Tous les jours à la cour un sot de qualité

Peut juger de travers avec impunité;

A Malherbe, à Racan, préférer Théophile,

Et le clinquant du Tasse à tout l'or de Virgile.

Un clerc, pour quinze sous, sans craindre le holà,

Peut aller au parterre attaquer Attila,

Et si le roi des Huns ne lui charme l'oreille,

Traiter de Visigoths tous les vers de Corneille.

Ce dernier vers nous indique, si je ne me trompe, un point qui

choquait tout particulièrement Boileau dans _Attila_: je veux

dire le choix des noms propres, choix si important à ses yeux et

au sujet duquel il disait quelque temps après dans l'_Art

poétique_ (chant III, vers 243 et 244):

D'un seul nom quelquefois le son dur ou bizarre

Rend un poëme entier ou burlesque ou barbare;

et Voltaire était bien du même avis lorsqu'il écrivait dans la

_Préface_ que nous avons déjà citée: «Corneille, dans sa tragédie

d'_Attila_, fait paraître Hildione, une princesse sœur d'un

prétendu roi de France; elle s'appelait Hildecone à la première

représentation; on changea ensuite ce nom ridicule[78].»

Qu'eût-ce été si Corneille, au lieu d'adopter à peu près, en le

francisant, le nom d'Ildico, qui lui était donné par Priscus et

Jornandès[79], eût connu les traditions du Nord et choisi les

formes plus pures de _Hiltgund_, _Hiltegunt_, «Hildegonde,»

qu'elles nous ont conservées[80]?

Le privilége d'_Attila_ avait été accordé à Guillaume de Luyne

«le 25e jour de novembre 1666,» ce qui fait penser qu'à cette

époque cette pièce était déjà composée. L'Achevé d'imprimer est

du «vingtième novembre 1667,» et néanmoins, suivant un usage

aujourd'hui général dans la librairie, et qui, on le voit, était

déjà suivi dès cette époque, le frontispice de l'édition

originale porte la date de 1668.

Le titre de l'ouvrage est ainsi conçu: ATTILA, ROY DES HVNS,

TRAGEDIE par P. Corneille, _A Paris, Guillaume de Luyne, Libraire

Iuré, au Palais_. M.DC.LXVIII. Le volume, de format in-12, se

compose de 4 feuillets et de 78 pages. Le libraire de Luyne avait

fait part de son privilége à Thomas Jolly et à Billaine. Nous

avons sous les yeux un exemplaire dont le titre, à l'adresse de

Jolly, porte _T._ (au lieu de _P._) _Corneille_.

[75] C'est-à-dire Armande Béjart, femme de Molière, qui

remplissait le rôle de Flavie.

[76] Voyez le Mazurier, _Galerie historique du théâtre

français_, tome I, p. 543.

[77] _Bolæana_, 1742, in-12, p. 40 et 41.

[78] _Préface d'Attila_, p. 7 et 8. Le nom est _Ildione_

dans Corneille.

[79] Voyez Jornandès, _de Getarum origine et rebus

gestis_, chapitre XLIX. Jornandès s'appuie sur l'autorité de

Priscus.

[80] Voyez _Histoire d'Attila_.... par M. Amédée

Thierry, 1856, tome I, p. 226, et tome II, p. 307 et suivantes.

AU LECTEUR[81].

Le nom d'Attila[82] est assez connu; mais tout le monde n'en

connoît pas tout le caractère. Il étoit plus homme de tête que de

main[83], tâchoit à diviser ses ennemis, ravageoit les peuples

indéfendus, pour donner de la terreur aux autres, et tirer tribut

de leur épouvante, et s'étoit fait un tel empire sur les rois qui

l'accompagnoient, que quand même il leur eût commandé des

parricides, ils n'eussent osé lui désobéir. Il est malaisé de

savoir quelle étoit sa religion: le surnom de _Fléau de

Dieu_[84], qu'il prenoit lui-même, montre qu'il n'en croyoit pas

plusieurs. Je l'estimerois arien, comme les Ostrogoths et les

Gépides[85] de son armée, n'étoit la pluralité des femmes, que je

lui ai retranchée ici. Il croyoit fort aux devins, et c'étoit

peut-être tout ce qu'il croyoit. Il envoya demander par deux fois

à l'empereur Valentinian[86] sa sœur Honorie[87] avec grandes

menaces, et en attendant[88], il épousa Ildione, dont tous les

historiens marquent la beauté[89], sans parler de sa naissance.

