L'amour sous leur empire eût-il rangé mille âmes,
Elles regardent tout comme leur propre bien, 1285
Et ne peuvent souffrir qu'il leur échappe rien.
Un captif mal gardé leur semble une infamie:
Qui l'ose recevoir devient leur ennemie;
Et sans leur faire un vol on ne peut disposer
D'un cœur qu'un autre choix les force à refuser: 1290
Elles veulent qu'ailleurs par leur ordre il soupire,
Et qu'un don de leur part marque un reste d'empire.
Domitie a pour vous ces communs sentiments
Que les fières beautés ont pour tous leurs amants,
Et craint, si votre main se donne à Bérénice, 1295
Qu'elle ne porte en vain le nom d'impératrice,
Quand d'un côté l'hymen, et de l'autre l'amour,
Feront à cette reine un empire en sa cour.
Voilà sa jalousie, et ce qu'elle redoute,
Seigneur. Pour le sénat, n'en soyez point en doute, 1300
Il aime l'Empereur, et l'honore à tel point,
Qu'il servira sa flamme, ou n'en parlera point;
Pour le stupide Claude il eut bien la bassesse
D'autoriser l'hymen de l'oncle avec la nièce[267]:
Il ne fera pas moins pour un prince adoré, 1305
Et je l'y tiens déjà, Seigneur, tout préparé.
DOMITIAN.
Tu parles du sénat, et je veux parler d'elle,
De l'ingrate qu'un trône a rendue infidèle.
N'est-il point de moyens[268], ne vois-tu point de jour,
A mettre enfin d'accord sa gloire et son amour? 1310
ALBIN.
Tout dépendra de Tite et du secret office
Qu'il peut dans le sénat rendre à sa Bérénice.
L'air dont il agira pour un espoir si doux
Tournera l'assemblée ou pour ou contre vous;
Et si sa politique à vos amis s'oppose, 1315
Vous l'avez dit vous-même, ils pourront peu de chose.
Sondez ses sentiments, et réglez-vous sur eux:
Votre bonheur est sûr, s'il consent d'être heureux.
Que si son choix balance, ou flatte mal le vôtre,
Demandez Bérénice afin d'obtenir l'autre. 1320
Vous l'avez déjà vu sensible à de tels coups;
Et c'est un grand ressort qu'un peu d'amour jaloux.
Au moindre empressement pour cette belle reine,
Il vous fera justice et reprendra sa chaîne.
Songez à pénétrer ce qu'il a dans l'esprit. 1325
Le voici.
DOMITIAN.
Je suivrai ce que ton zèle en dit.
SCÈNE V.
TITE, DOMITIAN, FLAVIAN, ALBIN.
TITE.
Avez-vous regagné le cœur de votre ingrate,
Mon frère?
DOMITIAN.
Sa fierté de plus en plus éclate.
Voyez s'il fut jamais orgueil pareil au sien:
Il veut que je la serve et ne prétende rien, 1330
Que j'appuie en l'aimant toute son injustice,
Que je fasse de Rome exiler Bérénice.
Mais, Seigneur, à mon tour puis-je vous demander
Ce qu'à vos plus doux vœux il vous plaît d'accorder?
TITE.
J'aurai peine à bannir la Reine de ma vue. 1335
Par quels ordres, grands Dieux, est-elle revenue?
Je souffrois, mais enfin je vivois sans la voir;
J'allois....
DOMITIAN.
N'avez-vous pas un absolu pouvoir,
Seigneur?
TITE.
Oui; mais j'en suis comptable à tout le monde:
Comme dépositaire, il faut que j'en réponde. 1340
Un monarque a souvent des lois à s'imposer;
Et qui veut pouvoir tout ne doit pas tout oser.
DOMITIAN.
Que refuserez-vous aux désirs de votre âme,
Si le sénat approuve une si belle flamme?
TITE.
Qu'il parle du Vésuve, et ne se mêle pas 1345
De jeter dans mon âme un nouvel embarras.
Est-ce à lui d'abuser de mon inquiétude
Jusqu'à mettre une borne à son incertitude?
