L'empire, je l'avoue, est encor quelque chose;

Mais nous ne sommes plus au temps de Théodose; 190

Et comme dans sa race il ne revit pas bien,

L'empire est quelque chose, et l'Empereur n'est rien.

Ses deux fils[110] n'ont rempli les trônes des deux Romes

Que d'idoles pompeux[111], que d'ombres au lieu d'hommes.

L'imbécile fierté de ces faux souverains, 195

Qui n'osoit à son aide appeler des Romains[112],

Parmi des nations qu'ils traitoient de barbares

Empruntoit pour régner des personnes plus rares;

Et d'un côté Gainas, de l'autre Stilicon,

A ces deux majestés ne laissant que le nom, 200

On voyoit dominer d'une hauteur égale

Un Goth dans un empire, et dans l'autre un Vandale[113].

Comme de tous côtés on s'en est indigné,

De tous côtés aussi pour eux on a régné.

Le second Théodose[114] avoit pris leur modèle: 205

Sa sœur à cinquante ans le tenoit en tutelle,

Et fut, tant qu'il régna, l'âme de ce grand corps,

Dont elle fait encor mouvoir tous les ressorts.

Pour Valentinian[115], tant qu'a vécu sa mère,

Il a semblé répondre à ce grand caractère: 210

Il a paru régner; mais on voit aujourd'hui

Qu'il régnoit par sa mère, ou sa mère pour lui;

Et depuis son trépas il a trop fait connoître

Que s'il est empereur, Aétius est maître;

Et c'en seroit la sœur qu'il faudroit obtenir, 215

Si jamais aux Romains vous vouliez vous unir:

Au reste, un prince foible, envieux, mol, stupide,

Qu'un heureux succès enfle, un douteux intimide,

Qui pour unique emploi s'attache à son plaisir,

Et laisse le pouvoir à qui s'en peut saisir. 220

Mais le grand Mérouée est un roi magnanime,

Amoureux de la gloire, ardent après l'estime,

Qui ne permet aux siens d'emploi ni de pouvoir,

Qu'autant que par son ordre ils en doivent avoir.

Il sait vaincre et régner; et depuis sa victoire, 225

S'il a déjà soumis et la Seine et la Loire,

Quand vous voudrez aux siens joindre vos combattants,

La Garomne et l'Arar[116] ne tiendront pas longtemps.

Alors ces mêmes champs, témoins de notre honte,

En verront la vengeance et plus haute et plus prompte; 230

Et pour glorieux prix d'avoir su nous venger,

Vous aurez avec lui la Gaule à partager,

D'où vous ferez savoir à toute l'Italie

Qu'alors que[117] la prudence à la valeur s'allie,

Il n'est rien à l'épreuve, et qu'il est temps qu'enfin 235

Et du Tibre et du Pô vous fassiez le destin.

ARDARIC.

Prenez-en donc le droit des mains d'une princesse

Qui l'apporte pour dot à l'ardeur qui vous presse;

Et paroissez plutôt vous saisir de son bien,

Qu'usurper des États sur qui ne vous doit rien. 240

Sa mère eut tant de part à la toute-puissance,

Qu'elle fit à l'empire associer Constance[118];

Et si ce même empire a quelque attrait pour vous,

La fille a même droit en faveur d'un époux.

Allez, la force en main, demander ce partage 245

Que d'un père mourant lui laissa le suffrage[119]:

Sous ce prétexte heureux vous verrez des Romains

Se détacher de Rome, et vous tendre les mains.

Aétius n'est pas si maître qu'on veut croire:

Il a jusque chez lui des jaloux de sa gloire; 250

Et vous aurez pour vous tous ceux qui dans le cœur

Sont mécontents du prince, ou las du gouverneur.

Le débris[120] de l'empire a de belles ruines:

S'il n'a plus de héros, il a des héroïnes.

Rome vous en offre une, et part à ce débris: 255

Pourriez-vous refuser votre main à ce prix?

Ildione n'apporte ici que sa personne:

Sa dot ne peut s'étendre aux droits d'une couronne,

Ses Francs n'admettent point de femme à dominer;

Mais les droits d'Honorie ont de quoi tout donner. 260

Attachez-les, Seigneur, à vous, à votre race;

Du fameux Théodose assurez-vous la place:

Rome adore la sœur, le frère est sans pouvoir;

On hait Aétius: vous n'avez qu'à vouloir.

