MÉLANCOLIE SUICIDE.--ACTES DE VIOLENCE.--TENTATIVES D'HOMICIDE.

Mademoiselle X... compte parmi ses ascendants plusieurs aliénés

dont deux ont péri de mort volontaire.

À l'âge de 20 ans, elle a une première crise de mélancolie qui

nécessite son placement dans une maison de santé spéciale. Au cours

de cette crise, elle fait plusieurs tentatives de suicide; après

quelques mois de traitement, elle se rétablit assez pour pouvoir

rentrer dans sa famille.

L'année suivante, nouvelle crise, tentatives de suicide plus

graves. Mlle X... s'ouvre une veine du bras gauche et est sur le

point de mourir d'hémorrhagie.

D'autres crises se succèdent, avec des intervalles de deux ou trois

années, et chaque fois les tentatives de suicide sont plus

sérieuses. Mlle X... a recours à tous les moyens pour se tuer.

Après avoir cherché à se pendre, à s'étrangler, elle cherche à

s'étouffer, soit avec les aliments, soit avec les objets qu'elle

peut atteindre avec ses mains, ou avec sa bouche et ses dents; à la

promenade, elle se jette à terre et se remplit la bouche de sable

et de cailloux, ou d'herbe et de feuilles; elle arrache avec ses

dents les boutons des vêtements et les étoffes des meubles qui sont

à sa portée, et cherche à les avaler; elle refuse de manger, et on

doit la nourrir avec la sonde oesophagienne.

De plus en plus agitée, elle injurie, frappe, pince et mord ses

gardiennes et voudrait provoquer une lutte dans laquelle elle

espère être tuée. Elle fait plus encore. Elle combine une tentative

de meurtre avec guet-apens, et se lamente d'avoir échoué, parce

qu'elle comptait que la justice la déclarerait responsable et la

condamnerait à mort.

Mlle X... a succombé à une pneumonie.

Madame L... présente tous les mêmes symptômes, et depuis vingt-cinq

ans que je lui donne des soins, elle a eu plusieurs crises de

mélancolie et a fait de très-nombreuses et très-sérieuses

tentatives de suicide. Comme Mlle X..., madame L... a eu des accès

de surexcitation pendant lesquels elle a commis des actes de

violence et fait des tentatives de meurtre sur les personnes qui la

gardaient. Depuis deux ans, elle est habituellement assez calme,

elle a toujours le désir de mourir, elle a même parfois encore des

moments d'agitation dans lesquels elle se montre disposée à la

violence, mais elle est le plus souvent dans un état de passivité;

elle croit qu'elle ne peut succomber que dans un cataclysme

universel; pleut-il pendant une journée entière, lit-elle dans un

journal qu'il y a eu dans tel pays des secousses de tremblement de

terre, sa figure s'épanouit, et elle dit, avec une joie mal

dissimulée, que c'est le commencement d'un nouveau déluge, que nous

allons tous être engloutis dans les eaux, ou dans les profondeurs

de la terre. Pendant le Siège et pendant la Commune, Madame L...

n'a cessé d'être parfaitement tranquille; elle a déclaré depuis

qu'elle était absorbée dans l'espoir d'être atteinte et tuée par un

des obus qu'elle entendait éclater nuit et jour.

Ce qu'il importe de relever dans ces deux observations, c'est le progrès

constant de la surexcitation et l'intensité de plus en plus grande des

accès impulsifs qui se bornent d'abord à des tentatives de suicide pour

aboutir à des tentatives d'homicide. Dans ces deux cas, l'impulsion au

suicide était devenue la disposition d'esprit habituelle et pour ainsi

dire normale des malades; l'impulsion au meurtre est apparue et a été la

manifestation d'une surexcitation cérébrale plus prononcée. Les faits de

ce genre ne sont pas rares dans la science, mais je n'ai voulu rapporter

ici que deux des plus saillants parmi ceux que j'ai observés dans ma

pratique personnelle.

Quoique les deux rapports qui vont suivre aient été déjà publiés dans

les _Archives générales de médecine_ (numéros de janvier 1875 et 1878),

je vais les reproduire. Ces deux documents ont, en effet, leur place

marquée ici, puis qu'ils retracent deux des faits principaux qui ont

inspiré le travail que j'ai eu l'honneur de soumettre à l'Académie:

Le premier est relatif au nommé Th..., inculpé d'un meurtre commis le 12

juin 1874 sur la personne de la nommée Marie C..., dans un restaurant de

la rue Cujas.

Th..., arrêté immédiatement, avait avoué être l'auteur du meurtre, et

les conditions dans lesquelles il avait agi étaient telles que la

justice crut devoir faire procéder à une expertise médicale sur son état

intellectuel.

MM. les Drs Lasègue, Bergeron, et moi, nous fûmes chargés de cette

expertise, par ordonnance de M. de Baillehache, juge d'instruction au

Tribunal de la Seine, en date du 12 août 1874, et le 13 novembre

suivant, nous déposions le rapport qu'on va lire et qui renferme, avec

l'exposé des circonstances dans lesquelles le meurtre a été commis,

l'histoire pathologique complète de l'inculpé, et les déductions

scientifiques qui en découlent. Conformément à nos conclusions, Th..., a

été déclaré irresponsable et transféré à Bicêtre.

Th... est de taille moyenne, d'une physionomie assez intelligente,

et qui ne présente aucune expression particulière. La longue

détention à laquelle il a dû être soumis l'a peu éprouvé, il l'a

supportée et la supporte avec plus d'insouciance que de

résignation. Dans la prison, où il vit en cellule avec deux autres

détenus, il lit, dessine assez correctement et écrit beaucoup. Sa

vie est régulière et on n'a eu ni à le soigner pour un malaise

intercurrent, ni à le punir pour une infraction à la discipline.

Ses écrits, dont nous reparlerons, consistent en lettres ayant

trait pour la plupart à des demandes de vêtements, de tabac. Dans

une d'elles, il réclame une chemise blanche afin d'être plus

présentable quand le photographe de l'administration viendra; dans

une autre, adressée à sa mère, il lui recommande de ne pas

s'effrayer, et il termine en réclamant des mouchoirs. L'orthographe

est incorrecte, et l'écriture très-variable.

Th... a rédigé des manuscrits auxquels il attache plus

d'importance. C'est d'abord un résumé de sa vie, destiné au juge

d'instruction chargé de son affaire; c'est ensuite une page

romanesque et sentimentale sur les avantages de la vertu. Nous

extrayons de ces deux pièces quelques passages significatifs, qui

nous dispenseront d'ailleurs d'un exposé biographique.

«Je suis né à Paris, à la maison de correction des femmes de

Saint-Lazare (sa mère avait à peine 15 ans). Sur mon bas âge je ne

ferai remarquer qu'une particularité: ma mère disparut tout d'un

coup de la maison où habitait ma grand'mère. Tout d'un beau jour,

j'étais bien petit et ne marchais pas encore. Dans quatre ans plus

tard ma grand'mère reçut une lettre avec un mandat sur la poste de

500 francs...; au bout de huit jours, nous reçûmes une autre lettre

qui nous disait de l'attendre à la gare Saint-Lazare...»

«À quelque temps de là je suis rentré chez M. B..., instituteur, et

au bout de cinq ou six ans je suis sorti, ayant une bonne

instruction primaire.

«En 1862, je suis rentré au pensionnat des frères de P..., où je

suis resté un an et où j'ai fait ma première communion. Les

vacances sont arrivées sans que l'année puisse se signaler par

quelque chose de remarquable.»

En 1868, Th... est placé comme externe au collége Ch..., et c'est

là, dit-il, en parlant de sa mère dont il incrimine longuement la

conduite, qu'il a été bien à même d'apprécier le bien et le mal.

