J'en sais la politique, et cette loi cruelle

A presque fait l'amour qu'il m'a fallu pour elle.

Réduit au triste choix dont tu viens de parler,

J'aime mieux, Flavian, l'aimer que l'immoler, 430

Et ne puis démentir cette horreur magnanime

Qu'en recevant le jour je conçus pour le crime.

Moi qui seul des Césars me vois en ce haut rang

Sans qu'il en coûte à Rome une goutte de sang,

Moi que du genre humain on nomme les délices[230], 435

Moi qui ne puis souffrir les plus justes supplices[231],

Pourrois-je autoriser une injuste rigueur

A perdre une héroïne à qui je dois mon cœur?

Non: malgré les attraits de sa belle rivale,

Malgré les vœux flottants de mon âme inégale, 440

Je veux l'aimer, je l'aime; et sa seule beauté

Pouvoit me consoler de ce que j'ai quitté.

Elle seule en ses yeux porte de quoi contraindre

Mes feux à s'assoupir, s'ils ne peuvent s'éteindre,

De quoi flatter mon âme, et forcer mes douleurs 445

A souhaiter du moins de n'aimer plus ailleurs.

Mais je ne vois pas bien que j'en sois encor maître:

Dès que ma flamme expire, un mot la fait renaître,

Et mon cœur malgré moi rappelle un souvenir

Que je n'ose écouter et ne saurois bannir. 450

Ma raison s'en veut faire en vain un sacrifice:

Tout me ramène ici, tout m'offre Bérénice;

Et même je ne sais par quel pressentiment

Je n'ai souffert personne en son appartement;

Mais depuis cet adieu, si cruel et si tendre, 455

Il est demeuré vide, et semble encor l'attendre.

Va, fais porter mon ordre à ses ambassadeurs:

C'est trop entretenir d'inutiles ardeurs;

Il est temps de chercher qui m'en puisse distraire,

Et le ciel à propos envoie ici mon frère. 460

FLAVIAN.

Irez-vous au sénat?

TITE.

Non; il peut s'assembler

Sur ce déluge ardent qui nous a fait trembler,

Et pourvoir sous mon ordre aux affreuses ruines

Dont ses feux ont couvert les campagnes voisines[232].

SCÈNE II

TITE, DOMITIAN, ALBIN.

DOMITIAN.

Puis-je parler, Seigneur, et de votre amitié 465

Espérer une grâce à force de pitié?

Je me suis jusqu'ici fait trop de violence,

Pour augmenter encor mes maux par mon silence.

Ce que je vais vous dire est digne du trépas;

Mais aussi j'en mourrai, si je ne le dis pas. 470

Apprenez donc mon crime, et voyez s'il faut faire

Justice d'un coupable, ou grâce aux vœux d'un frère.

J'ai vu ce que j'aimois choisi pour être à vous,

Et je l'ai vu longtemps sans en être jaloux.

Vous n'aimiez Domitie alors que par contrainte: 475

Vous vous faisiez effort, j'imitois votre feinte;

Et comme aux lois d'un père il falloit obéir,

Je feignois d'oublier, vous de ne point haïr.

Le ciel, qui dans vos mains met sa toute-puissance,

Ne met-il point de borne à cette obéissance? 480

La faut-il à son ombre, et que ce même effort

Vous déchire encor l'âme et me donne la mort?

TITE.

Souffrez sur cet effort que je vous désabuse.

Il fut grand, et de ceux que tout le cœur refuse:

Pour en sauver le mien, je fis ce que je pus; 485

Mais ce qui fut effort à présent ne l'est plus.

Sachez-en la raison. Sous l'empire d'un père

Je murmurai toujours d'un ordre si sévère,

Et cherchai les moyens de tirer en longueur

Cet hymen qui vous gêne et m'arrachoit le cœur. 490

Son trépas a changé toutes choses de face:

J'ai pris ses sentiments lorsque j'ai pris sa place;

Je m'impose à mon tour les lois qu'il m'imposoit,

Et me dis après lui tout ce qu'il me disoit.

J'ai des yeux d'empereur, et n'ai plus ceux de Tite; 495

Je vois en Domitie un tout autre mérite,

J'écoute la raison, j'en goûte les conseils,

Et j'aime comme il faut qu'aiment tous mes pareils.