C'est ce qui m'a enhardi à la faire sœur d'un de nos premiers

rois[90], afin d'opposer la France naissante au déclin de

l'Empire. Il est constant qu'il mourut la première nuit de son

mariage avec elle. Marcellin dit qu'elle le tua elle-même[91], et

je lui en ai voulu donner l'idée, quoique sans effet[92]. Tous

les autres rapportent qu'il avoit accoutumé de saigner du

nez, et que les vapeurs du vin et des viandes dont il se chargea

fermèrent le passage à ce sang, qui, après l'avoir étouffé,

sortit avec violence par tous les conduits[93]. Je les ai

suivis sur la manière de sa mort; mais j'ai cru plus à propos

d'en attribuer la cause à un excès de colère qu'à un excès

d'intempérance.

Au reste, on m'a pressé de répondre ici par occasion aux

invectives qu'on a publiées depuis quelque temps contre la

comédie[94]; mais je me contenterai d'en dire deux choses,

pour fermer la bouche à ces ennemis d'un divertissement si

honnête et si utile: l'un[95], que je soumets tout ce que j'ai

fait et ferai à l'avenir à la censure des puissances, tant

ecclésiastiques que séculières, sous lesquelles Dieu me fait

vivre: je ne sais s'ils en voudroient faire autant; l'autre, que

la comédie est assez justifiée par cette célèbre traduction de la

moitié de celles de Térence, que des personnes d'une piété

exemplaire et rigide ont donnée au public, et ne l'auroient

jamais fait[96], si elles n'eussent jugé qu'on peut innocemment

mettre sur la scène des filles engrossées par leurs amants, et

des marchands d'esclaves à prostituer[97]. La nôtre ne souffre

point de tels ornements. L'amour en est l'âme pour l'ordinaire;

mais l'amour dans le malheur n'excite que la pitié, et est plus

capable de purger en nous cette passion que de nous en faire

envie.

Il n'y a point d'homme, au sortir de la représentation du

_Cid_, qui voulût avoir tué, comme lui, le père de sa maîtresse,

pour en recevoir de pareilles douceurs, ni de fille qui souhaitât

que son amant eût tué son père, pour avoir la joie de l'aimer en

poursuivant sa mort[98]. Les tendresses de l'amour content sont

d'une autre nature, et c'est ce qui m'oblige à les éviter.

J'espère un jour traiter cette matière plus au long, et faire

voir quelle erreur c'est de dire qu'on peut faire parler sur le

théâtre toutes sortes de gens, selon toute l'étendue de leurs

caractères.

[81] Le titre _Au lecteur_ ne se trouve que dans

l'édition originale, 1668. Voyez tome VI, p. 357, note 1.

[82] Attila, roi des Huns, qui commença à régner l'an de

Jésus-Christ 434 ou 435, était né, suivant toute apparence, dans

les dernières années du quatrième siècle. Il mourut en 453.

[83] _Homo subtilis, antequam arma gereret, arte

pugnabat._ (Jornandès, _de Getarum rebus gestis_, chapitre

XXXVI.) Au chapitre précédent Jornandès dit de lui qu'il était

«très-fort par le conseil,» _consilio validissimus_.

[84] «A quelle époque précise est née cette formule

fameuse d'_Attila flagellum Dei_, dont les légendaires et les

chroniqueurs ne font qu'un mot auquel ils laissent la physionomie

latine, même en langue vulgaire? On ne le sait pas: tout ce qu'on

peut dire, c'est qu'elle ne se trouve chez aucun auteur

contemporain, et que la légende de saint Loup.... écrite au

huitième ou neuvième siècle par un prêtre de Troyes, est le plus

ancien document qui nous la donne.» (_Histoire d'Attila_, par M.

