Mais ce n'est point à moi de rompre une alliance
Dont il vient d'attacher vos Huns avec sa France,
Et me faire par là du gage de la paix
Le flambeau d'une guerre à ne finir jamais.
Il faut qu'Attila parle; et puisse être Honorie 625
La plus considérée, ou moi la moins chérie!
Puisse-t-il se résoudre à me manquer de foi!
C'est tout ce que je puis et pour vous et pour moi.
S'il vous faut des souhaits, je n'en suis point avare;
S'il vous faut des regrets, tout mon cœur s'y prépare, 630
Et veut bien....
ARDARIC.
Que feront d'inutiles souhaits
Que laisser à tous deux d'inutiles regrets?
Pouvez-vous espérer qu'Attila vous dédaigne?
ILDIONE.
Rome est encor puissante, il se peut qu'il la craigne.
ARDARIC.
A moins que pour appui Rome n'ait vos froideurs, 635
Vos yeux l'emporteront sur toutes ses grandeurs:
Je le sens en moi-même, et ne vois point d'empire
Qu'en mon cœur d'un regard ils ne puissent détruire.
Armez-les de rigueurs, Madame, et par pitié
D'un charme si funeste ôtez-leur la moitié: 640
C'en sera trop encore, et pour peu qu'ils éclatent,
Il n'est aucun espoir dont mes désirs se flattent.
Faites donc davantage: allez jusqu'au refus,
Ou croyez qu'Ardaric déjà n'espère plus,
Qu'il ne vit déjà plus, et que votre hyménée 645
A déjà par vos mains tranché sa destinée.
ILDIONE.
Ai-je si peu de part en de tels déplaisirs,
Que pour m'y voir en prendre il faille vos soupirs?
Me voulez-vous forcer à la honte des larmes?
ARDARIC.
Si contre tant de maux vous m'enviez leurs charmes, 650
Faites quelque autre grâce à mes sens alarmés,
Madame, et pour le moins dites que vous m'aimez.
ILDIONE.
Ne vouloir pas m'en croire à moins d'un mot si rude,
C'est pour une belle âme un peu d'ingratitude.
De quelques traits pour vous que mon cœur soit frappé, 655
Ce grand mot jusqu'ici ne m'est point échappé;
Mais haïr un rival, endurer d'être aimée,
Comme vous de ce choix avoir l'âme alarmée,
A votre espoir flottant donner tous mes souhaits,
A votre espoir déçu donner tous mes regrets, 660
N'est-ce point dire trop ce qui sied mal à dire?
ARDARIC.
Mais vous épouserez Attila.
ILDIONE.
J'en soupire,
Et mon cœur....
ARDARIC.
Que fait-il, ce cœur, que m'abuser,
Si, même en n'osant rien, il craint de trop oser?
Non, si vous en aviez, vous sauriez la reprendre, 665
Cette foi que peut-être on est prêt[140] de vous rendre.
Je ne m'en dédis point, et ma juste douleur
Ne peut vous dire assez que vous manquez de cœur.
ILDIONE.
Il faut donc qu'avec vous tout à fait je m'explique.
Écoutez, et surtout, Seigneur, plus de réplique. 670
Je vous aime: ce mot me coûte à prononcer;
Mais puisqu'il vous plaît tant, je veux bien m'y forcer.
Permettez toutefois que je vous die[141] encore
Que si votre Attila de ce grand choix m'honore,
Je recevrai sa main d'un œil aussi content 675
Que si je me donnois ce que mon cœur prétend:
Non que de son amour je ne prenne un tel gage
Pour le dernier supplice et le dernier outrage,
Et que le dur effort d'un si cruel moment
Ne redouble ma haine et mon ressentiment; 680
Mais enfin mon devoir veut une déférence
Où même il ne soupçonne aucune répugnance.
Je l'épouserai donc, et réserve pour moi
La gloire de répondre à ce que je me doi.
J'ai ma part, comme un autre, à la haine publique 685
Qu'aime à semer partout son orgueil tyrannique;
Et le hais d'autant plus, que son ambition
A voulu s'asservir toute ma nation;
Qu'en dépit des traités et de tout leur mystère
Un tyran qui déjà s'est immolé son frère, 690
Si jamais sa fureur ne redoutoit plus rien,
Auroit peut-être peine à faire grâce au mien.
