Oui, de ces deux États, Madame,

Que sous votre heureux choix nous nous offrons d'unir,

Nous voulons faire à notre flamme,

Un secours pour vous obtenir.

Ce que, pour ce bonheur, près du roi votre père,

Nous nous sacrifions tous deux,

N'a rien de difficile à nos cœurs amoureux; 430

Et c'est au plus heureux faire un don nécessaire

D'un pouvoir dont le malheureux,

Madame, n'aura plus affaire.

PSYCHÉ.

Le choix que vous m'offrez, princes, montre à mes yeux

De quoi remplir les vœux de l'âme la plus fière, 435

Et vous me le parez tous deux d'une manière

Qu'on ne peut rien offrir qui soit plus précieux.

Vos feux, votre amitié, votre vertu suprême,

Tout me relève en vous l'offre de votre foi;

Et j'y vois un mérite à s'opposer lui-même 440

A ce que vous voulez de moi.

Ce n'est pas à mon cœur qu'il faut que je défère

Pour entrer sous de tels liens:

Ma main, pour se donner, attend l'ordre d'un père,

Et mes sœurs ont des droits qui vont devant les miens.

Mais si l'on me rendoit sur mes vœux absolue,

Vous y pourriez avoir trop de part à la fois;

Et toute mon estime, entre vous suspendue,

Ne pourroit sur aucun laisser tomber mon choix.

A l'ardeur de votre poursuite 450

Je répondrois assez de mes vœux les plus doux;

Mais c'est, parmi tant de mérite,

Trop que deux cœurs pour moi, trop peu qu'un cœur pour vous.

De mes plus doux souhaits j'aurois l'âme gênée

A l'effort de votre amitié; 455

Et j'y vois l'un de vous prendre une destinée

A me faire trop de pitié.

Oui, princes, à tous ceux dont l'amour suit le vôtre

Je vous préférerois tous deux avec ardeur;

Mais je n'aurois jamais le cœur 460

De pouvoir préférer l'un de vous deux à l'autre.

A celui que je choisirois

Ma tendresse feroit un trop grand sacrifice;

Et je m'imputerois à barbare injustice

Le tort qu'à l'autre je ferois. 465

Oui, tous deux vous brillez de trop de grandeur d'âme

Pour en faire aucun malheureux;

Et vous devez chercher dans l'amoureuse flamme

Le moyen d'être heureux tous deux.

Si votre cœur me considère 470

Assez pour me souffrir de disposer de vous,

J'ai deux sœurs capables de plaire,

Qui peuvent bien vous faire un destin assez doux;

Et l'amitié me rend leur personne assez chère

Pour vous souhaiter leurs époux. 475

CLÉOMÈNE.

Un cœur dont l'amour est extrême

Peut-il bien consentir, hélas!

D'être donné par ce qu'il aime?

Sur nos deux cœurs, Madame, à vos divins appas

Nous donnons un pouvoir suprême: 480

Disposez-en pour le trépas;

Mais pour une autre que vous-même

Ayez cette bonté de n'en disposer pas.

AGÉNOR.

Aux princesses, Madame, on feroit trop d'outrage,

Et c'est pour leurs attraits un indigne partage 485

Que les restes d'une autre ardeur.

Il faut d'un premier feu la pureté fidèle

Pour aspirer à cet honneur

Où votre bonté nous appelle;

Et chacune mérite un cœur 490

Qui n'ait soupiré que pour elle.

AGLAURE.

Il me semble, sans nul courroux,

Qu'avant que de vous en défendre,

Princes, vous deviez bien attendre

Qu'on se fût expliqué sur vous. 495

Nous croyez-vous un cœur si facile et si tendre?

Et lorsqu'on parle ici de vous donner à nous,

Savez-vous si l'on veut vous prendre?

CYDIPPE.

Je pense que l'on a d'assez hauts sentiments

Pour refuser un cœur qu'il faut qu'on sollicite, 500

Et qu'on ne veut devoir qu'à son propre mérite

La conquête de ses amants.

PSYCHÉ.

J'ai cru pour vous, mes sœurs, une gloire assez grande,

Si la possession d'un mérite si haut....

SCÈNE IV.

LYCAS, PSYCHÉ, AGLAURE, CYDIPPE, CLÉOMÈNE, AGÉNOR.

LYCAS.

Ah! Madame.

PSYCHÉ.

