A. MOTET, É. BLANCHE.

Dans ce fait, comme dans les précédents, on observe des crises

d'intensité différente et en rapport avec des variations dans les

conditions cérébrales, et en plus, l'intoxication alcoolique comme cause

déterminante de la crise au cours de laquelle a lieu le meurtre. D...

est un bon ouvrier, un travailleur plein d'énergie, d'un caractère

sombre, peu communicatif, très-économe, et qui n'admet pas que son

travail puisse être sans récompense. Malgré toute son activité, loin de

prospérer dans ses affaires, il végète, et quand il avait le droit

d'espérer le succès, il ne rencontre que les revers.

Sa femme le seconde de toutes ses forces, mais en vain; alors D... lui

reproche, sans aucune justice, de manquer d'ordre, et la rend

responsable de ce qu'il ne réussit pas. Il a un enfant; loin de s'en

réjouir, ce n'est pour lui qu'une dépense de plus dans le ménage. Un

second enfant va naître; D... ne peut supporter la pensée de ce surcroît

de charge; à cette pensée vient se joindre le soupçon qu'il pourrait

bien avoir été trompé par sa femme et ne pas être le père de l'enfant

qu'elle porte; il frappe violemment sa femme dans l'espoir de la faire

avorter.

Puis, succède une période de calme relatif. Plus tard, les idées de

jalousie reparaissent; D... est convaincu que sa femme a une mauvaise

conduite; et un jour il se promène longtemps sur le bord de la Seine

avec un de ses voisins qu'il considère comme un de ceux qui le trompent,

et il avoue qu'il avait l'intention de le jeter dans l'eau. Cette fois,

il en reste à la pensée, et ne va pas jusqu'à l'acte.

Obsédé de soucis, D... demande à l'alcool l'oubli de ses chagrins. Il

devient alors de plus en plus soupçonneux, irritable, emporté; les

hallucinations de la vue apparaissent; il ne dort plus, n'a plus un

moment de repos ni le jour ni la nuit, et enfin la crise éclate, le

meurtre est accompli. D... redevient aussitôt calme; il attend, en

fumant, qu'on vienne l'arrêter, et il n'exprime aucun regret de ce qu'il

a fait, tant il est persuadé que sa vengeance était juste.

Le lendemain, n'éprouvant aucun malaise, il pense qu'il n'était pas

empoisonné et regrette d'avoir tué sa femme.

En prison, il a deux nouvelles crises; dans la première, il assomme un

de ses codétenus; dans la seconde, il est réduit à l'impuissance par les

mesures de surveillance exceptionnelle dont il est l'objet.

Constatons encore ici des analogies frappantes entre ce fait et le fait

de la femme C... Elle ne doute pas de son droit de se venger des mauvais

traitements dont elle est victime; D..., après avoir tué sa femme,

conserve le calme d'un homme qui a satisfait à une vengeance légitime.

On pourrait croire que c'est une appréciation après coup, un moyen de

défense; ce sentiment existait peut-être chez la femme C... et chez

D..., mais il y avait certainement aussi conviction sincère de leur

part.

Dans sa prison, la femme C... a de nouveau des conceptions délirantes

relatives aux religieuses qu'elle considère comme des complices gagnées

à la cause du clergé; à Mazas, D..., après être resté calme pendant

quelques jours, présente les signes d'un délire avec hallucinations,

absolument semblable à celui qui l'a poussé au meurtre de sa femme.

Il n'y a de différence que dans la cause de l'accès de délire avec

hallucinations, l'alcoolisme, qui joue dans ce cas le principal rôle et

qui manquait absolument chez la femme C...; mais dans l'un et dans

l'autre, on voit des impulsions irrésistibles surgir au cours d'un

délire mélancolique qui n'avait été longtemps que menaçant, qui avait

donné lieu à quelques violences sans résultats, et qui éclate enfin par

des actes terribles.

ÉPILEPSIE.--ATTAQUES VERTIGINEUSES AVEC HALLUCINATIONS VISUELLES ET

PERVERSIONS INTELLECTUELLES.--ABSENCE D'ATTAQUES

CONVULSIVES.--INCONTINENCE NOCTURNE DES URINES.--ACCÈS DE DÉLIRE

IMPULSIF.--MEURTRE.--SOUVENIR EXACT DES FAITS ACCOMPLIS PENDANT

L'ACCÈS.--IRRESPONSABILITÉ.

Nous soussignés, Lasègue, Blanche et Motet, docteurs en médecine,

commis par une ordonnance en date du 20 février 1868 de M. Dubard,

juge d'instruction près le tribunal de première instance du

département de la Seine, «à l'effet d'examiner le nommé R...,

inculpé d'assassinat, de rechercher et d'établir quel a été son

état mental au moment du crime, et quel il est actuellement;» après

avoir prêté serment, avons pris connaissance du dossier, avons

examiné l'inculpé à plusieurs reprises, et consignons dans le

présent rapport les résultats de notre expertise:

Le 24 janvier 1868, R... se présentait au presbytère de la Loupe et

demandait avec instance à parler à M. le curé. «Il venait,

disait-il, chercher des consolations, et se plaignait des mauvaises

gens qui voulaient lui faire du mal.» La servante qui lui avait

ouvert la porte lui dit que le curé était à l'église, qu'il le

trouverait au confessionnal. R... suivit les indications qui lui

étaient données; il se rendit à l'église, frappa au guichet du

confessionnal, et réclama les consolations qu'il était venu

chercher. Soit que ses paroles eussent paru étranges au curé, soit

que R... ait à ce moment déjà proféré des menaces, le prêtre ne

crut pas devoir l'entendre et l'invita à se retirer. R... insista.

Le curé sortit alors du confessionnal; l'accusé le suivit dans

l'église, et n'obtenant pour réponses à ses demandes qu'un refus

absolu, avec menaces de le faire arrêter s'il ne s'éloignait pas,

R... prit son couteau et frappa le curé avec une telle violence que

la lame pénétra tout entière dans la cavité du petit bassin et

détermina une hémorrhagie rapidement mortelle.

R... rentre immédiatement à l'auberge, où il est arrêté. Il avoue

le meurtre qu'il vient de commettre, et, bien que dès ce moment ses

réponses soient assez précises, elles témoignent encore des

préoccupations sous l'empire desquelles il a agi. Nous avons à

déterminer: 1° quels sont les antécédents de l'inculpé; 2° quel

était son état mental au moment du crime.