Si dans les premiers jours que vous m'avez vu maître

Votre feu mal éteint avoit voulu paroître, 500

J'aurois pu me combattre et me vaincre pour vous;

Mais si près d'un hymen si souhaité de tous,

Quand Domitie a droit de s'en croire assurée,

Que le jour en est pris, la fête préparée,

Je l'aime, et lui dois trop pour jeter sur son front 505

L'éternelle rougeur d'un si mortel affront.

Rome entière et ma foi l'appellent à l'empire:

Voyez mieux de quel œil on m'en verroit dédire,

Ce qu'ose se permettre une femme en fureur,

Et combien Rome entière auroit pour moi d'horreur. 510

DOMITIAN.

Elle n'en auroit point de vous voir pour un frère

Faire autant que pour elle il vous a plu de faire.

Seigneur, à vos bontés laissez un libre cours;

Qui se vainc une fois peut se vaincre toujours:

Ce n'est pas un effort que votre âme redoute. 515

TITE.

Qui se vainc une fois sait bien ce qu'il en coûte:

L'effort est assez grand pour en craindre un second.

DOMITIAN.

Ah! si votre grande âme à peine s'en répond,

La mienne, qui n'est pas d'une trempe si belle,

Réduite au même effort, Seigneur, que fera-t-elle? 520

TITE.

Ce que je fais, mon frère: aimez ailleurs.

DOMITIAN.

Hélas!

Ce qui vous fut aisé, Seigneur, ne me l'est pas.

Quand vous avez changé, voyiez-vous Bérénice?

De votre changement son départ fut complice;

Vous l'aviez éloignée, et j'ai devant les yeux, 525

Je vois presqu'en vos bras ce que j'aime le mieux.

Jugez de ma douleur par l'excès de la vôtre,

Si vous voyiez la Reine entre les bras d'un autre;

Contre un rival heureux épargneriez-vous rien,

A moins que d'un respect aussi grand que le mien? 530

TITE.

Vengez-vous, j'y consens; que rien ne vous retienne.

Je prends votre maîtresse; allez, prenez la mienne.

Épousez Bérénice, et....

DOMITIAN.

Vous n'achevez point,

Seigneur: me pourriez-vous aimer jusqu'à ce point?

TITE.

Oui, si je ne craignois pour vous l'injuste haine 535

Que Rome concevroit pour l'époux d'une reine.

DOMITIAN.

Dites, dites, Seigneur, qu'il est bien malaisé

De céder ce qu'adore un cœur bien embrasé;

Ne vous contraignez plus, ne gênez plus votre âme,

Satisfaites en maître une si belle flamme; 540

Quand vous aurez su dire une fois: «Je le veux,»

D'un seul mot prononcé vous ferez quatre heureux.

Bérénice est toujours digne de votre couche,

Et Domitie enfin vous parle par ma bouche;

Car je ne saurois plus vous le taire; oui, Seigneur, 545

Vous en voulez la main, et j'en ai tout le cœur:

Elle m'en fit le don dès la première vue,

Et ce don fut l'effet d'une force imprévue,

De cet ordre du ciel qui verse en nos esprits

Les principes secrets de prendre et d'être pris. 550

Je vous dirois, Seigneur, quelle en est la puissance,

Si vous ne le saviez par votre expérience.

Ne rompez[233] pas des nœuds et si forts et si doux:

Rien ne les peut briser que le trépas, ou vous;

Et c'est un triste honneur pour une si grande âme, 555

Que d'accabler un frère et contraindre une femme.

TITE.

Je ne contrains personne; et de sa propre voix

Nous allons, vous et moi, savoir quel est son choix.

SCÈNE III.

TITE, DOMITIAN, DOMITIE, ALBIN, PLAUTINE.

TITE.

Parlez, parlez, Madame, et daignez nous apprendre

Où porte votre cœur, ce qu'il sent de plus tendre, 560

Qui le possède entier de mon frère ou de moi?

DOMITIE.

En doutez-vous, Seigneur, quand vous avez ma foi?

TITE.

J'aime à n'en point douter, mais on veut que j'en doute:

On dit que cette foi ne vous donne pas toute,

Que ce cœur reste ailleurs. Parlez en liberté, 565

Et n'en consultez point cette noble fierté,

Ce digne orgueil du sang que mon rang sollicite:

De tout ce que je suis ne regardez que Tite;

Et pour mieux écouter vos désirs les plus doux,

Entre le prince et moi ne regardez que vous. 570

DOMITIE.

