A vous dire le vrai, sa nouveauté m'étonne:

J'aurois eu quelque peine à vous croire si bonne;

Et je recevrois l'offre avec confusion

Si je n'y soupçonnois un peu d'illusion. 850

Quoi qu'il en soit, Madame, en cette incertitude

Qui nous met l'une et l'autre en quelque inquiétude,

Ce que je puis répondre à vos civilités,

C'est de vous demander pour moi mêmes bontés,

Et que celle des deux qui sera satisfaite 855

Traite l'autre de l'air qu'elle veut qu'on la traite.

J'ai vu Tite se rendre au peu que j'ai d'appas;

Je ne l'espère plus, et n'y renonce pas.

Il peut se souvenir, dans ce grade sublime,

Qu'il soumit votre Rome en détruisant Solyme, 860

Qu'en ce siége pour lui je hasardai mon rang,

Prodiguai mes trésors, et mes peuples leur sang,

Et que s'il me fait part de sa toute-puissance,

Ce sera moins un don qu'une reconnoissance.

DOMITIE.

Ce sont là de grands droits; et si l'amour s'y joint, 865

Je dois craindre une chute à n'en relever point.

Tite y peut ajouter que je n'ai point la gloire

D'avoir sur ma patrie étendu sa victoire,

De l'avoir saccagée et détruite à l'envi,

Et renversé l'autel du dieu que j'ai servi: 870

C'est par là qu'il vous doit cette haute fortune.

Mais je commence à voir que je vous importune.

Adieu. Quelque autre fois nous suivrons ce discours.

BÉRÉNICE.

Je suis venue ici trop tôt de quatre jours;

J'en suis au désespoir et vous en fais excuse. 875

DOMITIE.

Dans quatre jours, Madame, on verra qui s'abuse.

SCÈNE IV.

BÉRÉNICE, PHILON.

BÉRÉNICE.

Quel caprice, Philon, l'amène jusqu'ici

M'expliquer elle-même un si cuisant souci?

Tite, après mon départ, l'auroit-il maltraitée?

PHILON.

Après votre départ il l'a soudain quittée, 880

Madame, et s'est défait de cet esprit jaloux

Avec un compliment encor plus court qu'à vous.

BÉRÉNICE.

Ainsi tout est égal: s'il me chasse, il la quitte;

Mais ce peu qu'il m'a dit ne peut qu'il ne m'irrite:

Il marque trop pour moi son infidélité. 885

Vois de ses derniers mots quelle est la dureté:

«Qu'on la serve, a-t-il dit, comme elle fut servie

Alors qu'elle faisoit le bonheur de ma vie[247].»

Je ne le fais donc plus! Voilà ce que j'ai craint.

Il fait en liberté ce qu'il faisoit contraint. 890

Cet ordre de sortir, si prompt et si sévère,

N'a plus pour s'excuser l'autorité d'un père:

Il est libre, il est maître, il veut tout ce qu'il fait.

PHILON.

Du peu qu'il vous a dit j'attends un autre effet.

Le trouble de vous voir auprès d'une rivale 895

Vouloit pour se remettre un moment d'intervalle;

Et quand il a rompu sitôt vos entretiens,

Je lisois dans ses yeux qu'il évitoit les siens,

Qu'il fuyoit l'embarras d'une telle présence.

Mais il vient à son tour prendre son audience, 900

Madame; et vous voyez si j'en sais bien juger.

Songez de quelle sorte il faut le ménager.

SCÈNE V.

TITE, BÉRÉNICE, FLAVIAN, PHILON.

BÉRÉNICE.

Me cherchez-vous, Seigneur, après m'avoir chassée?

TITE.

Vous avez su mieux lire au fond de ma pensée,

Madame; et votre cœur connoît assez le mien 905

Pour me justifier sans que j'explique rien.

BÉRÉNICE.

Mais justifiera-t-il le don qu'il vous plaît faire

De ma propre personne au prince votre frère?

Et n'est-ce point assez de me manquer de foi,

Sans prendre encor le droit de disposer de moi? 910

Pouvez-vous jusque-là me bannir de votre âme?

Le pouvez-vous, Seigneur?

TITE.

Le croyez-vous, Madame?

BÉRÉNICE.

Hélas! que j'ai de peur de vous dire que non!

J'ai voulu vous haïr dès que j'ai su ce don:

Mais à de tels courroux l'âme en vain se confie; 915

A peine je vous vois que je vous justifie.

