Conformément à ces conclusions, C..., comparut devant les assises et fut
condamné à huit ans de travaux forcés, le jury et la cour ayant admis,
suivant notre avis, la maladie à titre d'atténuation.
Voici enfin quelques-unes des réflexions si éminemment instructives et
intéressantes dont M. le Dr Lasègue a accompagné ce rapport:
«C... n'était certainement pas dans un état d'aliénation continu tel que
la vie sociale lui fût interdite. Était-il sujet à des crises qui le
privaient à des degrés variables, ou de la conscience de ses actes, ou
de la libre délibération sans laquelle aucun acte n'est volontaire?
Les perversions permanentes de l'intelligence prêtent peu à la
discussion. Elles sont ou ne sont pas. À l'égal des affections
organiques du coeur, elles appartiennent à toute heure à l'observation.
Que la maladie soit aiguë ou chronique, qu'elle se montre dans un
paroxysme ou durant une rémission, ce sont des différences de degré; le
fond demeure et se constate.
Il en est autrement, au point de vue médico-légal, des formes
intermittentes où les accès sont séparés par des intervalles de santé
morale, absolue ou relative. L'expert, qui n'est plus un témoin, ne
dispose que de renseignements douteux, et son enquête rétrospective n'a
pas la certitude que comporte une constatation directe.
L'épilepsie est le type suprême des délires à brusque invasion et à
cessation non moins brusque; on a rendu à la science un signalé service
en l'étudiant sous ses modalités d'ailleurs peu variées, mais on
s'écarterait de la vérité en la représentant comme représentant tous les
cas possibles.
Déjà, à l'occasion d'un procès criminel des plus dramatiques (affaire
Th...; _Archives générales de médecine_, janvier 1875) nous avons, le Dr
Blanche et moi, montré que des crises impulsives, épileptoïdes par
quelques-uns de leurs caractères, plus soudaines en apparence qu'en
réalité, se prolongeant pendant des heures et des journées, pouvaient
survenir en dehors de toute atteinte d'épilepsie vraie.
Le cas de C... appartient à une autre espèce.
Tous les médecins savent qu'un homme frappé par une affection cérébrale
profonde se manifestant par des symptômes comateux, délirants,
paralytiques, convulsifs, guérit de la crise sans guérir forcément de la
maladie. Après des semaines, des mois, des années, apparaissent de
nouveaux accidents reliés à l'attaque initiale par une attache
pathologique incontestable. Ce ne serait pas excéder la vérité que de
dire que la guérison absolue est plus près de l'exception que de la
règle; la comparaison populaire du feu couvant sous la cendre s'applique
à merveille à ces espèces banales. C'est à cette catégorie qu'appartient
C..., frappé d'une affection cérébrale énorme dans son enfance, étrange,
incomplet, pendant sa vie, soumis à des poussées inégales quant à leur
intensité ou à leur durée, variables quant à leur forme, et dont notre
rapport donne un aperçu sommaire.
En résumé, l'espèce dont je viens de résumer les principaux traits se
reconnaît aux caractères suivants: ictus initial, répétitions de crises
séparées par des intermissions ou des rémissions plus ou moins complètes
et plus ou moins durables, ne se reproduisant pas sous un type et avec
une durée obligatoires, soit chez les divers individus ainsi frappés,
soit chez le même malade.»
Dans ce fait, il ne s'agit pas, comme dans ceux qui précèdent, d'un
inculpé dont le trouble mental fût assez accentué pour entraîner
l'irresponsabilité. C... n'est certainement pas un homme dont les
facultés intellectuelles soient saines et normales; il a même présenté
de véritables accès de délire, mais il ne nous a pas semblé qu'il ait
agi sous l'influence exclusive et directe d'un trouble de la raison, et
nous avons dû lui attribuer une responsabilité atténuée.
Cette observation sert de transition entre les irresponsables, et les
inculpés à responsabilité atténuée ou entière, dont je vais citer encore
quelques exemples pour compléter ce travail.
TENTATIVE DE MEURTRE PAR UN JEUNE HOMME ÂGÉ DE MOINS DE 16 ANS SUR SON
FRÈRE CADET, AVEC PRÉMÉDITATION ET GUET-APENS.--HÉRÉDITÉ.--MALFORMATION
CÉRÉBRALE CONGÉNITALE.--ÉDUCATION DÉFECTUEUSE.--RESPONSABILITÉ LIMITÉE.