Qu'as-tu?

LYCAS.

Le Roi....

PSYCHÉ.

Quoi?

LYCAS.

Vous demande.

PSYCHÉ.

De ce trouble si grand que faut-il que j'attende?

LYCAS.

Vous ne le saurez que trop tôt.

PSYCHÉ.

Hélas! que pour le Roi tu me donnes à craindre!

LYCAS.

Ne craignez que pour vous, c'est vous que l'on doit plaindre.

PSYCHÉ.

C'est pour louer le ciel, et me voir hors d'effroi, 510

De savoir que je n'aie à craindre que pour moi.

Mais apprends-moi, Lycas, le sujet qui te touche.

LYCAS.

Souffrez que j'obéisse à qui m'envoie ici,

Madame, et qu'on vous laisse apprendre de sa bouche

Ce qui peut m'affliger ainsi. 515

PSYCHÉ.

Allons savoir sur quoi l'on craint tant ma foiblesse.

SCÈNE V.

AGLAURE, CYDIPPE, LYCAS.

AGLAURE.

Si ton ordre n'est pas jusqu'à nous étendu,

Dis-nous quel grand malheur nous couvre ta tristesse.

LYCAS.

Hélas! ce grand malheur dans la cour répandu,

Voyez-le vous-même, princesse, 520

Dans l'oracle qu'au Roi les destins ont rendu.

Voici ses propres mots que la douleur, Madame,

A gravés au fond de mon âme:

«Que l'on ne pense nullement

A vouloir de Psyché conclure l'hyménée; 525

Mais qu'au sommet d'un mont elle soit promptement

En pompe funèbre menée;

Et que de tous abandonnée,

Pour époux elle attende en ces lieux constamment

Un monstre dont on a la vue empoisonnée, 530

Un serpent qui répand son venin en tous lieux,

Et trouble dans sa rage et la terre et les cieux.»

Après un arrêt si sévère

Je vous quitte, et vous laisse à juger entre vous

Si par de plus cruels et plus sensibles coups 535

Tous les Dieux nous pouvoient expliquer leur colère.

SCÈNE VI.

AGLAURE, CYDIPPE.

CYDIPPE.

Ma sœur, que sentez-vous à ce soudain malheur

Où nous voyons Psyché par les destins plongée?

AGLAURE.

Mais vous, que sentez-vous, ma sœur?

CYDIPPE.

A ne vous point mentir, je sens que dans mon cœur 540

Je n'en suis pas trop affligée.

AGLAURE.

Moi, je sens quelque chose au mien

Qui ressemble assez à la joie.

Allons, le destin nous envoie

Un mal que nous pouvons regarder comme un bien. 545

PREMIER INTERMÈDE.

La scène est changée en des rochers affreux, et fait voir en

éloignement une grotte effroyable.--C'est dans ce désert que

Psyché doit être exposée pour obéir à l'oracle. Une troupe de

personnes affligées y viennent déplorer sa disgrâce. Une partie

de cette troupe désolée témoigne sa pitié par des plaintes

touchantes et par des concerts lugubres; et l'autre exprime sa

désolation par une danse pleine de toutes les marques du plus

violent désespoir.

PLAINTES EN ITALIEN, _Chantées par une femme désolée et deux

hommes affligés._

FEMME DÉSOLÉE.

Deh! piangete al pianto mio,

Sassi duri, antiche selve,

Lagrimate, fonti, e belue,

D'un bel volto il fato rio.

1. HOMME AFFLIGÉ.

Ahi dolore! 550

2. HOMME AFFLIGÉ.

Ahi martire!

1. HOMME AFFLIGÉ.

Cruda morte!

2. HOMME AFFLIGÉ.

Empia sorte!

TOUS TROIS.

Che condanni a morir tanta beltà,

Cieli, stelle, ahi crudeltà! 555

2. HOMME AFFLIGÉ.

Com' esser può fra voi, o numi eterni,

Chi voglia estinta una beltà innocente?

Ahi! che tanto rigor, cielo inclemente,

Vince di crudeltà gli stessi inferni!

1. HOMME AFFLIGÉ.

Nume fiero! 560

2. HOMME AFFLIGÉ.

Dio severo!

ENSEMBLE.

Perchè tanto rigor

Contro innocente cor?

Ahi sentenza inudita!

Dar morte a la beltà, ch' altrui dà vita. 565

FEMME DÉSOLÉE.

