DÉLIRE DE PERSÉCUTION AVEC ACCÈS IMPULSIFS.

M. A... est fils d'une mère aliénée, et son frère est mort aliéné

dans une maison de santé spéciale. Dès son enfance, il s'est montré

sombre, taciturne, soupçonneux, irritable, violent. Un jour, dans

un accès d'emportement dont il n'a pas voulu dire le motif, il tire

un coup de fusil sur son père, qui est légèrement blessé; il en

témoigne sur le moment quelque repentir, mais son humeur redevient

bientôt la même. Sa famille habitait la province; il demande à

venir demeurer à Paris; on le lui accorde, et on l'y installe

largement, avec tout le luxe qu'autorise une grande fortune; il

reçoit autant d'argent qu'il en désire, mais, malgré de sages

remontrances, il le gaspille au lieu de payer le propriétaire, les

fournisseurs et les domestiques. Dans une conversation sur ce sujet

avec un de ses amis, il se précipite sur lui et le menace de le

jeter par la fenêtre si celui-ci continue à le _vexer_. Un jour, un

huissier se présente accompagné d'un commissaire de police; il

s'arme de son fusil, et, les couchant en joue, leur ordonne de se

retirer.

Son père, averti, se hâte d'accourir, et M. A... lui déclare qu'il

est fatigué des plaisanteries _dont les Parisiens l'accablent,

qu'il ne peut vivre ainsi, qu'on l'empêche de garder ses

domestiques, que l'on rend ses chevaux malades, que l'on brise les

essieux de ses voitures, que dans les rues on lui fait des

grimaces, qu'il a été déjà plusieurs fois sur le point de

souffleter les impertinents qui rient en le regardant, et qu'il est

décidé à ne plus supporter ces ennuis_.

Placé dans une maison de santé, peu de jours après son entrée, il

saute un matin, par la fenêtre, non pour se tuer, mais pour

échapper aux visions qu'on fait passer devant ses yeux et aux

mauvaises odeurs avec lesquelles on cherche à l'asphyxier. Un peu

plus tard, il se plaint qu'on lui serve à ses repas de la viande

d'animaux féroces et de la chair humaine; mais, malgré ses griefs,

il ne se livre à aucune violence, ni sur les médecins de la maison,

ni sur les serviteurs. Seulement il veut qu'on le change de maison

et qu'on le place dans celle où son frère est mort, ce qui a lieu.

M. A... se montre d'abord content de son changement de résidence;

calme, de bonne humeur, il s'occupe, il dessine, mais il redevient

bientôt sombre, taciturne; ses yeux sont menaçants, et il annonce

sa résolution de tuer le médecin dont il avait réclamé les soins,

auquel il avait presque témoigné de l'affection, et à qui il

reproche maintenant de vouloir l'empoisonner, comme il a déjà

empoisonné son frère. Ces accès d'emportement se renouvellent à des

époques plus ou moins éloignées. Déjà plusieurs fois M. A... s'est

précipité pour frapper; retenu par les gardiens, il a exprimé le

chagrin _d'avoir manqué son coup_, se promettant _d'être plus

adroit une autre fois_. Dans les intervalles des accès, il est

très-paisible, et il reprend sa physionomie souriante et douce.

M. A... est un type d'aliéné persécuté à accès impulsifs. Chez lui, pas

d'interruption dans les conceptions délirantes et dans les

hallucinations, et malgré cette continuité de trouble mental, il est le

plus habituellement calme, doux, aimable, affable même, et on pourrait

le considérer comme étant absolument inoffensif. Sans aucun motif

extérieur appréciable, sans qu'on ait eu à lui imposer un refus, une

contrariété, sans discussion préalable, il change de physionomie,

devient menaçant, et serait capable des plus extrêmes violences. Après

une crise de quelques jours, M. A... retombe dans l'inertie, jusqu'à ce

qu'il éprouve une autre commotion cérébrale qui détermine les mêmes

symptômes de surexcitation transitoire.

LYPÉMANIE.--DÉLIRE DE PERSÉCUTION.--ILLUSIONS DES SENS.--ACCÈS DE

VIOLENCE.--ABUS

ALCOOLIQUES.--ALCOOLISME.--HALLUCINATIONS.--MEURTRE.--IRRESPONSABILITÉ.