R... est un homme de 34 ans, d'une taille élevée; son aspect

extérieur révèle la prédominance du tempérament lymphatique; il est

atteint d'une blépharite ciliaire chronique. Son enfance a été

maladive; il eut, dit-il, les fièvres pendant très-longtemps, mais

il ne paraît pas avoir eu d'accidents convulsifs. Il se développa

lentement et fut sujet jusqu'à 18 ans à de l'incontinence nocturne

des urines. Il n'apprit jamais à lire ni à écrire, et put cependant

faire sa première communion. Sa physionomie est peu intelligente;

l'ensemble de sa personne, son attitude, annoncent une simplicité,

une franchise, dont nous avons été frappés dès notre premier

examen, et qui ne se sont pas démenties depuis. Il travailla de

très-bonne heure; placé à l'âge de 13 ans comme domestique dans une

ferme, il y resta cinq ans, et n'en sortit qu'à la mort de ses

maîtres. À cette époque, son caractère se modifie; R... est pris

comme d'un incessant besoin de changement; il ne reste nulle part,

s'en allant sans prétexte, pour rentrer quelque temps après dans la

place qu'il a volontairement quittée. Il est inquiet, soupçonneux;

il croit, si l'on parle à voix basse auprès de lui, que c'est de

lui qu'on s'occupe; si on lui fait une observation, il la prend

toujours en mal; sans être habituellement querelleur ni violent, il

a parfois des moments de vivacité, d'entêtement, _il se bute_, et

l'on n'en peut rien obtenir. D'autres fois, il est sombre,

taciturne, ne parle plus, et cet état de tristesse se montre assez

souvent chez lui pour qu'on dise dans le pays que R... «est un

songeur». Il ne se lie avec personne, ne se montra guère ni au

cabaret ni dans les fêtes; son caractère, mobile à l'excès, éloigne

de lui. Cependant, il ne manque jamais de travail; on lui reconnaît

une certaine habileté dans le commerce des bestiaux; on lui confie

des sommes assez importantes, et jamais sa probité n'a été

suspectée. Il est économe, et, si peu qu'il gagne, il contribue

pour sa part à soutenir une de ses soeurs qui est aveugle.

Cet homme est, depuis l'âge de 18 ans, sujet à des accidents qui

revenaient à des époques plus ou moins éloignées; il était pris de

maux de tête violents dont l'apparition semble avoir coïncidé avec

les modifications signalées dans son caractère. Depuis huit mois

surtout les maux de tête ont été plus fréquents; ils se sont

compliqués de troubles de l'intelligence, d'hallucinations de la

vue, et les renseignements qu'il nous donne à ce sujet, que nous

reproduisons presque textuellement, sont d'accord en tous points

avec les dépositions recueillies par les magistrats chargés de

l'enquête.

«Souvent, dit-il, ça me prenait, j'avais tout à fait mal à la tête,

je n'y voyais plus clair; ça me montait à l'estomac, et puis ça me

serrait au cou: je ne pouvais plus respirer. Je ne dormais guère

jamais, mais, dans le mois d'août, je ne dormais presque plus. Je

me faisais un tas de fantômes, j'avais comme peur de moi-même.

Jamais je ne m'étais vanté de ça à personne. Une nuit, j'étais dans

mon lit, j'aperçois quelque chose contre la porte de l'écurie; ça

avait une figure tout à fait drôle. Je me suis levé, je suis allé

voir, il n'y avait plus rien. Je me suis recouché et ça est revenu.

Je me suis relevé trois fois, et je me disais: Mon dieu, je

suis-t-y drôle! J'ai pensé que c'était quelque chose qui me

tourmentait dans moi, qu'on voulait me faire du mal, je n'ai pas

dormi du tout. Le matin je me suis levé comme d'habitude, j'ai été

mener les vaches dans le pré, je n'ai rien dit à ma patronne; je

suis allé trouver le curé de Pontgoin, je lui ai tout raconté; je

lui ai dit que je croyais qu'on voulait me faire du mal; je croyais

sans croire; je pensais bien qu'il y avait quelque chose tout de

même, mais je ne supposais sur personne. Le curé de Pontgoin m'a

rassuré, il m'a conseillé un bain de pieds et du tilleul; je me

suis trouvé mieux après cela. J'ai eu cela encore une autre nuit

que je me suis levé. Je voyais tout rouge; j'ai cru qu'il y avait

le feu; j'ai manqué l'échelle et je suis tombé; cette fois-là, ma

patronne peut le savoir.»

Il est impossible de méconnaître dans ces faits l'existence

d'hallucinations de la vue, se manifestant tout à coup chez un

individu qui se plaint en même temps d'un malaise qui, de la région

de l'estomac, s'étend vers l'oesophage, remonte jusqu'à

l'arrière-gorge et détermine une sensation de constriction

nettement exprimée par les mots: «Cela me serrait, je ne pouvais

plus respirer.» Cette anxiété extrême, nous la retrouvons, non pas

la veille, mais l'avant-veille du jour du meurtre. «Dans la nuit du

mercredi au jeudi (22 au 23 janvier), je n'ai pas pu dormir.

J'avais un tas de rêves; il me semblait toujours voir quelque

chose, des formes de rien; c'était dans ma vue, mais j'avais comme

peur. Je ne me suis pas levé, j'ai appelé le tondeur à côté de moi

pour lui demander l'heure. Je m'ennuyais dans le lit, j'étais tout

à fait fatigué; souvent ça m'arrivait de ne pas pouvoir dormir;

mais la nuit suivante j'ai tout à fait bien dormi; ça ne m'a pris

que le matin après que j'ai eu mangé le café.

«Il s'est trouvé que j'allais à la Loupe; je ne sais pas ce qui m'a

pris. Je me suis levé bien tranquille à sept heures; j'ai sorti

dehors, et la maîtresse d'auberge était là, en train de faire du

café. Elle me dit: en voulez-vous?--Ça m'est égal, que je lui

répondis, si vous en avez de trop, je veux bien. Quand j'ai eu

mangé ce malheureux café, ça m'a monté à l'estomac.

À ce moment là, il y a un homme qui est venu avec un coq d'Inde.