Qu'avez-vous dit de moi, Prince?

DOMITIAN.

Que dans votre âme

Vous laissez vivre encor notre première flamme;

Et qu'en faveur du rang si vous m'osez trahir,

Ce n'est pas tant aimer, Madame, qu'obéir.

C'est en dire un peu plus que vous n'aviez envie; 575

Mais il y va de vous, il y va de ma vie;

Et qui se voit si près de perdre tout son bien,

Se fait armes de tout, et ne ménage rien.

DOMITIE.

Je ne sais de vous deux, Seigneur, à ne rien feindre,

Duquel je dois le plus me louer ou me plaindre. 580

C'est aimer assez mal, que remettre tous deux

Au choix de mes désirs le succès de vos vœux;

Et cette liberté par tous les deux offerte

Montre que tous les deux peuvent souffrir ma perte,

Et que tout leur amour est prêt à consentir 585

Que mon cœur ou ma foi veuille se démentir.

Je me plains de tous deux, et vous plains l'un et l'autre,

Si pour voir tout ce cœur vous m'ouvrez tout le vôtre.

Le prince n'agit pas en amant fort discret;

S'il ne m'impose rien, il trahit mon secret: 590

Tout ce qu'il vous en dit m'offense ou vous abuse.

Mais ce que fait l'amour, l'amour aussi l'excuse[234].

Vous, Seigneur, je croyois que vous m'aimiez assez

Pour m'épargner le trouble où vous m'embarrassez,

Et laisser pour couleur à mon peu de constance 595

La gloire d'obéir à la toute-puissance:

Vous m'ôtez cette excuse, et me voulez charger

De ce qu'a d'odieux la honte de changer.

Si le prince en mon cœur garde encor même place,

C'est manquer de respect que vous le dire en face; 600

Et si mon choix pour vous n'est point violenté,

C'est trop d'ambition et d'infidélité.

Ainsi des deux côtés tout sert à me confondre.

J'ai cent choses à dire, et rien à vous répondre;

Et ne voulant déplaire à pas un de vous deux, 605

Je veux, ainsi que vous, douter où vont mes vœux.

Ce qui le plus m'étonne en cette déférence

Qui veut du cœur entier une entière assurance,

C'est que dans ce haut rang vous ne vouliez pas voir

Qu'il n'importe du cœur quand on sait son devoir[235], 610

Et que de vos pareils les hautes destinées

Ne le consultent point sur ces grands hyménées.

TITE.

Si le vôtre, Madame, étoit de moindre prix....

Mais que veut Flavian?

SCÈNE IV.

TITE, DOMITIAN, DOMITIE, PLAUTINE, FLAVIAN, ALBIN.

FLAVIAN.

Vous en serez surpris,

Seigneur, je vous apporte une grande nouvelle: 615

La reine Bérénice....

TITE.

Eh bien! est infidèle?

Et son esprit, charmé par un plus doux souci....

FLAVIAN.

Elle est dans ce palais, Seigneur; et la voici[236].

SCÈNE V.

TITE, DOMITIAN, BÉRÉNICE, DOMITIE, FLAVIAN, ALBIN, PHILON,

PLAUTINE.

TITE.

O Dieux! est-ce, Madame, aux reines de surprendre?

Quel accueil, quels honneurs peuvent-elles attendre, 620

Quand leur surprise envie au souverain pouvoir

Celui de donner ordre à les bien recevoir?

BÉRÉNICE.

Pardonnez-le, Seigneur, à mon impatience.

J'ai fait sous d'autres noms demander audience:

Vous la donniez trop tard à mes ambassadeurs; 625

Je n'ai pu tant attendre à voir tant de grandeurs;

Et quoique par vous-même autrefois exilée,

Sans ordre et sans aveu je me suis rappelée,

Pour être la première à mettre à vos genoux

Le sceptre qu'à présent je ne tiens que de vous, 630

Et prendre sur les rois cet illustre avantage

De leur donner l'exemple à vous en faire hommage.

Je ne vous dirai point avec quelles langueurs

D'un si cruel exil j'ai souffert les longueurs:

Vous savez trop....