Commis par ordonnance de M. Blanquart des Salines, juge

d'instruction près le tribunal de la Seine, en date du 3 décembre

1877, à l'effet d'examiner, au point de vue de l'état mental, le

nommé D..., inculpé d'assassinat sur la personne de sa femme, et de

dire s'il paraît jouir de ses facultés, et s'il doit être réputé

responsable de l'acte qui lui est reproché, nous, soussignés,

docteurs en médecine de la Faculté de Paris, après avoir prêté

serment, avoir pris connaissance des pièces du dossier, et avoir

fait plusieurs longues visites à l'inculpé dans la prison de Mazas,

avons consigné le résultat de nos investigations et de notre examen

dans le présent rapport:

D..., né à R..., marié à Euphrasie L..., père d'un enfant,

pâtissier, demeurant à Boulogne-sur-Seine, est un homme de taille

élevée, d'une constitution vigoureuse, qui n'offre aucun signe de

malformation congénitale, et qui paraît avoir toujours été d'une

bonne santé, sauf qu'il était sujet à de violents maux de tête.

Nous n'avons rien trouvé qui fût à noter dans ses antécédents

héréditaires, si ce n'est qu'il est le fils d'un père qui était

déjà assez avancé en âge à l'époque où il est né, mais aucun de ses

parents ne semble avoir été atteint d'affections cérébrales.

L'expression de sa physionomie est sérieuse, réfléchie, et annonce

un caractère triste et concentré. Il parle avec lenteur et

précision; on voit qu'il tient à dire exactement ce qu'il pense, et

qu'il ne veut rien avancer dont il ne soit certain. S'il s'aperçoit

qu'on ne l'a pas bien compris, ou qu'il l'a été au delà de sa

pensée, il rectifie avec un soin qui témoigne de son désir de ne

dire que ce qu'il considère comme étant la vérité.

Les renseignements recueillis sur son compte jusqu'en 1876 sont

favorables, et il avait la réputation d'un bon travailleur,

économe, et d'habitudes sobres. Quoi qu'il en soit, il n'a jamais

prospéré dans ses affaires, et en a ressenti un grand chagrin. Bien

que sa femme eût une conduite irréprochable et lui donnât toute

l'aide dont elle était capable, il eut toujours une tendance à lui

attribuer son peu de succès dans ses entreprises. Irrité de perdre

de l'argent, alors que par son travail il pouvait espérer en

gagner, dominé par la passion de l'avarice, il a toujours rejeté la

responsabilité de ses contrariétés sur sa femme, avec injustice, et

avec une violence parfois terrible, comme à l'époque où elle devint

grosse de son second enfant; en effet, redoutant le surcroît de

dépenses qui résulterait de la naissance de cet enfant, il

prétendit qu'il n'en était pas le père, et lança un coup de pied

dans le ventre de sa femme, espérant sans doute la faire avorter.

Son irritation se révélait d'ailleurs en toutes choses. Dès les

premiers temps de son mariage, il s'emportait sans motif plausible

contre sa femme, et la frappait, ou, se livrant à des colères

furieuses, il brisait les objets qu'il avait sous la main. Il

n'avait pas d'amis, vivait comme _un sauvage_, dit un des témoins;

pendant le siège de Paris, il faisait son service de garde

national, sans jamais causer avec ses camarades, ne buvant pas,

prenant ses repas seul, et paraissant toujours plongé dans de

sombres réflexions.

Après plusieurs tentatives infructueuses, las de réaliser des

pertes au lieu de bénéfices, il vendit son fonds, et se mit à

travailler de son métier chez les autres, tandis que sa femme

faisait de la broderie, lorsqu'au mois de mars 1875, sur le conseil

d'un blanchisseur de Boulogne, il se décida à louer une boutique,

route de la Reine, et y ouvrit une pâtisserie. Là, les choses

n'allèrent pas beaucoup mieux qu'à Paris; malgré beaucoup

d'activité et de travail, les époux D..., s'ils ne perdaient pas

d'argent, ne gagnaient pas assez pour faire des économies. Aussi

D... était-il toujours d'humeur sombre et chagrine et

maltraitait-il de plus en plus sa femme.

Celle-ci ne se plaignit pas et supporta avec résignation tous les

mauvais traitements dont elle était victime. On peut croire qu'elle

avait reconnu que son mari avait la raison souvent troublée, que,

peut-être même, elle s'était aperçue qu'il buvait, car il résulte

de la déposition d'un apprenti de D..., que celui-ci faisait

acheter de l'absinthe, en prenant toutes sortes de précautions pour

qu'on ne le sût pas, et qu'il en absorbait de grandes quantités.

Mais, par affection pour son mari, elle ne voulait pas faire de

révélations auxquelles on aurait pu ne pas ajouter foi, et qui

n'auraient apporté aucun soulagement à sa détresse.