Ahi ch' indarno si tarda!

Non resiste agli dei mortale affetto,

Alto impero ne sforza:

Ove commanda il ciel, l'uom cede a forza.

Ahi dolore! etc., _come sopra_. 570

(Ces plaintes sont entrecoupées et finies par une entrée de

ballet de huit personnes affligées.)

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

LE ROI, PSYCHÉ, AGLAURE, CYDIPPE, LYCAS, SUITE.

PSYCHÉ.

De vos larmes, Seigneur, la source m'est bien chère;

Mais c'est trop aux bontés que vous avez pour moi

Que de laisser régner les tendresses de père

Jusque dans les yeux d'un grand roi.

Ce qu'on vous voit ici donner à la nature 575

Au rang que vous tenez, Seigneur, fait trop d'injure,

Et j'en dois refuser les touchantes faveurs.

Laissez moins sur votre sagesse

Prendre d'empire à vos douleurs,

Et cessez d'honorer mon destin par des pleurs, 580

Qui dans le cœur d'un roi montrent de la foiblesse.

LE ROI.

Ah! ma fille, à ces pleurs laisse mes yeux ouverts:

Mon deuil est raisonnable, encor qu'il soit extrême;

Et lorsque pour toujours on perd ce que je perds,

La sagesse, crois-moi, peut pleurer elle-même. 585

En vain l'orgueil du diadème

Veut qu'on soit insensible à ces cruels revers;

En vain de la raison les secours sont offerts

Pour vouloir d'un œil sec voir mourir ce qu'on aime:

L'effort en est barbare aux yeux de l'univers; 590

Et c'est brutalité plus que vertu suprême.

Je ne veux point, dans cette adversité,

Parer mon cœur d'insensibilité,

Et cacher l'ennui qui me touche:

Je renonce à la vanité 595

De cette dureté farouche

Que l'on appelle fermeté;

Et de quelque façon qu'on nomme

Cette vive douleur dont je ressens les coups,

Je veux bien l'étaler, ma fille, aux yeux de tous, 600

Et dans le cœur d'un roi montrer le cœur d'un homme.

PSYCHÉ.

Je ne mérite pas cette grande douleur:

Opposez, opposez un peu de résistance

Aux droits qu'elle prend sur un cœur

Dont mille événements ont marqué la puissance. 605

Quoi? faut-il que pour moi vous renonciez, Seigneur,

A cette royale constance

Dont vous avez fait voir dans les coups du malheur

Une fameuse expérience?

LE ROI.

La constance est facile en mille occasions. 610

Toutes les révolutions

Où nous peut exposer la fortune inhumaine,

La perte des grandeurs, les persécutions,

Le poison de l'envie, et les traits de la haine,

N'ont rien que ne puissent sans peine 615

Braver les résolutions

D'une âme où la raison est un peu souveraine.

Mais ce qui porte des rigueurs

A faire succomber les cœurs

Sous le poids des douleurs amères, 620

Ce sont, ce sont les rudes traits

De ces fatalités sévères

Qui nous enlèvent pour jamais

Les personnes qui nous sont chères.

La raison contre de tels coups 625

N'offre point d'armes secourables:

Et voilà des Dieux en courroux

Les foudres les plus redoutables

Qui se puissent lancer sur nous.

PSYCHÉ.

Seigneur, une douceur ici vous est offerte. 630

Votre hymen a reçu plus d'un présent des Dieux;

Et par une faveur ouverte,

Ils ne vous ôtent rien, en m'ôtant à vos yeux,

Dont ils n'aient pris le soin de réparer la perte.

Il vous reste de quoi consoler vos douleurs, 635

Et cette loi du ciel, que vous nommez cruelle.

Dans les deux princesses mes sœurs

Laisse à l'amitié paternelle

Où placer toutes ses douceurs.

LE ROI.

Ah! de mes maux soulagement frivole! 640

Rien, rien ne s'offre à moi qui de toi me console.

C'est sur mes déplaisirs que j'ai les yeux ouverts,

Et dans un destin si funeste,

Je regarde ce que je perds,

Et ne vois point ce qui me reste. 645

PSYCHÉ.

Vous savez mieux que moi qu'aux volontés des Dieux,

Seigneur, il faut régler les nôtres;

Et je ne puis vous dire, en ces tristes adieux,

Que ce que beaucoup mieux vous pouvez dire aux autres.