Nous, médecins soussignés, commis par ordonnance de M. A. Guillot,
juge d'instruction près le Tribunal de la Seine, en date du 7 mai
1877, à l'effet d'examiner au point de vue de l'état mental le
nommé J..., Louis, inculpé de tentative d'homicide avec
préméditation et guet-apens sur la personne de son frère, après
avoir prêté serment, avoir souvent et longuement visité l'inculpé à
la Petite-Roquette, avoir recueilli des renseignements sur ses
antécédents personnels et de famille, et avoir lu attentivement
toutes les pièces du dossier, avons consigné le résultat de notre
examen et de nos investigations dans le présent rapport:
J..., Louis, né le 16 septembre 1861, apprenti potier d'étain, est
d'une famille où se sont produits des cas nombreux d'aliénation
mentale et d'affections cérébrales. Sa grand'mère maternelle est
morte aliénée à la Salpêtrière; une tante maternelle aliénée,
placée à l'asile de M..., s'est pendue; un oncle maternel a été
atteint, l'année dernière, d'un accès de mélancolie suicide pour
lequel il a été sur le point d'être traité dans une maison de santé
spéciale; un frère de Louis J... est mort récemment d'une méningite
tuberculeuse; son autre frère, Alexandre, celui qui a été frappé, a
été atteint à l'âge de 3 ans 1/2 d'accidents cérébraux graves avec
convulsions, à la suite desquels il est resté affecté de surdité;
cette infirmité l'a rendu très-irritable; n'entendant que
difficilement et incomplètement, il s'imagine qu'on se moque de
lui.
La mère de Louis J... est une femme douce, d'un caractère facile,
mais peu intelligente; c'est une tête faible, et à la suite de la
mort de son jeune enfant, on a craint qu'elle ne perdît la raison.
Le père, brave et honnête homme, est un type de soldat; gardien de
la paix depuis longtemps, il jouit de l'estime de ses chefs, mais
dans les dernières années il a donné des signes de fatigue, et en
récompense de sa bonne conduite, on le conserve dans un emploi qui
est presque une sinécure.
Louis J... n'a pas eu une enfance particulièrement maladive; grêle
et d'une constitution débile, il porte des signes de malformations
congénitales. Sa tête est asymétrique; les deux bosses frontales ne
sont pas égales, la ligne médiane de la voûte palatine est déviée,
la face participe à cette déviation.
On le représente généralement comme d'un caractère triste et
sombre, quoique serviable et affectueux; ses parents n'ont jamais
eu à lui faire de reproches graves; une seule fois, il s'est
enivré, et comme on l'en réprimandait vertement, il s'est sauvé de
la maison, en criant qu'il n'y reviendrait plus. Plein d'attentions
pour sa mère, respectueux vis-à-vis de son père, soigneux des
intérêts de son patron, assidu et très-exact à sa besogne, il
menait une existence correcte sous les yeux de ses parents.
Bien que ses rapports avec son frère fussent en apparence
satisfaisants, il s'élevait de fréquentes querelles entre eux,
surtout à l'atelier; la provocation venait souvent du plus jeune,
et même, dans une circonstance récente, celui-ci avait blessé son
frère aîné d'un coup de pelle à la tête. Louis abusait aussi
parfois de la supériorité de sa force physique contre son frère
cadet. Une certaine animosité latente semble s'être développée
sourdement, peut-être sans que ni l'un ni l'autre en eût
conscience. Le plus jeune, et aussi le plus faible, se vengeait par
des injures et des provocations des coups qu'il avait reçus; il
appelait son frère des noms d'assassins fameux; il n'est pas
impossible que celui-ci ait puisé dans les souvenirs que ces noms
lui rappelaient une incitation à l'acte qu'il a commis.
Les parents aimaient également leurs enfants, et s'il y avait eu
une nuance de prédilection, c'eût été en faveur de Louis.
Les deux frères allaient de temps en temps au spectacle; ils ont
assisté à la plupart des drames à sensation; ils lisaient aussi des
romans, le cadet plus que l'aîné; le dossier renferme des
couvertures de publications illustrées trouvées chez eux, et
représentant des scènes de rixe et de meurtre. Ils couchaient dans
le même lit, travaillaient chez le même patron; allant et revenant
ensemble; toutefois, il arrivait que Louis partait le premier le
matin, et se rendait seul à l'atelier; c'est ce qui eut lieu le 5
mai.
La veille, on les avait vus se disputer et se battre dans la cour
de la maison où ils travaillaient; Louis, en sa qualité d'ancien,
avait été investi d'une certaine autorité sur les autres apprentis;
peut-être n'exerçait-il pas avec assez de ménagements son semblant
de pouvoir, et son frère n'était pas plus épargné que les autres.
Cependant, le soir, chez leurs parents, on ne s'aperçut de rien, et
la nuit se passa sans discussions. Ces circonstances préliminaires
ont leur valeur, et il importait de les énoncer.
Le 5 mai, Louis part seul, comme nous l'avons dit, pour l'atelier;
en y arrivant, il aiguise son couteau. Alexandre vient un peu plus
tard et lui demande pourquoi il repasse son couteau; _c'est parce
qu'il ne coupe pas_, répond Louis.