Vous me manquez de foi, vous me donnez, chassez.

Que de crimes! Un mot les a tous effacés.

Faut-il, Seigneur, faut-il que je ne vous accuse

Que pour dire aussitôt que c'est moi qui m'abuse, 920

Que pour me voir forcée à répondre pour vous!

Épargnez cette honte à mon dépit jaloux;

Sauvez-moi du désordre où ma bonté[248] m'expose,

Et du moins par pitié dites-moi quelque chose;

Accusez-moi plutôt, Seigneur, à votre tour, 925

Et m'imputez pour crime un trop parfait amour.

Vos chimères d'État, vos indignes scrupules,

Ne pourront-ils jamais passer pour ridicules?

En souffrez-vous encor la tyrannique loi?

Ont-ils encor sur vous plus de pouvoir que moi? 930

Du bonheur de vous voir j'ai l'âme si ravie,

Que pour peu qu'il durât, j'oublierois Domitie.

Pourrez-vous l'épouser dans quatre jours? O cieux!

Dans quatre jours! Seigneur, y voudrez-vous mes yeux?

Vous plairez-vous à voir qu'en triomphe menée, 935

Je serve de victime à ce grand hyménée;

Que traînée avec pompe aux marches de l'autel,

J'aille de votre main attendre un coup mortel?

M'y verrez-vous mourir sans verser une larme?

Vous y préparez-vous sans trouble et sans alarme? 940

Et si vous concevez l'excès de ma douleur,

N'en rejaillit-il[249] rien jusque dans votre cœur?

TITE.

Hélas! Madame, hélas! pourquoi vous ai-je vue?

Et dans quel contre-temps êtes-vous revenue!

Ce qu'on fit d'injustice à de si chers appas 945

M'avoit assez coûté pour ne l'envier pas.

Votre absence et le temps m'avoient fait quelque grâce;

J'en craignois un peu moins les malheurs où je passe;

Je souffrois Domitie, et d'assidus efforts

M'avoient, malgré l'amour, fait maître du dehors. 950

La contrainte sembloit tourner en habitude;

Le joug que je prenois m'en paroissoit moins rude;

Et j'allois être heureux, du moins aux yeux de tous,

Autant qu'on le peut être en n'étant point à vous.

J'allois....

BÉRÉNICE.

N'achevez point, c'est là ce qui me tue. 955

Et je pourrois souffrir votre hymen à ma vue,

Si vous aviez choisi quelque objet sans éclat,

Qui ne pût être à vous que par raison d'État,

Qui de ses grands aïeux n'eût reçu rien d'aimable,

Qui n'en eût que le nom qui fût considérable. 960

«Il s'est assez puni de son manque de foi,

Me dirois-je, et son cœur n'en est pas moins à moi.»

Mais Domitie est belle, elle a tout l'avantage

Qu'ajoute un vrai mérite à l'éclat du visage;

Et pour vous épargner les discours superflus, 965

Elle est digne de vous, si vous ne m'aimez plus.

Elle a toujours charmé le prince votre frère,

Elle a gagné sur vous de ne vous plus déplaire:

L'hymen achèvera de me faire oublier;

Elle aura votre cœur, et l'aura tout entier. 970

Seigneur, faites-moi grâce: épousez Sulpitie,

Ou Camille, ou Sabine, et non pas Domitie;

Choisissez-en quelqu'une enfin dont le bonheur

Ne m'ôte que la main, et me laisse le cœur.

TITE.

Domitie aisément souffriroit ce partage; 975

Ma main satisferoit l'orgueil de son courage;

Et pour le cœur, à peine il vous sait en ces lieux,

Qu'il revient tout entier faire hommage à vos yeux.

BÉRÉNICE.

N'importe: ayez pitié, Seigneur, de ma foiblesse.

Vous avez un cœur fait à changer de maîtresse; 980

Vous ne savez que trop l'art de manquer de foi:

Ne l'exercerez-vous jamais que contre moi?

TITE.

Domitie est le choix de Rome et de mon père:

Ils crurent à propos de l'ôter à mon frère,

De crainte que ce cœur jeune et présomptueux 985

Ne rendît téméraire un prince impétueux.

Si pour vous obéir je lui suis infidèle,

Rome, qui l'a choisie, y consentira-t-elle?

BÉRÉNICE.