Ces Dieux sont maîtres souverains 650

Des présents qu'ils daignent nous faire;

Ils ne les laissent dans nos mains

Qu'autant de temps qu'il peut leur plaire:

Lorsqu'ils viennent les retirer,

On n'a nul droit de murmurer 655

Des grâces que leur main ne veut plus nous étendre.

Seigneur, je suis un don qu'ils ont fait à vos vœux;

Et quand par cet arrêt ils veulent me reprendre,

Ils ne vous ôtent rien que vous ne teniez d'eux,

Et c'est sans murmurer que vous devez me rendre. 660

LE ROI.

Ah! cherche un meilleur fondement

Aux consolations que ton cœur me présente;

Et de la fausseté de ce raisonnement

Ne fais point un accablement

A cette douleur si cuisante 665

Dont je souffre ici le tourment.

Crois-tu là me donner une raison puissante

Pour ne me plaindre point de cet arrêt des cieux?

Et dans le procédé des Dieux

Dont tu veux que je me contente, 670

Une rigueur assassinante

Ne paroît-elle pas aux yeux?

Vois l'état où ces Dieux me forcent à te rendre,

Et l'autre où te reçut mon cœur infortuné:

Tu connoîtras par là qu'ils me viennent reprendre 675

Bien plus que ce qu'ils m'ont donné.

Je reçus d'eux en toi, ma fille,

Un présent que mon cœur ne leur demandoit pas;

J'y trouvois alors peu d'appas,

Et leur en vis sans joie accroître ma famille; 680

Mais mon cœur, ainsi que mes yeux,

S'est fait de ce présent une douce habitude;

J'ai mis quinze ans de soins, de veilles et d'étude

A me le rendre précieux;

Je l'ai paré de l'aimable richesse 685

De mille brillantes vertus;

En lui j'ai renfermé, par des soins assidus,

Tous les plus beaux trésors que fournit la sagesse;

A lui j'ai de mon âme attaché la tendresse;

J'en ai fait de ce cœur le charme et l'allégresse, 690

La consolation de mes sens abattus,

Le doux espoir de ma vieillesse.

Ils m'ôtent tout cela, ces Dieux;

Et tu veux que je n'aie aucun sujet de plainte

Sur cet affreux arrêt dont je souffre l'atteinte? 695

Ah! leur pouvoir se joue avec trop de rigueur

Des tendresses de notre cœur.

Pour m'ôter leur présent, leur falloit-il attendre

Que j'en eusse fait tout mon bien?

Ou plutôt, s'ils avoient dessein de le reprendre, 700

N'eût-il pas été mieux de ne me donner rien?

PSYCHÉ.

Seigneur, redoutez la colère

De ces Dieux contre qui vous osez éclater.

LE ROI.

Après ce coup, que peuvent-ils me faire?

Ils m'ont mis en état de ne rien redouter. 705

PSYCHÉ.

Ah! Seigneur, je tremble des crimes

Que je vous fais commettre, et je dois me haïr.

LE ROI.

Ah! qu'ils souffrent du moins mes plaintes légitimes!

Ce m'est assez d'effort que de leur obéir;

Ce doit leur être assez que mon cœur t'abandonne 710

Au barbare respect qu'il faut qu'on ait pour eux,

Sans prétendre gêner la douleur que me donne

L'épouvantable arrêt d'un sort si rigoureux.

Mon juste désespoir ne sauroit se contraindre:

Je veux, je veux garder ma douleur à jamais; 715

Je veux sentir toujours la perte que je fais;

De la rigueur du ciel je veux toujours me plaindre;

Je veux jusqu'au trépas incessamment pleurer

Ce que tout l'univers ne peut me réparer.

PSYCHÉ.

Ah! de grâce, Seigneur, épargnez ma foiblesse: 720

J'ai besoin de constance en l'état où je suis.

Ne fortifiez point l'excès de mes ennuis

Des larmes de votre tendresse.

Seuls ils sont assez forts; et c'est trop pour mon cœur

De mon destin et de votre douleur. 725

LE ROI.

Oui, je dois t'épargner mon deuil inconsolable.

Voici l'instant fatal de m'arracher de toi;

Mais comment prononcer ce mot épouvantable?

Il le faut toutefois, le ciel m'en fait la loi:

Une rigueur inévitable 730

M'oblige à te laisser en ce funeste lieu.

