Ce qu'il y a de remarquable et d'instructif dans cette affaire, c'est
l'influence de l'hérédité et des malformations cérébrales congénitales
sur le degré de résistance aux mauvaises tentations.
J... compte plusieurs aliénés parmi ses ascendants; sa mère est une
faible d'esprit; son père est atteint d'un affaiblissement intellectuel
prématuré; le frère qu'il a frappé est resté sourd à la suite
d'accidents cérébraux graves avec convulsions dans sa première enfance;
un autre frère est mort d'une méningite; lui-même a la tête asymétrique,
et la face déviée ainsi que la scissure de la voûte palatine.
Les parents de J..., qui sont d'ailleurs de très-braves gens, n'ont pas
veillé avec une sollicitude éclairée sur l'éducation de leurs enfants.
Les deux frères J... ont lu beaucoup de mauvais romans ornés d'images
représentant principalement des scènes de meurtre; ils allaient aux
théâtres de drames, et ils avaient l'imagination farcie d'aventures
romanesques et sanglantes. Le cadet, rendu soupçonneux par sa surdité,
était susceptible et taquin; l'aîné abusait souvent avec lui de sa force
physique, ce dont le cadet se vengeait en appelant son frère des noms
d'assassins fameux; de là des luttes fréquentes qui ne dépassaient pas
la limite des coups que l'on échange entre camarades, mais qui avaient
fini par altérer les sentiments d'affection réciproque des deux frères.
Les choses en seraient peut-être restées à ce point si J... n'avait
éprouvé une commotion très-violente de la mort de son jeune frère;
depuis cet événement on avait remarqué un changement dans son humeur, et
son système nerveux avait certainement subi un profond ébranlement.
C'est dans cet ensemble de conditions que s'est produite la tentative de
meurtre.
Le fait accompli, J... n'en a d'abord qu'une conscience vague; il fuit,
et erre toute la journée; vers le soir, il se laisse arrêter; il
commence par chercher à se disculper en rejetant la faute sur les
provocations incessantes de son frère; son langage trahit encore la
colère et la haine; puis, confronté avec son frère qui semble menacé
d'une mort prochaine, ses sentiments naturels se réveillent, il éclate
en sanglots et en transports de désespoir; quelques instants après il
redevient absolument calme et mange de bon appétit.
En somme, antécédents héréditaires fâcheux, vices congénitaux de
conformation; pas d'actes qui excèdent la moyenne de ceux auxquels se
livrent les enfants vicieux. Grande perturbation attribuée au chagrin
que lui cause la mort de son frère, excitation cérébrale croissante
caractérisée par de l'agitation, de l'irritabilité, des inégalités plus
saillantes de caractère. Tentative de meurtre. La crise passée, retour à
l'état habituel; l'appoint de l'excitation cérébrale a seul disparu,
mais rien n'est changé au fond de la nature, et dans nos nombreuses
entrevues avec J... nous avons toujours été frappés de son accent peu
sincère et de son égoïsme, qu'il ne réussissait pas à dissimuler sous
des expressions d'affection pour ses parents et de repentir.
Toutefois, nous avions constaté que les soins physiques et moraux dont
il était l'objet dans la maison des jeunes détenus avaient sur lui une
influence favorable, et en lui attribuant une responsabilité limitée,
nous avions demandé qu'il fût maintenu jusqu'à sa majorité sous le
régime correctionnel.
Le jury l'a acquitté, et J... a été rendu à sa famille.
HÉRÉDITÉ.--ÉPILEPSIE.--ALCOOLISME.--TENTATIVES DE
SUICIDE.--VOL.--TENTATIVES D'HOMICIDE.--RESPONSABILITÉ ATTÉNUÉE.
G..., âgé de 45 ans, marié, est fils d'un père aliéné et d'une mère
morte d'apoplexie cérébrale. Un de ses enfants est épileptique, et
un de ses neveux s'est brûlé la cervelle. G... est atteint
d'épilepsie; il a eu la première attaque à l'âge de 15 ans; une
seconde survint peu de temps après, et depuis, elles se sont
reproduites 12 fois, avec des intervalles de deux, trois et quatre
années. G... a fait deux tentatives sérieuses de suicide; l'une en
1852 et l'autre en 1875.
Au mois de janvier 1877, il a eu un accès d'alcoolisme aigu dont il
a été traité à l'asile de Ville-Évrard.
Engagé volontaire, d'abord dans la marine, puis dans l'armée de
terre, il a été grièvement blessé devant Sébastopol. Mis à la
retraite, il a reçu la médaille militaire.
Depuis, son existence a été des plus désordonnées: successivement
inspecteur de commissariat de police, garde-champêtre, représentant
de commerce, employé dans diverses administrations publiques,
expéditionnaire dans une étude de notaire, planton à la Banque de
France, il ne peut conserver aucune position, tantôt révoqué,
tantôt démissionnaire, et enfin il en est réduit à sa pension
militaire.
Marié deux fois, séparé judiciairement de sa femme qu'il avait
abandonnée avec cinq enfants, il rencontre une fille B..., pour
laquelle il conçoit une violente passion, dont il a un enfant, et
qu'il rend si malheureuse qu'elle rompt avec lui; il la poursuit de
ses instances, mais sans réussir à la ramener. Exaspéré, il la
menace de l'assassiner.
Sans emploi, presque dénué de ressources, ne vivant que
d'expédients et d'emprunts, le plus souvent ivre, il commet un vol.
Pris de remords, il ne voit pour lui de refuge que dans la mort; il
achète un couteau, bien décidé, dit-il, à en finir avec une vie qui
lui est insupportable.
Toutefois, avant de mourir, il veut avoir une dernière entrevue
avec sa maîtresse; il lui écrit pour la supplier de le recevoir, et
dans sa lettre, après l'avoir rassurée sur ses intentions à son
égard, il lui avoue le vol qu'il a commis, et lui annonce sa
résolution de se tuer.
La fille B..., terrifiée par les menaces de son amant et incrédule
à ses promesses, le dénonce à la police comme un voleur, et demande
à être protégée contre ses poursuites.
G... la guette, et au moment où elle sort de chez elle, il
s'approche pour lui parler, et est arrêté; les agents les emmènent
tous deux, et presqu'aussitôt G... frappe la fille B... d'un coup
de couteau.