Et s'il ose en mon choix prendre quelque intérêt,
Me croit-il en état d'en croire son arrêt? 1350
S'il exile la Reine, y pourrai-je souscrire?
DOMITIAN.
S'il parle en sa faveur, pourrez-vous l'en dédire?
Ah! que je vous plaindrois d'avoir si peu d'amour!
TITE.
J'en ai trop, et le mets peut-être trop au jour.
DOMITIAN.
Si vous en aviez tant, vous auriez peu de peine 1355
A rendre Domitie à sa première chaîne.
TITE.
Ah! s'il ne s'agissoit que de vous la céder,
Vous auriez peu de peine à me persuader;
Et pour vous rendre heureux, me rendre à Bérénice
Ne seroit pas vous faire un fort grand sacrifice. 1360
Il y va de bien plus.
DOMITIAN.
De quoi, Seigneur?
TITE.
De tout.
Il y va d'épouser sa haine jusqu'au bout,
D'en suivre la furie, et d'être le ministre
De ce qu'un noir dépit conçoit de plus sinistre:
Et peut-être l'aigreur de ces inimitiés 1365
Voudra que je vous perde ou que vous me perdiez:
Voilà ce qui peut suivre un si doux hyménée.
Vous voyez dans l'orgueil Domitie obstinée;
Quand pour moi cet orgueil ose vous dédaigner,
Elle ne m'aime pas: elle cherche à régner, 1370
Avec vous, avec moi, n'importe la manière.
Tout plairoit, à ce prix, à son humeur altière;
Tout seroit digne d'elle; et le nom d'empereur
A mon assassin même attacheroit son cœur.
DOMITIAN.
Pouvez-vous mieux choisir un frein à sa colère, 1375
Seigneur, que de la mettre entre les mains d'un frère?
TITE.
Non: je ne puis la mettre en de plus sûres mains[269];
Mais plus vous m'êtes cher, Prince, et plus je vous crains:
De ceux qu'unit le sang plus douces sont les chaînes,
Plus leur désunion met d'aigreur dans leurs haines; 1380
L'offense en est plus rude, et le courroux plus grand,
La suite plus barbare, et l'effet plus sanglant.
La nature en fureur s'abandonne à tout faire,
Et cinquante ennemis sont moins haïs qu'un frère.
Je ne réveille point des soupçons assoupis, 1385
Et veux bien oublier le temps de Civilis[270]:
Vous étiez encor jeune, et sans vous bien connoître,
Vous pensiez n'être né que pour vivre sans maître;
Mais les occasions renaissent aisément:
Une femme est flatteuse, un empire est charmant, 1390
Et comme avec plaisir on s'en laisse surprendre,
On néglige bientôt les soins de s'en défendre.
Croyez-moi, séparez vos intérêts des siens.
DOMITIAN.
Eh bien! j'en briserai les dangereux liens.
Pour votre sûreté j'accepte ce supplice; 1395
Mais pour m'en consoler, donnez-moi Bérénice.
Dût le sénat, dût Rome en frémir de courroux,
Vous n'osez l'épouser, j'oserai plus que vous;
Je l'aime, et l'aimerai si votre âme y renonce.
Quoi? n'osez-vous, Seigneur, me faire de réponse? 1400
TITE.
Se donne-t-elle à vous, et ne tient-il qu'à moi?
DOMITIAN.
Elle a droit d'imiter qui lui manque de foi.
TITE.
Elle n'en a que trop; et toutefois je doute
Que son amour trahi prenne la même route.
DOMITIAN.
Mais si pour se venger elle répond au mien? 1405
TITE.
Épousez-la, mon frère, et ne m'en dites rien.
DOMITIAN.
Et si je regagnois l'esprit de Domitie?
Si pour moi sa fierté se montroit adoucie?
Si mes vœux, si mes soins en étoient mieux reçus,
Seigneur?
TITE, en rentrant.
Epousez-la sans m'en parler non plus. 1410
DOMITIAN.
Allons, et malgré lui rendons-lui Bérénice.