Adieu: je vais.... Adieu.

SCÈNE II[322].

PSYCHÉ, AGLAURE, CYDIPPE.

PSYCHÉ.

Suivez le Roi, mes sœurs: vous essuierez ses larmes,

Vous adoucirez ses douleurs;

Et vous l'accableriez d'alarmes, 735

Si vous vous exposiez encore à mes malheurs.

Conservez-lui ce qui lui reste.

Le serpent que j'attends peut vous être funeste,

Vous envelopper dans mon sort,

Et me porter en vous une seconde mort. 740

Le ciel m'a seule condamnée

A son haleine empoisonnée:

Rien ne sauroit me secourir;

Et je n'ai pas besoin d'exemple pour mourir.

AGLAURE.

Ne nous enviez pas ce cruel avantage 745

De confondre nos pleurs avec vos déplaisirs,

De mêler nos soupirs à vos derniers soupirs:

D'une tendre amitié souffrez ce dernier gage.

PSYCHÉ.

C'est vous perdre inutilement.

CYDIPPE.

C'est en votre faveur espérer un miracle, 750

Ou vous accompagner jusques au monument.

PSYCHÉ.

Que peut-on se promettre après un tel oracle?

AGLAURE.

Un oracle jamais n'est sans obscurité:

On l'entend d'autant moins que mieux on croit l'entendre[324];

Et peut-être, après tout, n'en devez-vous attendre

Que gloire et que félicité.

Laissez-nous voir, ma sœur, par une digne issue

Cette frayeur mortelle heureusement déçue,

Ou mourir du moins avec vous,

Si le ciel à nos vœux ne se montre plus doux. 760

PSYCHÉ.

Ma sœur, écoutez mieux la voix de la nature

Qui vous appelle auprès du Roi.

Vous m'aimez trop; le devoir en murmure,

Vous en savez l'indispensable loi:

Un père vous doit être encor plus cher que moi. 765

Rendez-vous toutes deux l'appui de sa vieillesse;

Vous lui devez chacune[325] un gendre et des neveux.

Mille rois à l'envi vous gardent leur tendresse,

Mille rois à l'envi vous offriront leurs vœux.

L'oracle me veut seule; et seule aussi je veux 770

Mourir, si je puis, sans foiblesse,

Ou ne vous avoir pas pour témoins toutes deux

De ce que, malgré moi, la nature m'en laisse.

AGLAURE.

Partager vos malheurs, c'est vous importuner?

CYDIPPE.

J'ose dire un peu plus, ma sœur, c'est vous déplaire?

PSYCHÉ.

Non; mais enfin c'est me gêner,

Et peut-être du ciel redoubler la colère.

AGLAURE.

Vous le voulez, et nous partons.

Daigne ce même ciel, plus juste et moins sévère,

Vous envoyer le sort que nous vous souhaitons, 780

Et que notre amitié sincère,

En dépit de l'oracle, et malgré vous, espère!

PSYCHÉ.

Adieu: c'est un espoir, ma sœur, et des souhaits

Qu'aucun des Dieux ne remplira jamais.

SCÈNE III.

PSYCHÉ, seule.

Enfin, seule et toute à moi-même, 785

Je puis envisager cet affreux changement

Qui du haut d'une gloire extrême

Me précipite au monument.

Cette gloire étoit sans seconde;

L'éclat s'en répandoit jusqu'aux deux bouts du monde;

Tout ce qu'il a de rois sembloient faits pour m'aimer;

Tous leurs sujets, me prenant pour déesse,

Commençoient à m'accoutumer

Aux encens qu'ils m'offroient sans cesse;

Leurs soupirs me suivoient sans qu'il m'en coûtât rien;

Mon âme restoit libre en captivant tant d'âmes;

Et j'étois, parmi tant de flammes,

Reine de tous les cœurs et maîtresse du mien.

O ciel, m'auriez-vous fait un crime

De cette insensibilité? 800

Déployez-vous sur moi tant de sévérité,

Pour n'avoir à leurs vœux rendu que de l'estime?

Si vous m'imposiez cette loi,

Qu'il fallût faire un choix pour ne pas vous déplaire[326],

Puisque je ne pouvois le faire, 805

Que ne le faisiez-vous pour moi?