Les ressources de la famille ayant diminué, Th... quitte le

collége, revient habiter près de sa mère et est placé, en 1865,

chez un fabricant d'instruments de précision, où il reste six mois.

«J'étais tellement malmené, je fus tout de suite dégoûté, et je me

trouvai placé à demeure chez M. V..., éditeur d'imagerie

religieuse, où je suis resté quatorze mois. Au bout de quatorze

mois, je quittai M. V..., avec qui je ne m'étais pas entendu pour

les appointements, et je suis entré chez M..., libraire-éditeur, où

je ne suis resté que peu de temps.

«Une voisine, qui avait un frère sculpteur, donnait à ma mère le

conseil de me faire apprendre la partie: elle se chargeait de me

présenter au patron. Ce qui fut dit fut fait, et quelques jours

après j'entrais chez M. C..., où je suis resté six mois, encore à

cause des mauvaises manières de ma mère à mon égard... Si bien

qu'un beau matin, très-exaspéré, je finis par lui dire que je ne

voulais plus travailler et ne pensais qu'à m'engager dans la

marine. Trois jours après, je partais pour le Havre, où je suis

resté quatre jours, et, n'ayant plus d'argent, je suis revenu à

Paris à pied en cinq jours. Je n'avais pas pu m'engager au Havre.»

Après un long exposé des difficultés que ce retour précipité lui

suscite près de sa mère, Th... raconte qu'il se place d'abord chez

un fabricant de biscuit, puis chez un crémier.

«La, j'eus une grande envie pendant près d'un mois d'assassiner la

bonne. Je m'arrangeai de manière à la faire venir à la cave au

moins sept ou huit fois, sans jamais pouvoir me décider. Je ne lui

en voulais cependant pas; nous étions très-bien ensemble. Enfin, à

partir de ce moment, j'avais la tête tournée; c'est ce qui fait que

je suis parti comme un fou, et je restai cinq jours dehors, vivant

de quelques sous que j'avais sur moi et couchant dehors.»

Il revient prendre ses effets, se replace chez un restaurateur, et

au bout de quinze jours il entre à l'hôpital de la Charité pour se

faire traiter d'un rhumatisme articulaire qui se prolonge pendant

deux mois et demi.

À sa sortie de l'hôpital, il est admis dans un pensionnat comme

domestique et y séjourne près de huit mois. «J'étais, dit-il,

très-bien considéré; malgré cela, mon idée criminelle me

poursuivait toujours et ne me laissait pas tranquille. Un élève

avait un couteau poignard, j'eus envie bien souvent de le lui

prendre et de me sauver.

«À cette époque, j'avais l'idée d'assassiner ma mère, et c'est, je

crois, l'idée qui m'a tenu le plus longtemps et ne me laissait pas

un moment de repos du côté de l'esprit.»

Il s'enfuit du pensionnat, retourne au Havre pour s'engager dans la

marine marchande, revient à Paris où il est arrêté et condamné à

trois mois de prison (octobre 1867), pour n'avoir pu payer sa

dépense dans un restaurant et avoir refusé d'indiquer son domicile.

À sa sortie de prison, et après un court séjour dans un

établissement de patronage, il s'engage dans le corps des zouaves

pontificaux. Il déserte après quatorze mois de service, revient à

Paris et trouve un emploi de garçon d'office dans un restaurant.

«J'avais fait la connaissance d'une fleuriste; nous nous aimions

bien et j'étais heureux, quand l'idée du crime me revint. Tous les

jours j'étais prêt à prendre un couteau de cuisine chez mon patron,

et cette fois j'avais grande envie de frapper ma mère; je restai

dans cette alternative pendant quinze jours.»

Nouveau départ et nouveau voyage au Havre, où il est occupé dans

divers restaurants. Il passe l'hiver à Honfleur, revient encore à

Paris en mars 1870, et est occupé comme homme de peine chez un

brocheur, qu'il quitte bientôt pour devenir ouvrier champignonniste

aux environs de Meulan.

De là il rentre à Paris pour s'engager dans un régiment de zouaves

qu'il va rejoindre à Alger. Rentré en France, il est libéré le 16

mars 1871. Pendant la Commune, il sert dans les vengeurs de Paris

et trouve plus tard une place chez un fabricant de cols. Nouvel

engagement dans les zouaves, dont le régiment tenait garnison en

Afrique. Il fait la connaissance d'une fille R..., dont il a un

enfant. Il quitte régulièrement le service, rentre à Paris avec sa

maîtresse, qu'il voulait épouser. Sa mère le détourne de ce

mariage, et il perd de vue la femme et l'enfant.

«Tout cela revint me retourner l'esprit, et après vingt-quatre

heures de résistance contre moi-même, j'assassinai la fille C... Le

malheur que m'avait prédit R... et d'autres personnes le voici:

c'est d'avoir assassiné une pauvre femme que je ne connais pas et

d'aller passer vingt ans, peut-être ma vie, dans les bagnes.

«Fait à Mazas en attendant jugement, Henri Th..., _l'assassin_.»

L'autre écrit débute par cette phrase sentencieuse: «Quand l'homme

vient au monde, la destinée s'empare de lui: elle le suit dans

toutes les étapes de la vie, elle en fait un honnête homme ou un

malfaiteur, et quelquefois ce qui est pire, un assassin.» Suit un

exposé de la vie heureuse de l'ouvrier vertueux. La destinée a

voulu qu'il fût un assassin, qui donc devait-il assassiner? Sa

mère, et il termine par le regret de ne pas s'être arrêté, comme il

dit, à l'idée précédente.

L'exposé biographique de Th... est exact et n'a été contredit qu'en

un point par l'enquête. Son instabilité date presque de l'enfance,

et l'excès de mémoire dont il fait preuve dans ses écrits comme

dans ses récits, a un caractère pathologique. Il omet seulement une

seconde condamnation à 25 francs d'amende pour résistance aux

agents et ivresse supposée. Ces deux condamnations sont d'ailleurs

les seuls antécédents judiciaires du prévenu.

L'interrogatoire de Th... a eu lieu presque immédiatement après

l'accomplissement du crime. Le procès-verbal du commissaire de

police du quartier de la Sorbonne fournit les renseignements les

plus explicites que l'instruction judiciaire confirme et complète.

Il est ainsi possible de suivre pas à pas le prévenu depuis son

enfance jusqu'au jour, 26 novembre 1874, où la justice décida de

son sort.

Th... entre au restaurant de la rue Cujas pour y prendre un repas.

En traversant de la pièce du fond où il avait déjeuné dans celle du

devant, il passe près de la fille C... assise à une table et

occupée à nettoyer les couteaux. Il met la main gauche sur l'épaule

droite de la victime et la frappe en pleine poitrine avec son

couteau qu'il tenait de la main droite; le couteau ensanglanté

tombe à terre et le coupable sort de la boutique.

B..., qui passait dans la rue Cujas, raconte que Th..., en sortant

promptement de la boutique dont il avait fermé la porte avec

violence, a commencé par s'enfuir, puis il a marché tranquillement;

le témoin et son frère l'ont saisi par le bras en lui disant:

«Venez, une dame de la rue Cujas veut vous parler.» Th... s'est

retourné et a répondu: «Laissez-moi tranquille, je ne vous connais

pas.» Puis il s'est décidé à suivre le témoin.

Arrivé rue Cujas, il a regardé la femme qu'il venait d'assassiner

et a dit: «Eh bien oui, c'est moi, ne me laissez pas au milieu de

la foule, emmenez-moi au poste de police.» Il a prétendu, ajoute

B..., que c'est une monomanie qu'il avait depuis six ans, et que

les femmes avec lesquelles il vivait ne se doutaient pas de ce qui

les attendait.