Albin, de nos projets son amour est complice;
Et puisqu'il l'aime assez pour en être jaloux,
Malgré l'ambition Domitie est à nous.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
[256] Dans la _Bérénice_ de Racine (acte II, scène II),
Titus interroge de même son confident Paulin, et celui-ci lui
fait connaître, comme ici Philon à Bérénice, les dispositions des
Romains.
[257] Telle est l'orthographe de toutes les éditions
données par Corneille. L'édition de 1692, et Voltaire d'après
elle, ont substitué le pluriel au singulier: «assurent ce haut
rang.»
[258] Voyez plus haut, p. 194, note 201, et p. 216, vers
381. L'historien Josèphe raconte au livre XX de ses _Antiquités
judaïques_, chapitre VII, 3, que Polémon, pour épouser Bérénice,
se fit circoncire; puis que Bérénice l'ayant quitté fort peu de
temps après le mariage, il renonça à la religion juive.
[259] Dans la _Bérénice_ de Racine (acte II, scène II,
et acte III, scène I), il s'agit d'un semblable témoignage de
reconnaissance, de l'agrandissement des États de Bérénice.
[260] Tacite raconte au livre IV de ses _Histoires_
(chapitres LXXXV et LXXXVI) comment Mucien décida Domitien à
rester à Lyon, au lieu d'aller sur le théâtre même de la guerre.
Puis il ajoute: «Domitien comprit l'artifice; mais les égards
commandaient de ne pas l'apercevoir: on alla donc à Lyon. De là
on croit qu'il tenta par de secrets émissaires la foi de Cerealis
(_ou_ Cerialis, _le général qui commandait l'armée romaine
opposée au Batave Civilis_): il voulait savoir si ce chef lui
remettrait, en cas qu'il parût, l'armée et le commandement. Cette
pensée cachait-elle un projet de guerre contre son père, ou
cherchait-il à se ménager contre son frère des ressources et des
forces? la chose demeura incertaine.» _Intellegebantur artes; sed
pars obsequii in eo ne deprehenderentur: ita Lugdunum ventum.
Unde creditur Domitianus occultis ad Cerialem nunciis, fidem ejus
tentavisse an præsenti sibi exercitum imperiumque traditurus
foret: qua cogitatione bellum adversus patrem agitaverit, an opes
virisque adversus fratrem, in incerto fuit._
[261] Toutes les éditions anciennes, y compris celles de
Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764), donnent _causé_,
sans accord.
[262] _Quædam sub eo fortuita ac tristia acciderunt: ut
conflagratio Vesevi montis in Campania._ (Suétone, _Titus_,
chapitre VIII.) Cette éruption de 79 est celle qui détruisit
Herculanum, Pompeies et Stabies, et dont Pline l'Ancien fut
victime.
[263] Nous avons adopté la leçon de l'édition de 1692,
qui est aussi celle de Voltaire. Elle nous a paru préférable au
texte des éditions antérieures: «vous pourrez.»
[264] _Var._ Cet unique secours qui pouvoit le servir.
(1671 et 79)
[265] L'édition de 1682 porte, par erreur, «_un_
excuse.»
[266] On lit _marcenaire_ dans les deux éditions de 1682
et de 1692.
[267] Après la mort de Messaline, Claude épousa, avec
l'assentiment du sénat, sa nièce Agrippine, dont le fils Néron
avait déjà onze ans. Voyez Tacite, _Annales_, livre XII,
chapitres V-VII.
[268] Voltaire (1764) a mis le singulier: _moyen_.
[269] L'édition de 1682 donne seule: «en des plus sûres
mains.»
[270] Voyez ci-dessus, p. 246, note 260.
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
TITE, FLAVIAN.
TITE.
As-tu vu Bérénice? aime-t-elle mon frère? 1415
Et se plaît-elle à voir qu'il tâche de lui plaire?
Me la demande-t-il de son consentement?
FLAVIAN.
Ne la soupçonnez point d'un si bas sentiment;
Elle n'en peut souffrir non pas même la feinte.
TITE.
As-tu vu dans son cœur encor la même atteinte? 1420
FLAVIAN.