Alexandre descend à la cave, suivant son habitude de chaque matin.
Quelques instants après, son frère l'y rejoint et se cache derrière
un pilier. Quand Alexandre passe à côté de lui avec un seau de
charbon à la main, il se précipite sur lui, sans querelle, sans
provocation préalable, et le frappe quatre fois de son couteau;
puis il remonte promptement, et rencontrant un ouvrier qui
accourait aux cris du blessé, il lui dit d'un ton tranquille qu'il
allait chercher le pharmacien.
Il erre toute la journée dans les rues de Paris et dans le jardin
du Luxembourg, et vers 5 heures il est arrêté, sans opposer aucune
résistance.
Interrogé dans la soirée par M. le Juge d'Instruction, Louis
récrimine d'abord contre son frère, prétendant que celui-ci lui «a
fait des misères, qu'il l'accuse à faux, qu'il n'est pas vrai qu'il
ait aiguisé son couteau, que son frère l'a vu dans la cave, qu'ils
y ont causé ensemble, qu'Alexandre l'a appelé vieux cochon et vieux
chameau, que c'est alors qu'il l'a frappé, puis d'un ton irrité, il
ajoute: Que voulez-vous que je vous dise? Vous prétendez que je
fais des mensonges; tout ce que dira mon frère sera la vérité, si
vous voulez; qu'avant de mourir, il me charge tant qu'il vous
plaira.» Puis conduit à l'Hôtel-Dieu, et confronté avec son frère
qui semble être sur le point de rendre le dernier soupir, il change
d'attitude, fléchit sur ses jambes, s'arrache les cheveux, et
montre le plus grand désespoir; il sa penche vers son frère,
l'appelant, lui demandant pardon; Alexandre se soulève avec peine,
lui répond d'une voix faible qu'il lui pardonne, et retombe épuisé.
Louis est emmené dans le cabinet du Directeur de l'Hôtel-Dieu, et
là, avec des cris, des sanglots, et des mouvements convulsifs, il
rétracte ses précédentes déclarations, et dit: «Tout ce que je vous
ai dit tout à l'heure est faux; mon frère ne m'a pas provoqué;
c'est bien pour le frapper que j'ai repassé mon couteau. Papa,
papa! Oh! mon Dieu, pardon, Alexandre; laisse moi t'embrasser,
Alexandre, Alexandre, il ne me répond pas, il est mort! Ah! il
m'avait fait des misères, mais pas assez pour le faire mourir; non,
pas assez; j'ai eu tort, moi tout seul, moi tout seul. Assassin,
assassin. J'ai tué mon frère; Oh papa, il ne répondra jamais.
A-lex-an-dre! qui ne m'a pas embrassé, puisqu'il va mourir, vous me
l'avez dit. Caïn! Caïn a tué son frère, moi, je lui ai donné quatre
coups de couteau.»
Puis, se tournant vers un des assistants: «C'est mon père, je le
vois, mon père, mon père; ton fils, ton fils, vois-tu, c'est un
assassin; et c'était demain l'anniversaire de la mort de mon petit
frère. Je lui avais acheté une couronne pour la déposer sur sa
tombe, et je n'irai pas; je serai à la Roquette, dans un noir
cachot. Oui, à la Ro-quet-te.
«Le meurtrier frappe sa victime au grand jour, mais moi, misérable,
le fils d'un honnête homme, j'ai frappé dans l'ombre, par jalousie,
oui, par jalousie.
«Oh! Alexandre, mais laissez-moi l'embrasser, il est là dans la
cave obscure; je l'attends, je lui plonge mon couteau quatre fois,
oui, quatre fois; je me sauve comme Caïn, et je dis que je vais
chez le pharmacien parce que mon frère s'est fait mal; ce n'était
pas vrai, je l'avais tué.
«Meurtrier de ton frère! tu vas mourir; Alexandre, je te vengerai,
et je saurai mourir; mon père n'aura plus d'enfants.»
Cette scène, péniblement dramatique, se prolonge plus d'une heure,
et M. le Juge d'Instruction remarque que si, par intervalles, Louis
paraît sincère dans l'expression de sa douleur, dans d'autres
moments son débit emphatique et déclamatoire rappelle celui d'un
acteur récitant une scène de mélodrame. Il se demande si Louis ne
cherche pas à cacher son indifférence sous des phrases sonores et
des exclamations théâtrales. L'interne de garde est mandé, et
constate que l'inculpé a le pouls calme, qu'il est parfaitement
lucide, quoique sous l'influence d'une surexcitation nerveuse.