Quand je le visite à Mazas, G... est calme et lucide; il ne cherche
pas à se disculper des actes qu'il a commis, en les attribuant à un
trouble de raison; il me déclare qu'il savait parfaitement ce qu'il
faisait quand il à volé, et quand il a frappé la fille B... il
s'est laissé emporter par l'indignation d'être trahi par une femme
qu'il aimait passionnément, et qui pour se débarrasser de lui
l'avait livré à la justice. Il se reconnaît coupable et ne demande
que de l'indulgence.
Cette observation est intéressante en ce qu'on y trouve réunis
l'hérédité, l'épilepsie, l'alcoolisme, deux tentatives de suicide, et
comme crise finale, une tentative d'homicide, et qu'on peut y suivre les
effets de ces diverses influences et l'intensité de plus en plus marquée
des impulsions auxquelles G... a successivement cédé, sans perdre
toutefois conscience de ses actes.
C'est d'abord une grande inconsistance d'esprit, l'inaptitude à des
occupations régulières, un besoin immodéré de mouvement.
Dans une seconde période, des passions violentes, une existence
aventureuse, des excès de boisson, le dénûment, la misère, des accès de
désespoir, des tentatives de suicide; puis, une troisième période dans
laquelle on trouve d'abord une impulsion au vol que rien dans les
antécédents de G... ne pouvait faire prévoir, et enfin, l'impulsion qui
détermine une tentative d'homicide.
Ainsi a vécu, ainsi a agi G...
D'une constitution cérébrale originellement défectueuse, épileptique,
ivrogne, il était prédisposé aux impulsions contre lesquelles ses
facultés mal équilibrées ne lui donnaient pas une force normale de
résistance, mais, sauf un accès court de délire alcoolique, il n'a pas
présenté de véritables troubles de la raison; ce n'est pas un aliéné. Il
reconnaît d'ailleurs que dans les actes dont il est inculpé il savait ce
qu'il faisait.
Il n'y avait donc pas lieu à le considérer comme irresponsable, et je
n'ai demandé pour lui qu'une atténuation de responsabilité, en me
fondant sur ses antécédents héréditaires et sur la névrose dont il est
atteint.
G... a été condamné à dix ans de réclusion.
CONDITIONS DÉFECTUEUSES D'HÉRÉDITÉ
CÉRÉBRALE.--PARESSE--IVROGNERIE.--TROUBLES INTELLECTUELS À PEINE
APPRÉCIABLES ET SÉPARÉS PAR DE LONGS INTERVALLES.--ABSENCE DE CRISES
IMPULSIVES.--DOUBLE MEURTRE.--RESPONSABILITÉ ATTÉNUÉE.
Commis par arrêt de la Cour d'assises de Seine-et-Marne, séant à
Melun, en date du 11 mai 1877, à l'effet d'examiner, au point de
vue de l'état mental, le nommé M... (Gédéon), inculpé d'homicides,
Nous, Médecins soussignés, après avoir prêté serment entre les
mains de M. Blanquart-des-Salines, juge d'instruction au tribunal
de la Seine, après avoir pris connaissance des pièces du dossier,
et avoir longuement et à plusieurs reprises, soit ensemble, soit
séparément, visité l'inculpé au dépôt de la Préfecture de police,
avons consigné le résultat de notre examen et de nos investigations
dans le rapport suivant:
M..., âgé de 27 ans, sabotier, demeurant au hameau de l'E...,
commune de Saint-R..., Seine-et-Marne, a l'aspect d'un ouvrier de
la campagne, robuste et bien portant. Son attitude et sa
physionomie sont tristes, mais calmes; il se présente
convenablement, et il répond avec beaucoup de netteté et du ton le
plus naturel aux questions que nous lui adressons.
Sans les nombreuses entrevues que nous avons eues avec M..., nous
n'avons remarqué chez lui ni le désir de se disculper des actes
qu'il a commis, ni l'intention de cacher les sentiments qui l'y ont
poussé. Nous allons reproduire exactement ce qu'il nous a dit:
«M... est sabotier de son état; pendant la belle saison, il
travaille aux champs; il a été à l'école, il aime la lecture; il a
gardé ses livres, et il les lit de temps en temps; c'est surtout
l'histoire qui lui plaît. Il s'est marié il y a trois ans. Quand il
l'a épousée, sa femme avait 17 ans; elle était servante de ferme;
elle était gentille; il l'aimait bien; il n'avait pas eu de
relations avec elle avant le mariage. Pendant les premiers mois ils
ont fait bon ménage. Ils sont restés chez son père jusqu'à la
naissance de leur fille; quand sa femme a été accouchée, ils se
sont installés chez eux à l'E... C'est alors que sa femme a
commencé à ne plus travailler, et quand il lui faisait des
observations, elle lui disait des sottises; elle lui fichait des
injures, et lui disait de faire lui-même de la cuisine, s'il
voulait en manger; elle se portait bien, elle n'était pas faible;
elle ne faisait que s'occuper de son enfant et le promener; il ne
trouvait jamais son repas prêt en rentrant; il devait le préparer
lui-même; ça lui faisait perdre du temps; il y avait souvent des
querelles, et toujours pour le même motif; quand il lui faisait des
reproches, elle parlait d'aller se noyer. Malgré leurs querelles,
ils couchaient toujours ensemble; sa femme était enceinte de cinq
mois environ, quand il l'a tuée, et il l'a tuée parce qu'elle était
une paresseuse; l'enfant, il l'a tuée, parce qu'elle aurait été
déshonorée par la société, comme étant la fille d'un meurtrier. Il
y a cinq ou six mois, un homme avec qui il avait fait des affaires
lui a donné une paire de pistolets; il les a rapportés chez lui, et
les a serrés après les avoir montrés à sa femme; à ce moment il
n'avait pas la pensée de s'en servir pour tuer sa femme; ce n'est
que deux ou trois mois plus tard que la pensée lui en est venue; il
avait le désir de la tuer, mais il n'osait pas le faire; l'idée lui
est venue _de long_, et elle est devenue de plus en plus
habituelle; à la fin, il ne pensait plus qu'à cela.