Si donc ce triste choix m'arrache à ce que j'aime,
S'il me livre à l'horreur qu'il me fait de lui-même,
S'il m'attache à la main qui veut tout saccager, 695
Voyez que d'intérêts, que de maux à venger!
Mon amour, et ma haine, et la cause commune
Crieront à la vengeance, en voudront trois pour une;
Et comme j'aurai lors sa vie entre mes mains,
Il a lieu de me craindre autant que je vous plains. 700
Assez d'autres tyrans ont péri par leurs femmes:
Cette gloire aisément touche les grandes âmes,
Et de ce même coup qui brisera mes fers,
Il est beau que ma main venge tout l'univers[142].
Voilà quelle je suis, voilà ce que je pense, 705
Voilà ce que l'amour prépare à qui l'offense.
Vous, faites-moi justice; et songez mieux, Seigneur,
S'il faut me dire encor que je manque de cœur.
(Elle s'en va[143].)
ARDARIC.
Vous préserve le ciel de l'épreuve cruelle
Où veut un cœur si grand mettre une âme si belle! 710
Et puisse Attila prendre un esprit assez doux
Pour vouloir qu'on vous doive autant à lui qu'à vous!
FIN DU SECOND ACTE.
[125] Voyez plus haut, p. 121, la note 124 du vers 342.
[126] Voyez encore ci-dessus, p. 105 et la note 93.
[127] Voyez ci-dessus, p. 104, note 1.
[128] Malgré la rime, on lit ici _compte_, et non pas
_conte_, dans l'édition de 1692. Il en est de même au vers 1001
(acte III, scène IV). Plus loin, dans le courant du vers 737
(acte III, scène I), l'édition originale porte _comte_, et les
recueils de 1668, de 1682 et de 1692, _compte_.
[129] Lorsque Boileau, quelques années plus tard,
traduisait ce vers d'Horace (_Art poétique_, vers 31):
_In vitium ducit culpæ fuga, si caret arte,_
par
Souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire
(_Art poétique_, chant I, vers 64),
il se rapprochait de Corneille au moins autant que de son modèle.
[130] Le genre du mot _insulte_ était encore douteux.
Voyez le _Lexique_. Voltaire (1764) a ainsi modifié le vers:
Endure telle insulte au milieu de sa cour.
[131] Voyez tome IV, p. 190, la variante du vers 936 du
_Menteur_, et le _Lexique_.--Voltaire (1764) a ajouté une
syllabe:
Et bien que sur le choix il me semble hésiter.
[132] Voltaire (1764) donne _l'un et l'autre_. Voyez
plus loin le vers 605.
[133] Dans ce portrait de Mérovée et de son fils,
Corneille s'est appliqué à peindre Louis XIV et le grand Dauphin,
qui, né en 1661, était alors effectivement «dans son premier
lustre,» ou du moins en sortait à peine.
[134] Ce mot, dont l'orthographe ordinaire dans
Corneille est _submissions_, est imprimé ici, dans toutes les
éditions, avec un accent circonflexe: _soûmissions_.
[135] En 1666, il y avait eu à Compiègne et ailleurs de
grandes revues, «pour préparer les troupes aux expéditions de
l'année suivante.» (_Abrégé chronologique de l'Histoire de
France_, par le président Hénault, année 1666.)
[136] Comparez les vers 277 et 278 du _Cid_ (tome III,
p. 120).
[137] Il nous paraît à peu près certain que Corneille a
composé postérieurement à la représentation, qui avait eu lieu,
comme nous l'avons dit, au mois de mars 1667, ces vers où il fait
évidemment allusion à la campagne de Flandre, et aux récentes
conquêtes de Louis XIV, qui prit en personne, en juin, juillet et
août 1667, les villes de Tournai, de Douai, de Lille. Au siége de
cette dernière place, il s'exposa tellement que Turenne menaça de
se retirer s'il ne se ménageait davantage. L'impression de la
pièce, nous l'avons dit aussi, ne fut achevée que vers la fin de
novembre 1667.