Que ne m'inspiriez-vous ce qu'inspire à tant d'autres

Le mérite, l'amour, et.... Mais que vois-je ici?

SCÈNE IV.

CLÉOMÈNE, AGÉNOR, PSYCHÉ.

CLÉOMÈNE.

Deux amis, deux rivaux, dont l'unique souci

Est d'exposer leurs jours pour conserver les vôtres. 810

PSYCHÉ.

Puis-je vous écouter, quand j'ai chassé deux sœurs?

Princes, contre le ciel pensez-vous me défendre?

Vous livrer au serpent qu'ici je dois attendre,

Ce n'est qu'un désespoir qui sied mal aux grands cœurs;

Et mourir alors que je meurs, 815

C'est accabler une âme tendre,

Qui n'a que trop de ses douleurs.

AGÉNOR.

Un serpent n'est pas invincible:

Cadmus, qui n'aimoit rien, défit celui de Mars.

Nous aimons, et l'amour sait rendre tout possible 820

Au cœur qui suit ses étendards,

A la main dont lui-même il conduit tous les dards.

PSYCHÉ.

Voulez-vous qu'il vous serve en faveur d'une ingrate

Que tous ses traits n'ont pu toucher;

Qu'il dompte sa vengeance au moment qu'elle éclate,

Et vous aide à m'en arracher?

Quand même vous m'auriez servie,

Quand vous m'auriez rendu la vie.

Quel fruit espérez-vous de qui ne peut aimer?

CLÉOMÈNE.

Ce n'est point par l'espoir d'un si charmant salaire 830

Que nous nous sentons animer:

Nous ne cherchons qu'à satisfaire

Aux devoirs d'un amour qui n'ose présumer

Que jamais, quoi qu'il puisse faire,

Il soit capable de vous plaire, 835

Et digne de vous enflammer.

Vivez, belle princesse, et vivez pour un autre:

Nous le verrons d'un œil jaloux,

Nous en mourrons, mais d'un trépas plus doux

Que s'il nous falloit voir le vôtre; 840

Et si nous ne mourons en vous sauvant le jour,

Quelque amour qu'à nos yeux vous préfériez au nôtre,

Nous voulons bien mourir de douleur et d'amour.

PSYCHÉ.

Vivez, princes, vivez, et de ma destinée

Ne songez plus à rompre ou partager la loi; 845

Je crois vous l'avoir dit, le ciel ne veut que moi,

Le ciel m'a seule condamnée.

Je pense ouïr déjà les mortels sifflements

De son ministre qui s'approche:

Ma frayeur me le peint, me l'offre à tous moments; 850

Et maîtresse qu'elle est de tous mes sentiments,

Elle me le figure au haut de cette roche.

J'en tombe de foiblesse, et mon cœur abattu

Ne soutient plus qu'à peine un reste de vertu.

Adieu, princes: fuyez, qu'il ne vous empoisonne. 855

AGÉNOR.

Rien ne s'offre à nos yeux encor qui les étonne;

Et quand vous vous peignez un si proche trépas,

Si la force vous abandonne,

Nous avons des cœurs et des bras

Que l'espoir n'abandonne pas. 860

Peut-être qu'un rival a dicté cet oracle,

Que l'or a fait parler celui qui l'a rendu:

Ce ne seroit pas un miracle

Que pour un dieu muet un homme eût répondu;

Et dans tous les climats on n'a que trop d'exemples 865

Qu'il est, ainsi qu'ailleurs, des méchants dans les temples.

CLÉOMÈNE.

Laissez-nous opposer au lâche ravisseur

A qui le sacrilége indignement vous livre,

Un amour qu'a le ciel choisi pour défenseur

De la seule beauté pour qui nous voulons vivre. 870

Si nous n'osons prétendre à sa possession,

Du moins en son péril permettez-nous de suivre

L'ardeur et les devoirs de notre passion.

PSYCHÉ.

Portez-les à d'autres moi-mêmes,

Princes, portez-les à mes sœurs, 875

Ces devoirs, ces ardeurs extrêmes,

Dont pour moi sont remplis vos cœurs:

Vivez pour elles quand je meurs.

Plaignez de mon destin les funestes rigueurs,

Sans leur donner en vous de nouvelles matières. 880

Ce sont mes volontés dernières;

Et l'on a reçu de tout temps

Pour souveraines lois les ordres des mourants.

CLÉOMÈNE.

Princesse....