«Il y avait longtemps que j'avais la tête toute drôle par moments;

ça m'a impressionné de voir ce dindon; il était dans un panier au

milieu de la route, et plus je le regardais, plus il me semblait

drôle; je ne pouvais pas m'ôter les yeux de dessus; je ne peux pas

vous expliquer cela. Je me suis retourné et c'est là que j'ai vu

l'image du côté du lit au petit C...; il y avait comme deux têtes:

ça dansait. C'est là que je suis parti. J'étais impressionné et

tourné je ne sais pas comment. Alors j'ai été trouver le curé; il

n'était pas là, il était à l'église. J'avais sonné, la domestique

m'avait demandé ce que je voulais, je lui répondis que je voulais

parler à M. le curé. Elle me dit qu'il était à l'église. J'entrai.

J'ai pris de l'eau bénite comme on fait toujours, j'ai tapé au

guichet du confessionnal; il m'a demandé ce que je voulais, je lui

ai dit que je voulais des consolations; j'ai encore frappé, il m'a

dit de m'en aller; puis il est sorti dans l'église, il m'a dit

qu'il allait chercher les gendarmes. J'avais mon couteau dans ma

poche, je lui en ai donné un coup. C'est là qu'ils sont venus

m'arrêter.»

Ces détails nous permettent de dire que le délire a éclaté tout à

coup sous forme d'accès avec impulsion irrésistible; et, loin de

trouver dans la précision des réponses de R... des éléments de

doute sur la réalité d'un trouble de ses facultés intellectuelles,

nous déclarons que l'intégrité des souvenirs, l'exposé minutieux de

tous les faits qui ont précédé le meurtre, sont pour nous

caractéristiques; ils sont l'expression d'une préoccupation

maladive.

R... s'est en quelque sorte observé lui-même, rien ne lui a échappé

dans la succession des troubles qu'il nous révèle. Des faits qui

eussent passé inaperçus pour un homme sain d'esprit, se sont gravés

dans sa mémoire avec d'autant plus de précision qu'il a été plus

inquiet. Il n'a rien oublié; mais, bien différent des autres

criminels qui essayent de mettre leurs actes au compte de la folie

et de les atténuer, il raconte ce qu'il a éprouvé, sans chercher

jamais à s'excuser, exprimant plutôt le regret du meurtre qu'il a

commis. Il n'exagère rien; il dit avec une simplicité et une

sincérité parfaites; il n'a jamais varié dans ses réponses; ses

actes, ses préoccupations délirantes s'enchaînent de la manière la

plus rigoureuse et appartiennent à un état pathologique nettement

déterminé. Pour nous, R... est atteint d'épilepsie, non pas de

celle qu'on observe le plus communément, mais bien de la forme

réduite aux vertiges fugaces, à ces modifications instantanées si

soudaines et parfois si rapidement disparues qu'elles ne seraient

même pas soupçonnées si les actes qui les suivent n'en venaient pas

révéler la nature. Cette opinion est d'autant plus certaine en ce

qui regarde R..., qu'il est d'expérience que les actes délirants

prennent plus vite le caractère de la plus aveugle violence lorsque

la manifestation épileptique a été réduite à sa plus simple

expression. Et, comme ces troubles ne sont jamais isolés, comme

leur apparition, leur retour, apportent dans le caractère, dans les

habitudes, dans les tendances, des modifications profondes, on

peut, lorsqu'on n'en méconnaît plus la nature, les suivre en

quelque sorte à la trace. Tantôts fréquents, tantôt revenant à de

longs intervalles, ils laissent toujours une impression plus ou

moins profonde, se révélant par des symptômes à l'ensemble desquels

on a scientifiquement donné le nom de «caractère des épileptiques».

Ces malades, d'une mobilité extrême, sont tour à tour soupçonneux,

méfiants, querelleurs, violents, puis faciles, serviables,

obséquieux même. Leur intelligence pendant longtemps n'est pas

amoindrie, elle n'est que momentanément troublée, jusqu'au jour où,

par suite de la répétition des accès, elle s'affaiblit et enfin

s'éteint. Chez les malades qui présentent seulement l'état

vertigineux, le caractère épileptique est tout aussi tranché que

dans l'épilepsie convulsive. Mais ce qu'on trouve chez eux bien

plus souvent, ce sont les hallucinations de la vue, les

déterminations violentes, non motivées, l'agression instantanée,

automatique, pour ainsi dire, de véritables accès s'épuisant

parfois à la suite d'un seul meurtre, ou bien, ce qui

malheureusement n'est pas rare, durant assez longtemps pour être

l'occasion d'une série de meurtres dont on chercherait en vain les

motifs.

R... nous présente tous les caractères de cette affection. Depuis

l'âge de 18 ans, il est connu comme un individu mobile, ayant des

alternatives d'une tristesse profonde et d'un état plus calme

pendant lequel il est capable de se livrer aux travaux de la ferme.

On ne s'explique pas ses brusques changements d'humeur: c'est qu'on

ne sait pas qu'il a peu de sommeil, que des visions effrayantes,

«des fantômes, des images de rien», comme il les appelle, le

tourmentent souvent. Il est soupçonneux, méfiant; il se figure

qu'on s'occupe de lui, qu'on lui veut du mal. Quand il est sous

l'influence de ses préoccupations tristes, il n'accepte aucune

observation, «il part, dit-il, pour un oui, pour un non», et, la

période de calme revenue, il cherche à rentrer dans la maison qu'il

a quittée sans motifs. Bien des faits qui auraient eu pour nous une

haute importance ont pu passer inaperçus, mais ce que nous savons

ne peut laisser aucun doute dans notre esprit, et surtout les

hallucinations du mois d'août. R... était aussi malade le jour où

il est allé trouver M. le curé de Pontgoin que le jour où il est

allé trouver M. le curé de la Loupe. Les symptômes de l'accès sont

les mêmes; et si le curé de Pontgoin n'a pas été la victime de

R..., c'est que l'accès du mois d'août s'était passé pendant la

nuit, que déjà un intervalle de temps assez considérable s'était

écoulé entre les troubles hallucinatoires et le moment de la visite

au curé; c'est qu'aussi, peut-être, R... n'a pas, ce jour-là,

rencontré d'obstacles dans la réalisation de ses projets; il a

trouvé ce qu'il venait chercher: des consolations. Dans le fait de

la Loupe, nous constatons les caractères du vertige plus tranchés

encore: début brusque par une sensation de malaise au creux de

l'estomac, sorte «d'aura» qui remonte à l'arrière-gorge et

l'étouffe, hallucinations de la vue, éblouissements, et, enfin,

conceptions délirantes tristes: ce sont elles qui le poussent. R...

a besoin d'aller chercher auprès de quelqu'un ce qu'il appelle «des

consolations»; et, comme il avait été trouver le curé de Pontgoin,

il s'en va trouver le curé de la Loupe. Il ne le connaissait pas,

mais il avait été soulagé, dit-il, par le premier, il pouvait

l'être par le second. Profondément troublé à ce moment, il n'est

plus maître de se diriger; il obéit à une impulsion; il rencontre

un obstacle, il le renverse; il frappe, il tue, sans préméditation,

sans conscience, un prêtre qu'il n'a jamais vu, qu'il n'a pas, même

un instant, pensé à mettre au nombre de ses imaginaires

persécuteurs.