ATTILA.

Est-ce comme il me faut tirer d'inquiétude, 265

Que de plonger mon âme en plus d'incertitude?

Et pour vous prévaloir de mes perplexités,

Choisissez-vous exprès ces contrariétés?

Plus j'entends raisonner, et moins on détermine:

Chacun dans sa pensée également s'obstine; 270

Et quand par vous[121] je cherche à ne plus balancer,

Vous cherchez l'un et l'autre à mieux m'embarrasser!

Je ne demande point de si diverses routes:

Il me faut des clartés, et non de nouveaux doutes;

Et quand je vous confie un sort tel que le mien, 275

C'est m'offenser tous deux que ne résoudre rien[122].

VALAMIR.

Seigneur, chacun de nous vous parle comme il pense,

Chacun de ce grand choix vous fait voir l'importance;

Mais nous ne sommes point jaloux de nos avis.

Croyez-le, croyez-moi, nous en serons ravis; 280

Ils sont les purs effets d'une amitié fidèle,

De qui le zèle ardent....

ATTILA.

Unissez donc ce zèle,

Et ne me forcez point à voir dans vos débats

Plus que je ne veux voir, et.... Je n'achève pas.

Dites-moi seulement ce qui vous intéresse 285

A protéger ici l'une et l'autre princesse.

Leurs frères vous ont-ils, à force de présents,

Chacun de son côté rendus leurs partisans?

Est-ce amitié pour l'une, est-ce haine pour l'autre,

Qui forme auprès de moi son avis et le vôtre? 290

Par quel dessein de plaire ou de vous agrandir....

Mais derechef je veux ne rien approfondir,

Et croire qu'où je suis on n'a pas tant d'audace.

Vous, si vous vous aimez, faites-vous une grâce:

Accordez-vous ensemble, et ne contestez plus, 295

Ou de l'une des deux ménagez un refus,

Afin que nous puissions en cette conjoncture

A son aversion imputer la rupture.

Employez-y tous deux ce zèle et cette ardeur

Que vous dites avoir tous deux pour ma grandeur: 300

J'en croirai les efforts qu'on fera pour me plaire,

Et veux bien jusque-là suspendre ma colère.

SCÈNE III.

ARDARIC, VALAMIR.

ARDARIC.

En serons-nous toujours les malheureux objets?

Et verrons-nous toujours qu'il nous traite en sujets?

VALAMIR.

Fermons les yeux, Seigneur, sur de telles disgrâces: 305

Le ciel en doit un jour effacer jusqu'aux traces;

Mes devins me l'ont dit; et s'il en est besoin,

Je dirai que ce jour peut-être n'est pas loin:

Ils en ont, disent-ils, un assuré présage.

Je vous confierai plus: ils m'ont dit davantage, 310

Et qu'un Théodoric qui doit sortir de moi

Commandera dans Rome, et s'en fera le roi[123];

Et c'est ce qui m'oblige à parler pour la France,

A presser Attila d'en choisir l'alliance,

D'épouser Ildione, afin que par ce choix 315

Il laisse à mon hymen Honorie et ses droits.

Ne vous opposez plus aux grandeurs d'Ildione,

Souffrez en ma faveur qu'elle monte à ce trône;

Et si jamais pour vous je puis en faire autant....

ARDARIC.

Vous le pouvez, Seigneur, et dès ce même instant. 320

Souffrez qu'à votre exemple en deux mots je m'explique.

Vous aimez; mais ce n'est qu'un amour politique;

Et puisque je vous dois confidence à mon tour,

J'ai pour l'autre princesse un véritable amour;

Et c'est ce qui m'oblige à parler pour l'empire, 325

Afin qu'on m'abandonne un objet où j'aspire.

Une étroite amitié l'un à l'autre nous joint;

Mais enfin nos désirs ne compatissent point.

Voyons qui se doit vaincre, et s'il faut que mon âme

A votre ambition immole cette flamme; 330

Ou s'il n'est point plus beau que votre ambition

Elle-même s'immole à cette passion.

VALAMIR.

Ce seroit pour mon cœur un cruel sacrifice.

ARDARIC.

Et l'autre pour le mien seroit un dur supplice.

Vous aime-t-on?

VALAMIR.

Du moins j'ai lieu de m'en flatter. 335

Et vous, Seigneur?

ARDARIC.

Du moins on me daigne écouter.

VALAMIR.