[138] Ici encore le poëte a en vue les exercices
militaires de l'année 1666. Robinet, le continuateur de la _Muse
historique_ de Loret, raconte, dans sa _Lettre à Madame_ du 14
février, que le lundi 8, «proche Conflans, dans la plaine,» le
Roi fit la revue
Des troupes de son cher Dauphin....
Qui déjà l'amant de Bellone,
En ce lieu parut en personne
Dessus un petit Bucéphal, etc.
La _Gazette_, dans les numéros du 8 mai et du 10 juillet, parle de
deux autres revues où le Dauphin figura soit à la tête de son
régiment, soit à la tête de sa compagnie.
[139] Voyez plus haut, p. 127, la note du vers 461. Ici
ce n'est pas seulement Voltaire (1764), mais encore l'édition de
1682 qui donnent: «l'un et l'autre.»
[140] Telle est l'orthographe de ce mot dans toutes les
anciennes éditions, et même dans celle de Voltaire (1764).
[141] Suivant son habitude, Thomas Corneille a corrigé
_die_ en _dise_. Voltaire a fait de même.
[142] Voyez ci-dessus, p. 104.
[143] Voltaire a supprimé ces mots, et il a ensuite
ajouté _seul_ au nom d'ARDARIC.
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
ATTILA, OCTAR.
ATTILA.
Octar, as-tu pris soin de redoubler ma garde?
OCTAR.
Oui, Seigneur, et déjà chacun s'entre-regarde,
S'entre-demande à quoi ces ordres que j'ai mis.... 715
ATTILA.
Quand on a deux rivaux, manque-t-on d'ennemis?
OCTAR.
Mais, Seigneur, jusqu'ici vous en doutez encore.
ATTILA.
Et pour bien éclaircir ce qu'en effet j'ignore,
Je me mets à couvert de ce que de plus noir
Inspire à leurs pareils l'amour au désespoir; 720
Et ne laissant pour arme à leur douleur pressante
Qu'une haine sans force, une rage impuissante,
Je m'assure un triomphe en ce glorieux jour
Sur leurs ressentiments, comme sur leur amour.
Qu'en disent nos deux rois?
OCTAR.
Leurs âmes, alarmées 725
De voir par ce renfort leurs tentes enfermées,
Affectent de montrer une tranquillité....
ATTILA.
De leur tente à la mienne ils ont la liberté.
OCTAR.
Oui, mais seuls, et sans suite; et quant aux deux princesses,
Que de leurs actions on laisse encor maîtresses, 730
On ne permet d'entrer chez elles qu'à leurs gens;
Et j'en bannis par là ces rois et leurs agents.
N'en ayez plus, Seigneur, aucune inquiétude:
Je les fais observer avec exactitude;
Et de quelque côté qu'elles tournent leurs pas, 735
J'ai des yeux tous[144] placés qui ne les manquent pas:
On vous rendra bon compte et des deux rois et d'elles.
ATTILA.
Il suffit sur ce point: apprends d'autres nouvelles.
Ce grand chef des Romains, l'illustre Aétius,
Le seul que je craignois, Octar, il ne vit plus. 740
OCTAR.
Qui vous en a défait?
ATTILA.
Valentinian même.
Craignant qu'il n'usurpât jusqu'à son diadème,
Et pressé des soupçons où j'ai su l'engager,
Lui-même, à ses yeux même, il l'a fait égorger[145].
Rome perd en lui seul plus de quatre batailles: 745
Je me vois l'accès libre au pied de ses murailles;
Et si j'y fais paroître Honorie et ses droits,
Contre un tel empereur j'aurai toutes les voix:
Tant l'effroi de mon nom, et la haine publique
Qu'attire sur sa tête une mort si tragique, 750
Sauront faire aisément, sans en venir aux mains,
De l'époux d'une sœur un maître des Romains.
OCTAR.
Ainsi donc votre choix tombe sur Honorie?
ATTILA.
J'y fais ce que je puis, et ma gloire m'en prie;
Mais d'ailleurs Ildione a pour moi tant d'attraits, 755
Que mon cœur étonné flotte plus que jamais.
Je sens combattre encor dans ce cœur qui soupire
Les droits de la beauté contre ceux de l'empire.