En conséquence, les médecins soussignés se croient autorisés à

conclure que:

1° R... est atteint d'une affection encéphalique caractérisée

essentiellement par des accès subits épileptiformes, avec

impulsions irréfléchies et irrésistibles.

2° En dehors de ces attaques s'accompagnant d'hallucinations

visuelles, de vertiges, ou de perversions intellectuelles, R... n'a

jamais été sujet à des attaques épileptiques convulsives, se

produisant sous la forme d'accès d'épilepsie classique.

3° L'absence de convulsions épileptiques, non-seulement n'exclut

pas la possibilité d'épilepsie à prédominance de propulsions

instinctives et de désordres de l'intelligence; au contraire, il

est d'expérience que la plupart des malades entraînés à commettre

des actes de violence dans le cours d'un vertige épileptique de

nature spéciale ne sont que rarement, sinon exceptionnellement,

sujets à des attaques éclamptiques d'épilepsie.

4° Dans ces conditions, le malade, dominé par la plus invincible de

toutes les influences, perd toute responsabilité de ses actes, lors

même que ces actes sembleraient à première vue être commandés par

une intention, et être soumis à l'influence de la volonté.

5° Si R... doit être considéré comme irresponsable, et si les accès

de l'aliénation passagère ne sont survenus et ne doivent

préalablement survenir qu'à des périodes éloignées, R... est,

néanmoins, pendant les accès, dont le retour périodique est

impossible à déterminer, un homme tellement dangereux, qu'il y a

lieu de le placer dans un asile d'aliénés.

Paris, le 9 avril 1868.

Signé: CH. LASÈGUE, É. BLANCHE, A. MOTET.

Ce fait vient à l'appui de l'opinion, aujourd'hui consacrée par

l'expérience, que les troubles intellectuels chez les épileptiques sont

beaucoup plus intenses dans les cas où il y a seulement des vertiges que

dans ceux où existent des attaques éclamptiques. L'élément _délire_

semble en raison inverse de l'élément _convulsion_.

On observe chez R... des crises d'inégale intensité; d'abord, c'est un

besoin irrésistible de changement et de condition; puis, se montrent des

soupçons, des inquiétudes, des moments de tristesse, des vivacités, des

emportements; viennent ensuite des hallucinations, principalement la

nuit, des terreurs, des insomnies. Après une nuit passée dans le délire,

R... se rend chez le curé de P... et lui raconte ses tourments; celui-ci

le rassure et lui donne quelques conseils. R... se retire content et

calme; la crise s'arrête là. Notons ici que la démarche auprès de curé

de P... avait été séparée par quelques heures des accidents cérébraux

qui l'avaient précédée, et que par conséquent l'influence de ces

accidents en avait été amoindrie. Au contraire, le jour où R... a tué le

curé de la Loupe, c'est dans la matinée et presque immédiatement avant

d'aller au presbytère qu'il avait eu une crise sur laquelle il a fourni

les détails les plus précis. Il était donc, en arrivant auprès du curé,

sous l'influence directe de cette crise de délire et d'hallucinations.

Enfin, à rencontre de ce que l'on observe le plus habituellement chez

les épileptiques, R... s'est rappelé avec une précision minutieuse tout

ce qu'il avait pensé, tout ce qu'il avait vu, et tout ce qu'il avait

fait, jusqu'après le meurtre, ce qui s'explique par la prédominance

qu'offre dans ce cas l'intensité de la préoccupation délirante sur les

troubles comitiaux.

L'attaque est incomplète chez lui comme chez un grand nombre

d'épileptiques à crises plus mentales que convulsives. Elle a en moins

l'absence de conscience, les spasmes toniques ou cloniques; elle a en

plus la tension impulsive. C'est une sorte d'état intermédiaire entre la

grande attaque ou le grand mal, et le vertige.

Conformément aux conclusions du rapport, R... a été déclaré

irresponsable et placé dans un asile d'aliénés.

La nommée R... est une enfant non-seulement par son âge, mais par

la lenteur de son développement physique et moral; sa tête a des

dimensions au-dessous de la moyenne.

À l'âge de 2 ans, elle a fait une chute suivie d'accidents

cérébraux sur lesquels il est impossible d'être renseigné. Depuis

lors, des accès épileptiques ou épileptoïdes rares se sont

produits.

Elle est sujette à des impulsions violentes, soudaines, sans

provocation, et sans cause appréciable.

Un jour, elle se jette, armée d'un couteau, sur sa mère et lui fait

une blessure sans gravité. Une autre fois, elle se précipite sur sa

grand'mère, une corde à la main, roule la corde autour de son cou

et tire violemment; la grand'mère est à demi étranglée, elle tombe

à terre, ne pouvant plus crier; le bruit attire l'attention et on

accourt à temps pour la sauver.

Ces attaques de courte durée sont séparées, par des intervalles de

raison relative, d'autres accès pendant lesquels l'enfant est

dominée par des idées vaniteuses.

Elle s'habille avec une prétention de mauvais goût, se déclare

riche ou près de le devenir, habile à tout, bien qu'elle n'ait pu

en réalité apprendre un état.