Qu'un mutuel amour est un triste avantage,

Quand ce que nous aimons d'un autre est le partage!

ARDARIC.

Cependant le tyran prendra pour attentat

Cet amour qui fait seul tant de raisons d'État. 340

Nous n'avons que trop vu jusqu'où va sa colère,

Qui n'a pas épargné le sang même d'un frère[124],

Et combien après lui de rois ses alliés

A son orgueil barbare il a sacrifiés.

VALAMIR.

Les peuples qui suivoient ces illustres victimes 345

Suivent encor sous lui l'impunité des crimes;

Et ce ravage affreux qu'il permet aux soldats

Lui gagne tant de cœurs, lui donne tant de bras,

Que nos propres sujets sortis de nos provinces

Sont en dépit de nous plus à lui qu'à leurs princes. 350

ARDARIC.

Il semble à ses discours déjà nous soupçonner,

Et ce sont des soupçons qu'il nous faut détourner.

A ce refus qu'il veut disposons ma princesse.

VALAMIR.

Pour y porter la mienne il faudra peu d'adresse.

ARDARIC.

Si vous persuadez, quel malheur est le mien! 355

VALAMIR.

Et si l'on vous en croit, puis-je espérer plus rien?

ARDARIC.

Ah! que ne pouvons-nous être heureux l'un et l'autre!

VALAMIR.

Ah! que n'est mon bonheur plus compatible au vôtre!

ARDARIC.

Allons des deux côtés chacun faire un effort.

VALAMIR.

Allons, et du succès laissons-en faire au sort. 360

FIN DU PREMIER ACTE.

[102] «On portait à cinq cent mille hommes le nombre des

troupes d'Attila.» _Cujus exercitus quingentorum millium esse

numero ferebantur._ (Jornandès, _de Getarum rebus gestis_,

chapitre XXXV.)

[103] Voyez plus loin, p. 113, le vers 102 et la note 105

qui s'y rapporte.

[104] On lit _vous donnent_ dans l'édition de 1692.

[105] On désigne sous ce nom les plaines situées entre

Châlons-sur-Marne (_Catalaunum_) et Troyes, où Attila fut défait

en 451 par Aétius, général romain, qui avait réuni sous ses

ordres les Burgondes, les Saxons, les Alains, les Francs, les

Visigoths.

[106] L'édition de 1692 et celle de Voltaire (1764)

portent _leurs forces_.

[107] L'édition de 1682 donne _seul_, au lieu de _sur_,

ce qui n'a point de sens.

[108] Voltaire (1764) a changé _des_ en _les_.

[109] Chefs des alliés d'Aétius (voyez ci-dessus, p.

113, note 1). Thierri (_Théodoric_), roi des Visigoths, périt

dans la bataille des Champs catalauniques.

[110] Arcadius et Honorius. Le premier, empereur

d'Orient, était mort l'an de Jésus-Christ 408; le second,

empereur d'Occident, l'an 423.

[111] Voyez, pour le genre du mot _idole_, tome VI, p.

608, note 1, et le _Lexique_.

[112] _Var._ Qui n'osoit à son aide appeler de Romains.

(1668)

[113] Gainas, général goth, après avoir dominé pendant

quelque temps Arcadius, périt de la main des Huns, chez qui il

avait cherché un asile. Stilicon, tuteur d'Honorius et régent de

l'empire d'Occident, était Vandale d'origine.

[114] Théodose II, fils d'Arcadius, régna en Orient

jusqu'à l'an 450. Sa sœur Pulchérie, qui monta sur le trône

après lui, mourut en 453, la même année qu'Attila.

[115] Valentinien III, petit-fils de Théodose par sa

mère Placidie, fut empereur d'Occident de 425 à 455. Placidie

mourut en 450.

[116] L'_Arar_, en latin _Arar_ et _Araris_, ancien nom

de la Saône.

[117] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1764) ont

changé _Qu'alors que_ en _Que lorsque_. Nous avons eu déjà cette

même correction dans _Agésilas_, acte I, scène I, vers 33. Voyez

plus loin le vers 1589 (acte V, scène III), où Thomas Corneille

et Voltaire ont laissé tous deux _alors que_.

[118] L'empereur Honorius donna à Constance, général

victorieux, la main de sa sœur Placidie, mère de Valentinien, et

lui conféra le titre d'Auguste, en 421. Constance mourut peu de

mois après.