Elle veut vous parler, c'est tout ce que j'en sai.
TITE.
Faut-il de son pouvoir faire un nouvel essai?
FLAVIAN.
M'en croirez-vous, Seigneur? évitez sa présence[271],
Ou mettez-vous contre elle un peu mieux en défense.
Quel fruit espérez-vous de tout son entretien? 1425
TITE.
L'en aimer davantage, et ne résoudre rien.
FLAVIAN.
L'irrésolution doit-elle être éternelle?
Vous ne me dites plus que Domitie est belle,
Seigneur, vous qui disiez que ses seules beautés
Vous peuvent consoler de ce que vous quittez; 1430
Qu'elle seule en ses yeux porte de quoi contraindre
Vos feux à s'assoupir, s'ils ne peuvent s'éteindre.
TITE.
Je l'ai dit, il est vrai; mais j'avois d'autres yeux,
Et je ne voyois pas Bérénice en ces lieux.
FLAVIAN.
Quand aux feux les plus beaux un monarque défère,
Il s'en fait un plaisir et non pas une affaire,
Et regarde l'amour comme un lâche attentat
Dès qu'il veut prévaloir sur la raison d'État.
Son grand cœur, au-dessus des plus dignes amorces,
A ses devoirs pressants laisse toutes leurs forces[272]; 1440
Et son plus doux espoir n'ose lui demander
Ce que sa dignité ne lui peut accorder.
TITE.
Je sais qu'un empereur doit parler ce langage;
Et quand il l'a fallu, j'en ai dit davantage;
Mais de ces duretés que j'étale à regret, 1445
Chaque mot à mon cœur coûte un soupir secret;
Et quand à la raison j'accorde un tel empire,
Je le dis seulement parce qu'il le faut dire,
Et qu'étant au-dessus de tous les potentats,
Il me seroit honteux de ne le dire pas. 1450
De quoi s'enorgueillit un souverain de Rome,
Si par respect pour elle il doit cesser d'être homme,
Éteindre un feu qui plaît, ou ne le ressentir
Que pour s'en faire honte et pour le démentir?
Cette toute-puissance est bien imaginaire, 1455
Qui s'asservit soi-même à la peur de déplaire,
Qui laisse au goût public régler tous ses projets,
Et prend le plus haut rang pour craindre ses sujets.
Je ne me donne point d'empire sur leurs âmes,
Je laisse en liberté leurs soupirs et leurs flammes; 1460
Et quand d'un bel objet j'en vois quelqu'un charmé,
J'applaudis au bonheur d'aimer et d'être aimé.
Quand je l'obtiens du ciel, me portent-ils envie?
Qu'ont d'amer pour eux tous les douceurs de ma vie?
Et par quel intérêt....
FLAVIAN.
Ils perdroient tout en vous. 1465
Vous faites le bonheur et le salut de tous,
Seigneur; et l'univers, de qui vous êtes l'âme....
TITE.
Ne perds plus de raisons à combattre ma flamme:
Les yeux de Bérénice inspirent des avis
Qui persuadent mieux que tout ce que tu dis. 1470
FLAVIAN.
Ne vous exposez donc qu'à ceux de Domitie.
TITE.
Je n'ai plus, Flavian, que quatre jours de vie:
Pourquoi prends-tu plaisir à les tyranniser?
FLAVIAN.
Mais vous savez qu'il faut la perdre ou l'épouser?
TITE.
En vain donc à ses vœux tout mon amour s'oppose; 1475
Périr ou faire un crime est pour moi même chose.
Laissons-lui toutefois soulever des mutins;
Hasardons sur la foi de nos heureux destins:
Ils m'ont promis la Reine, et doivent à ses charmes
Tout ce qu'ils ont soumis à l'effort de mes armes; 1480
Par elle j'ai vaincu, pour elle il faut périr.
FLAVIAN.
Seigneur....
TITE.
Oui, Flavian, c'est à faire[273] à mourir.
La vie est peu de chose; et tôt ou tard, qu'importe
Qu'un traître me l'arrache, ou que l'âge l'emporte?