PSYCHÉ.

Encore un coup, princes, vivez pour elles.

Tant que vous m'aimerez, vous devez m'obéir: 885

Ne me réduisez pas à vouloir vous haïr,

Et vous regarder en rebelles,

A force de m'être fidèles.

Allez, laissez-moi seule expirer en ce lieu

Où je n'ai plus de voix que pour vous dire adieu. 890

Mais je sens qu'on m'enlève, et l'air m'ouvre une route

D'où vous n'entendrez plus cette mourante voix.

Adieu, princes, adieu pour la dernière fois.

Voyez si de mon sort vous pouvez être en doute.

(Elle est enlevée en l'air par deux Zéphirs.)

AGÉNOR.

Nous la perdons de vue. Allons tous deux chercher 895

Sur le faîte de ce rocher,

Prince, les moyens de la suivre.

CLÉOMÈNE.

Allons-y chercher ceux de ne lui point survivre.

SCÈNE V.

L'AMOUR, en l'air.

Allez mourir, rivaux d'un dieu jaloux,

Dont vous méritez le courroux 900

Pour avoir eu le cœur sensible aux mêmes charmes.

Et toi, forge, Vulcain, mille brillants attraits

Pour orner un palais

Où l'Amour de Psyché veut essuyer les larmes,

Et lui rendre les armes. 905

SECOND INTERMÈDE.

La scène se change en une cour magnifique ornée de colonnes de

lapis enrichies de figures d'or, qui forment un palais pompeux et

brillant que l'Amour destine pour Psyché. Six Cyclopes avec

quatre fées y font une entrée de ballet, où ils achèvent en

cadence quatre gros vases d'argent que les fées leur ont

apportés. Cette entrée est entrecoupée par ce récit de Vulcain,

qu'il fait à deux reprises:

Dépêchez, préparez ces lieux

Pour le plus aimable des Dieux;

Que chacun pour lui s'intéresse.

N'oubliez rien des soins qu'il faut:

Quand l'Amour presse, 910

On n'a jamais fait assez tôt.

L'Amour ne veut point qu'on diffère:

Travaillez, hâtez-vous,

Frappez, redoublez vos coups;

Que l'ardeur de lui plaire 915

Fasse vos soins les plus doux.

SECOND COUPLET.

Servez bien un dieu si charmant;

Il se plaît dans l'empressement:

Que chacun pour lui s'intéresse.

N'oubliez rien des soins qu'il faut: 920

Quand l'Amour presse,

On n'a jamais fait assez tôt.

L'Amour ne veut point qu'on diffère:

Travaillez, etc.

[322] «Ce qui suit, jusqu'à la fin de la pièce, est de

M. C.[323], à la réserve de la première scène du troisième acte,

qui est de la même main que ce qui a précédé.» (_Note des

éditions de_ 1671-1697.) Voyez ci-dessus, p. 287 et 288.

[323] Tel est le texte des éditions de 1671 et de 1676;

les suivantes donnent le nom en toutes lettres: «de Monsieur de

Corneille l'aîné.»

[324] Ces deux vers sont un souvenir de ce passage de la

tragédie d'_Horace_ (acte III, scène III, vers 851 et 852):

Un oracle jamais ne se laisse comprendre:

On l'entend d'autant moins que plus on croit l'entendre.

[325] On lit _chacun_ dans l'édition de 1697. L'édition

de 1682 donne de même, plus haut, au vers 482, _un autre_, pour

_une autre_. Voyez tome I, p. 288, note 3-_a_.

[326] Dans les éditions de 1682 et de 1697: «pour ne

vous pas déplaire.»

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE[327].

L'AMOUR, ZÉPHIRE.

ZÉPHIRE.

Oui, je me suis galamment acquitté 925

De la commission que vous m'avez donnée;

Et du haut du rocher, je l'ai, cette beauté,

Par le milieu des airs, doucement amenée

Dans ce beau palais enchanté,

Où vous pouvez en liberté 930

Disposer de sa destinée.

Mais vous me surprenez par ce grand changement

Qu'en votre personne vous faites:

Cette taille, ces traits, et cet ajustement,

Cachent tout à fait qui vous êtes; 935

Et je donne aux plus fins à pouvoir en ce jour

Vous reconnoître pour l'Amour.

L'AMOUR.

Œuvres de P. Corneille, Tome 07 · 第 17 / 29 段