L'effort de ma raison qui soutient mon orgueil
Ne peut non plus que lui soutenir un coup d'œil; 760
Et quand de tout moi-même il m'a rendu le maître,
Pour me rendre à mes fers elle n'a qu'à paroître.
O beauté, qui te fais adorer en tous lieux,
Cruel poison de l'âme, et doux charme des yeux,
Que devient, quand tu veux, l'autorité suprême, 765
Si tu prends malgré moi l'empire de moi-même,
Et si cette fierté qui fait partout la loi
Ne peut me garantir de la prendre de toi?
Va la trouver pour moi, cette beauté charmante;
Du plus utile choix donne-lui l'épouvante; 770
Pour l'obliger à fuir, peins-lui bien tout l'affront
Que va mon hyménée imprimer sur son front.
Ose plus: fais-lui peur d'une prison sévère
Qui me réponde ici du courroux de son frère,
Et retienne tous ceux que l'espoir de sa foi 775
Pourroit en un moment soulever contre moi.
Mais quelle âme en effet n'en seroit pas séduite?
Je vois trop de périls, Octar, en cette fuite:
Ses yeux, mes souverains, à qui tout est soumis,
Me sauroient d'un coup d'œil faire trop d'ennemis. 780
Pour en sauver mon cœur prends une autre manière.
Fais-m'en haïr, peins-moi d'une humeur noire et fière;
Dis-lui que j'aime ailleurs; et fais-lui prévenir
La gloire qu'Honorie est prête d'obtenir.
Fais qu'elle me dédaigne, et me préfère un autre 785
Qui n'ait pour tout pouvoir qu'un foible emprunt du nôtre:
Ardaric, Valamir, ne m'importe des deux.
Mais voir en d'autres bras l'objet de tous mes vœux!
Vouloir qu'à mes yeux même un autre le possède[146]!
Ah! le mal est encor plus doux que le remède. 790
Dis-lui, fais-lui savoir....
OCTAR.
Quoi, Seigneur?
ATTILA.
Je ne sai:
Tout ce que j'imagine est d'un fâcheux essai.
OCTAR.
A quand remettez-vous, après tout, d'en résoudre?
ATTILA.
Octar, je l'aperçois. Quel nouveau coup de foudre!
O raison confondue, orgueil presque étouffé, 795
Avant ce coup fatal que n'as-tu triomphé!
SCÈNE II.
ATTILA, ILDIONE, OCTAR.
ATTILA.
Venir jusqu'en ma tente enlever mes hommages,
Madame, c'est trop loin pousser vos avantages:
Ne vous suffit-il point que le cœur soit à vous?
ILDIONE.
C'est de quoi faire naître un espoir assez doux. 800
Ce n'est pas toutefois, Seigneur, ce qui m'amène:
Ce sont des nouveautés dont j'ai lieu d'être en peine.
Votre garde est doublée, et par un ordre exprès
Je vois ici deux rois observés de fort près.
ATTILA.
Prenez-vous intérêt ou pour l'un ou pour l'autre? 805
ILDIONE.
Mon intérêt, Seigneur, c'est d'avoir part au vôtre:
J'ai droit en vos périls de m'en mettre en souci,
Et de plus, je me trompe, ou l'on m'observe aussi.
Vous serois-je suspecte? Et de quoi?
ATTILA.
D'être aimée.
Madame, vos attraits, dont j'ai l'âme charmée, 810
Si j'en crois l'apparence, ont blessé plus d'un roi;
D'autres ont un cœur tendre et des yeux, comme moi;
Et pour vous et pour moi j'en préviens l'insolence,
Qui pourroit sur vous-même user de violence.
ILDIONE.
Il en est des moyens plus doux et plus aisés, 815
Si je vous charme autant que vous m'en accusez.
ATTILA.
Ah! vous me charmez trop, moi de qui l'âme altière
Cherche à voir sous mes pas trembler la terre entière[147]:
Moi qui veux pouvoir tout, sitôt que je vous voi,
Malgré tout cet orgueil, je ne puis rien sur moi. 820
Je veux, je tâche en vain d'éviter par la fuite
Ce charme dominant qui marche à votre suite:
Mes plus heureux succès ne font qu'enfoncer mieux
L'inévitable trait dont me percent vos yeux.