TITE.

Je sais votre zèle, et l'admire, 635

Madame; et pour me voir possesseur de l'empire,

Pour me rendre vos soins, je ne méritois pas

Que rien vous pût résoudre à quitter vos États,

Qu'une si grande reine en formât la pensée.

Un voyage si long vous doit avoir lassée. 640

Conduisez-la, mon frère, en son appartement[237].

Vous, faites-l'y servir aussi pompeusement,

Avec le même éclat qu'elle s'y vit servie

Alors qu'elle faisoit le bonheur de ma vie.

SCÈNE VI.

TITE, DOMITIE, PLAUTINE, PHILON.

DOMITIE.

Seigneur, faut-il ici vous rendre votre foi? 645

Ne regardez que vous entre la Reine et moi;

Parlez sans vous contraindre, et me daignez apprendre

Où porte votre cœur ce qu'il sent de plus tendre[238].

TITE.

Adieu, Madame, adieu. Dans le trouble où je suis,

Me taire et vous quitter, c'est tout ce que je puis. 650

SCÈNE VII.

DOMITIE, PLAUTINE.

DOMITIE.

Se taire et me quitter! Après cette retraite,

Crois-tu qu'un tel arrêt ait besoin d'interprète?

PLAUTINE.

Oui, Madame; et ce n'est que dérober au jour;

Que vous cacher le trouble où le met ce retour.

DOMITIE.

Non, non, tu l'as voulu, Plautine, que je vinsse 655

Désavouer ici les vanités du prince,

Empêcher qu'un amant dont je n'ai pas le cœur

Ne cédât ma conquête à mon premier vainqueur:

Vois la honte qu'ainsi je me suis attirée.

Quand sa reine[239] a paru, m'a-t-il considérée? 660

A-t-il jeté les yeux sur moi qu'en me quittant?

PLAUTINE.

Pensez-vous que sa reine ait l'esprit plus content?

Avant que vous quitter, lui-même il l'a bannie.

DOMITIE.

Oui, mais avec respect, avec cérémonie,

Avec des yeux enfin qui l'éloignant des miens, 665

Lui promettoient assez de plus doux entretiens.

Tu me diras encor que la chose est égale,

Que s'il m'ose quitter, il chasse ma rivale.

Mais pour peu qu'il m'aimât, du moins il m'auroit dit

Que je garde en son âme encor même crédit: 670

Il m'en auroit donné des sûretés nouvelles,

Il m'en auroit laissé quelques marques fidèles.

S'il me vouloit cacher le trouble où je le voi,

La plus mauvaise excuse étoit bonne pour moi.

Mais pour toute réponse, il se tait, et me quitte; 675

Et tu ne peux souffrir que mon cœur s'en irrite!

Tu veux, lorsque lui-même ose se déclarer,

Que je me flatte encore assez pour espérer!

C'est avec le perfide être d'intelligence.

Sans me flatter en vain, courons à la vengeance; 680

Faisons voir ce qu'en moi peut le sang de Néron,

Et que je suis de plus fille de Corbulon.

PLAUTINE.

Vous l'êtes; mais enfin c'est n'être qu'une fille,

Que le reste impuissant d'une illustre famille.

Contre un tel empereur où prendrez-vous des bras? 685

DOMITIE.

Contre un tel empereur nous n'en manquerons pas.

S'il épouse sa reine, il est l'horreur de Rome.

Trouvons alors, trouvons un grand cœur, un grand homme,

Un Romain qui réponde au sang de mes aïeux;

Et pour le révolter, laisse faire à mes yeux. 690

Juge, par le pouvoir de ceux de Bérénice,

Si les miens auront peine à s'en faire justice.

Si ceux-là forcent Tite à me manquer de foi,

Ceux-ci feront briser le joug d'un nouveau roi;

Et si de l'univers les siens charment le maître, 695

Les miens charmeront ceux qui méritent de l'être.

Dis-le-moi, tu l'as vue, ai-je peu de raison

Quand de mes yeux aux siens je fais comparaison?

Est-elle plus charmante, ai-je moins de mérite?

Suis-je moins digne qu'elle enfin du cœur de Tite? 700

PLAUTINE.

Madame....

DOMITIE.

Je m'emporte, et mes sens interdits

Impriment leur désordre en tout ce que je dis.