Amédée Thierry, tome II, p. 248.)

[85] Les mots: «et les Gépides,» ne sont pas dans

l'édition originale.

[86] Les éditions de Thomas Corneille (1692) et de

Voltaire (1764) portent ici _Valentinien_, mais dans la liste des

acteurs, où ce nom propre reparaît, elles donnent, comme les

éditions publiées du vivant de l'auteur, _Valentinian_.

[87] Voyez acte II, scène VI, vers 683-704.--On voit

comme Corneille met à profit les versions diverses qui se

rapportent à un fait historique; il a procédé d'une manière

analogue dans _Othon_ au sujet de la mort de Vinius. Voyez tome

VI, p. 654 et la note 2.

[88] Justa Grata Honoria, petite-fille du grand

Théodose, fille de Constance III et de Placidie et sœur de

Valentinien III, née à Ravenne en 417, envoya son anneau à Attila

en le priant de la demander en mariage. Attila ne répondit point,

et quelque temps après Honoria fut enfermée à Constantinople,

puis à Ravenne, à cause de sa conduite scandaleuse avec son

intendant Eugénius. Ce fut alors qu'Attila réclama sa fiancée,

exigeant sa mise en liberté et la part qui lui revenait dans la

succession de son père, qui se composait, suivant le roi des

Huns, non-seulement de la moitié des biens personnels de

Constance, mais aussi de la moitié de l'empire d'Occident.

Valentinien répondit que sa sœur était mariée, et que d'ailleurs

l'Empire ne constituait pas un patrimoine de famille. Toutefois,

lorsque plus tard le pape Léon vint supplier Attila vainqueur

d'épargner Rome, celui-ci en se retirant déclara encore qu'il

reviendrait accabler l'Italie si on ne lui envoyait Honoria et

ses trésors. Voyez Jornandès, _de Getarum rebus gestis_, chapitre

XLII.

[89] Dans les deux impressions de 1668, l'édition

originale, aussi bien que le recueil, on lit: «et en

l'attendant.»

[90] _Puellam, Ildico nomine, decoram valde, sibi in

matrimonium post innumerabiles uxores, ut mos erat gentis illius,

socians._ (Jornandès, _de Getarum rebus gestis_, chapitre XLIX.)

[91] «Qu'était-ce qu'Ildico? La tradition germaine en

fait une fille de roi, tantôt d'un roi des Franks d'outre-Rhin,

tantôt d'un roi des Burgondes.» (_Histoire d'Attila_, par M.

Amédée Thierry, tome I, p. 226.)

[92] _Attila.... noctu mulieris manu cultroque

confoditur._ (Marcellini comitis _Chronicon_.)

[93] _Vino somnoque gravatus, resupinus jacebat,

redundansque sanguis, qui ei solite de naribus effluebat, dum

consuetis meatibus impeditur, itinere ferali faucibus illapsus

eum exstinxit._ (Jornandès, _de Getarum rebus gestis_, chapitre

XLIX.)