Un regard imprévu leur fait une victoire; 825
Leur moindre souvenir l'emporte sur ma gloire:
Il s'empare et du cœur et des soins les plus doux;
Et j'oublie Attila, dès que je pense à vous.
Que pourrai-je, Madame, après que l'hyménée
Aura mis sous vos lois toute ma destinée? 830
Quand je voudrai punir, vous saurez pardonner;
Vous refuserez grâce où j'en voudrai donner;
Vous envoirez la paix où je voudrai la guerre;
Vous saurez par mes mains conduire le tonnerre;
Et tout mon amour tremble à s'accorder un bien 835
Qui me met en état de ne pouvoir plus rien.
Attentez un peu moins sur ce pouvoir suprême,
Madame, et pour un jour cessez d'être vous-même;
Cessez d'être adorable, et laissez-moi choisir
Un objet qui m'en laisse aisément ressaisir. 840
Défendez à vos yeux cet éclat invincible
Avec qui ma fierté devient incompatible;
Prêtez-moi des refus, prêtez-moi des mépris,
Et rendez-moi vous-même à moi-même à ce prix.
ILDIONE.
Je croyois qu'on me dût préférer Honorie 845
Avec moins de douceurs et de galanterie;
Et je n'attendois pas une civilité
Qui malgré cette honte enflât ma vanité.
Ses honneurs près des miens ne sont qu'honneurs frivoles,
Ils n'ont que des effets, j'ai les belles paroles; 850
Et si de son côté vous tournez tous vos soins,
C'est qu'elle a moins d'attraits, et se fait craindre moins.
L'auroit-on jamais cru, qu'un Attila pût craindre?
Qu'un si léger éclat eût de quoi l'y contraindre,
Et que de ce grand nom qui remplit tout d'effroi 855
Il n'osât hasarder tout l'orgueil contre moi?
Avant qu'il porte ailleurs ces timides hommages
Que jusqu'ici j'enlève avec tant d'avantages,
Apprenez-moi, Seigneur, pour suivre vos desseins,
Comme il faut dédaigner le plus grand des humains; 860
Dites-moi quels mépris peuvent le satisfaire.
Ah! si je lui déplais à force de lui plaire,
Si de son trop d'amour sa haine est tout le fruit,
Alors qu'on la mérite, où se voit-on réduit?
Allez, Seigneur, allez où tant d'orgueil aspire. 865
Honorie a pour dot la moitié de l'empire;
D'un mérite penchant c'est un ferme soutien;
Et cet heureux éclat efface tout le mien:
Je n'ai que ma personne.
ATTILA.
Et c'est plus que l'empire,
Plus qu'un droit souverain sur tout ce qui respire. 870
Tout ce qu'a cet empire ou de grand ou de doux,
Je veux mettre ma gloire à le tenir de vous.
Faites-moi l'accepter, et pour reconnoissance
Quels climats voulez-vous sous votre obéissance?
Si la Gaule vous plaît, vous la partagerez: 875
J'en offre la conquête à vos yeux adorés;
Et mon amour....
ILDIONE.
A quoi que cet amour s'apprête,
La main du conquérant vaut mieux que sa conquête.
ATTILA.
Quoi? vous pourriez m'aimer, Madame, à votre tour?
Qui sème tant d'horreurs fait naître peu d'amour. 880
Qu'aimeriez-vous en moi? Je suis cruel, barbare;
Je n'ai que ma fierté, que ma fureur de rare:
On me craint, on me hait; on me nomme en tout lieu
La terreur des mortels et le fléau de Dieu[148].
Aux refus que je veux c'est là trop de matière; 885
Et si ce n'est assez d'y joindre la prière,
Si rien ne vous résout à dédaigner ma foi,
Appréhendez pour vous comme je fais pour moi.
Si vos tyrans d'appas retiennent ma franchise,
Je puis l'être comme eux de qui me tyrannise. 890
Souvenez-vous enfin que je suis Attila,
Et que c'est dire tout que d'aller jusque-là.
ILDIONE.
Il faut donc me résoudre? Eh bien! j'ose.... De grâce[149],
Dispensez-moi du reste, il y faut trop d'audace.
