége est du 31 décembre 1670, et par conséquent
antérieur d'une quinzaine de jours à la représentation.
L'opéra de _Psyché_, joué neuf ans après la tragédie-ballet de
Molière, le 9 avril 1678, a, quant au plan, beaucoup d'analogie
avec cet ouvrage; on y a même conservé les intermèdes de
Quinault. Cette œuvre lyrique porte généralement le nom de
Thomas Corneille; mais Fontenelle passe pour y avoir eu part
aussi bien qu'à l'opéra de _Bellérophon_[313].
* * * * *