Fouillé au moment de son arrestation, Th... est porteur d'un carnet

où sont consignées les notes suivantes: «Depuis longtemps, j'ai

l'idée du crime. L'envie de donner un coup de couteau date de 65;

je voudrais n'être connu de personne et que personne ne se soit

jamais intéressé à moi.

«Je suis le plus grand _ipocrite_ que la terre ait supporté; à quoi

ai-je été bon jusqu'à ce jour? à rien, c'est le mot.

«Tout le monde se demande pourquoi j'ai assassiné! Tout simplement

pour sortir de la situation où je me trouve. J'ai essayé de

travailler, de me bien conduire; en un mot, j'aurais voulu être

heureux; mais il est écrit dans ma destinée que je dois aller au

bagne ou sur l'échafaud. Ainsi, en ce moment, je déjeune et, en

même temps, de deux femmes qui se trouvent dans l'établissement, je

me demande laquelle je vais frapper. Après le coup fait, je ne

demande à mes juges qu'une chose, c'est de me faire couper la tête

immédiatement. Le définitif de tout est que, s'il y a un Dieu, il

est bien injuste. J'ai voulu bien faire; mais je n'ai jamais pu

chasser toutes ces idées de crime!!!»

Interrogé par le commissaire de police, il répond à la question qui

lui est posée sur le mobile du crime: «C'est la satisfaction d'une

idée que j'ai depuis longtemps.»

«Je n'avais pas choisi de victime spéciale J'ai passé la nuit avec

une femme; si je n'en ai pas fait ma victime, c'est par suite de

circonstances qu'il m'est impossible d'indiquer, car j'avais déjà

ouvert mon couteau et le lui ai montré. Elle l'a trouvé joli, et je

n'ai pas osé mettre mon projet à exécution.»

Plus tard, Th... expliquera avec moins de réserves les motifs qui

l'ont retenu, et la déposition de la fille avec laquelle il a

passé, en effet, la nuit précédente, fournira d'utiles

éclaircissements. Th... continue: «J'ai acheté le couteau hier, et

j'avoue l'avoir acquis exprès pour satisfaire mes idées de meurtre.

«J'ai écrit les notes que vous me représentez avant et pendant mon

déjeuner, et j'ai taillé le crayon avec mon couteau.»

Confronté le soir même avec le cadavre de la fille C..., il indique

froidement dans quelles conditions il l'a frappée, et il sourit

quand on lui demande si c'est bien lui qui est l'auteur du meurtre.

Le commissaire de police a cru remarquer sur le visage de Th... une

expression de satisfaction sensuelle en regardant le cadavre et le

sang. Tout au moins, ce magistrat ne retrouve pas, chez le prévenu,

la tenue accoutumée des coupables dont le crime vient d'être

découvert.

La déposition de M. C..., son patron, nous éclaire sur l'attitude

de Th... pendant les quelques jours qui ont précédé le 12 juin. Son

humeur s'était assombrie, il parlait moins, semblait _être plus en

lui-même_, il avait fait une visite à sa mère et avait eu quelques

démêlés avec elle.

Le 11 juin, jour où il est sorti de chez son patron pour faire des

courses, il avait l'air préoccupé, absorbé, ne paraissant pas

comprendre, faisant répéter les questions. On n'a jamais remarqué

qu'il fût enclin à la boisson ou à une excitation quelconque, ni

qu'il eût, dans ses actes ou dans ses paroles, la moindre tendance

à un dérangement de l'esprit.

Le témoin rappelle incidemment un fait important. Th... lui aurait

raconté qu'il aurait déserté, étant aux zouaves pontificaux; qu'un

jour ayant été arrêté pour ivresse et mis à la salle de police, il

avait simulé un accès de folie, qu'on l'avait transporté à

l'hôpital et qu'il avait obtenu un congé de trois mois.

La fille S..., avec laquelle il a passé, en effet, la nuit du 11 au

12 juin, dépose que, pendant la nuit, Th... avait, par intervalles,

le sommeil agité. Le 12, au matin, ils ont déjeuné ensemble de

pain, de vin blanc et de café au lait que Th... était allé

chercher. Puis, sans motif, il a tiré un couteau de sa poche, qui

était neuf et joli, ce qu'elle n'a pu s'empêcher de lui dire, à

quoi il a répondu que ce couteau lui avait été donné la veille par

un de ses anciens camarades de régiment.

Comme la fille S... ne pouvait ouvrir le couteau, il l'ouvrit. Elle

était couchée, il était assis au pied de son lit, tenant toujours

le couteau à sa main; puis il l'a refermé et remis dans sa poche en

disant qu'il servirait.

J'étais un peu émue, ajoute la fille S...; mais il ne fut plus

question du couteau et, à 10 heures et demie du matin, il me

quitta. À propos de cette déposition, Th... explique que, s'il n'a

pas dit à la fille S... qu'il avait acheté le couteau la veille,

c'était pour ne pas lui laisser craindre, de but en blanc, le

dessein qu'il avait de l'en frapper. Il n'a pas dit que le couteau

servirait. Le soir, son projet était de tuer la fille S...; mais il

y a renoncé le matin parce qu'il était dans une maison vaste et

habitée où il ne voulait pas risquer d'être arrêté; il ne voulait

pas surtout être soupçonné d'avoir tué pour voler, ce qui n'était

pas son intention.

Depuis lors, Th... est revenu, à diverses reprises et avec une

insistance marquée, sur cette crainte de passer pour un voleur. Le

logis de la fille était convenablement meublé, l'armoire était

pleine d'effets et, malgré ses dénégations, on aurait eu peine à

reconnaître si quelques objets avaient été dérobés. Il se complaît

d'ailleurs, en toute occasion, à discuter dans leurs détails les

plus insignifiants les dépositions des témoins, à rectifier ce

qu'il appelle leurs erreurs, et à exposer lui-même les faits tels

qu'ils se sont passés, dans leurs moindres circonstances. C'est

ainsi qu'on présence du commissaire de police, trouvant que ses

explications n'ont pas été suffisamment comprises, il prend une

règle et s'en sort comme d'un couteau pour bien montrer comment a

eu lieu l'assassinat,

Au dépôt de la préfecture, où il est écroué, le prévenu conserve le

sang-froid qui avait tout d'abord étonné les magistrats, et la

conscience vaniteuse de sa personnalité.

Le 16 juin il écrit à sa mère: «Je te demande mille pardons si

j'ose t'écrire après le coup que je viens de faire. En attendant

que je sois expédié à Cayenne ou à la Nouvelle-Calédonie,

très-chère mère, tu voudras bien m'envoyer quelques petites choses

dont j'ai besoin. Ce sont les dernières choses que je te demande,

ne me les _refusent_ pas, d'abord du papier à écolier, une main si

tu le peux, des plumes, un porte-plumes, de l'encre, etc. Je

voudrais bien avoir mes souliers napolitains. Ton fils, Henri

Th...»

Le 18 juin, il écrit de Mazas une plus longue lettre où se trouve

cette phrase: «Crois à une chose, c'est que je ne suis pas fou.»

Le 19, il s'excuse près de son patron d'avoir emporté 40 f., et

termine en disant: «Je croyais porter ma tête sur l'échafaud mais

je n'aurai que les travaux forcés.» À partir de cette date et

pendant le long espace de temps où il est soumis à l'enquête

judiciaire et à notre examen, Th... reste identique à lui-même. Pas

une crise épileptiforme, pas un malaise ne vient troubler sa santé

physique, et rien n'aurait échappé à l'observation intéressée et

assidue de ses deux compagnons de captivité.

Une seule fois, il aurait commencé une tentative de suicide. Après

le départ de M. J., un de ses anciens protecteurs, qui lui avait

adressé quelques reproches, Th..., dit le directeur de Mazas, s'est

mis à pleurer. Tout d'un coup, il a voulu s'étrangler avec son

mouchoir. Les détenus qui sont près de lui l'ont empêché, en se

jetant sur lui, d'exécuter son projet.