Le nommé F..., âgé de 35 ans, est arrêté dans la boutique d'un

marchand de vins, s'étant jeté sur un consommateur, armé d'un

couteau, et après avoir erré longtemps sur le trottoir en proférant

des menaces. Le lendemain de son arrestation, il déclare se

rappeler le fait, sans savoir quels mobiles l'ont fait agir. Il

boit peu, et n'a pas de tremblement caractéristique. Six mois

avant, il s'était précipité sur sa logeuse avec laquelle il n'avait

eu que les plus honnêtes relations; il veut l'embrasser, la coucher

sur son lit; elle résiste; appelle au secours, F... descend dans la

rue, se met à danser, remonte et s'enferme à clef chez lui. Un mois

plus tard, il frappe à coups redoublés à la porte d'une maison où

d'ailleurs il était connu, au milieu de la nuit, on lui refuse

l'entrée; sa fureur redouble; les agents de police accourus, le

maintiennent après une résistance terrible. Au poste, il s'endort,

et le lendemain il se réveille assez remis pour qu'on le

reconduise, sans autre formalité, à son domicile.

Là encore, on assiste à des phases qui varient par leur intensité

plutôt que par leur nature. En poursuivant plus loin la recherche,

on apprend que F..., employé comme homme de peine dans une

administration publique, y est très-estimé, mais que de temps en

temps il devient singulier, morne ou menaçant, et après quelque

repos, il reprend son ouvrage à la satisfaction de tous. On apprend

aussi qu'il n'a pas d'habitudes d'ivrognerie et qu'il se défend de

boire, sachant combien la boisson l'agite.

La nommée M..., domestique, âgée de 24 ans, est née dans la

Meurthe; elle habite Paris depuis son enfance. Petite, blonde,

d'une physionomie assez fine, elle a été arrêtée pour un

infanticide accompli dans les conditions que révèle suffisamment

son interrogatoire. Nous avons cru devoir nous borner à reproduire

ses paroles, rapportées presque textuellement: «Mon enfant était en

nourrice, il avait six mois. J'ai été le chercher au bureau, j'ai

payé ses mois. Je savais que je ne pouvais pas continuer, je l'ai

emporté.

«Je suis revenue tranquillement à la Seine, portant l'enfant sur

les bras; je me suis promenée un bon moment sur le bord de la

Seine, je ne savais pas quoi faire, si je devais rentrer chez mes

patrons; il était près de minuit, j'ai marché pendant près de deux

ou trois heures, je me suis assise sur un banc.

«Je ne pourrais pas dire ce qui m'a passé par l'esprit; j'étais

comme perdue, je ne pourrais pas expliquer. Je l'ai pris, je l'ai

jeté par-dessus le pont; je l'ai jeté avec douceur. Le pauvre

enfant, je pensais en faire tout autant pour moi que j'en ai fait à

mon enfant, je ne pourrais pas dire; ça m'a pris tout d'un coup.

Mes parents savaient que j'avais un enfant, mes maîtres, non;

j'aurais réfléchi, que j'aurais compris que mes parents m'auraient

aidée. Ce n'est pas par méchanceté, c'est je ne sais comment que

j'ai fait le coup.

«Son père était commis dans un magasin, j'avais fait sa

connaissance par une autre jeune fille; je ne l'ai pas revu après

un mois que j'étais enceinte; il y avait peut-être cinq mois que je

le connaissais.

«J'ai été au commencement que j'étais grosse en rapport avec un

autre individu qui devait m'épouser; il a refusé, le jour de

l'accouchement, en faisant le calcul qu'il ne pouvait pas être le

père.»

L... est plus franchement épileptique.

Venu à Paris de son pays par un coup de tête, il se fait arrêter au

bois de Boulogne, brisant avec les pieds et les poings un tableau

indicateur qu'il vient d'arracher de son poteau.

Au moment où l'on veut s'emparer de lui, il tire son couteau et en

frappe un agent; la blessure est insignifiante.

On le désarme, et le lendemain, il est conduit à l'infirmerie de la

Préfecture de police. Là, il est pris de deux accès d'épilepsie

type avec cris, menaces, injures, bris de vitres, puis convulsions

toniques et cloniques, écume, asphyxie incomplète suivie de sommeil

stertoreux et presque de coma.

Les observations d'épileptoïdes et d'épileptiques, dans lesquelles

l'impulsion, variant de degré, se traduit tantôt par un bris de meubles

ou de vitres, tantôt par des violences, tantôt par une tentative de

meurtre ou par un meurtre lui-même, sont nombreuses.

Je dois à l'obligeance de mon excellent ami, M. le professeur Lasègue,

la communication des quatre faits précédents dont chacun offre des

variétés en rapport soit avec le hasard des circonstances, soit avec la

vivacité déréglée des excitations.

Dans le premier, on peut plutôt supposer la nature vraiment épileptique

des attaques que l'affirmer avec preuves à l'appui, mais on trouverait

difficilement un type mieux accusé d'impulsions passagères aboutissant à

une tentative d'homicide ou à un homicide, ce qui est la même chose au

point de vue de l'impulsion, et sous quelque nom qu'on le classe, le

_raptus_ cérébral ne peut laisser aucun doute.

Ces faits sont tellement caractéristiques, l'attaque impulsive à forme

cérébrale est si évidente, qu'ils peuvent se passer de commentaires.

ACCÈS DE MÉLANCOLIE.--SEMI-GUÉRISON.--PERSISTANCE DE TRISTESSE SANS

DÉLIRE.--SECOND ACCÈS DE MÉLANCOLIE.--SUICIDE AVEC TENTATIVES NON

SÉRIEUSES.--PENSÉES D'HOMICIDE SUR LA PERSONNE DU MARI, SANS

EFFET.--AGGRAVATION DE L'EXCITATION.--IMPULSIONS IRRÉSISTIBLES QUI

ABOUTISSENT AU MEURTRE DE L'ENFANT.--IRRESPONSABILITÉ.

Nous, soussignés, docteurs en médecine, chargés d'examiner la

nommée Sophie B..., femme M..., inculpée d'assassinat commis sur la

personne de son fils, âgé de moins de 4 ans; de rechercher quel

était son état mental au moment du crime qui lui est imputé, quel

est son état mental actuel, et de déterminer si elle doit être

considérée comme responsable de ses actes, avons consigné dans le

présent rapport le résultat de notre examen:

Sophie B..., femme M..., âgée de 45 ans, s'est mariée au mois de

novembre 1861. À la suite de la mort de son premier enfant, en

1862, elle fut atteinte d'un accès de délire mélancolique; pendant

trois semaines, elle resta dans un état voisin de la stupeur, ne

parlant pas, ne voulant plus manger, indifférente à tout, ne

prenant aucun soin d'elle-même, ne se souvenant de rien, et son

mari nous affirme qu'elle était alors beaucoup plus malade, en

apparence du moins, qu'elle ne l'est aujourd'hui. Cet accès dura

six semaines environ.