Toutefois, les scènes se multipliaient; non seulement D... frappait

sa femme, mais il l'accablait des soupçons les plus injurieux, et

la malheureuse, poussée plus encore par l'humiliation des reproches

de son mari au sujet de sa prétendue légèreté de conduite, que par

la terreur de ses menaces et de ses violences, fit enfin quelques

confidences à la concierge de la maison et à une parente qui

l'avait élevée, qui l'avait mariée, qui était comme une mère pour

elle, et que D... avait suppliée de venir demeurer près d'eux, à

Boulogne, sans doute avec la pensée qu'elle l'aiderait à surveiller

sa femme; mais malgré toute leur bonne volonté, la concierge et la

parente ne purent lui être d'aucun secours, et ce n'est qu'après

l'événement, que l'on a su par elles le long martyre de la femme

D...

Si la vie commune n'avait jamais cessé d'être très-pénible pour la

femme D..., la situation devint plus douloureuse dans le courant de

l'année 1877, par la jalousie insensée dont son mari fut, dès lors,

incessamment dominé. Nous disons _insensée_, parce que les

témoignages sont unanimes sur la parfaite honnêteté et la tenue

irréprochable de sa femme; néanmoins, les démarches les plus

simples, les courses les plus nécessaires, les paroles les plus

innocentes, devenaient l'occasion d'outrages et de voies de fait.

Un jour, la parente, toute émue de qu'elle apprenait de l'attitude

et du langage de D..., vint lui en faire des observations; celui-ci

lui répondit qu'il allait lui placer sous les yeux la preuve de la

mauvaise conduite de sa femme, et allant chercher des torchons

sales qu'il avait mis de coté, il les lui montra, en lui disant:

_tenez, voyez!_ et ce qu'il montrait, c'était des graines et des

pellicules de tomates: on s'était servi des torchons pour écraser

des tomates. Ils ne purent s'empêcher de rire, et D... embrassa sa

femme; mais il revint bientôt à son idée fixe. Depuis plus de deux

mois il ne dormait plus; il se plaignait de grandes douleurs de

tête; il était toujours agité; il voyait dans chaque homme du pays

un amant de sa femme. Un jour, il engagea un de ses voisins à se

promener avec lui, l'emmena sur le bord de la Seine, voulut l'y

retenir jusqu'à la nuit, et c'était certainement avec l'intention

de le jeter à l'eau. Il suppliait sa femme de lui avouer ses

intrigues, affectant d'avoir reçu des avis sur ses rendez-vous, sur

les rencontres qu'elle faisait, comme par hasard, dans ses courses;

puis, il confessait que personne ne lui en avait dit un mot, que

tout était de son invention; il lui demandait pardon, la couvrait

de caresses, et le lendemain il redoublait d'injures et de colère;

il emportait les chemises de sa femme pour les montrer à des

médecins, qui y constateraient les signes de ses infidélités.

À ces idées de folle jalousie, vinrent bientôt s'ajouter des idées

d'empoisonnement: il était un obstacle aux mauvaises passions de sa

femme, et naturellement, elle voulait se débarrasser de lui; il

l'en accusa d'abord directement elle-même, puis il alla le déclarer

au commissaire de police. Dans le courant de novembre 1877, il dit

au docteur que sa femme voulait l'empoisonner, et, quelques jours

plus tard, ayant pris des pilules et quelques cuillerées d'une

potion qui lui avaient été prescrites, il s'imagina que le médecin

était d'accord avec sa femme, et que les médicaments qu'il lui

avait donnés étaient du poison; il s'adressa alors à un autre

médecin, auquel il fit le même tableau de ses malheurs et des

tentatives d'empoisonnement dont il était l'objet.

D... n'avait plus un seul instant de repos; obsédé par les soupçons

et les inquiétudes, il était en outre souvent dans un état de

surexcitation produite par les excès d'absinthe auxquels il se

livrait. Nous savons déjà par un témoin qu'il en buvait d'une façon

immodérée; il nous a avoué que dans les mois d'octobre et de

novembre, il en avait pris beaucoup plus encore; il l'avalait pure,

et il en absorbait environ un tiers de litre par jour. _Autrefois_,

nous dit-il, _je n'y avais presque jamais touché, mais depuis tous

mes ennuis, il est vrai que j'en ai beaucoup bu_.

D... craignait également que sa femme voulût le quitter, en

emmenant sa fille, et il se rendit à Montreuil, où cette enfant

était en pension, pour défendre qu'on la remît à sa mère.

Ne trouvant aucun appui, ni aucun soulagement auprès de toutes les

personnes auxquelles il racontait ses souffrances morales et

physiques, D... résolut d'en faire part à sa mère, qui habite R...;

le 21 novembre, il partit donc de chez lui, sans dire à sa femme où

il allait; celle-ci ne le voyant pas rentrer le soir, en fut même

très-inquiète, et pria un de ses voisins d'aller à sa recherche,

laissant percer dans son langage ses préoccupations sur l'état

d'esprit de son mari, et exprimant la crainte qu'il n'eût été

arrêté, ou qu'il lui fût arrivé un accident.