La période de sa longue détention préventive à Mazas, du 18 juin au

26 novembre 1874, s'écoule sans incidents sous la plus attentive

surveillance. Il passe son temps à écrire des lettres au juge

d'instruction, demandant qu'on lui fournisse les menus objets dont

il a besoin, écrivant, dessinant, et il dessine avec quelque

facilité, causant avec ses codétenus et prenant le rôle de chef de

la chambrée. Jamais une plainte n'est portée contre lui pour une

infraction à la discipline. Les surveillants le trouvent docile et

déclarent qu'ils n'ont rien à lui reprocher. Jamais ils n'ont eu à

signaler une crise d'excitation ou de dépression exceptionnelle.

On nous saura gré d'avoir exposé avec un excès de détails

l'histoire de Th... Il est rare qu'on puisse suivre ainsi pas à pas

toute la vie intime d'un malade. Ces observations prises sur le

fait et indéfiniment poursuivies deviennent de véritables matériaux

scientifiques.

L'opinion que nous avons exprimée dans notre rapport pourra trouver

des contradicteurs ou soulever des objections, mais l'approbation

ou la critique portera sur une base solide. [M. le Dr Legrand du

Saulle ne partage pas l'opinion que nous avons émise sur la nature

de la maladie de Th... (Voir _Étude médico-légale sur les

épileptiques_. Paris, 1877. Page 164).]

De ce rapport très-développé, nous extrayons la partie relative à

l'étude pathologique, sans revenir sur les faits que nous venons

d'exposer.

Il est évident que, pendant la surveillance prolongée à laquelle il

a été soumis, Th... n'a donné aucun signe d'aliénation de nature à

justifier une expertise médicale. C'est le fait seul, accompli en

dehors de ce qu'on appellerait la _technique du crime_, qui a

éveillé la sollicitude des magistrats.

Mesurer la sanité intellectuelle d'un homme d'après un seul de ses

actes est un problème toujours délicat et souvent insoluble. Le

médecin expert doit, en principe, faire abstraction du fait et

chercher ses éléments de décision dans l'examen direct du prévenu.

S'il est démontré qu'il existe une perversion pathologique, le

crime ou le délit, quel qu'il soit, cesse d'être le résultat d'une

libre délibération, et la responsabilité passe du malade à la

maladie.

Il n'est pas toujours vrai que plus un crime est énorme, plus la

moralité de celui qui s'en est rendu volontairement coupable est

abaissée; il est encore moins conforme à l'observation que

l'énormité de l'acte commis par l'aliéné et qui serait criminel

pour tout autre, corresponde à l'intensité et surtout à la

continuité de la folie. La proposition inverse se rapprocherait

davantage de la vérité. C'est par une rare exception que les

aliénés qui représentent le dernier degré de la déchéance

intellectuelle se livrent à des actes graves, de nature à appeler

l'intervention de la justice.

Il convient donc de se dégager de ce préjugé instinctif, mais en

contradiction avec l'expérience que la profondeur des troubles

intellectuels est en proportion avec les agissements nuisibles

qu'ils ont entraînés.

L'étude des rapports de l'acte avec l'état mental de celui qui l'a

perpétré a, dans le cas de Th..., une telle importance, que nous

nous sommes crus obligés d'exposer les données acquises à la

science avant de les appliquer.

En limitant la recherche à l'homicide, les meurtres commis par les

aliénés peuvent être classés dans les catégories suivantes:

1° Le malade agit conformément à ses convictions délirantes. Il

suppose, par exemple, qu'il est persécuté par un individu dénommé,

que cette poursuite sans excuse menace sa vie, et, se considérant

dans le cas de légitime défense, il va au-devant d'un assassinat

dont il serait victime. Le point de départ a été une conception

maladive, mais l'élaboration logique de l'idée s'est faite presque

régulièrement.

Th... semble avoir, par intervalles, côtoyé cette forme d'impulsion

délirante. Sa mère était, à ses yeux, responsable de ses

découragements, de l'infériorité de sa situation, et même de son

instabilité de caractère.

L'idée d'en finir avec cet ennemi intime se serait plusieurs fois

présentée à son esprit, mais elle n'a jamais reçu que des

commencements douteux d'exécution.

Ces accès confus, racontés par l'inculpé, échappent à notre

contrôle. En tout cas, il est certain que le meurtre de la fille

C... ne se rattache à aucune des modalités pathologiques désignées

sous le nom de délire de persécution.

2° L'aliéné faible d'esprit, imbécile, et par suite incapable de

résister aux propensions, quelles qu'elles soient, est ou croit

être insulté, menacé, violenté, par un tiers. Il obéit à l'instinct

brutal, frappe, tue, sans être arrêté par une délibération

intérieure au-dessus de ses forces intellectuelles. Là, encore, le

crime s'explique par une provocation imaginaire ou vraie. Le tout

se fût réduit pour un homme sain à une querelle, mais l'aliéné a

perdu le sens de la mesure. De même qu'il eût pu supporter, sans se

plaindre, des violences extrêmes, il repousse, par un assassinat,

des offenses prétendues ou insignifiantes.

Th... n'est pas davantage dans cette condition. Bien que son

intelligence réelle soit fort au-dessous de l'opinion qu'il en a,

elle rentre dans une moyenne qui suffit, et au delà, à la gouverne

de la vie.

Dans ces deux espèces de meurtre, l'aliéné reste après le crime ce

qu'il était auparavant: que le fait nuisible ait eu lieu ou non,

l'aliénation se reconnaît, indépendamment des conséquences, aux

caractères séméiotiques qui lui sont propres.

3° Il existe des types de folie d'un diagnostic plus complexe et

qui fournissent au meurtre l'appoint le plus considérable. Le

délire est intermittent, il apparaît par crises plus ou moins

prolongées, et ne laisse pas de traces durant les intervalles.

De ce nombre sont les folies toxiques et au premier rang

l'alcoolisme aigu. C'est d'ailleurs aux intoxications alcooliques

qu'il faut recourir toutes les fois qu'on veut pénétrer dans

l'étude approfondie des délires impulsifs se répétant par accès.

Le malade, sous l'influence de l'empoisonnement alcoolique aigu,

est pris d'entraînements soudains qui le portent à l'assassinat ou

au suicide. L'idée de la mort domine son trouble intellectuel, et

même, s'il est inoffensif, il a encore peur de l'échafaud, de la

condamnation à une peine capitale, etc. L'acte succède à la pensée,

plus ou moins soudain, plus ou moins conforme aux conceptions

dominantes qui agitent l'aliéné, mais souvent en désaccord avec

l'excitation apparente. On voit alors combien les entraînements

maladifs comptent peu avec les lois physiologiques de la moralité

humaine; l'alcoolique commet indifféremment un meurtre ou un

suicide, et son éclair de violence porte également sur un objet

inanimé et sur un être vivant. Th... n'a pas d'habitudes de

boisson, ou tout du moins on ne trouve chez lui aucun des signes

pathognomoniques qui persistent si longtemps, même après la

cessation de l'accès. D'ailleurs, si réduite que puisse être la

durée d'une crise d'alcoolisme aigu, elle ne s'épuise pas par le

fait du crime accompli, et on n'eût pas manqué de noter, au moment

de l'arrestation, un trouble manifeste de l'intelligence.

Les affections cérébrales déterminent des attaques encore moins

durables, avec tendance impulsive au meurtre; tel est le cas de

certains délires aigus et de l'épilepsie.--L'épileptique frappe

sans raison; il tue pour tuer, et ne semble même pas avoir été

dominé par la pensée de nuire. Bien que les violences comitiales

présentent le plus souvent des caractères distinctifs, il se peut

que, dans la précipitation de l'enquête immédiate, ces indices

aient échappé.