Quoi? Rome ne veut pas quand vous avez voulu?

Que faites-vous, Seigneur, du pouvoir absolu? 990

N'êtes-vous dans ce trône, où tant de monde aspire,

Que pour assujettir l'Empereur à l'empire[250]?

Sur ses plus hauts degrés Rome vous fait la loi!

Elle affermit ou rompt le don de votre foi!

Ah! si j'en puis juger sur ce qu'on voit paroître. 995

Vous en êtes l'esclave encor plus que le maître.

TITE.

Tel est le triste sort de ce rang souverain,

Qui ne dispense pas d'avoir un cœur romain;

Ou plutôt des Romains tel est le dur caprice[251]

A suivre obstinément une aveugle injustice, 1000

Qui rejetant d'un roi le nom plus que les lois,

Accepte un empereur plus puissant que cent rois.

C'est ce nom seul qui donne à leurs farouches haines

Cette invincible horreur qui passe jusqu'aux reines,

Jusques à leurs époux; et vos yeux adorés 1005

Verroient de notre hymen naître cent conjurés.

Encor s'il n'y falloit hasarder que ma vie;

Si ma perte aussitôt de la vôtre suivie....

BÉRÉNICE.

Non, Seigneur, ce n'est pas aux reines comme moi

A hasarder leurs jours pour signaler leur foi. 1010

La plus illustre ardeur de périr l'un pour l'autre

N'a rien de glorieux pour mon rang et le vôtre:

L'amour de nos pareils la traite de fureur,

Et ces vertus d'amant ne sont pas d'empereur.

Mes secours en Judée[252] achevèrent l'ouvrage 1015

Qu'avoit des légions ébauché le suffrage:

Il m'est trop précieux pour le mettre au hasard;

Et j'y pouvois, Seigneur, mériter quelque part,

N'étoit qu'affermissant votre heureuse fortune,

Je n'ai fait qu'empêcher qu'elle nous fût commune. 1020

Si j'eusse eu moins pour elle ou de zèle ou de foi,

Vous seriez moins puissant, mais vous seriez à moi;

Vous n'auriez que le nom de général d'armée,

Mais j'aurois pour époux l'amant qui m'a charmée;

Et je posséderois dans ma cour, en repos, 1025

Au lieu d'un empereur, le plus grand des héros.

TITE.

Eh bien! Madame, il faut renoncer à ce titre,

Qui de toute la terre en vain me fait l'arbitre.

Allons dans vos États m'en donner un plus doux;

Ma gloire la plus haute est celle d'être à vous. 1030

Allons où je n'aurai que vous pour souveraine,

Où vos bras amoureux seront ma seule chaîne[253],

Où l'hymen en triomphe à jamais l'étreindra;

Et soit de Rome esclave et maître qui voudra[254]!

BÉRÉNICE.

Il n'est plus temps: ce nom, si sujet à l'envie, 1035

Ne se quitte jamais, Seigneur, qu'avec la vie;

Et des nouveaux Césars la tremblante fierté

N'ose faire de grâce à ceux qui l'ont porté:

Qui l'a pris une fois est toujours punissable.

Ce fut par là qu'Othon se traita de coupable, 1040

Par là Vitellius mérita le trépas;

Et vous n'auriez partout qu'assassins sur vos pas.

TITE.

Que faire donc, Madame?

BÉRÉNICE.

Assurer votre vie;

Et s'il y faut enfin la main de Domitie....

Mais adieu: sur ce point si vous pouvez douter, 1045

Ce n'est pas moi, Seigneur, qu'il en faut consulter.

TITE, à Bérénice qui se retire[255].

Non, Madame; et dût-il m'en coûter trône et vie,

Vous ne me verrez point épouser Domitie.

Ciel, si vous ne voulez qu'elle règne en ces lieux,

Que vous m'êtes cruel de la rendre à mes yeux! 1050

FIN DU TROISIÈME ACTE.

[240] Tel est le texte des anciennes éditions, y compris

celle de 1692. Voltaire a mis: «Serait-ce un crime à moi?»

[241] Allusion à l'affranchi Félix. Voyez tome VI, p.

597, la note du vers 510 d'_Othon_.--Racine parle aussi de

l'affranchi Félix, dans sa _Bérénice_ (acte II, scène II):

De l'affranchi Pallas nous avons vu le frère,

Des fers de Claudius Félix encor flétri,

De deux reines, Seigneur, devenir le mari;

Et s'il faut jusqu'au bout que je vous obéisse,

Ces deux reines étoient du sang de Bérénice.