[119] Voyez ci-dessus, p. 104, note 88.

[120] L'édition de 1682 et celle de 1692 ont l'une et

l'autre _les debris_, au pluriel, mais elles ont laissé le verbe

au singulier.

[121] On lit _pour vous_, au lieu de _par vous_, dans

l'édition de 1682.

[122] Ce vers et le précédent ont été omis par erreur

dans l'édition de 1682.--Comparez _Othon_, acte V, scène II, vers

1601-1604 (tome VI, p. 645).

[123] Théodoric, roi des Ostrogoths, né en 455, qui en

493 se fit reconnaître roi d'Italie par l'empereur Anastase,

était fils de Theodemir, frère et successeur de Valamir.

[124] _Bleda, rex Hunnorum, Attilæ, fratris sui,

insidiis interimitur._ (Marcellini comitis _Chronicon_; voyez

aussi Jornandès, _de Getarum rebus gestis_, chapitre XXXV.)

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

HONORIE, FLAVIE.

FLAVIE.

Je ne m'en défends point: oui, Madame, Octar m'aime;

Tout ce que je vous dis, je l'ai su de lui-même.

Ils sont rois, mais c'est tout: ce titre sans pouvoir

N'a rien presque en tous deux de ce qu'il doit avoir;

Et le fier Attila chaque jour fait connoître 365

Que s'il n'est pas leur roi, du moins il est leur maître,

Et qu'ils n'ont en sa cour le rang de ses amis

Qu'autant qu'à son orgueil ils s'y montrent soumis.

Tous deux ont grand mérite, et tous deux grand courage;

Mais ils sont, à vrai dire, ici comme en otage, 370

Tandis que leurs soldats en des camps éloignés

Prennent l'ordre sous lui de gens qu'il a gagnés;

Et si de le servir leurs troupes n'étoient prêtes,

Ces rois, tous rois qu'ils sont, répondroient de leurs têtes.

Son frère aîné Vléda, plus rempli d'équité, 375

Les traitoit malgré lui d'entière égalité;

Il n'a pu le souffrir, et sa jalouse envie,

Pour n'avoir plus d'égaux, s'est immolé sa vie[125].

Le sang qu'après avoir mis ce prince au tombeau,

On lui voit chaque jour distiller du cerveau[126], 380

Punit son parricide, et chaque jour vient faire

Un tribut étonnant à celui de ce frère:

Suivant même qu'il a plus ou moins de courroux,

Ce sang forme un supplice ou plus rude ou plus doux,

S'ouvre une plus féconde ou plus stérile veine; 385

Et chaque emportement porte avec lui sa peine.

HONORIE.

Que me sert donc qu'on m'aime, et pourquoi m'engager

A souffrir un amour qui ne peut me venger?

L'insolent Attila me donne une rivale;

Par ce choix qu'il balance il la fait mon égale; 390

Et quand pour l'en punir je crois prendre un grand roi,

Je ne prends qu'un grand nom qui ne peut rien pour moi.

Juge que de chagrins au cœur d'une princesse

Qui hait également l'orgueil et la foiblesse;

Et de quel œil je puis regarder un amant 395

Qui n'aura que pitié de mon ressentiment,

Qui ne saura qu'aimer, et dont tout le service

Ne m'assure aucun bras à me faire justice.

Jusqu'à Rome Attila m'envoie offrir sa foi[127],

Pour douter dans son camp entre Ildione et moi. 400

Hélas! Flavie, hélas! si ce doute m'offense,

Que doit faire une indigne et haute préférence?

Et n'est-ce pas alors le dernier des malheurs

Qu'un éclat impuissant d'inutiles douleurs?

FLAVIE.

Prévenez-le, Madame; et montrez à sa honte 405

Combien de tant d'orgueil vous faites peu de conte[128].

HONORIE.

La bravade est aisée, un mot est bientôt dit:

Mais où fuir un tyran que la bravade aigrit?

Retournerai-je à Rome, où j'ai laissé mon frère

Enflammé contre moi de haine et de colère, 410

Et qui, sans la terreur d'un nom si redouté,

Jamais n'eût mis de borne à ma captivité?

Moi qui prétends pour dot la moitié de l'empire....

FLAVIE.

Ce seroit d'un malheur vous jeter dans un pire[129].

Ne vous emportez pas contre vous jusque-là: 415

Il est d'autres moyens de braver Attila.