Étant donné un crime sans motifs, sans explication, et dont

l'étrangeté avait frappé les magistrats expérimentés en ces

matières, nous avons dû rechercher les moindres symptômes d'une

maladie cérébrale à attaques épileptiques ou épileptiformes, et la

plus minutieuse investigation n'a fourni que les données suivantes:

Th... n'a ni insomnie, ni tremblements, ni embarras de la parole,

ni trouble fonctionnel intermittent ou durable du système nerveux.

Sous ce rapport, il est absolument explicite, et, d'ailleurs, il ne

paraît pas supposer qu'on puisse jamais tenir pour aliéné un homme

tel que lui.

Les pupilles sont inégalement dilatées, la vision de l'oeil gauche

est affaiblie, mais l'examen ophthalmoscopique, qu'il serait

inutile de reproduire, a permis d'exclure une lésion encéphalique

se propageant à la trame nerveuse du fond de l'oeil.

En remontant dans le passé, Th... raconte qu'à diverses reprises il

a été frappé d'un vertige subit avec perte de connaissance. Une

attaque de ce genre aurait eu lieu pendant une revue, à l'époque où

il servait comme zouave en Algérie. De pareilles défaillances se

seraient produites depuis lors, mais à de rares intervalles, moins

intenses, et n'entraînant à leur suite aucun désordre physique ni

moral, même passager.

Bien que ces indications, les seules que nous ayons été à même de

recueillir, ne soient pas sans valeur, elles ne suffiraient pas à

motiver le diagnostic d'une épilepsie larvée, si tant est que ce

diagnostic puisse être, dans l'état actuel de la science, sûrement

établi. Il resta acquis seulement que Th... a présenté des

phénomènes cérébraux qui, pour être accidentels et transitoires,

n'en ont pas moins de gravité et constituaient une vague menace

pour l'avenir.

4° Est-on autorisé à admettre une dernière classe de malades

poussés au meurtre par une violence irrésistible et passagère, sans

autres perversions physiques ou psychiques constatables durant

l'accès, sans troubles caractérisés de l'intelligence après la

crise? À cette question, aucun médecin ne peut hésiter à répondre

par l'affirmative.

Des exemples nombreux, observés, analysés, commentés par les plus

éminents observateurs, ont été publiés, et quelques doutes qui

s'élèvent sur leur interprétation, leur authenticité est restée

hors de discussion.

Il nous serait aisé de rapporter une série de ces faits probants,

si les preuves de ce genre n'excédaient l'étendue d'un rapport

médico-légal.

Les aliénés qui rentrent dans cette catégorie obéissent à des

impulsions limitées. Aucun n'agit sans la pression d'une vague

tendance qui le porterait, comme dans les espèces précédemment

énoncées, à n'importe quelles violences. Chaque fois que la crise

se répète, elle a lieu sous la même forme, avec les mêmes appétits

et les mêmes aboutissants. Tantôt moins intense, elle s'épuise

d'elle-même; tantôt elle s'éteint après un commencement d'exécution

avortée; tantôt, au contraire, portée à son maximum, elle ne cesse

qu'après l'accomplissement de l'acte commandé par ce délire de

sentiments. Il en est ainsi, d'ailleurs, de l'épilepsie, des folies

toxiques et de la plupart des maladies à accès, qui varient de

degrés sans changer de types.

Si les attaques sont plus ou moins intenses, elles sont également

plus ou moins fréquentes et plus ou moins durables.

De longues périodes, des années, peuvent s'écouler sans qu'elles se

renouvellent; elles sont instantanées, fugaces, ou au contraire

elles se prolongent pendant des journées et des semaines, croissant

par une progression continue ou soumises à des oscillations.

Elles diffèrent des crises épileptiques par un caractère essentiel:

les malades n'ont pas perdu la conscience, ils se souviennent, et

ils sont en mesure de raconter leur accès souvent jusque dans les

moindres circonstances,

Leur description uniforme permet d'instituer la séméiologie de ces

attaques. L'impulsion consciente s'exprime tout d'abord ou par la

pensée obsédante, ou même par la crainte de commettre l'acte qui

répond au délire. Peu à peu s'adjoint à cette idée dominante une

sorte d'état vertigineux qu'on retrouve dans tous les appétits

maladifs, mais qui n'abolit pas l'intelligence. Aux premiers

stades, le moindre obstacle peut devenir un empêchement, une

diversion puissante suspend ou supprime la crise; la moindre cause

d'excitation, qu'elle soit morale ou physique, la redouble, et ces

causes varient suivant l'objet spécial de l'impulsion délirante.

L'acte ainsi préparé, même dans les formes en apparence les plus

instantanées, prend un aspect de préméditation qui répond à cette

façon d'élaboration successive. La soudaineté de l'épilepsie, moins

absolue d'ailleurs qu'on ne le suppose, n'admet pas au même degré

ces indécisions et surtout ces retardements dans l'exécution de

l'acte. L'action une fois commise, la crise non épileptique cesse

d'ordinaire presque soudainement, et le malade, rentré en

possession de son activité intellectuelle, peut être assez maître

de lui-même pour s'évader ou pour combiner les moyens d'échapper

aux recherches. On s'explique ainsi comment dans les faits

d'impulsions incendiaires ou de kleptomanie, le coupable se

soustrait si souvent même aux soupçons.

On aura complété la caractéristique sommaire de l'accès propulsif

en ajoutant qu'il aboutit presque toujours à un crime ou à un délit

inexplicable. L'aliéné n'était animé ni par une passion, ni par un

intérêt, et le hasard seul a désigné la victime. Pour l'homicide

tout au moins, les choses se passent ainsi, sauf de rares et

contestables exceptions. Qu'on relève les faits consignés dans la

science, et on sera frappé de la part qui revient à l'imprévu; il

suffit que l'occasion soit venue au moment où, pour ainsi parler,

la crise était mûre.

Si l'appétit du meurtre procédait seul par accès, l'analyse en

serait contestable, mais il existe des propulsions moins violentes,

et qui, ne sollicitant l'émotion ni du malade ni de l'observateur,

s'arrêtent à mi-route ou se résolvent en des actions moralement

insignifiantes, et se prêtent à un facile examen. Or, conformément

à la règle que nous avons rappelée et qui trouve ici son

application, l'énormité de l'acte n'a, malgré son importance

sociale, aucune signification pathologique.

Pour citer une preuve: que de fois il arrive, et en particulier

dans les délires toxiques ou épileptiques, que dans le cours de

crises successives, le même malade soit entraîné tantôt à

l'homicide et tantôt au suicide. Pourvu qu'il y ait mort d'homme,

son appétit est satisfait.

Après la crise, la situation mentale ne présente rien de

caractéristique. Il est certain que le médecin le plus expérimenté,

mis en présence d'un de ces aliénés intermittents, ne soupçonnerait

pas l'étendue du désordre latent ou expectant. Il en est de même

dans un si grand nombre d'affections, que ces suspensions complètes

rentrent dans la définition des intermittences pathologiques. Le

crime ou la violence accomplie, on ne retrouve que des indices

incertains dont la trace eût échappé sans ce solennel

avertissement.