Comment saurois-je aussi ce que je te dois dire,

Si je ne sais pas même à quoi mon âme aspire?

Mon aveugle fureur s'égare à tous propos. 705

Allons penser à tout avec plus de repos.

PLAUTINE.

Vous pourriez hasarder un moment de visite,

Pour voir si ce retour est sans l'aveu de Tite,

Ou si c'est de concert qu'il a fait le surpris.

DOMITIE.

Oui; mais auparavant remettons nos esprits. 710

FIN DU SECOND ACTE.

[225] Polémon, roi de Cilicie. Voyez ci-dessus, p. 194,

note 201, et plus loin, p. 245, note 258.

[226] «Le célèbre M. de Santeul, voulant composer des

vers sur la campagne d'Hollande de 1672, crut ne pouvoir mieux

faire que de traduire en latin ces huit vers (397-404).... Il

présenta au Roi ses vers latins sous ce titre: SUR LE DÉPART DU

ROI, et mit à côté ceux de M. Corneille.» (Jolly, _Avertissement

du Theâtre de Corneille_, p. LXIX et LXX.)--Santeul donne les

vers 403 et 404 avec une double variante:

Pour envoyer l'effroi _sur_ l'un et l'autre pôle

Je n'ai qu'à faire un pas et hausser _ma_ parole.

Voici sa traduction latine:

_REX ITER MEDITANS._

_Sic cœptis favet usque meis Victoria, ut hostes

Me quoque pace data timeant, credantque leonem,

Qui male sopitos premit alto corde furores,

Ancipiti dudum meditans bella horrida somno;

Nec tam blanda Venus media dominatur in aula,

Quin, Marti tantum annuerim, mox palleat orbis._

(_J. B. Santolii Victorini_ opera poetica. Paris, M.DC.XCIV,

p. 211.)

[227] Ce vers est la contre-partie de celui que

Corneille a placé dans la bouche d'Auguste (_Cinna_, acte V,

scène III, vers 1696):

Je suis maître de moi comme de l'univers.

[228] Voyez plus haut, p. 204, le vers 80 et la note 211.

[229] Voyez ci-dessus, p. 203, note 211.

[230] Suétone commence ainsi sa _Vie de Titus: Titus....

amor ac deliciæ generis humani_; et Eutrope, au livre VII de son

_Abrégé de l'Histoire romaine_ (chapitre XXI), dit au sujet du

même empereur: _Huic_ (Vespasiano) _Titus filius successit....

vir omnium virtutum genere mirabilis adeo, ut amor et deliciæ

humani generis diceretur_.

[231] «Il déclara qu'il n'acceptait le souverain

pontificat qu'afin de conserver toujours ses mains pures. Il tint

parole; car depuis ce moment, il ne fut ni l'auteur ni le

complice de la mort de personne.» _Nec auctor posthac cujusquam

necis, nec conscius._ (Suétone, _Titus_, chapitre IX.)

[232] Voyez ci-après, p.247, la note 262 du vers 1112.

Après l'éruption du Vésuve, Titus tira au sort, parmi les

consulaires, des curateurs chargés de soulager les maux de la

Campanie. (Suétone, _Titus_, chapitre VIII.)

[233] L'édition de 1692 donne _trompez_, pour _rompez_,

ce qui ne peut être qu'une faute d'impression.

[234] Après ce vers, Voltaire a ajouté les mots: _à

Tite_.

[235] C'est, avec une tournure un peu différente, le

vers 279 de _Sertorius_:

Qu'importe de mon cœur, si je sais mon devoir?

[236] Nous avons vu dans les extraits de Xiphilin (p.

197 et 198) qu'après être venue une première fois à Rome avec son

frère Agrippa, du vivant de Vespasien, Bérénice y retourna sous

le règne de Titus.

[237] Voltaire (1764) fait suivre ce vers de

l'indication: _à Flavian et Albin_.

[238] Voyez plus haut, p. 223, le vers 570 et les vers

559 et 560.

[239] On lit ici: «_la_ Reine,» dans les éditions de

Thomas Corneille et de Voltaire, qui deux vers plus loin ont

maintenu l'un et l'autre: «_sa_ reine.»

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

DOMITIAN, BÉRÉNICE, PHILON.

DOMITIAN.