Je tremble comme un autre à l'aspect d'Attila, 895
Et ne me puis, Seigneur, oublier jusque-là.
J'obéis: ce mot seul dit tout ce qu'il souhaite;
Si c'est m'expliquer mal, qu'il en soit l'interprète.
J'ai tous les sentiments qu'il lui plaît m'ordonner;
J'accepte cette dot qu'il vient de me donner; 900
Je partage déjà la Gaule avec mon frère,
Et veux tout ce qu'il faut pour ne vous plus déplaire.
Mais ne puis-je savoir, pour ne manquer à rien,
A qui vous me donnez, quand j'obéis si bien?
ATTILA.
Je n'ose le résoudre, et de nouveau je tremble, 905
Sitôt que je conçois tant de chagrins ensemble.
C'est trop que de vous perdre et vous donner ailleurs;
Madame, laissez-moi séparer mes douleurs:
Souffrez qu'un déplaisir me prépare pour l'autre;
Après mon hyménée on aura soin du vôtre: 910
Ce grand effort déjà n'est que trop rigoureux,
Sans y joindre celui de faire un autre heureux.
Souvent un peu de temps fait plus qu'on n'ose attendre.
ILDIONE.
J'oserai plus que vous, Seigneur, et sans en prendre;
Et puisque de son bien chacun peut ordonner, 915
Votre cœur est à moi, j'oserai le donner;
Mais je ne le mettrai qu'en la main qu'il souhaite.
Vous, traitez-moi, de grâce, ainsi que je vous traite;
Et quand ce coup pour vous sera moins rigoureux,
Avant que me donner consultez-en mes vœux. 920
ATTILA.
Vous aimeriez quelqu'un!
ILDIONE.
Jusqu'à votre hyménée
Mon cœur est au monarque à qui l'on m'a donnée;
Mais quand par ce grand choix j'en perdrai tout espoir,
J'ai des yeux qui verront ce qu'il me faudra voir.
SCÈNE III.
ATTILA, HONORIE, ILDIONE, OCTAR.
HONORIE.
Ce grand choix est donc fait, Seigneur, et pour le faire 925
Vous avez à tel point redouté ma colère,
Que vous n'avez pas cru vous en pouvoir sauver
Sans doubler votre garde, et me faire observer?
Je ne me jugeois pas en ces lieux tant à craindre;
Et d'un tel attentat j'aurois tort de me plaindre, 930
Quand je vois que la peur de mes ressentiments
En commence déjà les justes châtiments.
ILDIONE.
Que ces ordres nouveaux ne troublent point votre âme:
C'étoit moi qu'on craignoit, et non pas vous, Madame;
Et ce glorieux choix qui vous met en courroux 935
Ne tombe pas sur moi, Madame, c'est sur vous.
Il est vrai que sans moi vous n'y pouviez prétendre:
Son cœur, tant qu'il m'eût plu, s'en auroit su défendre;
Il étoit tout à moi. Ne vous alarmez pas
D'apprendre qu'il étoit au peu que j'ai d'appas. 940
Je vous en fais un don: recevez-le pour gage
Ou de mes amitiés ou d'un parfait hommage;
Et forte désormais de vos droits et des miens,
Donnez à ce grand cœur de plus dignes liens.
HONORIE.
C'est donc de votre main qu'il passe dans la mienne, 945
Madame, et c'est de vous qu'il faut que je le tienne?
ILDIONE.
Si vous ne le voulez aujourd'hui de ma main,
Craignez qu'il soit trop tard de le vouloir demain.
Elle l'aimera mieux sans doute de la vôtre,
Seigneur, ou vous ferez ce présent à quelque autre. 950
Pour lui porter ce cœur que je vous avois pris,
Vous m'avez commandé des refus, des mépris:
Souffrez que des mépris le respect me dispense,
Et voyez pour le reste entière obéissance.
Je vous rends à vous-même, et ne puis rien de plus; 955
Et c'est à vous de faire accepter mes refus.
SCÈNE IV.
ATTILA, HONORIE, OCTAR.
HONORIE.
Accepter ses refus! moi, Seigneur?
ATTILA.
Vous, Madame.
Peut-il être honteux de devenir ma femme?