Th... appartient à la catégorie dont nous venons de retracer

successivement les principaux caractères. Son histoire médicale,

jusqu'au jour de l'assassinat, s'est passée sans témoins dans

l'intimité de son for intérieur; force est donc de s'en rapporter

aux renseignements qu'il fournit sur lui-même. Nous n'hésitons pas

à admettre la sincérité de son dire, et parce qu'il n'essaie ni de

se justifier, ni de s'excuser, et parce qu'il reproduit les

formules accoutumées des aliénés impulsifs. Les crises se sont

reproduites à d'assez rares intervalles; il en a été exempt pendant

les deux années qu'il a passées en Afrique. À son jugement, sa mère

aurait une large part de responsabilité, à cause de l'éducation

défectueuse qu'il a reçue. Le contact avec sa mère entretiendrait

chez lui une irritabilité toute favorable au développement des

accès. Ce sont là de simples interprétations qu'il n'invoque pas

d'ailleurs pour s'excuser de son crime. Th..., raconte

complaisamment l'évolution de la crise qui s'est terminée par le

meurtre de la fille C... Il en suit les péripéties, on pourrait

presque dire les ondulations. La veille, l'idée d'assassiner une

fille publique l'avait poursuivi; il en a été détourné par la

pensée qu'on l'accuserait d'avoir tué pour voler. Le lendemain,

obsédé comme la veille, mais sans avoir perdu la conscience, plus

entraîné que vertigineux, capable d'écrire sur son carnet les

lignes que nous avons reproduites, il a frappé au hasard. Le

restaurant lui était aussi inconnu que la victime; la jeune

servante se présente et il ne résiste plus. C'est d'ailleurs un

fait commun que ces meurtres aient pour objet un enfant, un

individu jeune, exceptionnellement un vieillard. Th... était

conscient de l'impulsion avant le crime, il se souvient de ce qui

s'est passé à la suite, et ne conteste aucune des allégations du

procès-verbal.

Si, laissant de côté l'attaque et la période qui l'a suivie

immédiatement, on étudie l'état mental actuel du prévenu, on

s'étonne de voir combien il s'écarte des autres criminels

ordinaires. Il cause du meurtre librement, sans émotion, sans

repentir, comme s'il s'agissait d'un meurtre commis par un autre.

Dans les longs entretiens que nous avons eus avec lui, il semble

que son passé lui soit étranger, et la conception de l'avenir est

encore plus confuse. Vaniteux, convaincu qu'il était doué de

qualités auxquelles on n'a pas donné l'occasion de se développer,

emphatique dans l'expression de ses vertus sentimentales, il est,

lorsqu'on lui parle du lendemain, plus imprévoyant qu'un enfant: la

prévision réfléchie est évidemment au-dessus des forces de son

intelligence. Son autobiographie, qu'il signe non sans quelque

orgueil du nom de Th... _l'assassin_, donne, par certains côtés,

une notion vraie de son état mental, à l'exception de ses

défaillances enfantines. Indifférent au crime, il ne l'est pas à

des caprices puérils, et il demande avec plus d'instance une

épreuve de sa photographie qu'un renseignement sur l'avenir qui lui

est réservé.

Hors de là, pas de traces de délire, pas d'indices de maladie

physique; s'il avait été arrêté sous l'inculpation d'un délit de

vagabondage, on accorderait qu'il se maintient dans la mesure

presque normale.

En déclarant Th... aliéné sous la forme que nous avons longuement

exposée, en affirmant que, pendant la crise, il avait perdu son

libre arbitre pour subir une impulsion maladive, nous ne nous

référons pas seulement à la saisissante bizarrerie du crime, mais

nous empruntons à l'observation du malade, prolongée pendant des

mois, les considérants de notre opinion médicale.

Th... nous a présenté les symptômes d'une maladie classique, dont

nous avons cru devoir retracer les traits essentiels; il était

aliéné quand il a accompli le crime; il est aujourd'hui dans une

période d'intermission et sous la menace de rechutes dont la date à

venir où l'intensité échappe à toute prévision.

Pour résumer en peu de mots le diagnostic dont nous venons de

reproduire les considérants, Th... n'est pas atteint d'une

épilepsie larvée.

Si on veut classer sa maladie sous la rubrique de cette espèce

morbide, il faut en étendre indéfiniment la définition.

En dehors de l'épilepsie, qui explique le plus grand nombre des cas

de délire par accès aboutissant à des violences, il est nécessaire

de maintenir le type, admis par tant de maîtres ou d'observateurs

éminents, du délire impulsif non épileptique.

AFFECTION CÉRÉBRALE GRAVE DANS LA PREMIÈRE ENFANCE.--BIZARRERIES.--IDÉES

D'EMPOISONNEMENT ET DE PERSÉCUTION.--ACCÈS D'INTENSITÉ DIFFÉRENTE

SÉPARÉS PAR DES INTERVALLES DE LUCIDITÉ PRESQUE ABSOLUE.--CRISE

ABOUTISSANT À UN MEURTRE.--RESPONSABILITÉ ATTÉNUÉE.

M. le Dr Lasègue et moi, nous avons été commis, par ordonnance de

M. E. Saffers, juge d'instruction près le Tribunal de première

instance de la Seine, en date du 18 mai 1877, a l'effet de

constater l'état mental du nommé C..., Jules, âgé de 41 ans,

inculpé d'avoir volontairement commis un homicide sur la personne

de la veuve C..., sa mère légitime.

Voici d'abord l'acte d'accusation, qui donne des faits un résumé

succinct, mais complet:

La dame C... est devenue veuve en 1857; elle avait quatre fils:

Jules, l'accusé; Eugène, Charles et Émile; Charles était en ce

moment à l'armée. Les deux frères, Jules et Eugène, ont demeuré

pendant sept années avec la mère de famille, l'aidant dans

l'exploitation de son commerce de boucherie.

Émile s'était engagé de bonne heure, et il est encore musicien dans

un régiment, Eugène avant été appelé au service militaire, l'accusé

est resté seul auprès de la veuve C... jusqu'en 1872, époque à

laquelle elle a vendu son fonds. En février 1876, Eugène a acheté

un étal, il a pris avec lui sa mère et son frère Charles.

En 1873, de graves mésintelligences se sont élevées dans la

famille: Jules et Émile, cédant aux conseils d'un agent d'affaires,

ont demandé la liquidation de la succession de leur père, qui était

restée indivise du consentement de tous. Cette opération a été

terminée le 14 mai 1875. Elle paraît avoir entraîné des frais

considérables et a donné lieu à de nombreuses difficultés entre les

co-partageants. Le notaire qui en a été chargé affirme que déjà, à

cette époque, l'accusé avait manifesté des sentiments de vive

animosité contre sa mère. Charles et Eugène, qui étaient restés en

bons rapports avec la veuve C., ont renoncé à prélever ce qui leur

revenait, Jules et Émile ont reçu chacun 250 francs, montant de

leur part héréditaire.

À partir du règlement de leurs intérêts, toutes les relations

avaient à peu près cessé entre l'accusé, sa mère et ses frères

Charles et Eugène. Sa haine avait persisté, et il ne craignait pas

de dire à un témoin qu'il en voulait à sa mère jusqu'à la mort. Il

n'avait pas paru depuis six mois environ à l'étal de la rue d'A.,

lorsqu'il s'y présenta le 7 mai dernier, vers 4 heures et demie du

soir. Il resta d'abord silencieux, refusant de répondre aux

questions qui lui étaient adressées, et regardant ses frères vaquer

à leurs occupations. Pendant ce temps, la veuve C... était assise à

la caisse, dans l'arrière-boutique. Au bout d'une demi-heure, il

s'approcha de sa mère et se mit à causer avec elle. La conversation

ne paraissait pas fort animée. À ce moment, Eugène s'était éloigné

pour faire une course aux environs. Charles était seul et lisait un

journal. Tout à coup il entendit un bruit sourd, semblable à celui

que produit un coup porté avec violence. Il s'élança dans

l'arrière-boutique et trouva sa mère renversée sur le côté gauche,

la tête appuyée sur une chaise; elle venait d'être frappée à la

tempe par l'accusé. En même temps, il arracha de la main droite de

celui-ci une corde enroulée autour du poignet, et à l'extrémité de

laquelle se trouvait attaché un poids d'un kilogramme. Aux

reproches que lui adressait Charles, Jules répondit,: «Ce n'est pas

à toi ni à mon frère que j'en veux, c'est à ma mère; je m'en vais

chez le commissaire de police.»