Nous mourons[274] à toute heure; et dans le plus doux sort
Chaque instant de la vie est un pas vers la mort[275].
FLAVIAN.
Flattez mieux les desirs de votre ambitieuse,
Et ne la changez pas de fière en furieuse.
Elle vient vous parler.
TITE.
Dieux! quel comble d'ennuis!
SCÈNE II.
TITE, DOMITIE, FLAVIAN, PLAUTINE.
DOMITIE.
Je viens savoir de vous, Seigneur, ce que je suis. 1490
J'ai votre foi pour gage, et mes aïeux pour marques
Du grand droit de prétendre au plus grand des monarques;
Mais Bérénice est belle, et des yeux si puissants
Renversent aisément des droits si languissants.
Ce grand jour qui devoit unir mon sort au vôtre, 1495
Servira-t-il, Seigneur, au triomphe d'une autre?
TITE.
J'ai quatre jours encor pour en délibérer,
Madame; jusque-là laissez-moi respirer.
C'est peu de quatre jours pour un tel sacrifice;
Et s'il faut à vos droits immoler Bérénice, 1500
Je ne vous réponds pas que Rome et tous vos droits
Puissent en quatre jours m'en imposer les lois.
DOMITIE.
Il n'en faudroit pas tant, Seigneur, pour vous résoudre
A lancer sur ma tête un dernier coup de foudre,
Si vous ne craigniez point qu'il rejaillît[276] sur vous. 1505
TITE.
Suspendez quelque temps encor ce grand courroux.
Puis-je étouffer sitôt une si belle flamme?
DOMITIE.
Quoi? vous ne pouvez pas ce que peut une femme?
Que vous me rendez mal ce que vous me devez!
J'ai brisé de beaux fers, Seigneur, vous le savez; 1510
Et mon âme, sensible à l'amour comme une autre,
En étouffe un peut-être aussi fort que le vôtre.
TITE.
Peut-être auriez-vous peine à le bien étouffer,
Si votre ambition n'en savoit triompher.
Moi qui n'ai que les Dieux au-dessus de ma tête, 1515
Qui ne vois plus de rang digne de ma conquête,
Du trône où je me sieds puis-je aspirer à rien
Qu'à posséder un cœur qui n'aspire qu'au mien?
C'est là de mes pareils la noble inquiétude:
L'ambition remplie y jette leur étude; 1520
Et sitôt qu'à prétendre elle n'a plus de jour,
Elle abandonne un cœur tout entier à l'amour.
DOMITIE.
Elle abandonne ainsi le vôtre à cette reine,
Qui cherche une grandeur encor plus souveraine.
TITE.
Non, Madame: je veux que vous sortiez d'erreur[277], 1525
Bérénice aime Tite, et non pas l'Empereur;
Elle en veut à mon cœur, et non pas à l'empire[278].
DOMITIE.
D'autres avoient déjà pris soin de me le dire,
Seigneur; et votre reine a le goût délicat
De n'en vouloir qu'au cœur, et non pas à l'éclat. 1530
Cet amour épuré que Tite seul lui donne
Renonceroit au rang pour être à la personne!
Mais on a beau, Seigneur, raffiner sur ce point,
La personne et le rang ne se séparent point.
Sous les tendres brillants de cette noble amorce 1535
L'ambition cachée attaque, presse, force;
Par là de ses projets elle vient mieux à bout;
Elle ne prétend rien, et s'empare de tout.
L'art est grand; mais enfin je ne sais s'il mérite
La bouche d'une reine et l'oreille de Tite. 1540
Pour moi, j'aime autrement; et tout me charme en vous;
Tout m'en est précieux, Seigneur, tout m'en est doux;
Je ne sais point si j'aime ou l'Empereur ou Tite,
Si je m'attache au rang ou n'en veux qu'au mérite,
Mais je sais qu'en l'état où je suis aujourd'hui 1545
J'applaudis à mon cœur de n'aspirer qu'à lui.
TITE.
Mais me le donnez-vous tout ce cœur qui n'aspire,
En se tournant vers moi, qu'aux honneurs de l'empire?