Le 5 février, sans qu'il y ait eu plus de discussion qu'à
l'ordinaire, il s'est décidé à faire le coup; sa petite fille était
malade, elle avait la diarrhée et elle vomissait; il a été chez le
pharmacien chercher des médicaments pour l'enfant; le soir, il a
été demander du lait à un voisin pour faire un cataplasme à sa
fille; il est rentré sur les huit heures; il a soigné l'enfant avec
sa femme jusqu'à minuit; à cette heure-là, il a dit à sa femme de
se coucher, que lui, veillerait l'enfant; sa femme s'est couchée;
il s'est mis à lire l'histoire de Napoléon Ier, et quand il a vu sa
femme bien endormie, sur les deux heures du matin, il est allé
prendre les deux pistolets dans un placard près de la cheminée, il
est revenu près du lit où sa femme était, et il lui a déchargé un
coup de pistolet dans la tête, derrière l'oreille droite; elle a
poussé un petit cri, mais n'a pas bougé; ensuite, il a été vers
l'enfant qui dormait dans son berceau, et lui a également tiré un
coup de pistolet dans la tête; puis, il s'est sauvé en courant,
sans regarder ni la mère ni l'enfant; il est allé à Coulommiers
pour se rendre à la justice, mais il n'a pas osé se présenter, il a
erré toute la journée dans la ville; le garde-champêtre l'a arrêté
vers les quatre heures; il n'a fait aucune résistance.»
Tel est le récit que M... nous a fait, chaque fois que nous l'avons
visité, et toujours identiquement dans les mêmes termes, et du même
accent calme et impassible. Son récit est d'ailleurs absolument
conforme à ses dépositions dans le cours de l'instruction
judiciaire, ainsi qu'on en pourra juger par les extraits que nous
allons donner, et elles le complètent sans le modifier:
«Je ne vivais pas en bonne intelligence avec ma femme, qui refusait
de travailler et qui dépensait beaucoup d'argent; je le lui disais,
mais nous ne nous sommes jamais frappés; je n'ai jamais menacé ma
femme de la tuer; la veille, je n'avais pas eu de discussion avec
elle; quand j'ai vu que ma femme dépensait, je me suis mis à manger
également de l'argent; je m'enivrais quelquefois.--Ma femme ne
pouvait pas se corriger de ses mauvaises habitudes; elle ne
travaillait pas bien dans son ménage; nous avions quelques lapins,
j'étais obligé d'aller leur chercher moi-même à manger; je ne
gagnais pas beaucoup d'argent; j'étais toujours dérangé dans mon
ménage; j'étais même obligé de faire ma soupe. Il y a environ huit
jours que me voyant à bout de ressources, je formais tous les jours
la résolution d'accomplir mon dessein; la veille au soir, il n'y
avait plus d'argent à la maison; je n'avais bu que deux ou trois
verres de petit vin chez nos voisins; je n'étais pas ivre; j'avais
chargé les pistolets il y a trois ou quatre semaines, mais je ne
savais pas encore que je tuerais ma femme et mon enfant. J'ai
préparé moi-même le cataplasme et l'ai posé à ma fille; si je ne
l'avais pas tuée ce jour-là, cela lui aurait fait du bien pour
plusieurs jours. J'ai pris la précaution de ne pas me coucher pour
ne pas m'endormir afin d'accomplir mon dessein. J'avais préparé le
grand couteau pour les achever, si je ne les avais pas tuées du
coup. J'ai tué ma fille, parce que j'avais peur qu'elle tombe dans
de mauvaises mains après la mort de ma femme, et qu'elle soit mal
gouvernée. J'ai été à Coulommiers pour me livrer à la justice; si
je ne me suis pas rendu, c'est que je me suis dit que je serais
pris dans la journée. Je connais la gravité du crime que j'ai
commis; je m'en repens; je n'étais point en état d'ivresse lorsque
je l'ai commis; si c'était à recommencer, je ne le ferais pas;
pendant la conversation que j'ai eue la veille au soir chez le
voisin, je pensais au crime que j'allais commettre.»
Voici ce que M... avait dit à son voisin: «Je suis dans une maison
de malheur; il a failli y avoir un assassin. Ferais-tu comme moi?
Pardonnerais-tu à ceux qui font de mauvaises choses et qui ont de
mauvais penchants?»
Cette conversation avait paru _peu ordinaire_ au voisin, qui avait
trouvé M... triste et _pas comme d'habitude_, mais pas en état
d'ivresse. Quant à l'attitude, à la conduite, et au langage de M...
pendant la journée qui a suivi la nuit dans laquelle il avait tué
sa femme et sa fille, ajoutons à ce qu'il nous en dit lui-même, les
renseignements fournis par l'instruction:
«Le double meurtre accompli, M... quitte aussitôt sa maison et se
rend à Coulommiers; il y arrive de grand matin; c'était en février;
il entre dans le premier cabaret qui s'ouvre; on remarque le
désordre de ses vêtements et son air fatigué et abattu; il mange et
boit, paie sa dépense, et comme il n'a plus d'argent et qu'il est
connu, on lui en offre; il répond: je n'ai plus besoin d'argent, je
n'ai plus besoin de travail, je n'ai plus besoin d'emprunt; je
vivrai et je serai plus tranquille que toi. Il boit la goutte et
dit en souriant: j'ai tué ma femme et mon enfant; puis, s'adressant
à voix basse à un de ses parents: si tu savais ce que j'ai fait
chez nous, tu me ficherais un coup de couteau; tu entendras demain,
mercredi, le nom de M... voler de bouche en bouche, car j'ai tué ma
femme et mon enfant. Paie-moi encore une goutte, c'est la dernière
que tu me paieras, je viens pour me rendre. On dira que je suis une
canaille; je ne ferai pas mes vingt-huit jours de réserviste cette
année. Je savais bien que quand je dirais la chose, on ne me
croirait pas. Toi, comme ami, je te ferai quelque chose; à toi,
comme cousin, je te ferai quelque chose, et je ferai quoique chose
à tous mes camarades.»
«Puis M... se met à plaisanter; il dit qu'il est en noce, qu'il est
parti en bordée avec des camarades; qu'il est venu à Coulommiers
pour des affaires assez graves, qu'il a femme et enfant, mais qu'il
n'est pas marié; il ne paraît être ni ému, ni tourmenté; il mange
de bon appétit, et cependant on lui entend dire qu'il a perdu son
repos, et avec un de ses cousins il s'exalte, il déclame à tort et
à travers, il parle de justice, de Melun, et il le quitte en lui
disant: je ne te verrai plus ni toi ni mon pays; mais malgré son
air égaré, son cousin ne le croit pas. On lui demande si sa femme
ne sera pas inquiète de ne pas le voir rentrer le soir. Ah!
répond-il, ma femme est bien tranquille, elle ne se tourmente pas;
elle et mon enfant sont plus tranquilles que toi et moi; elles
sortiront de la maison, quand on viendra les chercher, je les ai
tuées; on ne peut être deux dans le même ménage.