[94] On a prétendu que Corneille avait ici uniquement en

vue le traité _de la Comédie_ de Nicole, publié en 1659, et

réimprimé plus tard dans ses _Essais de morale_. Cela n'est pas

exact. Bien que les diverses situations du _Cid_ et les

imprécations de Camille dans _Horace_ fussent vivement blâmées

dans cet ouvrage (voyez chapitres VI et VII), Corneille n'avait

pas jugé à propos de répondre; il aurait eu, depuis 1659, de

fréquentes occasions de le faire. Il résulte de l'examen que nous

avons fait des ouvrages dirigés contre le théâtre que notre poëte

veut surtout parler ici d'un _Traité de la comédie et des

spectacles selon la tradition de l'Église, tirée des conciles et

des Saints-Pères_, publié en 1667. Ce qui l'émut, ce fut moins à

coup sûr la force des raisonnements, que le nom de l'auteur, qui

ne figure point sur le titre, mais qu'on trouve mentionné en

toutes lettres dans l'approbation des docteurs, et qui n'est

autre que «Mgr le prince de Conty.» Lorsqu'on sait à qui

s'adressent les paroles de Corneille, que jusqu'ici on pouvait

croire dirigées contre quelque obscur controversiste, on est

frappé de l'énergique indépendance du poëte. Il faut remarquer du

reste qu'il avait été attaqué avec une grande violence: _Cinna_,

_Pompée_, _Polyeucte_ même n'avaient pas été épargnés; enfin le

prince portait sur _le Cid_ cet étrange jugement, qui paraît

avoir surtout blessé Corneille: «Rodrigue n'obtiendroit pas le

rang qu'il a dans la comédie, s'il ne l'eût mérité par deux

duels, en tuant le Comte et en désarmant don Sanche; et si

l'histoire le considère davantage par le nom de Cid et par ses

exploits contre les Mores, la comédie l'estime beaucoup plus par

sa compassion pour Chimène et par ses deux combats particuliers.

Le récit même de la défaite des Mores y est fort ennuyeux et peu

nécessaire à l'ouvrage, étant certain qu'il n'y avoit nulle

rigueur en ce temps-là contre les duels, et n'y ayant pas

d'apparence que la sévérité du roi de Castille fût si grande en

cette matière, contre la coutume de son siècle, qu'il n'en pût

bien pardonner deux par jour, même sans le prétexte d'une

victoire aussi importante.»

[95] Tel est le texte de toutes les éditions anciennes,

y compris celle de 1692. _L'un_ est employé ici neutralement;

Voltaire y a substitué le féminin: l'_une_.

[96] Dans l'édition de 1692: «ce qu'elles n'auroient

jamais fait.» Voltaire (1764) a gardé l'ancienne leçon.

[97] La traduction de Port-Royal, attribuée à le Maistre

de Saci, qui est désigné dans le privilége par le pseudonyme du:

«sieur de S. Aubin.» (Voyez le _Port-Royal_ de M. Sainte-Beuve,

tome II, p. 372 et note 2.) Voici le titre de ce volume:

_Comédies de Terence traduites en françois avec le latin à costé

et rendues tres-honnestes en y changeant fort peu de chose_.... A

Paris, chez la veuve Martin Durand.... M.DC.XXXXVII, in-12. Il ne

comprend que trois pièces: l'_Andrienne_, _les Adelphes_ et le

_Phormion_.

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES

D'_ATTILA_.

ÉDITION SÉPARÉE.

1668 in-12.

RECUEILS.

1668 in-12; | 1682 in-12.

[98] Corneille a déjà défendu son _Menteur_ par des

arguments tout à fait semblables. Voyez tome IV, p. 284.

ACTEURS[99].

ATTILA, roi des Huns.

ARDARIC, roi des Gépides.

VALAMIR, roi des Ostrogoths.

HONORIE, sœur de l'empereur Valentinian.

ILDIONE, sœur de Mérouée[100], roi de France.

OCTAR, capitaine des gardes d'Attila.

FLAVIE, dame d'honneur d'Honorie.

La scène est au camp d'Attila, dans la Norique[101].

[99] Presque tous les personnages de cette pièce sont

historiques. Voyez ci-dessus pour Attila, p. 103, note 82; pour

Honorie, p. 104, note 88; pour Ildione, p. 102, et p. 104, notes 91

et 92. Le capitaine des gardes d'Attila et la dame d'honneur

d'Honorie sont les seuls rôles d'invention, encore faut-il

remarquer que le nom d'Octar n'est pas imaginaire; c'est celui de

l'oncle d'Attila: voyez Jornandès, _de Getarum rebus gestis_,

chapitre XXXV. Le même historien dit au sujet d'Ardaric et

Valamir, qu'Attila les aimait plus que tous les autres petits

rois: _super cæteros regulos diligebat_. (Chapitre XXXVIII.)