Suit-il l'ambition en dépit de l'amour,
Madame? la suit-il sans espoir de retour? 1550
DOMITIE.
Si c'est à mon égard ce qui vous inquiète,
Le cœur se rend bientôt quand l'âme est satisfaite:
Nous le défendons mal de qui remplit nos vœux.
Un moment dans le trône éteint tous autres feux;
Et donner tout ce cœur, souvent ce n'est que faire 1555
D'un trésor invisible un don imaginaire.
A l'amour vraiment noble il suffit du dehors;
Il veut bien du dedans ignorer les ressorts:
Il n'a d'yeux que pour voir ce qui s'offre à la vue,
Tout le reste est pour eux une terre inconnue; 1560
Et sans importuner le cœur d'un souverain,
Il a tout ce qu'il veut quand il en a la main.
Ne m'ôtez pas la vôtre, et disposez du reste.
Le cœur a quelque chose en soi de tout céleste;
Il n'appartient qu'aux Dieux; et comme c'est leur choix,
Je ne veux point, Seigneur, attenter sur leurs droits.
TITE.
Et moi, qui suis des Dieux la plus visible image,
Je veux ce cœur comme eux, et j'en veux tout l'hommage.
Mais vous n'en avez plus, Madame, à me donner;
Vous ne voulez ma main que pour vous couronner. 1570
D'autres pourront un jour vous rendre ce service.
Cependant, pour régler le sort de Bérénice,
Vous pouvez faire agir vos amis au sénat;
Ils peuvent m'y nommer lâche, parjure, ingrat:
J'attendrai son arrêt, et le suivrai peut-être. 1575
DOMITIE.
Suivez-le, mais tremblez s'il flatte trop son maître.
Ce grand corps tous les ans change d'âme et de cœurs;
C'est le même sénat, et d'autres sénateurs.
S'il alla pour Néron jusqu'à l'idolâtrie,
Il le traita depuis de traître à sa patrie, 1580
Et réduisit ce prince indigne de son rang
A la nécessité de se percer le flanc[279].
Vous êtes son amour, craignez d'être sa haine
Après l'indignité d'épouser une reine.
Vous avez quatre jours pour en délibérer. 1585
J'attends le coup fatal, que je ne puis parer.
Adieu. Si vous l'osez, contentez votre envie;
Mais en m'ôtant l'honneur n'épargnez pas ma vie.
SCÈNE III.
TITE, FLAVIAN.
TITE.
L'impétueux esprit! Conçois-tu, Flavian,
Où pourroient ses fureurs porter Domitian, 1590
Et de quelle importance est pour moi l'hyménée
Où par tous mes desirs je la sens condamnée?
FLAVIAN.
Je vous l'ai déjà dit, Seigneur: pensez-y bien,
Et surtout de la Reine évitez l'entretien.
Redoutez.... Mais elle entre, et sa moindre tendresse
De toutes nos raisons va montrer la foiblesse.
SCÈNE IV.
TITE, BÉRÉNICE, PHILON, FLAVIAN.
TITE.
Eh bien! Madame, eh bien! faut-il tout hasarder?
Et venez-vous ici pour me le commander?
BÉRÉNICE.
De ce qui m'est permis je sais mieux la mesure,
Seigneur; et j'ai pour vous une flamme trop pure 1600
Pour vouloir, en faveur d'un zèle ambitieux,
Mettre au moindre péril des jours si précieux.
Quelque pouvoir sur moi que notre amour obtienne,
J'ai soin de votre gloire; ayez-en de la mienne.
Je ne demande plus que pour de si beaux feux 1605
Votre absolu pouvoir hasarde un: «Je le veux.»
Cet amour le voudroit; mais comme je suis reine,
Je sais des souverains la raison souveraine.
Si l'ardeur de vous voir l'a voulue[280] ignorer,
Si mon indigne exil s'est permis d'espérer, 1610
Si j'ai rentré dans Rome avec quelque imprudence,
Tite à ce trop d'ardeur doit un peu d'indulgence.