Épousez Valamir.

HONORIE.

Est-ce comme on le brave

Que d'épouser un roi dont il fait son esclave?

FLAVIE.

Mais vous l'aimez.

HONORIE.

Eh bien! si j'aime Valamir,

Je ne veux point de rois qu'on force d'obéir; 420

Et si tu me dis vrai, quelque rang que je tienne,

Cet hymen pourrait être et sa perte et la mienne.

Mais je veux qu'Attila, pressé d'un autre amour,

Endure un tel insulte[130] au milieu de sa cour:

Ildione par là me verroit à sa suite; 425

A de honteux respects je m'y verrois réduite;

Et le sang des Césars, qu'on adora toujours,

Feroit hommage au sang d'un roi de quatre jours!

Dis-le-moi toutefois: pencheroit-il vers elle?

Que t'en a dit Octar?

FLAVIE.

Qu'il la trouve assez belle, 430

Qu'il en parle avec joie, et fuit à lui parler.

HONORIE.

Il me parle, et s'il faut ne rien dissimuler,

Ses discours me font voir du respect, de l'estime,

Et même quelque amour, sans que le nom s'exprime.

FLAVIE.

C'est un peu plus qu'à l'autre.

HONORIE.

Et peut-être bien moins. 435

FLAVIE.

Quoi? ce qu'à l'éviter il apporte de soins....

HONORIE.

Peut-être il ne la fuit que de peur de se rendre;

Et s'il ne me fuit pas, il sait mieux s'en défendre.

Oui, sans doute, il la craint, et toute sa fierté

Ménage, pour choisir, un peu de liberté. 440

FLAVIE.

Mais laquelle des deux voulez-vous qu'il choisisse?

HONORIE.

Mon âme des deux parts attend même supplice:

Ainsi que mon amour, ma gloire a ses appas;

Je meurs s'il me choisit, ou ne me choisit pas;

Et.... Mais Valamir entre, et sa vue en mon âme 445

Fait trembler mon orgueil, enorgueillit ma flamme.

Flavie, il peut sur moi bien plus que je ne veux:

Pour peu que je l'écoute, il aura tous mes vœux.

Dis-lui.... mais il vaut mieux faire effort sur moi-même.

SCÈNE II.

VALAMIR, HONORIE, FLAVIE.

HONORIE.

Le savez-vous, Seigneur, comment je veux qu'on m'aime?

Et puisque jusqu'à moi vous portez vos souhaits,

Avez-vous su connoître à quel prix je me mets?

Je parle avec franchise, et ne veux point vous taire

Que vos soins me plairoient, s'il ne falloit que plaire;

Mais quand cent et cent fois ils seroient mieux reçus, 455

Il faut pour m'obtenir quelque chose de plus.

Attila m'est promis, j'en ai sa foi pour gage;

La princesse des Francs prétend même avantage;

Et bien que sur le choix il semble hésiter[131],

Étant ce que je suis j'aurois tort d'en douter. 460

Mais qui promet à deux outrage l'une et l'autre[132].

J'ai du cœur, on m'offense, examinez le vôtre.

Pourrez-vous m'en venger, pourrez-vous l'en punir?

VALAMIR.

N'est-ce que par le sang qu'on peut vous obtenir?

Et faut-il que ma flamme à ce grand cœur réponde 465

Par un assassinat du plus grand roi du monde,

D'un roi que vous avez souhaité pour époux?

Ne sauroit-on sans crime être digne de vous?

HONORIE.

Non, je ne vous dis pas qu'aux dépens de sa tête

Vous vous fassiez aimer, et payiez ma conquête. 470

De l'aimable façon qu'il vous traite aujourd'hui

Il a trop mérité ces tendresses pour lui;

D'ailleurs, s'il faut qu'on l'aime, il est bon qu'on le craigne.

Mais c'est cet Attila qu'il faut que je dédaigne.

Pourrez-vous hautement me tirer de ses mains, 475

Et braver avec moi le plus fier des humains?

VALAMIR.

Il n'en est pas besoin, Madame: il vous respecte,

Et bien que sa fierté vous puisse être suspecte,

A vos moindres froideurs, à vos moindres dégoûts,

Je sais que ses respects me donneroient à vous. 480

HONORIE.

Que j'estime assez peu le sang de Théodose

Pour souffrir qu'en moi-même un tyran en dispose,

Qu'une main qu'il me doit me choisisse un mari,

Et me présente un roi comme son favori!