Au moment de son arrestation dans la journée, il répond au garde
champêtre: _c'est moi qui ai fait le fait_, et il le suit de bonne
volonté; quand on l'interroge sur les motifs de son action, il se
tait, et demande à manger, parce qu'il n'a pas mangé depuis le
matin, et qu'il a faim.»
Pour achever l'exposé de l'affaire, il nous reste à donner quelques
détails sur le caractère, les habitudes et la manière de vivre de
M... et de sa femme, ainsi que sur sa famille, et sur les
conditions héréditaires dans lesquelles il est né.
M... était généralement considéré comme un homme d'un caractère
doux; certains cependant disaient qu'il était taciturne et
sournois. Jusqu'à son mariage, il ne semble pas avoir eu une
mauvaise conduite; ce n'est que depuis environ deux ans qu'il a
commencé à boire, et qu'il est devenu paresseux et oisif. Les
témoins disent de lui qu'il aimait _à s'amuser_; il rentrait
souvent ivre le dimanche, et très-tard; il fallait parfois que sa
femme allât le chercher au cabaret; elle le grondait, il y avait
des disputes, mais l'un et l'autre semblaient s'attacher à cacher
ce qui se passait dans le ménage, et ils avaient la réputation de
vivre en bonne intelligence.
On s'accorde à représenter la femme comme une personne douce,
laborieuse, économe, sans grande _expérience_, ce qui peut
signifier qu'elle n'était pas très-intelligente, mais très-bonne
pour son mari, ne se plaignant jamais, de moeurs irréprochables, ce
que M... déclare aussi lui-même. M... dépensait beaucoup d'argent
pour subvenir à ses goûts, et il s'en procurait en vendant les
biens appartenant à sa femme; celle-ci ne s'y opposait pas, et
probablement pour éviter des querelles, qui n'étaient déjà que trop
fréquentes, elle donnait son consentement à toutes les ventes pour
lesquelles il lui demandait sa signature. Il voyait avec regret
cette ressource s'épuiser assez vite, et à quelques observations de
son beau-père sur ses dépenses exagérées, il avait répondu par des
récriminations à l'adresse de son beau-frère, à propos d'un compte
de tutelle, dans lequel lui, M..., prétendait avoir été lésé; ce
beau-frère était le tuteur de la femme M..., et M... était alors
irrité à ce point contre lui qu'il avait dit que «s'il le
rencontrait, il lui donnerait un coup de couteau». Dans cette même
conversation, M... parla d'un homme qui avait fait tuer sa femme
par son batteur, et dit «que lui, ne ferait pas cela, que s'il
était mal avec elle, il aimerait mieux la quitter».
M... traitait ses affaires au cabaret; il avait la tête légère, il
buvait volontiers, on le grisait pour le rendre plus accommodant,
et on lui achetait au-dessous de leur valeur les terres de sa
femme.
M... s'amusait souvent, quand il rentrait ivre dans la nuit, à
tirer des coups de pistolet _pour réveiller le monde_, disait-il;
il tirait aussi par manière de plaisanterie sur sa femme et son
enfant et les effrayait en brûlant des capsules. Il semblerait
toutefois que depuis quelque temps M... avait renoncé à ces jeux,
et qu'il faisait moins d'excès; sa femme a même déclaré qu'_il ne
s'était pas dérangé_ depuis le mois de novembre dernier.
D'après ce que nous avons appris en dehors de l'instruction
judiciaire, M... est d'une famille dans laquelle il y a eu, depuis
plusieurs générations, de nombreux mariages consanguins. Son père
et sa mère sont de braves gens, mais à l'intelligence lente et
courte. Sa soeur est atteinte d'une affection nerveuse chronique;
elle souffre de dyspepsie, d'entéralgie et de vertiges causés par
des troubles fonctionnels de l'estomac; elle est incapable de tout
travail, mais elle n'a jamais présenté de désordres intellectuels.
Un de ses cousins germains, qui est en même temps son beau-frère, a
l'esprit très-borné, et est absolument dénué de mémoire. Enfin, un
oncle de M... est mort de paralysie agitante, sans avoir jamais eu
la raison troublée.
Quant à M... lui-même, depuis qu'il se livrait à des excès
alcooliques, on avait remarqué chez lui comme une surexcitation de
la personnalité; il avait une opinion exagérée de son importance;
il semblait convaincu que tout devait céder devant sa volonté, et
que chacun devait se sacrifier pour lui; il manifestait parfois des
inquiétudes au sujet de sa propre sécurité, et il ne serait pas
impossible que ce fût cette préoccupation qui l'eût engagé à
accepter les pistolets, lorsque son camarade les lui offrit, et qui
expliquât aussi pourquoi il lui arrivait assez souvent de tirer des
coups de feu pendant la nuit; enfin, d'après la déclaration de son
père, M..., depuis deux mois, se plaignait de ne pouvoir
travailler, parce qu'il avait le sang à la tête, peut-être trois ou
quatre fois par mois.
Telles sont les informations que nous avons recueillies sur M...,
sur son caractère, sur ses habitudes, sur ses antécédents de
famille et personnels, et sur les circonstances qui ont précédé,
accompagné et suivi le double meurtre dont il est inculpé. Il nous
reste maintenant à les considérer au point de vue de la mission qui
nous est confiée.
Lorsque les magistrats et les jurés sont en présence d'un homme qui
déclare tranquillement qu'il a tué sa femme, parce qu'elle ne lui
préparait pas régulièrement sa soupe, et qu'il a tué sa fille parce
qu'elle aurait été déshonorée comme étant la fille d'un meurtrier,
il est impossible qu'ils ne pensent pas que l'inculpé est un
insensé dont il est nécessaire de faire examiner l'état mental. Cet
examen, nous l'avons fait avec l'attention la plus scrupuleuse;
nous l'avons poursuivi pendant de longues séances, et nous n'avons
plus qu'à en faire connaître le résultat.
M... est un homme d'une constitution physique vigoureuse; il a la
tête bien conformée; ni dans sa figure, ni dans sa physionomie, ni
dans ses yeux, on n'observe rien d'anormal; son intelligence,
originellement peu étendue, n'a pas été développée par la lecture
qui est un de ses passe-temps favoris; il n'est cependant pas
absolument sans instruction. C'est un caractère concentré; il parle
peu, mais il s'exprime avec netteté.