Charles courut chercher du secours; Jules sortit et fut, peu

d'instants après, arrêté dans la rue.

La veuve C... est morte le 11 mai des suites de ses blessures. Le

médecin chargé de l'autopsie a constaté qu'elle avait succombé à

une fracture multiple de la région pariétale droite, compliquée

d'enfoncement des fragments, d'épanchement de sang intra-cranien,

et de contusion cérébrale étendue.

Mis en présence du cadavre de sa mère, l'accusé n'a manifesté

aucune émotion. Il a reconnu qu'il avait prémédité son crime et

qu'il avait acheté, à la fin d'avril, un poids et une corde avec

l'intention de s'en servir pour frapper sa mère. Il a ajouté que

celle-ci lui avait, le 7 mai, parlé d'affaires de famille, et

l'avait provoqué en lui reprochant de l'avoir mise sur la paille.

Dans son interrogatoire, il a modifié ses premières déclarations.

Il a prétendu que, lorsqu'il s'était procuré la corde et le poids,

il n'était pas animé d'intentions coupables. Il croyait la veuve

C... propriétaire du fonds de la rue d'A.; le 7 mai, il s'était

rendu après d'elle pour lui demander de le prendre avec elle, et il

s'était muni de son arme pour s'en servir si elle refusait. Cette

idée de meurtre, ajoute-t-il, l'avait abandonné à son arrivée à

l'étal. Sa mère lui avait dit, dans leur conversation, que, par sa

faute, elle était sans ressources et obligée de travailler chez les

autres. Il avait cru qu'elle se moquait de lui, et il l'avait

frappée.

À raison de certaines bizarreries, constatées par l'information

dans la vie de Jules C..., son état mental a été l'objet d'un

examen médical. MM. les docteurs Lasègue et Blanche ont reconnu

chez lui tous les signes d'un trouble intellectuel réel. Cependant,

tout en faisant à sa responsabilité une part fort restreinte, ils

ne vont pas jusqu'à l'exonérer complètement.

Voici maintenant le rapport:

C... est un homme robuste, qui ne présente, malgré la recherche la

plus attentive, aucun indice d'une malformation congénitale. En le

soumettant à une inspection minutieuse, on ne trouve pas de traces

d'affections antécédentes, mais on constate à la nuque deux

cicatrices produites par un séton.

L'inculpé déclare avoir été malade dans son enfance, et, une fois

guéri de ces accidents, avoir joui d'une santé irréprochable.

L'enquête à laquelle nous nous sommes livrés apprend, en effet,

conformément à l'instruction judiciaire, que tout enfant, vers

l'âge de 2 ou 3 ans, C... a subi des accidents cérébraux graves,

attribués à une chute, et qui ont exigé un traitement de plusieurs

années. Le séton, et c'est un dérivatif commandé seulement par des

lésions profondes et menaçantes, aurait été employé pour combattre

cette affection rebelle.

La vie pathologique de C... s'explique par cette première atteinte.

Un long répit, simulant la guérison réelle, a succédé aux

manifestations initiales; l'inculpé a pu vivre de la vie commune,

apprendre à lire et à écrire sans trop de difficultés, mais il n'a

jamais guéri complètement. De même que les enfants dont le cerveau

est mal conformé restent sujets pendant toute leur vie à des

troubles encéphaliques, de même ceux qui ont traversé au premier

âge une maladie cérébrale indélébile, demeurent des infirmes

intellectuels. C'est à cette dernière catégorie qu'appartient

l'inculpé, et si on ne tenait compte de ses antécédents, son état

mental aérait inintelligible.

On retrouve, en effet, chez lui, les signes caractéristiques de ces

perversions secondaires. Physiquement, son développement est

normal; il semble qu'il se soit fait deux parts, l'une de

l'évolution corporelle qui s'est poursuivie sans entrave, l'autre

du développement des facultés morales, tantôt suffisant, tantôt

défectueux, mais toujours irrégulier, et n'assurant, aucun moment

de son existence, l'équilibre des fonctions.

C... adolescent ou parvenu à la période stable de la vie, n'est ni

un aliéné, ni un homme semblable aux autres. Sobre en toutes

choses, poussant, on pourrait dire, la sobriété à un excès qui

répond à l'indifférence, il n'a jamais bu malgré les entraînements

de son milieu; on ne lui a pas connu de maîtresse, et lui-même

déclare, avec une sincérité dédaigneuse, n'en avoir jamais voulu.

Étranger à son alentour, il s'isole instinctivement pour obéir à

ses goûts très-limités, sans rien sacrifier aux aspirations des

autres. Son appétit dominant est de se livrer aux exercices

gymnastiques qui témoignent de la force musculaire. Dès son

adolescence, il descend seul dans la cave de la maison et soulève

des poids de plus en plus lourds; c'est la qu'il passe ses heures

de loisir, acceptant de temps en temps la lutte avec de rares

camarades pour avoir la mesure comparative de sa force. Encore

aujourd'hui, on lui fait oublier la gravité de sa situation en

rappelant ces souvenirs. Plus âgé, il sollicite la permission de se

produire dans les fêtes publiques comme athlète. L'autorisation lui

est refusée parce que les renseignements recueillis n'inspirent pas

confiance, et il a gardé, au fond de son coeur, rancune de ce refus.

C... n'a pas d'amis, même dans sa famille; il est sombre,

taciturne, inquiétant, au dire de tous les témoins, bien qu'il

n'ait été ni agressif, ni injurieux pour personne. Il dort peu et

mal, sans qu'on puisse rapporter cette insomnie à des habitudes

alcooliques: le vin lui répugne, il n'en boit ni seul, ni en

compagnie. Sur ce fond qui représente déjà un état maladif, se

dessinent de temps en temps des crises mal définies, des absences,

des frayeurs, des hallucinations confuses. Il reste absorbé pendant

des heures ou des journées, et semble sous le coup d'anxiétés dont

la raison échappe, puisqu'il se refuse à toute confidence. Ces

accès surviennent la nuit comme le jour; tantôt il s'enferme dans

sa chambre avec un luxe de précautions, tantôt il se lève à des

heures indues et sort vêtu comme s'il allait à l'abattoir.

On cite dans l'instruction des singularités sans nombre et toutes

significatives. Pendant la guerre il revêt un costume bizarre, des

guêtres blanches avec des rubans noirs; après la commune, il ne se

couche pas sans avoir une fourche dans sa chambre; un jour il

lacère son portrait à coups de couteau, une autre fois il passe la

nuit à laver son linge en chantant et en riant aux éclats. On sent

que C... se maintient en défiance contre des obsessions ou des

dangers sur lesquels il ne s'explique pas.

C'est au plein de ce désordre sournois, et par conséquent latent,

de l'intelligence, que surviennent deux événements, l'un réel,

l'autre imaginaire, et qui paraissent avoir exercé sur l'esprit de

C... une énorme influence. Son père meurt, et l'inculpé reste avec

sa mère qu'il seconde dans son commerce de boucherie et qui

subvient à tous ses besoins.

Un jour, en 1864, C... se rappelle à la fois la date et le fait, on

lui sert une assiettée de soupe d'un goût saumâtre; à peine en

a-t-il goûté quelques cuillerées qu'il reconnaît, dit-il, la saveur

du vitriol. Il s'aperçoit qu'on l'a servi à part, que sa mère s'est

réservé une portion qu'elle n'a pas puisée à la soupière; la soupe

est jetée aux ordures; mais la nuit, C... éprouve de la diarrhée,

des douleurs d'entrailles; il a été empoisonné par sa mère. Six

mois plus tard, on lui donne du vin qui contient encore du vitriol.