L'une des deux Drusille que Félix épousa était sœur de Bérénice.

[242] Tacite, au livre II des _Histoires_ (chapitre

LXXXI), raconte que le parti de Vespasien, au moment de son

avènement à l'empire, trouva une auxiliaire zélée dans la reine

Bérénice: _nec minore animo regina Berenice partes juvabat,

florens ætate formaque, et seni quoque Vespasiano magnificentia

munerum grata_. Voyez aussi plus loin, vers 861 et suivants.

[243] L'édition de 1692 a changé _regarder_ en

_remarquer_.

[244] Thomas Corneille et Voltaire ajoutent ici: _à

Bérénice_, et au-dessus de la seconde phrase du vers 820,

Voltaire seul: _à Domitie_.

[245] L'édition de 1682 donne seule: «d'un prince,» pour

«du prince.»

[246] Voyez ci-dessus, p. 226, les vers 631 et 632.

[247] Voyez ci-dessus, p. 227, vers 642-644.

[248] L'édition de 1682 porte seule _ma honte_ pour _ma

bonté_.

[249] Toutes les éditions publiées du vivant de

Corneille portent ici _rejallit_, que l'édition de 1692 a changé

en _rejaillit_. Plus loin, au vers 1505, l'édition de 1671 est la

seule qui porte _rejaillît_: toutes les autres, même celle de

1692, ont _rejallît_.

[250] On a rapproché de ce passage ce vers que dit Néron

dans le _Britannicus_ de Racine (publié en 1669):

Suis-je leur empereur seulement pour leur plaire?

(Acte IV, scène III.)

[251] Racine, dans sa _Bérénice_ (acte II, scène II),

emploie le même mot:

Soit raison, soit caprice,

Rome ne l'attend point pour son impératrice.

Puis, quelques vers plus loin, il développe ainsi l'idée contenue

dans les vers 1001 et 1002 de Corneille:

D'ailleurs, vous le savez, en bannissant ses rois,

Rome à ce nom, si noble et si saint autrefois,

Attacha pour jamais une haine puissante;

Et quoiqu'à ses Césars fidèle, obéissante,

Cette haine, Seigneur, reste de sa fierté,

Survit dans tous les cœurs après la liberté.

[252] Voyez ci-dessus, p. 232, note 242.

[253] Dans l'édition de 1692: «_feront_ ma seule

chaîne.»

[254] Voyez ci-dessus la _Notice_, p. 196.

[255] Voltaire (1764) a remplacé «qui se retire,» par

«qui sort.»

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

BÉRÉNICE, PHILON.

BÉRÉNICE.

Avez-vous su, Philon, quel bruit et quel murmure

Fait mon retour à Rome en cette conjoncture[256]?

PHILON.

Oui, Madame: j'ai vu presque tous vos amis,

Et su d'eux quel espoir vous peut être permis.

Il est peu de Romains qui penchent la balance 1055

Vers l'extrême hauteur ou l'extrême indulgence:

La plupart d'eux embrasse un avis modéré

Par qui votre retour n'est pas déshonoré,

Mais à l'hymen de Tite il vous ferme la porte:

La fière Domitie est partout la plus forte; 1060

La vertu de son père et son illustre sang

A son ambition assure[257] ce haut rang.

Il est peu sur ce point de voix qui se divisent,

Madame; et quant à vous, voici ce qu'ils en disent:

«Elle a bien servi Rome, il le faut avouer; 1065

L'Empereur et l'empire ont lieu de s'en louer:

On lui doit des honneurs, des titres sans exemples;

Mais enfin elle est reine, elle abhorre nos temples,

Et sert un Dieu jaloux qui ne peut endurer

Qu'aucun autre que lui se fasse révérer; 1070

Elle traite à nos yeux les nôtres de fantômes.

On peut lui prodiguer des villes, des royaumes:

Il est des rois pour elle; et déjà Polémon[258]

De ce Dieu qu'elle adore invoque le seul nom;

Des nôtres pour lui plaire il dédaigne le culte: 1075

Qu'elle règne avec lui sans nous faire d'insulte.