Nous avons exposé plus haut quelles étaient les conditions de santé
de sa famille et ses antécédents héréditaires. Quant à lui, si
depuis qu'il se livrait à des excès alcooliques on avait remarqué
un certain changement dans ses idées, une certaine exaltation, et
même quelques inquiétudes chimériques; si, d'un autre côté, depuis
deux mois, suivant le dire de son père, il se plaignait parfois
d'avoir le sang à la tête. Nous devons déclarer que dans toutes nos
entrevues avec lui il ne s'est jamais plaint de s'être mal porté;
il nous a, au contraire, assuré que sa santé était très-bonne; il
n'a ni maux de tête, ni étourdissements, et si, sous l'influence de
ses excès, il a témoigné d'une certaine excitation mentale, soit en
parlant avec exagération de son importance et de sa valeur
personnelles, soit en exprimant des craintes pour sa propre
sécurité, cette modification dans son état cérébral habituel n'a
jamais été assez prononcée pour que nous puissions y voir un
trouble quelque peu notable et durable de la raison, causé par
l'intoxication alcoolique. D'ailleurs, il paraîtrait que depuis
quelque temps, il était devenu plus sobre, et tous les témoins sont
unanimes à déclarer que la veille de la nuit où il a tué sa femme
et sa fille il n'était dans un état ni d'ivresse, ni même de
surexcitation.
Nous n'avons découvert chez M... aucune trace de conceptions
délirantes, ni d'illusions des sens, ni d'hallucinations; il n'a
pas non plus cédé à un de ces entraînements instantanés,
irrésistibles, tels qu'on en observe chez les épileptiques, chez
les vertigineux, et aussi chez certains malades qui présentent des
symptômes d'affections cérébrales à évolution périodique ou
rémittente, puisque de son propre aveu, il pensait depuis plusieurs
semaines à faire ce qu'il a fait.
M... n'étant ni un idiot, ni un imbécile, ni un épileptique, ni un
vertigineux, ni un impulsif, ni un halluciné, ni un alcoolisé,
qu'est-il donc?
C'est un paresseux d'une intelligence limitée, ombrageux, aimant,
comme disent les témoins, _à s'amuser_, avide d'argent, et
dépensier quand il s'agissait de se procurer un plaisir,
travaillant à son heure, mécontent d'un gain qui lui semblait
au-dessous de sa peine, et préférant épuiser son capital en vendant
les biens de sa femme. Il avait contracté des habitudes de cabaret
auxquelles il lui aurait été incommode de renoncer, et il voyait
avec chagrin son avoir diminuer, en même temps que s'augmentait sa
responsabilité de père de famille. Si sa femme le laissait libre de
disposer de ce qu'elle possédait, et si elle se résignait, non sans
querelles, à son inconduite, elle se bornait à soigner son enfant,
et ne travaillait pas assez pour remplir le vide que faisait
l'oisiveté de son mari. Elle devenait ainsi pour M... une charge,
et non une source de produits; un enfant était déjà onéreux, et un
second enfant n'allait pas tarder à naître.
Voilà, autant qu'on peut l'induire de ses réponses laconiques, les
pensées qui dominaient l'esprit de M..., et avec lesquelles il
vivait constamment depuis quelques mois. Ses excès avaient bien pu
affaiblir ses facultés, morales et affectives, sans cependant
provoquer une maladie caractérisée. M... a résisté pendant quelque
temps; il a lutté contre l'idée du meurtre, il l'a repoussée, puis
enfin, un jour, il a résolu d'en finir. Il n'a pas demandé au vin
une excitation passagère pour lui rendre plus facile
l'accomplissement de son dessein. C'est au moment où sa fille était
malade, à la fin d'une journée exempte de tout excès, et d'une
soirée employée aux soins qu'exigeait la maladie de sa fille, après
avoir engagé sa femme à se reposer, en lui promettant de veiller
sur l'enfant, et après avoir lu paisiblement pendant deux heures un
livre d'histoire, qu'il a été chercher ses pistolets, et les a
déchargés sur sa femme et sur son enfant.
Le lendemain, M... est moins calme que la veille; il manifeste par
instants, du trouble et de l'émotion, mais il conserve encore
cependant une tranquillité extraordinaire; il a conscience de ce
qu'il a fait, et parle de lui comme d'un homme qui n'existe plus
pour le monde, acceptant d'avance la peine qui doit lui être
infligée et à laquelle il ne cherche pas à se soustraire.
Assurément, quand on envisage le mobile auquel a cédé M..., quand
on considère sa quiétude avant le meurtre, au moment où il le
commet, et son attitude dans les heures qui le suivent, on ne peut
se défendre d'une profonde impression d'étonnement; il n'y a là ni
colère, ni convoitise, ni un de ces éclats de passion qui
déterminent le plus habituellement les crimes et les expliquent, et
cependant aucune condition pathologique manifeste n'apparaît comme
ayant été la cause et, pour ainsi dire, la raison du double meurtre
commis par M..., et nous en sommes réduits à ne pouvoir le
rattacher qu'à une succession d'idées étranges, qui ne témoignent
ni d'un sens droit, ni d'une raison équilibrée, mais qui ne
présentent pas les caractères de la folie, et qui ont pu germer
dans l'esprit d'un homme, né dans des conditions défectueuses
d'hérédité cérébrale, égoïste, ivrogne, ami du plaisir autant
qu'ennemi du travail, moralement affaibli par les excès mais ayant
cependant conservé son libre arbitre et la conscience de ses actes.
Une dernière conclusion peut résumer ce travail: si M... n'avait
pas commis le double meurtre pour lequel il a été l'objet d'un
examen au point de vue de son état mental, aucun médecin ne
songerait à l'interner comme aliéné dans un asile, soit à cause de
son état actuel, soit en invoquant des troubles antérieurs de
santé, continus ou intermittents.
Signé: CH. LASÈGUE, A. MOTET, É. BLANCHE.
Nous n'avons pas à faire ici à un homme présentant les caractères de la
folie. M... est né dans des conditions défectueuses d'hérédité
cérébrale, son intelligence n'est pas grande, sans être notablement
au-dessous du niveau des gens de sa classe; il a même un certain goût
pour la lecture des livres sérieux et une certaine instruction,
principalement dans les choses de l'histoire.
M... n'est pas non plus un alcoolisé, à proprement parler; si depuis son
mariage il fréquentait volontiers les cabarets, s'il s'enivrait assez
souvent, ses excès de boisson n'ont produit chez lui que des troubles
très-légers et très-passagers, et si ses facultés morales,
originellement peu développées, en ont été encore affaiblies, ce n'a
jamais été au point de le priver de la faculté d'apprécier ses actes.