Je vous l'ai dit, Madame, et j'aime à le redire,

Qu'il est beau qu'à vous plaire un empereur aspire,

Qu'il lui doit être doux qu'un véritable feu

Par de justes soupirs mérite votre aveu.

Seroit-ce un crime à moins[240]? Seroit-ce vous déplaire, 715

Après un empereur, de vous offrir son frère?

Et voudriez-vous croire, en faveur de ma foi,

Qu'un frère d'empereur pourroit valoir un roi?

BÉRÉNICE.

Si votre âme, Seigneur, en veut être éclaircie,

Vous pouvez le savoir de votre Domitie. 720

De tous les deux aimée, et douce à tous les deux,

Elle sait mieux que moi comme on change de vœux,

Et sait peut-être mal la route qu'il faut prendre

Pour trouver le secret de les faire descendre,

Quelque facilité qu'elle ait eue à trouver, 725

Malgré sa flamme et vous, l'art de les élever.

Pour moi, qui n'eus jamais l'honneur d'être Romaine,

Et qu'un destin jaloux n'a fait naître que reine,

Sans qu'un de vous descende au rang que je remplis,

Ce me doit être assez d'un de vos affranchis; 730

Et si votre empereur suit les traces des autres,

Il suffit d'un tel sort pour relever les nôtres[241].

Mais changeons de discours, et me dites, Seigneur,

Par quel ordre aujourd'hui vous m'offrez votre cœur.

Est-ce pour obliger ou Domitie ou Tite? 735

N'ose-t-il me quitter à moins que je le quitte?

Et peut-il à son rang si peu se confier,

Qu'il veuille mon exemple à se justifier?

Me donne-t-il à vous alors qu'il m'abandonne?

DOMITIAN.

Il vous respecte trop: c'est à vous qu'il me donne, 740

Et me fait la justice, en m'enlevant mon bien,

De vouloir que je tâche à m'enrichir du sien;

Mais à peine il le veut, qu'il craint pour moi la haine

Que Rome concevroit pour l'époux d'une reine.

C'est à vous de juger d'où part ce sentiment. 745

En vain, par politique, il fait ailleurs l'amant;

Il s'y réduit en vain par grandeur de courage:

A ces fausses clartés opposez quelque ombrage;

Et je renonce au jour, s'il ne revient à vous,

Pour peu que vous penchiez à le rendre jaloux. 750

BÉRÉNICE.

Peut-être; mais, Seigneur, croyez-vous Bérénice

D'un cœur à s'abaisser jusqu'à cet artifice,

Jusques à mendier lâchement le retour

De ce qu'un grand service[242] a mérité d'amour?

DOMITIAN.

Madame, sur ce point je n'ai rien à vous dire. 755

Vous savez ce que vaut l'Empereur et l'empire;

Et si vous consentez qu'on vous manque de foi,

Vous pouvez regarder[243] si je vaux bien un roi.

J'aperçois Domitie, et lui cède la place.

SCÈNE II.

DOMITIE, BÉRÉNICE, DOMITIAN, PHILON.

DOMITIE.

Je vais me retirer, Seigneur, si je vous chasse; 760

Et j'ai des intérêts que vous servez trop bien

Pour arrêter le cours d'un si long entretien.

DOMITIAN.

Je faisois à la Reine une offre de service

Qui peut vous assurer le rang d'impératrice,

Madame; et si j'en suis accepté pour époux, 765

Tite n'aura plus d'yeux pour d'autres que pour vous.

Est-ce vous mal servir?

DOMITIE.

Quoi? Madame, il vous aime?

BÉRÉNICE.

Non; mais il me le dit, Madame.

DOMITIE.

Lui?

BÉRÉNICE.

Lui-même.

Est-ce vous offenser que m'offrir vos refus?

Et vous doit-il un cœur dont vous ne voulez plus? 770

DOMITIE.

Je ne sais si je puis vous dire s'il m'offense,

Quand vous vous préparez à prendre sa défense.

BÉRÉNICE.

Et moi, je ne sais pas s'il a droit de changer,

Mais je sais que l'amour ne peut désobliger.

DOMITIE.

Du moins ce nouveau feu rend justice au mérite. 775

DOMITIAN.

Vous m'avez commandé de quitter qui me quitte,

Vous le savez, Madame; et si c'est vous trahir,

Vous m'avouerez aussi que c'est vous obéir.