Vers 1868, on lui sort une côtelette qu'il trouve toute préparée

sur son assiette en venant dîner. La viande recouverte d'une écume

blanchâtre a un goût particulier; on l'a arrosée de nitrate

d'argent acheté soi-disant pour nettoyer les couverts.

Encore un empoisonnement organisé par sa mère!

Ces prétendues tentatives s'imposent à son esprit sous la forme

habituelle aux conceptions délirantes. «Je n'ai pas de preuves,

répète-t-il, et je le sais bien, mais ce sont des faits, puisque

j'ai été malade après le repas.»

À toute objection il répond: «Vous avez raison contre moi, je ne

peux rien prouver» et n'en demeure pas moins convaincu.

Les épreuves de ce genre ne se sont pas multipliées; il cite les

trois qui viennent d'être rappelées et pas une de plus. Leur

souvenir ne l'obsède pas, mais à son heure, quand vient la crise

d'excitation haineuse, il utilise ses réminiscences et s'en fait à

la fois un encouragement et un argument.

Dix-sept ans après la mort du père, C... qui a ruminé ses griefs,

demande des comptes à sa mère, soit spontanément, soit incité par

des agens d'affaires.

La succession est liquidée après un assez long délai, sans

querelles, sans violences de paroles incompatibles avec la froideur

sèche de l'inculpé. C... passe une année dans l'oisiveté, vivant de

peu, presque de rien, ne demandant d'assistance ou de pitié à

personne, et se suffisant avec une dépense de quelques centimes

chaque jour. À bout de ressources, il entre comme ouvrier dans une

fabrique d'huile de pieds de boeufs à Grenelle; son gain est limité,

son existence absolument solitaire et monotone. Les récits des

voisins sont conformes à ceux des habitants du quartier où s'est

passée sa jeunesse. Même mutisme, mêmes accès d'appréhension, mêmes

actes de défiance inquiète; sa porte est verrouillée chaque soir;

il lui arrive de mettre la commode en travers pour défendre

l'entrée de sa chambre; il garde un nerf de boeuf à la tête de son

lit; on en a peur, bien qu'il ne donne prise à aucun reproche.

C'est à la fin de cette longue période d'éloignement volontaire que

C... achète la corde et les poids qui serviront à commettre son

crime. Il hésite pendant des semaines, et son indécision rappelle

celles qui précédent si souvent les suicides. Le samedi 5 mai,

contrairement à ses habitudes, il ne se rend pas le matin à

l'usine; l'après-midi, il fait régler son compte par le patron. Son

idée est, dit-il, de reprendre sa profession de boucher. Le

dimanche il se promène au hasard dans Grenelle, pensant à sa mère,

à ses différends passés, à ses arrangements vagues d'avenir. Le

lundi, il va à la Villette, incertain de ses intentions, plaidant

en lui-même le pour et le contre, allongeant le chemin pour assurer

ses idées. C... raconte ses hésitations avec une sorte

d'insouciance, mais son récit est si conforme de tous points à ce

qu'enseigne l'observation, qu'il ne laisse pas matière à un doute.

Le crime accompli, et nous n'avons pas à redire comment il l'a été,

la crise est épuisée.

C... se dénonce lui-même. Confronté avec le cadavre de sa mère, il

ne marque aucune émotion et semble se complaire, alors comme

aujourd'hui, à énumérer les motifs qui l'ont fait agir.

Ajoutons que depuis 1875, C... a subi une transformation

inconsciente dont témoignent des preuves positives.

Jusque-là, il avait vécu correct dans la forme, étonnant par ses

allures tous ceux qui se trouvaient en contact avec lui, mais ne

donnant prise à aucune plainte.

En septembre 1875, il est arrêté et condamné pour vagabondage; le

24 et le 28 décembre de la même année, le 3 janvier 1878, nouvelles

arrestations pour le même délit.

Pour qui a pu suivre l'existence de ces malades atteints d'une

lésion cérébrale larvée et qui ne prend pas les aspects de la

folie, ces défaillances répétées à courts intervalles accusent un

état de mal et une préparation à des troubles plus menaçants, sans

que ni l'inconduite, ni la débauche, n'aient fourni leur appoint

ou, pour ainsi dire, leur excuse.

À Mazas, où il est soumis à une surveillance assidue, où nous avons

multiplié nos visites, C... ne se dément pas. Tantôt parleur,

tantôt silencieux, sombre avec ses compagnons de captivité qui s'en

effrayent, incapable de mesurer la valeur et la portée de ses

actes, toujours sur la défensive, interrogeant du regard avant de

répondre, ne questionnant jamais, convaincu à la fois qu'il a eu

tort en fait, mais qu'en principe il avait raison, nous ne l'avons

pas surpris, plus que les surveillants, en proie à un accès de

délire, en dehors de ses réminiscences d'empoisonnement.

Est-ce à dire que l'inculpé jouisse de sa raison pleine, et doive

être considéré comme entièrement responsable? nous ne le croyons

pas.

C... rentre dans une catégorie de malades qui représentent une

exception dans la population courante des asiles.

Jusqu'au jour où un acte étrange, un crime inexplicable a contraint

de se poser la question de leur sanité d'esprit, ils passent pour

des gens bizarres et n'appellent pas de mesures coercitives.

Expansifs, violents comme quelques-uns, ou sombres comme C..., ils

éveillent une impression vague, mais ne justifient pas une

conviction précise. On a peur d'eux, sans savoir d'où naît et où

peut aboutir cette crainte. Les médecins les plus expérimentés ne

vont pas et ne doivent pas aller au delà. C'est quand l'explosion a

eu lieu qu'on remonte vers le passé et qu'on découvre la maladie

qui a couvé à l'insu du malade.

Les épileptiques représentent l'expression la plus achevée de ces

affections cérébrales impulsives revenant par accès, mais il s'en

faut qu'ils en représentent le seul type.

C... n'est pas épileptique; ses crises cérébrales n'ont ni

l'instantanéité, ni l'inconscience, ni l'imprévu des attaques

comitiales. Lentes dans leur évolution, elles se préparent plus ou

moins longuement; beaucoup d'entre elles avortent, et le trouble se

réduit aux impulsions inoffensives que nous avons énumérées. Le

jour où la crise finale éclate, après une incubation durable, elle

emprunte à l'épilepsie quelques-uns de ses caractères.

Pour affirmer la maladie, il faut trouver réunis les deux éléments;

celui de la lésion cérébrale permanente, et celui de la propulsion

plus soudaine en réalité qu'en apparence, et qui clôt l'accès. On

ne saurait méconnaître que ces deux ordres de symptômes décisifs

existent chez C..., et c'est pour en prouver l'existence que nous

avons dû dresser le long exposé qui précède. L'affection cérébrale,

traumatique ou non, mais qui a débuté dans la première enfance et

s'est prolongée pendant des années, a été l'origine certaine du

mal. À partir de son invasion, C... est devenu et est resté un

malade. Dans les intervalles demi-lucides, on le trouve ombrageux,

plus troublé de caractère que d'intelligence, capable de dissimuler

ses tendances, ou incapable de les affirmer. Aux périodes

critiques, il se laisse d'abord entraîner à un délire limité de

persécutions, puis il s'excite à froid, peu à peu, au hasard des

irritations, méditant dans le vide les événements dont il se croit

victime, plus ruminant que raisonnant, mais dans un stade comme

dans l'autre, hors d'état de préserver absolument sa liberté de

pensée ou d'action.

Ces oscillations confuses de l'intelligence excluent les délires

continus, mais pour se produire sous un autre aspect, et tout en ne

répondant pas à la définition populaire de la folie, le désordre

n'en est pas moins profond.

Notre avis formel est que la maladie cérébrale dont C... est

atteint, et dont nous avons énoncé les principaux signes, annule

chez lui la responsabilité presque complètement.

Des homicides commis par les aliénés · 第 40 / 42 题