Si ce trône et le sien ne lui suffisent pas,

Rome est prête d'y joindre encor d'autres États[259],

Et de faire éclater avec magnificence

Un juste et plein effet de sa reconnoissance.» 1080

BÉRÉNICE.

Qu'elle répande ailleurs ces effets éclatants,

Et ne m'enlève point le seul où je prétends.

Elle n'a point de part en ce que je mérite:

Elle ne me doit rien, je n'ai servi que Tite.

Si j'ai vu sans douleur mon pays désolé, 1085

C'est à Tite, à lui seul, que j'ai tout immolé;

Sans lui, sans l'espérance à mon amour offerte,

J'aurois servi Solyme, ou péri dans sa perte;

Et quand Rome s'efforce à m'arracher son cœur,

Elle sert le courroux d'un Dieu juste vengeur. 1090

Mais achevez, Philon; ne dit-on autre chose?

PHILON.

On parle des périls où votre amour l'expose:

«De cet hymen, dit-on, les nœuds si desirés

Serviront de prétexte à mille conjurés;

Ils pourront soulever jusqu'à son propre frère. 1095

Il se voulut jadis cantonner contre un père;

N'eût été Mucian qui le tint dans Lyon,

Il se faisoit le chef de la rébellion,

Avouoit Civilis, appuyoit ses Bataves,

Des Gaulois belliqueux soulevoit les plus braves; 1100

Et les deux bords du Rhin l'auroient pour empereur,

Pour peu qu'eût Céréal écouté sa fureur[260].»

Il aime Domitie, et règne dans son âme;

Si Tite ne l'épouse, il en fera sa femme.

Vous savez de tous deux quelle est l'ambition: 1105

Jugez ce qui peut suivre une telle union.

BÉRÉNICE.

Ne dit-on rien de plus?

PHILON.

Ah! Madame, je tremble

A vous dire encor....

BÉRÉNICE.

Quoi?

PHILON.

Que le sénat s'assemble.

BÉRÉNICE.

Quelle est l'occasion qui le fait assembler?

PHILON.

L'occasion n'a rien qui vous doive troubler; 1110

Et ce n'est qu'à dessein de pourvoir aux dommages

Que du Vésuve ardent ont causés[261] les ravages[262];

Mais Domitie aura des amis, des parents,

Qui pourront bien après vous mettre sur les rangs.

BÉRÉNICE.

Quoi que sur mes destins ils usurpent d'empire, 1115

Je ne vois pas leur maître en état d'y souscrire.

Philon, laissons-les faire: ils n'ont qu'à me bannir

Pour trouver hautement l'art de me retenir.

Contre toutes leurs voix je ne veux qu'un suffrage,

Et l'ardeur de me nuire achèvera l'ouvrage. 1120

Ce n'est pas qu'en effet la gloire où je prétends

N'offre trop de prétexte aux esprits mécontents:

Je ne puis jeter l'œil sur ce que je suis née

Sans voir que de périls suivront cet hyménée.

Mais pour y parvenir s'il faut trop hasarder, 1125

Je veux donner le bien que je n'ose garder;

Je veux du moins, je veux ôter à ma rivale

Ce miracle vivant, cette âme sans égale:

Qu'en dépit des Romains, leur digne souverain,

S'il prend une moitié, la prenne de ma main; 1130

Et pour tout dire enfin, je veux que Bérénice

Ait une créature en leur impératrice.

Je vois Domitian. Contre tous leurs arrêts

Il n'est pas malaisé d'unir nos intérêts.

SCÈNE II.

DOMITIAN, BÉRÉNICE, PHILON, ALBIN.

BÉRÉNICE.

Auriez-vous au sénat, Seigneur, assez de brigue 1135

Pour combattre et confondre une insolente ligue?

S'il ne s'assemble pas exprès pour m'exiler,

J'ai quelques envieux qui pourront en parler.

L'exil m'importe peu, j'y suis accoutumée;

Mais vous perdez l'objet dont votre âme est charmée:

L'audacieux décret de mon bannissement

Met votre Domitie aux bras d'un autre amant;

Et vous pouvez[263] juger que s'il faut qu'on m'exile,

Sa conquête pour vous n'en est pas plus facile.

Voyez si votre amour se veut laisser ravir 1145

Cet unique secours qui pourroit le servir[264].

DOMITIAN.