En 1864, elle accoucha d'un garçon qu'elle nourrit elle-même, ce

qui la fatigua beaucoup; elle fui assez triste pendant quelque

temps, mais elle n'eut pas de délire.

Le mari travaillait beaucoup, le ménage était dans l'aisance, et,

de son propre aveu, elle était heureuse. En 1866, elle eut au mois

d'avril une hémorrhagie utérine très-abondante et qui la laissa

longtemps dans un état de faiblesse extrême, que vint accroître

encore une cholérine à la fin du mois d'août. L'hiver fut pénible à

passer pour elle; elle ne put travailler, elle en conçut une

tristesse profonde, mais sa raison ne fut point troublée; elle

n'avait qu'une crainte exagérée d'être un jour complètement

incapable d'élever son enfant auquel elle témoignait une vive

affection et dont elle prenait le plus grand soin. Vers le mois de

juillet 1867, sa santé s'altéra et déclina de plus en plus jusqu'au

mois de janvier 1868, où elle donna de nouveaux signes de

mélancolie. Affaissée, languissante, incapable de toute occupation,

inaccessible à toute distraction, elle se plaignait d'être fatiguée

de vivre, et plus d'une fois elle dit à son mari, à quelques amis:

«Je voudrais mettre ma tête dans un trou» ajoutant: «Pauvre homme,

je ne suis bonne à rien, je voudrais mourir. Je ne peux pas

m'occuper de l'enfant, le laver, il est malpropre.» Puis, elle

prenait son petit garçon dans ses bras, le caressait et le

repoussait tout à coup, en disant: «Tout me fatigue, tout

m'ennuie.»

Le sommeil devint irrégulier et se perdit tout à fait. Le 4 mai,

son mari se réveille à 4 heures du matin, il trouve sa femme assise

dans le lit, il lui demande si elle a dormi, elle lui répond: «Je

ne peux pas: si tu savais quelle idée me passe par la tête, _il

faut que je te tue_; c'est une idée qui me vient; que je suis

malheureuse! Si je pouvais déchirer ce drap.» Et en parlant ainsi,

elle chiffonnait et tordait les draps du lit, elle se frappait le

front sur la muraille. Vers 7 heures du matin elle se calme, se

lève, fait son ménage. À 9 heures une de ses amies vient la voir;

dès qu'elle l'aperçoit elle la prend par le bras, la supplie de

l'aider:--«Sauvez-moi, aidez-moi, lui dit-elle, tout le monde me

déteste, je vois l'échafaud devant moi.» Elle dit au médecin:

«Sauvez-moi, Monsieur, je sens que je perds la tête. Mon pauvre

homme, que va-t-il devenir?»

Pendant huit jours, elle reste dans une profonde mélancolie; puis

elle semble aller mieux, et le jour du meurtre, elle était même

sortie pour se promener. À six heures elle rentra chez elle et

prépara le dîner; son mari ne s'aperçut pas qu'elle fût préoccupée.

L'enfant jouait dans la chambre avec un maillet en bois. À huit

heures et demie, elle coucha le petit garçon, et l'embrassa. Le

père qui avait à porter son travail de la journée chez son patron,

crut pouvoir laisser sa femme seule, elle lui paraissait bien, il

n'avait, nous dit-il, aucun pressentiment. À peine était-il parti

que la femme M... prenait le maillet, et frappait à la tête son

enfant endormi.

Tels sont les faits qui ont précédé le meurtre.

Dès le lendemain, la femme M... fut conduite à l'asile Sainte-Anne;

c'est là que nous l'avons examinée à plusieurs reprises: nous

reproduisons textuellement ses réponses, afin de leur laisser le

caractère de sincérité qui nous a frappés.

--Comment vous appelez-vous?

--Sophie B..., femme M...

--Vous êtes allemande?

--Je suis née dans le duché de Bade.

--En quelle année?

--En 1823.

--Depuis quand êtes-vous à Paris?

--Depuis douze ou treize ans, je ne me rappelle plus bien.

--Vous êtes-vous mariée à Paris?

--Oui, Monsieur.

--Que fait votre mari?

--Il est confectionneur pour Dames.

--Étiez-vous heureuse, était-il bon pour vous?

--Très-heureuse, il était très-bon pour moi.

--Votre ménage était très-tranquille?

--Oui, très-tranquille.

--Avez-vous des enfants?

--Oui, j'en avais un, un fils.

--Qu'est-il devenu?

--Je l'ai fait mourir. (Cette réponse est faite avec le plus grand

calme).

--Avec quoi l'avez-vous tué?

--Avec un martinet.

--Qu'est-ce qu'un martinet?

--C'est gros comme un manche en bois.

--Comment avez-vous fait?

--J'ai frappé sur sa tête avec ça.

--Combien de coups?

--J'ai frappé trois fois, je crois, très-fort.

--Pourquoi l'avez-vous frappé?

--Je ne l'aimais plus, sans cela je ne l'aurais pas frappé.

--Pourquoi ne l'aimiez-vous plus?

--Je l'aimais bien au commencement, puis, j'ai cessé de l'aimer.

C'est cet hiver que cela m'a pris, je n'ai jamais été pareille;

j'ai souffert tout l'hiver; il n'y avait pas d'ouvrage comme il

devait y en avoir; j'étais toujours chagrine, toujours triste, il

m'est venu cette idée comme ça de le frapper pour le tuer.

--Pourquoi? pour vous en débarrasser?

--Oui je voulais m'en débarrasser.

--Aviez-vous de la peine à le nourrir?

--Non, ce n'était pas une charge. Ça m'est venu de le tuer. Je

savais bien que c'était mal, mais je me suis dit: «On va me tuer

après». J'avais déjà pensé à me tuer depuis cet hiver, mais pas mon

enfant. Je me sentais malheureuse, sans motif de l'être.

--Vous n'avez jamais été maltraitée par votre mari?

--Oh non, au contraire.

--L'enfant n'était pas méchant?

--Oh non.

--D'où venait votre tristesse?