[100] C'est ainsi que ce nom est imprimé dans toutes les

éditions (avec un tréma de plus: _Meroüée_, pour marquer que

l'_u_ ne doit pas se prononcer comme un _v_).--Mérovée est nommé

dans Grégoire de Tours. «Quelques-uns affirment que de la race de

Chlogion[100-a] était le roi Mérovech, dont Childéric fut fils.»

_De hujus_ (Chlogionis) _stirpe quidam Merovechum regem fuisse

adserunt, cujus fuit filius Childericus_. (Livre II, fin du

chapitre IX.)

[100-a] Il nomme un peu plus haut Chlogion (_Clodion_) «roi

des Francs.»

[101] Province de l'empire romain, bornée au nord par le

Danube, comprise dans le diocèse d'Illyrie.

ATTILA.

TRAGÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

ATTILA, OCTAR, SUITE.

ATTILA.

Ils ne sont pas venus, nos deux rois? qu'on leur die

Qu'ils se font trop attendre, et qu'Attila s'ennuie;

Qu'alors que je les mande ils doivent se hâter.

OCTAR.

Mais, Seigneur, quel besoin de les en consulter?

Pourquoi de votre hymen les prendre pour arbitres, 5

Eux qui n'ont de leur trône ici que de vains titres,

Et que vous ne laissez au nombre des vivants

Que pour traîner partout deux rois pour vos suivants?

ATTILA.

J'en puis résoudre seul, Octar, et les appelle,

Non sous aucun espoir de lumière nouvelle: 10

Je crois voir avant eux ce qu'ils m'éclairciront,

Et m'être déjà dit tout ce qu'ils me diront;

Mais de ces deux partis lequel que je préfère,

Sa gloire est un affront pour l'autre, et pour son frère;

Et je veux attirer d'un si juste courroux 15

Sur l'auteur du conseil les plus dangereux coups,

Assurer une excuse à ce manque d'estime,

Pouvoir, s'il est besoin, livrer une victime;

Et c'est ce qui m'oblige à consulter ces rois,

Pour faire à leurs périls éclater ce grand choix; 20

Car enfin j'aimerois un prétexte à leur perte:

J'en prendrois hautement l'occasion offerte.

Ce titre en eux me choque, et je ne sais pourquoi

Un roi que je commande ose se nommer roi.

Un nom si glorieux marque une indépendance 25

Que souille, que détruit la moindre obéissance;

Et je suis las de voir que du bandeau royal

Ils prennent droit tous deux de me traiter d'égal.

OCTAR.

Mais, Seigneur, se peut-il que pour ces deux princesses

Vous ayez mêmes yeux et pareilles tendresses, 30

Que leur mérite égal dispose sans ennui

Votre âme irrésolue aux sentiments d'autrui?

Ou si vers l'une ou l'autre elle a pris quelque pente,

Dont prennent ces deux rois la route différente,

Voudra-t-elle, aux dépens de ses vœux les plus doux, 35

Préparer une excuse à ce juste courroux?

Et pour juste qu'il soit, est-il si fort à craindre

Que le grand Attila s'abaisse à se contraindre?

ATTILA.

Non; mais la noble ardeur d'envahir tant d'États

Doit combattre de tête encor plus que de bras, 40

Entre ses ennemis rompre l'intelligence,

Y jeter du désordre et de la défiance,

Et ne rien hasarder qu'on n'ait de toutes parts,

Autant qu'il est possible, enchaîné les hasards.

Nous étions aussi forts qu'à présent nous le sommes, 45

Quand je fondis en Gaule avec cinq cent mille hommes[102].

Dès lors, s'il t'en souvient, je voulus, mais en vain,

D'avec le Visigoth détacher le Romain.

J'y perdis auprès d'eux des soins qui me perdirent:

Loin de se diviser, d'autant mieux ils s'unirent. 50

La terreur de mon nom pour nouveaux compagnons

Leur donna les Alains, les Francs, les Bourguignons;

Et n'ayant pu semer entre eux aucuns divorces,

Je me vis en déroute avec toutes mes forces[103].