On en pourra parler, Madame, et mon ingrate

En a déjà conçu quelque espoir qui la flatte;

Mais je puis dire aussi que le rang que je tiens

M'a fait assez d'amis pour opposer aux siens; 1150

Et que si dès l'abord ils ne les font pas taire,

Ils rompront le grand coup qui seul nous peut déplaire.

Non que tout cet espoir ne coure grand hasard,

Si votre amant volage y prend la moindre part:

On l'aime; et si son ordre à nos amis s'oppose, 1155

Leur plus fidèle ardeur osera peu de chose.

BÉRÉNICE.

Ah! Prince, je mourrai de honte et de douleur,

Pour peu qu'il contribue à faire mon malheur;

Mais je n'ai qu'à le voir pour calmer ces alarmes.

DOMITIAN.

N'y perdez point de temps, portez-y tous vos charmes:

N'en oubliez aucun dans un péril si grand.

Peut-être, ainsi que vous, ce dessein le surprend;

Mais je crains qu'après tout son âme irrésolue

Ne relâche un peu trop sa puissance absolue,

Et ne laisse au sénat décider de ses vœux, 1165

Pour se faire une excuse[265] envers l'une des deux.

BÉRÉNICE.

Quelques efforts qu'on fasse, et quelque art qu'on déploie,

Je vous réponds de tout, pourvu que je le voie;

Et je ne crois pas même au pouvoir de vos dieux

De lui faire épouser Domitie à mes yeux. 1170

Si vous l'aimez encor, ce mot vous doit suffire.

Quant au sénat, qu'il m'ôte ou me donne l'empire,

Je ne vous dirai point à quoi je me résous.

Voici votre inconstante. Adieu, pensez à vous.

SCÈNE III.

DOMITIAN, DOMITIE, ALBIN, PLAUTINE.

DOMITIE.

Prince, si vous m'aimez, l'occasion est belle. 1175

DOMITIAN.

Si je vous aime! Est-il un amant plus fidèle?

Mais, Madame, sachons ce que vous souhaitez.

DOMITIE.

Vous me servirez mal, puisque vous en doutez.

L'amant digne du cœur de la beauté qu'il aime

Sait mieux ce qu'elle veut que ce qu'il veut lui-même.

Mais puisque j'ai besoin d'expliquer mon courroux,

J'en veux à Bérénice, à l'Empereur, à vous:

A lui, qui n'ose plus m'aimer en sa présence;

A vous, qui vous mettez de leur intelligence,

Et dont tous les amis vont servir un amour 1185

Qui me rend à vos yeux la fable de la cour.

Si vous m'aimez, Seigneur, il faut sauver ma gloire,

M'assurer par vos soins une pleine victoire;

Il faut....

DOMITIAN.

Si vous croyez votre bonheur douteux,

Votre retour vers moi seroit-il si honteux? 1190

Suis-je indigne de vous? suis-je si peu de chose

Que toute votre gloire à mon amour s'oppose?

Ne voit-on plus en moi ce que vous estimiez?

Et suis-je moindre enfin qu'alors que vous m'aimiez?

DOMITIE.

Non; mais un autre espoir va m'accabler de honte, 1195

Quand le trône m'attend, si Bérénice y monte.

Délivrez-en mes yeux, et prêtez-moi la main

Du moins à soutenir l'honneur du nom romain.

De quel œil verrez-vous qu'une reine étrangère....

DOMITIAN.

De l'œil dont je verrois que l'Empereur, mon frère, 1200

En prît d'autres pour vous, ranimât son espoir,

Et pour se rendre heureux, usât de son pouvoir.

DOMITIE.

Ne vous y trompez pas: s'il me donne le change,

Je ne suis point à vous, je suis à qui me venge,

Et trouverai peut-être à Rome assez d'appui 1205

Pour me venger de vous aussi bien que de lui.

DOMITIAN.

Et c'est du nom romain la gloire qui vous touche.

Madame? et vous l'avez au cœur comme en la bouche?

Ah! que le nom de Rome est un nom précieux,

Alors qu'en la servant on se sert encor mieux, 1210

Qu'avec nos intérêts ce grand devoir conspire,

Et que pour récompense on se promet l'empire!

Parlons à cœur ouvert, Madame, et dites-moi

Quel fruit je dois attendre enfin d'un tel emploi.

DOMITIE.

Voulez-vous pour servir être sûr du salaire, 1215

Seigneur? et n'avez-vous qu'un amour mercenaire[266]?

DOMITIAN.