Et quand on vous assure un si glorieux nom,
Peut-il vous importer qui vous en fait le don? 960
Peut-il vous importer par quelle voie arrive
La gloire dont pour vous Ildione se prive?
Que ce soit son refus, ou que ce soit mon choix,
En marcherez-vous moins sur la tête des rois?
Mes[150] deux traités de paix m'ont donné deux princesses,
Dont l'une aura ma main, si l'autre eut mes tendresses;
L'une aura ma grandeur, comme l'autre eut mes vœux:
C'est ainsi qu'Attila se partage à vous deux.
N'en murmurez, Madame, ici non plus que l'autre;
Sa part la satisfait, recevez mieux la vôtre; 970
J'en étois idolâtre, et veux vous épouser.
La raison? c'est ainsi qu'il me plaît d'en user[151].
HONORIE.
Et ce n'est pas ainsi qu'il me plaît qu'on en use:
Je cesse d'estimer ce qu'une autre refuse,
Et bien que vos traités vous engagent ma foi, 975
Le rebut d'Ildione est indigne de moi.
Oui, bien que l'univers ou vous serve ou vous craigne,
Je n'ai que des mépris pour ce qu'elle dédaigne.
Quel honneur est celui d'être votre moitié,
Qu'elle cède par grâce, et m'offre par pitié? 980
Je sais ce que le ciel m'a faite[152] au-dessus d'elle,
Et suis plus glorieuse encor qu'elle n'est belle.
ATTILA.
J'adore cet orgueil, il est égal au mien,
Madame; et nos fiertés se ressemblent si bien,
Que si la ressemblance est par où l'on s'entr'aime, 985
J'ai lieu de vous aimer comme une autre moi-même[153].
HONORIE.
Ah! si non plus que vous je n'ai point le cœur bas,
Nos fiertés pour cela ne se ressemblent pas.
La mienne est de princesse, et la vôtre est d'esclave:
Je brave les mépris, vous aimez qu'on vous brave; 990
Votre orgueil a son foible, et le mien, toujours fort,
Ne peut souffrir d'amour dans ce peu de rapport.
S'il vient de ressemblance, et que d'illustres flammes
Ne puissent que par elle unir les grandes âmes,
D'où naîtroit cet amour, quand je vois en tous lieux 995
De plus dignes fiertés qui me ressemblent mieux?
ATTILA.
Vous en voyez ici, Madame; et je m'abuse,
Ou quelque autre me vole un cœur qu'on me refuse;
Et cette noble ardeur de me désobéir
En garde la conquête à l'heureux Valamir. 1000
HONORIE.
Ce n'est qu'à moi, Seigneur, que j'en dois rendre conte;
Quand je voudrai l'aimer, je le pourrai sans honte:
Il est roi comme vous.
ATTILA.
En effet il est roi,
J'en demeure d'accord, mais non pas comme moi.
Même splendeur de sang, même titre nous pare; 1005
Mais de quelques degrés le pouvoir nous sépare;
Et du trône où le ciel a voulu m'affermir,
C'est tomber d'assez haut que jusqu'à Valamir.
Chez ses propres sujets ce titre qu'il étale
Ne fait d'entre eux et moi que remplir l'intervalle; 1010
Il reçoit sous ce titre et leur porte mes lois;
Et s'il est roi des Goths, je suis celui des rois[154].
HONORIE.
Et j'ai de quoi le mettre au-dessus de ta tête,
Sitôt que de ma main j'aurai fait sa conquête.
Tu n'as pour tout pouvoir[155] que des droits usurpés 1015
Sur des peuples surpris et des princes trompés;
Tu n'as d'autorité que ce qu'en font les crimes;
Mais il n'aura de moi que des droits légitimes;
Et fût-il sous ta rage à tes pieds abattu,
Il est plus grand que toi, s'il a plus de vertu. 1020
ATTILA.
Sa vertu ni vos droits ne sont pas de grands charmes,
A moins que pour appui je leur prête mes armes.
Ils ont besoin de moi, s'ils veulent aller loin;
Mais pour être empereur je n'en ai plus besoin.
Aétius est mort, l'empire n'a plus d'homme, 1025
Et je puis trop sans vous me faire place à Rome.
HONORIE.