J'ai su les rétablir, et cherche à me venger; 55

Mais je cherche à le faire avec moins de danger.

De ces cinq nations contre moi trop heureuses,

J'envoie offrir la paix aux deux plus belliqueuses;

Je traite avec chacune, et comme toutes deux

De mon hymen offert ont accepté les nœuds, 60

Des princesses qu'ensuite elles en font le gage

L'une sera ma femme et l'autre mon otage.

Si j'offense par là l'un des deux souverains,

Il craindra pour sa sœur qui reste entre mes mains.

Ainsi je les tiendrai l'un et l'autre en contrainte, 65

L'un par mon alliance, et l'autre par la crainte;

Ou si le malheureux s'obstine à s'irriter,

L'heureux en ma faveur saura lui résister,

Tant que de nos vainqueurs terrassés l'un par l'autre

Les trônes ébranlés tombent aux pieds du nôtre. 70

Quant à l'amour, apprends que mon plus doux souci

N'est.... Mais Ardaric entre, et Valamir aussi.

SCÈNE II.

ATTILA, ARDARIC, VALAMIR, OCTAR.

ATTILA.

Rois, amis d'Attila, soutiens de ma puissance,

Qui rangez tant d'États sous mon obéissance,

Et de qui les conseils, le grand cœur et la main, 75

Me rendent formidable à tout le genre humain,

Vous voyez en mon camp les éclatantes marques

Que de ce vaste effroi nous donnent[104] deux monarques.

En Gaule Mérouée, à Rome l'Empereur,

Ont cru par mon hymen éviter ma fureur. 80

La paix avec tous deux en même temps traitée

Se trouve avec tous deux à ce prix arrêtée;

Et presque sur les pas de mes ambassadeurs

Les leurs m'ont amené deux princesses leurs sœurs.

Le choix m'en embarrasse, il est temps de le faire; 85

Depuis leur arrivée en vain je le diffère:

Il faut enfin résoudre; et quel que soit ce choix,

J'offense un empereur, ou le plus grand des rois.

Je le dis le plus grand, non qu'encor la victoire

Ait porté Mérouée à ce comble de gloire; 90

Mais si de nos devins l'oracle n'est point faux,

Sa grandeur doit atteindre aux degrés les plus hauts;

Et de ses successeurs l'empire inébranlable

Sera de siècle en siècle enfin si redoutable,

Qu'un jour toute la terre en recevra des lois, 95

Ou tremblera du moins au nom de leurs François.

Vous donc, qui connoissez de combien d'importance

Est pour nos grands projets l'une et l'autre alliance,

Prêtez-moi des clartés pour bien voir aujourd'hui

De laquelle ils auront ou plus ou moins d'appui, 100

Qui des deux, honoré par ces nœuds domestiques,

Nous vengera le mieux des Champs catalauniques[105];

Et qui des deux enfin, déchu d'un tel espoir,

Sera le plus à craindre à qui veut tout pouvoir.

ARDARIC.

En l'état où le ciel a mis votre puissance, 105

Nous mettrions en vain les forces[106] en balance:

Tout ce qu'on y peut voir ou de plus ou de moins

Ne vaut pas amuser le moindre de vos soins.

L'un et l'autre traité suffit pour nous instruire

Qu'ils vous craignent tous deux et n'osent plus vous nuire. 110

Ainsi, sans perdre temps à vous inquiéter,

Vous n'avez que vos yeux, Seigneur, à consulter.

Laissez aller ce choix du côté du mérite

Pour qui, sur[107] leur rapport, l'amour vous sollicite:

Croyez ce qu'avec eux votre cœur résoudra: 115

Et de ces potentats s'offense qui voudra.

ATTILA.