Ajoutons que ramené au Dépôt, à la suite de cette scène, Louis
était redevenu lui-même, et que le lendemain il demandait des
livres et un jeu de cartes. Dix jours après, confronté avec son
père, Louis déclare que «son frère était méchant, qu'il le
taquinait, parce qu'étant sourd, il croyait toujours qu'on disait
du mal de lui; il assure que l'idée lui est venue de le frapper le
matin quand il a repassé son couteau, qu'il a hésité, qu'enfin il
s'y est décidé, qu'il a été satisfait au moment où il a porté le
premier coup, qu'ensuite il a frappé sans savoir ce qu'il faisait,
qu'aujourd'hui il en a bien du regret, qu'il mérite le nom de
Billoir que son frère lui donnait; il s'agenouille, pleure et
demande pardon.»
Dans nos entrevues répétées nous avons trouvé le prévenu, enfantin,
obéissant pendant le cours de la visite à des impressions mobiles
et contradictoires, tantôt déprimé, tantôt excitable, récriminant
ou témoignant de son repentir. Il était facile de faire varier ses
dispositions apparentes sans qu'on pût discerner s'il obéissait à
un sentiment vrai, ou s'il cédait à l'arrière pensée d'intéresser
ses interlocuteurs.
J... comprenait au mieux les questions, ses réponses timidement
articulées témoignaient de la réserve défiante qu'on constate si
souvent chez les enfants. On comprend combien sont limités les
interrogatoires qui s'adressent à un jeune sujet dont
l'intelligence ne dépasse pas un étroit questionnaire.
Une fois que nous étions partis, J... reprenait son indifférence et
sa sérénité, revenant à ses goûts de jeu et à ses distractions
favorites. Les surveillants ne se plaignaient ni de son obéissance,
ni de sa conduite, mais il n'éveillait en eux aucune sympathie. De
fait, on avait peine, en causant avec lui, à se fier à la sincérité
de ses regrets ou de ses larmes; si peu favorable que fût notre
impression, et tout en découvrant le dessous d'une nature vicieuse,
nous ne pouvions nous dissimuler les chances d'erreur, ni
méconnaître les signes d'infériorité cérébrale, accusés à la fois
par les antécédents héréditaires et par les malformations évidentes
de la face et du crâne.
Ces défectuosités, visibles et palpables, s'imposent au médecin,
sans effort d'interprétation, et sont d'une valeur irrécusable.
Leur existence ne permettrait pas d'affirmer que des troubles
nerveux se produiront fatalement, encore moins d'en prévoir la
nature; mais quand un fait inattendu, ou une perversion étrange
vient éveiller l'attention, on doit scientifiquement en tenir
compte.
Les déformations crâniennes représentent un mode de transmission
héréditaire tout particulier. Les ascendants n'ont pas transmis une
maladie définie, analogue à celles dont ils pouvaient être
atteints, mais ils ont donné le jour à une progéniture dégénérée,
inférieure, dépourvue d'équilibre nerveux, capable des pires
entraînements, sans aboutir forcément à la folie confirmée.
Impulsifs ou instinctifs, ces infirmes de naissance viennent au
monde avec des aptitudes pathologiques tantôt durables, tantôt
passagères, qui échappent aussi bien à la prévision qu'au
classement, et qui ne s'accommodent pas aux lois plus stables des
maladies. J... rentre dans un de ces types. Peut-être s'il n'avait
pas été provoqué par les injures de son frère, peut-être même s'il
n'avait pas été troublé profondément par la mort de son frère le
plus jeune, qui paraît lui avoir causé une excessive émotion, ces
appétits de violence n'auraient-ils pas fait explosion. Il fallait
à la prédisposition dont témoignent et la conformation vicieuse et
l'hérédité, l'appoint d'une excitation vive.
Dans ces conditions qui ne sont rien moins qu'exceptionnelles, la
question de responsabilité prend une face toute spéciale. Il ne
s'agit pas d'un aliéné commandé par des conceptions délirantes
invincibles, mais d'un demi-malade entraîné par des idées
passionnées auxquelles il ne sait opposer qu'une résistance
insuffisante, faute d'une conformation organique égale à celle des
autres hommes.
J... a certainement prémédité l'agression, certainement il n'a pas
subi une de ces impulsions instantanées que la réflexion n'a le
temps ni de corriger ni même d'amoindrir; il pouvait se défendre
dans une certaine mesure, et il ne l'a pas fait.
La responsabilité de ses actes ne peut lui être enlevée, mais il
nous semble qu'elle n'est pas entière et que les antécédents que
nous avons exposés la diminuent notablement.
Depuis qu'il est soumis au régime de la maison de détention
correctionnelle, J... paraît s'être amélioré physiquement et même
moralement. On est en droit d'espérer que sous l'influence d'une
discipline ferme et éclairée, continuée jusqu'à ce qu'il ait
atteint l'âge de 21 ans, J... peut gagner encore, l'infériorité de
conformation dont on constate chez lui l'existence étant de celles
qui s'atténuent par le fait d'une évolution soigneusement et
habilement dirigée.
À Paris, le 25 juillet 1877,