DOMITIE.

S'il échappe à l'amour un mot qui le trahisse,

A l'effort qu'il se fait veut-il qu'on obéisse? 780

Il cherche une révolte, et s'en laisse charmer.

Vous le sauriez, ingrat, si vous saviez aimer,

Et ne vous feriez pas l'indigne violence

De vous offrir ailleurs, et même en ma présence.

DOMITIAN, à Bérénice.

Madame, vous voyez ce que je vous ai dit: 785

La preuve est convaincante, et l'exemple suffit.

BÉRÉNICE.

Il suffit pour vous croire, et non pas pour le suivre.

DOMITIE.

Allez, sous quelques lois qu'il vous plaise de vivre,

Vivez-y, j'y consens; mais vous pouviez, Seigneur,

Vous hâter un peu moins de m'ôter votre cœur, 790

Attendre que l'honneur de ce grand hyménée

Vous renvoyât la foi que vous m'avez donnée.

Si vous vouliez passer pour véritable amant,

Il falloit espérer jusqu'au dernier moment;

Il vous falloit....

DOMITIAN.

Eh bien! puisqu'il faut que j'espère,

Madame, faites grâce à l'Empereur mon frère,

A la Reine, à vous-même enfin, si vous m'aimez,

Autant qu'il le paroît à vos yeux alarmés.

Les scrupules d'État, qu'il falloit mieux combattre,

Assez et trop longtemps nous ont gênés tous quatre: 800

Réunissez des cœurs de qui rompt l'union

Cette chimère en Tite, en vous l'ambition.

Vous trouverez au mien encor les mêmes flammes

Qui, dès que je vous vis, charmèrent nos deux âmes.

Dès ce premier moment j'adorai vos appas; 805

Dès ce premier moment je ne vous déplus pas.

Ai-je épargné depuis aucuns soins pour vous plaire?

Est-ce un crime pour moi que l'aînesse d'un frère?

Et faut-il m'accabler d'un éternel ennui

Pour avoir vu le jour deux lustres après lui, 810

Comme si de mon choix il dépendoit de naître

Dans le temps qu'il falloit pour devenir son maître[244]?

Au nom de votre amour et de ce digne amant,

Madame, qui vous aime encor si chèrement,

Prenez quelque pitié d'un amant déplorable; 815

Faites-la partager à cette inexorable;

Dissipez la fierté d'une injuste rigueur.

Pour juge entre elle et moi je ne veux que son cœur.

Je vous laisse avec elle arbitre de ma vie.

Adieu, Madame. Adieu, trop aimable ennemie. 820

SCÈNE III.

BÉRÉNICE, DOMITIE, PHILON.

BÉRÉNICE.

Les intérêts du prince[245] avancent trop le mien

Pour vous oser, Madame, importuner de rien;

Et l'incivilité de la moindre prière

Sembleroit vous presser de me rendre son frère.

Tout ce qu'en sa faveur je crois m'être permis, 825

Après qu'à votre cœur lui-même il s'est remis,

C'est de vous faire voir ce que hasarde une âme

Qui sacrifie au rang les douceurs de sa flamme,

Et quel long repentir suit ces nobles ardeurs

Qui soumettent l'amour à l'éclat des grandeurs. 830

DOMITIE.

Quand les choses, Madame, auront changé de face,

Je reviendrai savoir ce qu'il faut que je fasse,

Et demander votre ordre avec empressement

Sur le choix ou du prince ou de quelque autre amant.

Agréez cependant un respect qui m'amène 835

Vous rendre mes devoirs comme à ma souveraine;

Car je n'ose douter que déjà l'Empereur

Ne vous ait redonné bonne part en son cœur.

Vous avez sur vos rois pris ce digne avantage

D'être ici la première à rendre un juste hommage[246]; 840

Et pour vous imiter, je veux avoir le bien

D'être aussi la première à vous offrir le mien.

Cet exemple qu'aux rois vous donnez pour un homme,

J'aime pour une reine à le donner à Rome;

Et plus il est nouveau, plus j'ai lieu d'espérer 845

Que de quelques bontés vous voudrez m'honorer.

BÉRÉNICE.

Œuvres de P. Corneille, Tome 07 · 第 12 / 29 段