Souffrez qu'un peu d'éclat, pour prix de tant d'amour,
Signale ma venue, et marque mon retour.
Voudrez-vous que je parte avec l'ignominie 1615
De ne vous avoir vu que pour me voir bannie?
Laissez-moi la douceur de languir en ces lieux[281],
D'y soupirer pour vous, d'y mourir à vos yeux:
C'en sera bientôt fait, ma douleur est trop vive
Pour y tenir longtemps votre attente captive; 1620
Et si je tarde trop à mourir de douleur,
J'irai loin de vos yeux terminer mon malheur.
Mais laissez-m'en choisir la funeste journée;
Et du moins jusque-là, Seigneur, point d'hyménée.
Pour votre ambitieuse avez-vous tant d'amour 1625
Que vous ne le puissiez différer d'un seul jour?
Pouvez-vous refuser à ma douleur profonde....
TITE.
Hélas! que voulez-vous que la mienne réponde?
Et que puis-je résoudre alors que vous parlez,
Moi qui ne puis vouloir que ce que vous voulez? 1630
Vous parlez de languir, de mourir à ma vue;
Mais, ô Dieux! songez-vous que chaque mot me tue,
Et porte dans mon cœur de si sensibles coups,
Qu'il ne m'en faut plus qu'un pour mourir avant vous?
De ceux qui m'ont percé souffrez que je soupire. 1635
Pourquoi partir, Madame, et pourquoi me le dire?
Ah! si vous vous forcez d'abandonner ces lieux,
Ne m'assassinez point de vos cruels adieux.
Je vous suivrois, Madame; et flatté de l'idée
D'oser mourir à Rome, et revivre en Judée, 1640
Pour aller de mes feux vous demander le fruit,
Je quitterois l'empire et tout ce qui leur nuit.
BÉRÉNICE.
Daigne me préserver le ciel....
TITE.
De quoi, Madame?
BÉRÉNICE.
De voir tant de foiblesse en une si grande âme!
Si j'avois droit par là de vous moins estimer, 1645
Je cesserois peut-être aussi de vous aimer.
TITE.
Ordonnez donc enfin ce qu'il faut que je fasse.
BÉRÉNICE.
S'il faut partir demain, je ne veux qu'une grâce:
Que ce soit vous, Seigneur, qui le veuilliez pour moi,
Et non votre sénat qui m'en fasse la loi. 1650
Faites-lui souvenir, quoi qu'il craigne ou projette,
Que je suis son amie, et non pas sa sujette;
Que d'un tel attentat notre rang est jaloux,
Et que tout mon amour ne m'asservit qu'à vous.
TITE.
Mais peut-être, Madame....
BÉRÉNICE.
Il n'est point de peut-être,
Seigneur: s'il en décide, il se fait voir mon maître;
Et dût-il vous porter à tout ce que je veux,
Je ne l'ai point choisi pour juge de mes vœux.
SCÈNE V.
TITE, BÉRÉNICE, DOMITIAN, ALBIN, FLAVIAN, PHILON.
(Domitian entre[282].)
TITE.
Allez dire au sénat, Flavian, qu'il se lève:
Quoi qu'il ait commencé, je défends qu'il achève. 1660
Soit qu'il parle à présent du Vésuve[283] ou de moi,
Qu'il cesse, et que chacun se retire chez soi.
Ainsi le veut la Reine; et comme amant fidèle,
Je veux qu'il obéisse aux lois que je prends d'elle,
Qu'il laisse à notre amour régler notre intérêt. 1665
DOMITIAN.
Il n'est plus temps, Seigneur; j'en apporte l'arrêt.
TITE.
Qu'ose-t-il m'ordonner?
DOMITIAN.
Seigneur, il vous conjure
De remplir tout l'espoir d'une flamme si pure.
Des services rendus à vous, à tout l'État,
C'est le prix qu'a jugé lui devoir le sénat; 1670
Et pour ne vous prier que pour une Romaine,
D'une commune voix Rome adopte la Reine;
Et le peuple à grands cris montre sa passion
De voir un plein effet de cette adoption.
TITE.
Madame....
BÉRÉNICE.