L'amour chez Attila n'est pas un bon suffrage;

Ce qu'on m'en donneroit me tiendroit lieu d'outrage,

Et tout exprès ailleurs je porterois ma foi,

De peur qu'on n'eût par là trop de pouvoir sur moi. 120

Les femmes qu'on adore usurpent un empire

Que jamais un mari n'ose ou ne peut dédire.

C'est au commun des rois à se plaire en leurs fers,

Non à ceux dont le nom fait trembler l'univers.

Que chacun de leurs yeux aime à se faire esclave; 125

Moi, je ne veux les voir qu'en tyrans que je brave:

Et par quelques attraits qu'ils captivent un cœur,

Le mien en dépit d'eux est tout à ma grandeur.

Parlez donc seulement du choix le plus utile,

Du courroux à dompter ou plus ou moins facile; 130

Et ne me dites point que de chaque côté

Vous voyez comme lui peu d'inégalité.

En matière d'État ne fût-ce qu'un atome,

Sa perte quelquefois importe d'un royaume;

Il n'est scrupule exact qu'il n'y faille garder, 135

Et le moindre avantage a droit de décider.

VALAMIR.

Seigneur, dans le penchant que prennent les affaires,

Les grands discours ici ne sont pas nécessaires:

Il ne faut que des yeux; et pour tout découvrir,

Pour décider de tout, on n'a qu'à les ouvrir. 140

Un grand destin commence, un grand destin s'achève:

L'empire est prêt à choir, et la France s'élève;

L'une peut avec elle affermir son appui,

Et l'autre en trébuchant l'ensevelir sous lui.

Vos devins vous l'ont dit; n'y mettez point d'obstacles, 145

Vous qui n'avez jamais douté de leurs oracles:

Soutenir un État chancelant et brisé,

C'est chercher par sa chute à se voir écrasé.

Appuyez donc la France, et laissez tomber Rome;

Aux grands ordres du ciel prêtez ceux d'un grand homme: 150

D'un si bel avenir avouez vos devins,

Avancez les succès, et hâtez les destins.

ARDARIC.

Oui, le ciel, par le choix de ces grands hyménées,

A mis entre vos mains le cours des destinées;

Mais s'il est glorieux, Seigneur, de le hâter, 155

Il l'est, et plus encor, de si bien l'arrêter,

Que la France, en dépit d'un infaillible augure,

N'aille qu'à pas traînants vers sa grandeur future.

Et que l'aigle, accablé par ce destin nouveau,

Ne puisse trébucher que sur votre tombeau. 160

Seroit-il gloire égale à celle de suspendre

Ce que ces deux États du ciel doivent attendre,

Et de vous faire voir aux plus savants devins

Arbitre des succès et maître des destins?

J'ose vous dire plus. Tout ce qu'ils vous prédisent, 165

Avec pleine clarté dans le ciel ils le lisent;

Mais vous assurent-ils que quelque astre jaloux

N'ait point mis plus d'un siècle entre l'effet et vous?

Ces éclatants retours que font les destinées

Sont assez rarement l'œuvre de peu d'années; 170

Et ce qu'on vous prédit touchant ces deux États

Peut être un avenir qui ne vous touche pas.

Cependant regardez ce qu'est encor l'empire:

Il chancelle, il se brise, et chacun le déchire;

De ses entrailles même il produit des[108] tyrans; 175

Mais il peut encor plus que tous ses conquérants.

Le moindre souvenir des Champs catalauniques

En peut mettre à vos yeux des preuves trop publiques:

Singibar, Gondebaut, Mérouée et Thierri[109],

Là, sans Aétius, tous quatre auroient péri. 180

Les Romains firent seuls cette grande journée:

Unissez-les à vous par un digne hyménée.

Puisque déjà sans eux vous pouvez presque tout,

Il n'est rien dont par eux vous ne veniez à bout.

Quand de ces nouveaux rois ils vous auront fait maître, 185

Vous verrez à loisir de qui vous voudrez l'être,

Et résoudrez vous seul avec tranquillité

Si vous leur souffrirez encor l'égalité.

VALAMIR.

Œuvres de P. Corneille, Tome 07 · 第 5 / 29 段