Pour peu que vous m'aimiez, Seigneur, vous devez croire 485

Que rien ne m'est sensible à l'égal de ma gloire.

Régnez comme Attila, je vous préfère à lui;

Mais point d'époux qui n'ose en dédaigner l'appui,

Point d'époux qui m'abaisse au rang de ses sujettes.

Enfin, je veux un roi: regardez si vous l'êtes; 490

Et quoi que sur mon cœur vous ayez d'ascendant,

Sachez qu'il n'aimera qu'un prince indépendant.

Voyez à quoi, Seigneur, on connoît les monarques:

Ne m'offrez plus de vœux qui n'en portent les marques;

Et soyez satisfait qu'on vous daigne assurer 495

Qu'à tous les rois ce cœur voudroit vous préférer.

SCÈNE III.

VALAMIR, FLAVIE.

VALAMIR.

Quelle hauteur, Flavie, et que faut-il qu'espère

Un roi dont tous les vœux....

FLAVIE.

Seigneur, laissez-la faire:

L'amour sera le maître; et la même hauteur

Qui vous dispute ici l'empire de son cœur, 500

Vous donne en même temps le secours de la haine

Pour triompher bientôt de la fierté romaine.

L'orgueil qui vous dédaigne en dépit de ses feux

Fait haïr Attila de se promettre à deux;

Non que cette fierté n'en soit assez jalouse 505

Pour ne pouvoir souffrir qu'Ildione l'épouse:

A son frère, à ses Francs faites-la renvoyer,

Vous verrez tout ce cœur soudain se déployer,

Suivre ce qui lui plaît, braver ce qui l'irrite,

Et livrer hautement la victoire au mérite. 510

Ne vous rebutez point d'un peu d'emportement:

Quelquefois malgré nous il vient un bon moment.

L'amour fait des heureux lorsque moins on y pense;

Et je ne vous dis rien sans beaucoup d'apparence.

Ardaric vous apporte un entretien plus doux. 515

Adieu: comme le cœur, le temps sera pour vous.

SCÈNE IV.

ARDARIC, VALAMIR.

ARDARIC.

Qu'avez-vous obtenu, Seigneur, de la Princesse?

VALAMIR.

Beaucoup, et rien: j'ai vu pour moi quelque tendresse;

Mais elle sait d'ailleurs si bien ce qu'elle vaut,

Que si celle des Francs a le cœur aussi haut, 520

Si c'est à même prix, Seigneur, qu'elle se donne,

Vous lui pourrez longtemps offrir votre couronne.

Mon rival est haï, je n'en saurois douter;

Tout le cœur est à moi, j'ai lieu de m'en vanter;

Au reste des mortels je sais qu'on me préfère, 525

Et ne sais toutefois ce qu'il faut que j'espère.

Voyez votre Ildione; et puissiez-vous, Seigneur,

Y trouver plus de jour à lire dans son cœur,

Une âme plus tournée à remplir votre attente,

Un esprit plus facile! Octar sort de sa tente. 530

Adieu.

SCÈNE V.

ARDARIC, OCTAR.

ARDARIC.

Pourrai-je voir la Princesse à mon tour?

OCTAR.

Non, à moins qu'il vous plaise attendre son retour;

Mais, à ce que ses gens, Seigneur, m'ont fait entendre,

Vous n'avez en ce lieu qu'un moment à l'attendre.

ARDARIC.

Dites-moi cependant: vous fûtes prisonnier 535

Du roi des Francs, son frère, en ce combat dernier?

OCTAR.

Le désordre, Seigneur, des Champs catalauniques

Me donna peu de part aux disgrâces publiques.

Si j'y fus prisonnier de ce roi généreux,

Il me fit dans sa cour un sort assez heureux: 540

Ma prison y fut libre; et j'y trouvai sans cesse

Une bonté si rare au cœur de la Princesse,

Que de retour ici je pense lui devoir

Les plus sacrés respects qu'un sujet puisse avoir.

ARDARIC.

Qu'un monarque est heureux lorsque le ciel lui donne

La main d'une si belle et si rare personne!

OCTAR.

Vous savez toutefois qu'Attila ne l'est pas,

Et combien son trop d'heur lui cause d'embarras.

ARDARIC.

Ah! puisqu'il a des yeux, sans doute il la préfère.