--J'ai eu un mal au pied. Je ne suis pas sortie de l'hiver; j'étais

toujours triste, mon mari me disait de sortir, je ne voulais pas.

Avant l'hiver je n'étais pas comme cela.

--Y a-t-il eu d'autres époques dans votre vie où vous avez été

triste?

--Oui, j'ai été une fois très-triste, à la mort de mon premier

enfant.

--À ce moment-là, avez-vous eu la pensée de vous faire mourir?

--Non, pas cette fois-là.

--Cette pensée de tuer l'enfant est-elle venue tout à coup?

--Non, je l'ai eue plusieurs jours, je me disais, il ne faut pas,

c'est mal.

--Quand vous le voyiez, l'idée de le frapper vous revenait-elle?

--Oui, pour la plus petite chose, j'avais envie de le frapper.

--Avez-vous essayé de vous tuer vous-même?

--Oui, cet hiver, j'ai voulu me jeter par la fenêtre, je l'ai

ouverte et je me suis dit: «il ne faut pas faire cela.»

--Aviez-vous peur de vous blesser sans vous tuer?

--Oui, je me disais, je ne vais pas me tuer, je vais rester

accrochée.

--À quel étage demeuriez-vous?

--Au troisième sur la rue.

--Vous rappelez-vous à quelle époque?

--Non, je ne me souviens plus bien.

--Est-ce la seule fois que vous aviez voulu vous tuer?

--Non, cette pensée-là m'est venue plusieurs fois.

--Quand vous avez frappé l'enfant, qu'avez-vous éprouvé?

--Quand l'enfant a été mort je me suis dit: «Ça n'est pas bien,

puis je me disais aussi: Mon Dieu, je voudrais bien qu'il ne

souffre pas longtemps.»

--Qui est-ce qui est venu chez vous après cela?

--Un monsieur qui demeure chez nous; je lui ai dit: «J'ai tué

l'enfant.» J'étais agitée, je ne pouvais presque pas parler. Le

monsieur m'a dit; «Vous, une si bonne mère,» et il est parti

chercher le médecin.

--A-t-il envoyé quelqu'un près de vous?

--Oui, puis le médecin est venu, et après, on m'a conduite au

poste.

--À quelle heure est-ce arrivé?

--C'est après que mon mari a été parti, vers 8 heures et demie.

--Quel jour était-ce?

--Il y a aujourd'hui huit jours.

--Qu'est-ce que vous avez fait depuis?

--J'ai raconté cela comme à vous à des messieurs, je ne me rappelle

pas où.

--Où êtes-vous ici?

--On m'a dit à Sainte-Anne.

--Qu'est-ce que cette maison?

--C'est une maison de santé.

--Quelle espèce de malades y a-t-il?

--Ceux qui ont la tête dérangée.

--Et vous, est-ce que vous avez la tête dérangée?

--Je n'ai pas la tête dérangée, mais je ne peux plus réfléchir

comme autrefois. Je me rappelle que cet hiver j'ai senti comme tous

les fils cassés dans ma tête, pendant cinq minutes; je me rappelle

très-bien cela. J'étais comme perdue tout à fait. J'étais toute

seule, c'était à la nuit; le lendemain, j'ai dit à mon mari: «je

suis comme une imbécile, je ne sais plus faire ce que je faisais;»

j'étais toute étourdie; c'était avant l'hiver que ça a commencé.

--Avez-vous eu d'autres fois l'idée de tuer quelqu'un?

--Oui, une fois, le matin avant 5 heures; je ne pouvais pas dormir,

j'étais toute agitée, j'étais couchée à côté de mon mari qui

dormait; je l'ai tiré par sa manche pour le réveiller, et je lui ai

dit que j'avais de mauvaises idées, que je voulais le tuer.

--Et l'hiver précédent, comment étiez-vous?

--L'autre hiver, j'ai été prise comme cela, je ne pouvais plus

lire, j'aimais bien lire autrefois.

--Etes-vous très-malheureuse de la mort de votre enfant?

--Oh oui, très-malheureuse, j'ai mal fait. (Ceci est dit avec la

plus grand calme, sans apparence d'émotion.) Mais je n'ai pas pu

pleurer. Autrefois je pleurais pour un rien, maintenant je ne peux

plus du tout; j'étais très-sensible, on se moquait de moi parce que

je pleurais quand je lisais quoique chose; je ne suis plus sensible

du tout maintenant.

--Vous rappelez-vous ce qui s'est passé le jour où vous avez tué

l'enfant?

--Je ne me rappelle pas tout, mais bien des choses. J'ai frappé sur

sa tête avec un martinet en bois.

--Quand vous avez, cessé de frapper vivait-il encore?

--Oui, il remuait, mais je pensais tout de même qu'il était mort,

je ne voulais pas le faire souffrir.

--Dans les nuits qui ont précédé, avez-vous entendu des voix qui

vous disaient de le tuer?

--Non, je ne pensais pas à le tuer avant, je l'aimais bien, et son

père aussi. C'est dans l'hiver que je me suis trouvée

très-malheureuse que l'idée m'est venue, je la repoussais, et elle

est revenue, je ne sais pourquoi.

--Êtes-vous bien sûre de n'avoir pas entendu des voix qui vous

disaient: «Tue-le»?

--Non, jamais.

--Et pour votre mari?

--Non plus; je n'ai jamais pensé à tuer quoiqu'un avant cet hiver;

c'est moi-même que je voulais tuer.

--Vous n'avez pas pu résister à votre idée de tuer l'enfant?

--Non.

--Dans cette journée-là, vous ne vous rappelez pas d'avoir eu des

bruits dans les oreilles, des étourdissements?

--Non, pas des étourdissements, mais j'avais mal à la tête, je

n'avais plus de mémoire, j'oubliais les objets, une fois je pensais

à une chose, et puis j'oubliais, je pensais à une autre.

Quelquefois je me souviens de mon enfant, je me dis que je l'ai

tué, que c'est très-mal, et puis je n'y pense plus.

L'idée me vient que j'ai rendu mon mari malheureux, qu'il ne

méritait pas cela, parce que c'est un brave homme, et puis tout

d'un coup je n'y pense plus.

--Quand vous y pensez, l'avez-vous devant les yeux?

--Non, je ne le vois plus bien, je ne me rappelle plus sa figure,

je l'aimais pourtant bien.