D'un autre côté, si M... n'est pas aliéné, ce n'est évidemment pas non
plus un homme dont le jugement soit parfaitement sain, et après avoir lu
les détails du double meurtre qu'il a commis, les mobiles qui semblent
seuls l'avoir inspiré, les circonstances qui l'ont précédé et suivi, on
ne peut s'étonner que les magistrats et les jurés aient désiré que M...
fût examiné au point de vue de l'état mental. Cet examen ne pouvait pas
aboutir à un résultat plus net et plus positif que ne l'était l'état
mental de l'inculpé.
En effet, si nous avions trouvé chez M... de ces crises cérébrales
décisives et qui ont pour conséquence l'homicide, nous n'aurions pas
hésité à le déclarer irresponsable, mais en l'absence de ces crises
significatives, nous avons dû conclure qu'il n'était pas aliéné, et nous
nous sommes bornés à des considérations tirées de son état habituel et
qui étaient de nature à amoindrir sa responsabilité. Le jury, adoptant
nos conclusions, a accordé à M... les circonstances atténuantes. En
conséquence, M... a été condamné aux travaux forcés à perpétuité.
Dans le courant d'avril dernier, un assassinat commis au milieu de la
journée, dans une rue très-fréquentée, causait une immense émotion dans
Paris. Un marchand avait fait entrer un garçon de recettes dans son
magasin et l'avait tué pour le voler. Arrêté immédiatement, l'assassin
avait avoué son crime.
Au cours de l'information, et dans des circonstances que le rapport fait
connaître, nous avons été chargés, M. le Dr Motet et moi, de constater
l'état mental du prévenu. À la suite d'un examen minutieux, nous avons
déclaré M... responsable de ses actes. Le jury a rapporté un verdict de
culpabilité, en accordant les circonstances atténuantes.
M... a été condamné aux travaux forcés à perpétuité.
Le 20 avril 1878, à 1 heure de l'après-midi, un homme, la tête nue,
sort en courant d'une boutique de la rue Saint-Lazare, n° 50;
presqu'au même instant, un autre homme sort de la même boutique,
pousse le cri: _Arrêtez-le! assassin!_ chancèle, et tombe sur le
trottoir. On arrête immédiatement celui qui fuyait, c'était M...,
marchand brocanteur, locataire de la boutique n° 50.
On s'approche de l'homme qui était tombé; il était couvert de sang;
on le relève et on le transporte dans une pharmacie voisine où il
expire presqu'aussitôt. C'était S..., garçon de recettes de la
Société générale.
Le concierge de la maison de la rue Saint-Lazare, n° 50, attiré par
le bruit, vient dans la rue, voit un attroupement, y va, et
reconnaît son locataire M... que des gardiens de la paix emmenaient
au commissariat de police; il l'y suit, et là lui dit: Malheureux,
qu'avez-vous fait? M... répond d'abord: «Ma femme et mes enfants».
Puis, «J'avais besoin d'argent». Quatre heures plus tard, interrogé
par M. le juge d'instruction, M... «reconnaît qu'il frappé S...
avec le couteau qu'on lui représente,» et il ajoute: «J'étais dans
le besoin, ayant des dettes; privé de l'argent nécessaire pour
payer mon loyer échu depuis le quinze de ce mois, j'ai vu passer le
nommé S..., garçon de recettes, que je ne connaissais pas; je l'ai
prié d'entrer chez moi pour me donner la monnaie de billets que je
n'avais pas. Après être entré, S... a fermé la porte de mon
magasin; je lui ai demandé, je crois, la monnaie de mille francs;
pendant qu'il était en train de la compter sur mon petit bureau, je
suis allé dans ma cuisine chercher le couteau que vous me
représentez, et je suis revenu près de S..., et, sans rien dire, je
lui ai porté le coup qui lui a donné la mort.
«Je n'ai fait entrer S... chez moi que pour le voler et me procurer
l'argent dont j'avais besoin. Quand j'ai vu S... tomber sur les
tapisseries qui étaient au milieu de mon magasin, j'ai ouvert ma
porte, et je me suis sauvé.»
Telles sont les circonstances dans lesquelles a été commis
l'assassinat dont M... est inculpé; telle a été l'attitude, telles
ont été les déclarations de M..., au moment même de l'assassinat,
et dans les premières heures qui l'ont suivi ces déclarations, il
les a renouvelées et les a même complétées au cours de
l'instruction.
Après avoir dit que la pensée de tuer S... pour le voler lui était
venue à l'esprit au moment où il avait aperçu le garçon de recettes
dans la rue, il a avoué qu'il avait formé ce projet depuis quelques
jours, poussé qu'il était par son besoin d'argent, et par la
nécessité de s'en procurer à tout prix pour éviter les poursuites
et la saisie.
Dans les dépositions des témoins, dans le langage et la tenue de
M..., rien n'était apparu qui fût de nature à faire suspecter
l'intégrité de la raison de l'inculpé; ses réponses avaient
toujours été nettes et précises; ses aveux étaient complets; il
n'alléguait aucune excuse, aucune circonstance atténuante.
L'information touchait donc à son terme, lorsque la femme de M...
apporta au magistrat-instructeur une note dans laquelle elle
affirmait qu'a des époques, déjà assez éloignées d'ailleurs, son
mari avait donné des signes de trouble mental dont elle n'avait
jamais parlé ni à lui ni à d'autres, et qu'elle croyait de son
devoir de faire connaître à la justice: une première fois, il y a
neuf ans, M... avait été pris d'une attaque; il se serait mis à
courir dans le jardin avec un panier qu'il s'était attaché au
corps; puis, il serait tombé comme une masse se débattant un
moment, et serait resté par terre environ une demi-heure sans qu'on
pût le relever; avec l'aide de voisins, on l'aurait porté dans sa
chambre, où il se serait agenouillé devant le lit de ses enfants en
pleurant et en leur demandant pardon. Le lendemain, il serait resté
abattu, ne se rappelant rien, et on ne lui en avait pas parlé pour
ne pas lui faire de la peine.
Second fait: En 1875, à Dieppe, M... se serait mis à bousculer des
caisses énormes dans son magasin, il aurait saisi un grand couteau
qui se trouvait accroché à une planche de la cuisine, et s'en
serait donné un coup dans la poitrine, si sa femme n'avait pu
saisir le couteau à temps; elle se serait ensuite sauvée avec ses
enfants, en poussant un cri qui avait attiré un passant auquel elle
aurait dit, comme explication, que c'étaient des caisses qui
avaient failli les écraser.