Mais vous vous louez fort aussi du roi son frère. 550

Ne me déguisez rien: a-t-il des qualités

A se faire admirer ainsi de tous côtés?

Est-ce une vérité que ce que j'entends dire,

Ou si c'est sans raison que l'univers l'admire?

OCTAR.

Je ne sais pas, Seigneur, ce qu'on vous en a dit[133]; 555

Mais si pour l'admirer ce que j'ai vu suffit,

Je l'ai vu dans la paix, je l'ai vu dans la guerre,

Porter partout un front de maître de la terre.

J'ai vu plus d'une fois de fières nations

Désarmer son courroux par leurs soumissions[134]. 560

J'ai vu tous les plaisirs de son âme héroïque

N'avoir rien que d'auguste et que de magnifique;

Et ses illustres soins ouvrir à ses sujets

L'école de la guerre au milieu de la paix[135].

Par ces délassements sa noble inquiétude 565

De ses justes desseins faisoit l'heureux prélude;

Et si j'ose le dire, il doit nous être doux

Que ce héros les tourne ailleurs que contre nous.

Je l'ai vu, tout couvert de poudre et de fumée,

Donner le grand exemple à toute son armée[136], 570

Semer par ses périls l'effroi de toutes parts,

Bouleverser les murs d'un seul de ses regards,

Et sur l'orgueil brisé des plus superbes têtes

De sa course rapide entasser les conquêtes[137].

Ne me commandez point de peindre un si grand roi: 575

Ce que j'en ai vu passe un homme tel que moi;

Mais je ne puis, Seigneur, m'empêcher de vous dire

Combien son jeune prince est digne qu'on l'admire.

Il montre un cœur si haut sous un front délicat

Que dans son premier lustre il est déjà soldat: 580

Le corps attend les ans, mais l'âme est toute prête.

D'un gros de cavaliers il se met à la tête,

Et l'épée à la main, anime l'escadron

Qu'enorgueillit l'honneur de marcher sous son nom.

Tout ce qu'a d'éclatant la majesté du père, 585

Tout ce qu'ont de charmant les grâces de la mère,

Tout brille sur ce front, dont l'aimable fierté

Porte empreints et ce charme et cette majesté[138].

L'amour et le respect qu'un si jeune mérite....

Mais la Princesse vient, Seigneur, et je vous quitte. 590

SCÈNE VI.

ARDARIC, ILDIONE.

ILDIONE.

On vous a consulté, Seigneur; m'apprendrez-vous

Comment votre Attila dispose enfin de nous?

ARDARIC.

Comment disposez-vous vous-même de mon âme?

Attila va choisir; il faut parler, Madame:

Si son choix est pour vous, que ferez-vous pour moi? 595

ILDIONE.

Tout ce que peut un cœur qu'engage ailleurs ma foi.

C'est devers vous qu'il penche; et si je ne vous aime,

Je vous plaindrai du moins à l'égal de moi-même:

J'aurai mêmes ennuis, j'aurai mêmes douleurs;

Mais je n'oublierai point que je me dois ailleurs. 600

ARDARIC.

Cette foi que peut-être on est près de vous rendre,

Si vous aviez du cœur, vous sauriez la reprendre.

ILDIONE.

J'en ai, s'il faut me vaincre, autant qu'on peut avoir,

Et n'en aurai jamais pour vaincre mon devoir.

ARDARIC.

Mais qui s'engage à deux dégage l'une et l'autre[139]. 605

ILDIONE.

Ce seroit ma pensée aussi bien que la vôtre;

Et si je n'étois pas, Seigneur, ce que je suis,

J'en prendrois quelque droit de finir mes ennuis;

Mais l'esclavage fier d'une haute naissance,

Où toute autre peut tout, me tient dans l'impuissance; 610

Et victime d'État, je dois sans reculer

Attendre aveuglément qu'on me daigne immoler.

ARDARIC.

Attendre qu'Attila, l'objet de votre haine,

Daigne vous immoler à la fierté romaine?

ILDIONE.

Qu'un pareil sacrifice auroit pour moi d'appas! 615

Et que je souffrirai s'il ne s'y résout pas!

ARDARIC.

Qu'il seroit glorieux de le faire vous-même,

D'en épargner la honte à votre diadème!

J'entends celui des Francs, qu'au lieu de maintenir....

ILDIONE.

Œuvres de P. Corneille, Tome 07 · 第 6 / 29 段