--De quelle couleur étaient ses cheveux?

--Bruns.

--Quel âge avait-il?

--Quatre ans le 28 juin.

--Depuis que vous êtes ici, que faites-vous?

--Je ne fais rien, je ne peux pas travailler. Depuis longtemps je

suis comme cela, c'est ça qui m'a emmenée dans ces idées là. Je

croyais que je ne pourrais plus travailler autant; j'étais

très-faible, je ne pouvais plus aider mon mari. Cela me faisait

désirer de mourir, me faisais des reproches pour tout, pour tout.

--Avez-vous revu votre mari?

--Oui, il est venu dimanche, c'est la première fois que j'ai pu

pleurer un peu. Il a été très-bon pour moi, mais je n'ai pas pleuré

depuis, je ne peux plus réfléchir.

À toutes nos visites, la femme M..., s'est montrée la même. Son

état ne s'est pas modifié depuis son entrée.

Sa physionomie est triste, toute son attitude est celle d'une

lypémaniaque. Elle s'isole, ne parle jamais, ne recherche aucune

occupation; elle dit qu'elle est incapable de tout travail. Ses

idées sont très-confuses. Elle essaye de ressaisir quelques

souvenirs, ils lui échappent, et elle reste dans un état

d'incertitude, de vague, dont parfois elle a conscience. Depuis

longtemps déjà sa mémoire est profondément troublée; elle

s'inquiétait de son état. Son regard est sans expression, son

visage impassible. Notre présence lui est presque indifférente,

elle ne songe pas à nous demander ce que nous venons faire auprès

d'elle. Nos questions réveillent en elle des souvenirs qu'elle

n'eût pas retrouvés seule. «Quand on me dit les choses, je me

souviens, répond-elle,» et, c'est parfois avec un peu d'hésitation,

mais toujours avec une extrême sincérité qu'elle nous donne des

détails sur les faits passés. Elle n'essaie pas d'excuser le

meurtre qu'elle a commis, elle ne cherche pas même à donner une

explication de cet acte qu'elle dit regretter aujourd'hui, elle a

tué parce qu'elle a été poussée à tuer, et qu'elle a été dominée

par une irrésistible impulsion. Elle s'est servie du maillet avec

lequel l'enfant avait joué dans la soirée, parce que cet instrument

s'est trouvé là, sous ses yeux, sous sa main. À ce moment, elle n'a

pas eu la pensée qu'elle serait condamnée à mort après avoir tué

son enfant, elle a été fatalement poussée au meurtre. Depuis

plusieurs jours elle nourrissait cette idée, elle avait pu

jusqu'alors la repousser; elle l'avait combattue, et elle a fini

par y céder. Il est arrivé chez elle ce qui arrive chez ces

malades, la préoccupation délirante a dominé tout à coup ses

sentiments, sa volonté, et elle n'a pas été capable de résister à

l'impulsion. La femme M... est atteinte d'un accès de délire

mélancolique, des longtemps préparé, et dans lequel la lutte contre

les idées d'homicide et de suicide a été longue. «Aidez-moi,

sauvez-moi, je vois l'échafaud devant moi, disait-elle.» Elle a été

vaincue, et rien n'a manqué pour caractériser aussi complètement

que possible l'acte délirant. Elle a éprouvé le sentiment comme

d'une détente après avoir tué; elle est restée calme, au milieu de

l'émotion de tous ceux qui l'entouraient; à ce moment, elle n'avait

ni regrets, ni craintes; seule, elle est restée impassible. Elle

s'approche du berceau de l'enfant, elle veut le toucher pour voir

s'il est mort. «Je ne voudrais pas qu'il souffre trop longtemps,

dit-elle.» Elle le regarde, les yeux secs, et comme on lui

demandait pourquoi elle, une si bonne mère, elle avait frappé

l'enfant qu'elle aimait tant, elle répond:

«C'est moi qui ai fait cela, je ne sais pas pourquoi; je ne voulais

plus vivre.»

De ces faits, de l'examen attentif et prolongé auquel nous nous

sommes livrés, nous nous croyons autorisés à conclure que:

1° La femme M..., née Sophie B..., était atteinte d'un accès de

délire mélancolique avec impulsions homicides et suicides le 12 mai

1808;

2° L'accès n'est pas encore terminé aujourd'hui, et s'il est vrai

que la femme M... a pu répondre d'une manière assez précise aux

questions qui lui étalent adressées par nous, il est vrai aussi

qu'en prolongeant l'examen, nous avons constaté un affaiblissement

évident de la mémoire, de la confusion dans les idées, et provoqué

une véritable fatigue.

3° Cet accès dont le début remonte à quelques mois et qui dure

encore aujourd'hui, avait été précédé, en 1868, d'un accès analogue

dont les traces n'avaient jamais complètement disparu.

Nous déclarons donc que la femme M... est depuis longtemps aliénée,

qu'elle ne saurait être considérée comme responsable de ses actes,

et qu'elle doit être maintenue dans un asile spécial.

Paris, le 20 juillet 1868.

_Signé_: CH. LASÈGUE, A. MOTET, É. BLANCHE.

Ce fait est un de ceux qui viennent le plus manifestement à l'appui de

la proposition que je cherche à établir dans ce travail. On peut y

suivre les progrès du mal, depuis le premier accès jusqu'à la crise

finale.

D'abord, de simples préoccupations mélancoliques, sans idées apparentes

de suicide; puis une tendance habituelle à la tristesse, mais sans

délire. Enfin, survient la crise qui s'est terminée par le meurtre, et

dans le cours de cette crise, les pensées de suicide se montrent les

premières, mais jamais assez dominantes pour déterminer une tentative

sérieuse; à ces pensées de suicide, succède l'idée de meurtre; la femme

M... avoue à son mari qu'elle a le désir de le tuer; l'impulsion est

encore assez faible pour que la malade n'y cède pas; enfin, le mal

monte, la surexcitation cérébrale augmente, et l'impulsion devient

irrésistible; la femme M... tue son enfant.

Le processus morbide est ici des plus clairs, des plus éclatants, et

l'enseignement que ce fait porte en lui-même me paraît sans contestation

possible. Conformément à nos conclusions, une ordonnance de non-lieu est

intervenue, et la femme M... a été maintenue dans un asile d'aliénés.

Des homicides commis par les aliénés · 第 39 / 42 题