Dans une troisième occasion, au mois de décembre 1877, étant allé
sur la tombe de sa mère qu'il aimait tendrement, au moment de se
recueillir, il se serait mis à rire avec une physionomie égarée.
Enfin, étant en bateau avec son fils, il aurait fait des
contorsions et des mouvements saccadés qui auraient effrayé
l'enfant, au point que celui-ci n'aurait plus aimé à sortir seul
avec son père.
C'est alors que nous avons été chargés d'examiner l'état mental de
M...
Pour que cet examen fat complet, nous ne nous sommes pas bornés à
rechercher si les faits allégués par la femme M... s'étaient passés
comme elle le prétendait, s'ils avalent présenté le caractère
qu'elle leur donnait, si on pouvait les rattacher à un état morbide
se manifestant par accès, et, comme conséquence, si l'acte du 20
avril pouvait avoir quelque analogie d'origine avec les actes qui
avaient eu lieu notamment en 1869 et 1875; nous avons étudié M...,
ses antécédents de famille, ses antécédents personnels, son
caractère, ses penchants, ses goûts, ses habitudes, et nous avons
cherché à bien préciser quel était son état mental à l'époque où a
eu lieu le meurtre dont il est inculpé.
M... est fils d'un père qui vit encore et qui n'a jamais été
atteint de troubles cérébraux; il a perdu sa mère, il y a dix-huit
mois; elle a succombé à une affection organique de l'estomac; elle
était, dit-on, peu intelligente, se laissait absolument dominer par
son mari, mais son infériorité mentale n'était pas telle qu'il y
ait lieu d'en tenir compte comme prédisposition héréditaire.
Un cousin germain de M..., âgé de 22 ans, est épileptique.
M... est âgé de 41 ans, de taille moyenne, bien constitué, et de
tempérament nerveux. D'un caractère très-vif, il était cependant
d'humeur facile dans son intérieur, plein d'affection pour sa femme
et ses enfants. Réputé très-habile connaisseur en objets d'art,
c'était chez lui une véritable passion, et jadis il lui est parfois
arrivé de s'imposer des privations pour devenir possesseur d'un
tableau qu'il désirait. D'habitudes sombres, sa grande distraction
était la promenade sur la rivière.
Dans notre première entrevue, il nous dit qu'il jouit d'une
excellente santé; que depuis une fièvre typhoïde qu'il a eue vers
l'âge de 15 ans, et dont il s'est rétabli rapidement, il ne se
rappelle pas avoir été malade, qu'il a seulement de temps en temps
des maux de tête, de courte durée, mais jamais ni étourdissements,
ni vertiges, ni pertes de connaissance, qu'autrefois il avait
quelques douleurs de rhumatisme, mais qu'il n'en a pas souffert
l'hiver dernier.
Interrogé sur la disposition d'esprit dans laquelle il était à
l'époque du meurtre, il nous répond qu'il était triste et préoccupé
parce qu'il se voyait dans l'impossibilité de faire face à ses
engagements; il n'avait pas pu payer le terme du 15 avril, et il
demandait des remises de jour en jour. Le 19, il était moins
tourmenté, nous dit-il, parce qu'il espérait faire une vente dans
la matinée du 20; il avait bien dormi, et était venu de bonne heure
à Paris, comptant sur un acheteur qui devait le tirer d'embarras,
mais le client espéré ne se présenta pas; M... avait promis de
payer son terme dans la journée, et il n'en avait pas l'argent.
C'est alors que voyant venir le garçon de recettes, il eut, nous
dit-il, la pensée de le faire entrer dans sa boutique, sous
prétexte de lui demander de la monnaie, et avec l'intention de le
tuer pour le voler.
Telles sont exactement les premières réponses que M... nous fit. Il
ne nous avait rien dit des faits mentionnés par sa femme; mais
comme il était allégué, au moins pour un de ces faits que M... ne
se l'était pas rappelé, et qu'on ne lui en avait pas parlé; avant
d'interroger de nouveau M... nous voulûmes entendre sa femme. Elle
nous répéta ce que contient sa note écrite et qui est reproduit
plus haut. Elle ajouta qu'il était tombé deux fois à l'eau. Nous
lui avons demandé en outre si son mari n'avait pas quelquefois
uriné au lit la nuit sans s'en apercevoir et s'il ne se plaignait
pas d'étourdissements. Elle nous répondit qu'elle se souvenait
qu'il avait uriné une fois au lit, et qu'il s'était plaint
quelquefois d'étourdissements.
Lorsque nous revîmes M..., notre but principal était de bien
constater s'il n'avait aucun souvenir des faits dont sa femme nous
avait informés, et nous dirons tout de suite que si M... n'en avait
gardé aucune trace dans la mémoire, ces faits auraient eu, à nos
yeux, une valeur que ne leur ont pas laissée les explications qu'il
nous a données dans la seconde conversation que nous avons eue avec
lui.
Voici, en effet, ce que M... nous a dit dans cette seconde
conversation:
«Je me souviens très-bien d'avoir eu un malaise à Argenteuil;
c'était à la suite d'une discussion avec ma femme. Je me suis mis
en colère (je suis assez vif); je suis resté par terre dans le
jardin pendant quelque temps, mais je n'ai pas été malade à la
suite de cela; je suis venu le lendemain à Paris comme d'habitude.
«Quant à l'affaire de Dieppe, je m'en souviens très-bien aussi.
C'était à cause d'un objet que j'avais acheté. Ma femme m'a
reproché de l'avoir payé trop cher; il y a eu une discussion; j'ai
eu une scène avec ma femme, et, dans un mouvement de vivacité, j'ai
brisé différentes choses, et j'ai voulu me frapper avec un couteau.
Cela a attiré du monde dans la maison, et, pour ne pas dire ce qui
en était, on a dit que je voulais mettre des caisses en ordre et
que j'étais tombé. Je me rappelle très-bien maintenant.
«Vous me demandez si j'ai eu des étourdissements lorsque je suis
tombé à l'eau. Une fois, je suis tombé en retirant l'ancre de mon
canot; j'ai fait un faux mouvement; une autre fois, il faisait
grand vent, mon canot a chaviré.--J'ai eu de la peine à gagner le
bord, parce que le courant était très-fort, que j'avais des bottes
et un vêtement très-épais; j'étais épuisé en arrivant sur la berge;
c'était un accident.
Quant à avoir uriné au lit la nuit, il me semble bien qu'on m'a dit
un jour qu'on avait du faire sécher mes draps que j'avais
mouillés.»