Je n'en connois point d'autre, et ne conçois pas bien

Qu'un amant puisse plaire en ne prétendant rien.

DOMITIE.

Que ces prétentions sentent les âmes basses!

DOMITIAN.

Les Dieux à qui les sert font espérer des grâces. 1220

DOMITIE.

Les exemples des Dieux s'appliquent mal sur nous.

DOMITIAN.

Je ne veux donc, Madame, autre exemple que vous.

N'attendez-vous de Tite, et n'avez-vous pour Tite

Qu'une stérile ardeur qui s'attache au mérite?

De vos destins aux siens pressez-vous l'union 1225

Sans vouloir aucun fruit de tant de passion?

DOMITIE.

Peut-être en ce dessein ne suis-je intéressée

Que par l'intérêt seul de ma gloire blessée.

Croyez-moi généreuse, et soyez généreux:

N'aimez plus, ou n'aimez que comme je le veux. 1230

Je sais ce que je dois à l'amant qui m'oblige;

Mais j'aime qu'on l'attende et non pas qu'on l'exige:

Et qui peut immoler son intérêt au mien,

Peut se promettre tout de qui ne promet rien.

Peut-être qu'en l'état où je suis avec Tite, 1235

Je veux bien le quitter, mais non pas qu'il me quitte.

Vous en dis-je trop peu pour vous l'imaginer?

Et depuis quand l'amour n'ose-t-il deviner?

Tous mes emportements pour la grandeur suprême

Ne vous déguisent point, Seigneur, que je vous aime;

Et l'on ne voit que trop quel droit j'ai de haïr

Un empereur sans foi qui meurt de me trahir.

Me condamnerez-vous à voir que Bérénice

M'enlève de hauteur le rang d'impératrice?

Lui pourrez-vous aider à me perdre d'honneur? 1245

DOMITIAN.

Ne pouvez-vous le mettre à faire mon bonheur?

DOMITIE.

J'ai quelque orgueil encor, Seigneur, je le confesse.

De tout ce qu'il attend rendez-moi la maîtresse,

Et laissez à mon choix l'effet de votre espoir:

Que ce soit une grâce, et non pas un devoir; 1250

Et que....

DOMITIAN.

Me faire grâce après tant d'injustice!

De tant de vains détours je vois trop l'artifice,

Et ne saurois douter du choix que vous ferez

Quand vous aurez par moi ce que vous espérez.

Épousez, j'y consens, le rang de souveraine; 1255

Faites l'impératrice, en donnant une reine;

Disposez de sa main, et pour première loi,

Madame, ordonnez-lui d'abaisser l'œil sur moi.

DOMITIE.

Cet objet de ma haine a pour vous quelque charme.

DOMITIAN.

Son nom seul prononcé vous a mise en alarme: 1260

Me puis-je mieux venger, si vous me trahissez,

Que d'aimer à vos yeux ce que vous haïssez?

DOMITIE.

Parlons à cœur ouvert. Aimez-vous Bérénice?

DOMITIAN.

Autant qu'il faut l'aimer pour vous faire un supplice.

DOMITIE.

Ce sera donc le vôtre encor plus que le mien. 1265

Après cela, Seigneur, je ne vous dis plus rien.

S'il n'a pas pour votre âme une assez rude gêne,

J'y puis joindre au besoin une implacable haine.

DOMITIAN.

Et moi, dût à jamais croître ce grand courroux,

J'épouserai, Madame, ou Bérénice, ou vous. 1270

DOMITIE.

Ou Bérénice, ou moi! La chose est donc égale,

Et vous ne m'aimez plus qu'autant que ma rivale?

DOMITIAN.

La douleur de vous perdre, hélas!...

DOMITIE.

C'en est assez:

Nous verrons cet amour dont vous nous menacez.

Cependant si la Reine, aussi fière que belle, 1275

Sait comme il faut répondre aux vœux d'un infidèle,

Ne me rapportez point l'objet de son dédain

Qu'elle n'ait repassé les rives du Jourdain.

SCÈNE IV.

DOMITIAN, ALBIN.

DOMITIAN.

Admire ainsi que moi de quelle jalousie

Au seul nom de la Reine elle a paru saisie; 1280

Comme s'il importoit à ses heureux appas

A qui je donne un cœur dont elle ne veut pas!

ALBIN.

Œuvres de P. Corneille, Tome 07 · 第 13 / 29 段