Nous interrogeons alors de nouveau M. sur les circonstances dans
lesquelles s'est accompli le meurtre dont il est inculpé.
Il nous avoue qu'il avait des dettes qu'il ne pouvait acquitter,
qu'il avait promis le jeudi 18, à deux de ses créanciers de leur
donner un fort à-compte le surlendemain, 20 avril, et qu'il s'était
en outre engagé à payer le même jour son propriétaire; que c'est la
nécessité absolue de se procurer de l'argent qui lui a inspiré la
pensée de ce qu'il a fait, qu'il n'a d'abord pensé qu'a s'emparer
de l'argent, après avoir tué l'homme, et qu'il aurait songé plus
tard à se débarrasser du cadavre.
À ce qu'il nous avait déjà dit, il ajoute qu'il se rappelle avoir
rencontré le matin un de ses amis sur le boulevard, mais qu'il ne
se souvient pas bien de leur conversation, qui a été très-courte;
il nous parle de la visite qu'il a faite en arrivant chez lui au
concierge de la maison, et de sa promesse de payer son terme dans
la journée; il nous raconte tous les détails du meurtre, la lutte
qu'il a eue avec S..., et comment, saisi de frayeur, il s'est sauvé
dans la rue. Ses souvenirs sont très-précis, et il nous a donné
toutes ces explications, simplement, sans efforts et presque sans
réticences.
Les déclarations et les aveux de M... constituent un ensemble de
circonstances et de faits qui ne comportent pas l'existence, le
jour où a eu lieu l'acte incriminé, d'un trouble de l'intelligence,
si subit et si passager qu'il eût pu être, et qui prouvent, au
contraire, que M... était en pleine possession de ses facultés,
maître de ses déterminations, et non dominé par une influence
morbide irrésistible.
Après les déclarations de la femme M..., c'était cette influence
morbide qu'il était de notre devoir de rechercher, et les faits qui
nous étaient révélés et présentés avec une apparition soudaine,
imprévue, une évolution rapide, suivis d'une perte complète de
mémoire, nous indiquaient suffisamment dans quelle voie devaient
être dirigées nos investigations.
Les épileptiques seuls ont de ces crises qui se bornent parfois à
des actes excentriques et bizarres, qui déterminent d'autres fois
des scènes de violence, et qui n'aboutissent que trop souvent à des
meurtres. Nous devions donc examiner scrupuleusement quel aurait
été le véritable caractère des accès qui nous étaient signalés, si
anciens qu'ils fussent, si rares et si éloignés les uns des autres
qu'ils eussent été.
C'est M... qui nous a donné lui-même les explications dont il ne
soupçonnait pas l'importance et qui réduisent énormément la valeur
des troubles passagers qu'il aurait éprouvés en 1869 et en 1875.
Mais, en admettant même que ces troubles aient eu l'importance
qu'on voudrait leur attribuer, ils n'ont certainement exercé aucune
influence notable sur les facultés intellectuelles de M..., et on
ne saurait trouver dans les circonstances où a été accompli le
meurtre dont il est inculpé aucun des caractères que l'on observe
dans les homicides commis par les épileptiques.
Les épileptiques meurtriers appartiennent en effet à trois classes
distinctes:
Les uns, soit avant, soit après une attaque convulsive ou
simplement vertigineuse, sont pris tout à coup d'un accès de fureur
aveugle, et poussés par une force irrésistible, se précipitent,
frappent au hasard le premier venu, et le tuent, puis, tombent dans
un anéantissement profond, et ne se rappellent pas ce qu'ils ont
fait.
Ils ne savent ni pourquoi ils ont frappé, ni qui ils ont tué.
Chez d'autres à crise non convulsive, l'impulsion n'éclate pas
aussi soudainement et n'est pas aussi rapide dans son évolution;
ceux-ci hésitant, luttent contre l'entraînement qui les sollicite,
semblent combiner leur agression, et en réalité ne font que
parcourir en quelques heures les phases de l'accès qui doit aboutir
à l'acte de violence.
D'autres enfin, en dehors des attaques éclamptiques, ont subi une
perversion mentale qui s'établit et devient permanente. Ils
repassent incessamment dans leur esprit troublé les conceptions
délirantes qui les dominent, ils délibèrent longtemps et
patiemment, et n'en arrivent à l'acte que lorsque la congestion
cérébrale, reconnaissable à ses signes habituels, a acquis une
intensité suffisante pour déterminer la violence terminale.
Nous n'avons rien observé chez M... qui put le faire rattacher à
une de ces classes de malades. D'après ses propres déclarations et
ses aveux, il a été poussé, dans l'acte dont il est inculpé, par
des mobiles parfaitement raisonnés; il avait besoin d'argent, et
ne savait où en trouver; il a prémédité et combiné le moyen auquel
il a eu recours pour s'en procurer.
L'avant-veille et la veille, et le matin même du jour du meurtre,
il n'a pas eu l'esprit troublé; il se rappelle tout ce qu'il a
fait, sauf peut-être les détails exacts d'une conversation avec un
de ses amis, mais cette légère lacune dans ses souvenirs peut être
facilement expliquée par la préoccupation où il était. Il se
souvient également de tous les détails de l'accomplissement du
meurtre, et des circonstances qui l'ont suivi. On est donc là en
présence d'un acte réfléchi, voulu, et qui n'a offert, à aucun
moment, le caractère des impulsions irrésistibles, ou provoquées,
par des conceptions délirantes. En conséquence de tout ce qui
précède, nous concluons que:
1° Le 20 avril 1878, M... (Louis-Adolphe), était dans un état
mental qui lui laissait le libre exercice de sa volonté et la
conscience de ses actes.
2° Les troubles passagers de l'intelligence que M... aurait
présentés en 1869, en 1875 et en 1877, n'ont pas pour nous
l'importance que la femme M... semble leur donner. En admettant
même que M... eût été atteint à plusieurs reprises d'incontinence
nocturne des urines, il n'est pas démontré qu'elle puisse être
rattachée à des accès de mal comitial.
Nous ne pensons pas que des accidents aussi rares, séparés par des
intervalles aussi longs, dont M... a conservé le souvenir, dont il
donne une explication acceptable, et auxquels manquent la plupart
des caractères habituels des attaques convulsives ou vertigineuses,
aient pu avoir une influence sur ses facultés intellectuelles.
3° En conséquence, M... (Louis-Adolphe) doit être considéré comme
responsable des actes dont il est inculpé.
Paris, le 27 mai 1878.
Signé: A. MOTET, É. BLANCHE.