Il était allé à R... D'abord, ne voulant pas affliger sa mère, il

ne lui dit rien, mais pressé de questions sur le but de son voyage

inattendu et inexplicable, il finit par lui faire la confidence de

ses malheurs.

Nous allons maintenant reproduire textuellement le récit qu'il nous

a fait à notre première visite:

«Dans mon voyage, il y a eu une chose extraordinaire; j'ai couché

chez ma mère, je suis reparti le jeudi matin, et je suis arrivé à

Compiègne de bonne heure. Je suis entré chez un cafetier, j'ai pris

un petit verre, et je suis allé me promener jusqu'au pont, en

attendant le train. Je vois une personne qui me regardait, je ne la

reconnaissais pas, elle vient à moi et me dit: c'est vous, mon

oncle! C'était, en effet, ma nièce; elle m'invite à déjeuner; je

n'ai pas accepté; ça m'étonnait; j'ai trouvé que c'était un peu

hardi de la part d'une nièce; elle m'offre le café; je ne voulus

pas refuser; elle revint avec moi et m'emmena chez le cafetier où

j'avais été le matin. Elle se fit servir du café; moi, je n'en

voulais pas; j'ai dit que j'aimais mieux la bière; on m'apporta un

verre de bière; j'en ai bu le tiers à peu près. On sonne pour le

départ du train; elle me dit qu'elle va payer, que je finisse vite

mon verre. Je me dépêche; je monte en wagon, j'étais gai, bien

portant. Il n'y avait pas un quart d'heure que nous marchions, que

le mal de tête me prend: plus de gaieté, un grand malaise. À Creil,

voilà un éraillement sur la colonne vertébrale; je n'en pense pas

plus long. En arrivant à Paris, voilà le coeur qui me bat; je me

dis: c'est drôle, je n'ai pris qu'un verre de bière avec ma nièce,

et en y réfléchissant, je me rappelle qu'il y avait des graines qui

sautaient dans la bière; c'est ça, que je me suis dit: c'est donc

que ma femme lui aurait écrit de me donner quelque chose qui me

fasse mal. Je reviens à pied rue des Abbesses, à Montmartre,

j'entre dans une crémerie, je bois une tasse de lait; un peu plus

loin, j'en reprends une autre; je me suis trouvé mieux; ça a lavé

soit la poudre, soit l'estomac; un peu plus tard, je reprends une

troisième tasse de lait. Je monte dans l'omnibus et j'arrive au

Point du Jour, où je descends; je prends une quatrième tasse de

lait, et je rentre à pied chez nous. Quand j'arrive, ma femme me

dit: On ne m'embrasse pas! tout en me regardant fixement. C'est à

toi de venir, que je lui dis. Alors, elle est venue, il n'en a été

que ça. Pour savoir si elle avait écrit à sa nièce, je lui dis:

j'ai vu le facteur à Compiègne; il m'a dit qu'il avait porté une

lettre à la tante Lisa; tu lui as donc écrit. Ah! mais non, qu'elle

me répond, c'est à ta mère que j'ai écrit; je lui ai dit qu'elle

vienne tout de suite, parce que tu es très-malade. Ça m'étonne que

tu aies écrit cela. Tu as écrit à ta nièce? Mais non. C'était le

jeudi. Le soir, je suis allé chez le commissaire; il n'y était pas;

il y avait un employé; j'espérais qu'il écrirait mieux la SOLUTION

que l'autre jour; il me dit de revenir le lendemain.»

(À ce moment D..., qui parle du ton le plus paisible et le plus

naturel, cherche son mouchoir dans sa poche; ne le trouvant pas, il

se lève, nous quitte, va dans sa cellule, revient, se rassied et

reprend son récit.)

«En rentrant de chez le commissaire, je prends encore du lait chez

nous; je me fais un lavement; je ne me suis pas couché, je me suis

soigné toute la nuit; je comptais écrire à ma mère ce qui s'était

passé à Compiègne. À dix heures du soir, j'entends rôder devant la

boutique; j'ai reconnu le pas d'un monsieur qui allait avec ma

femme; il savait sans doute cet empoisonnement, il était là pour la

protéger, si j'avais des raisons avec elle. Ma femme se couche dans

la chambre à côté; elle veut fermer sa porte, moi je ne veux pas;

l'autre était toujours là à rôder, ça m'ennuyait. J'ai dit au petit

apprenti: va donc avertir le commissaire de police, et dis-lui

d'envoyer deux agents; je croyais qu'il y avait dans la rue des

individus armés de revolvers pour me tuer, et je me suis enfermé

dans la boutique. Je voulais qu'on arrêtât ces individus, ainsi que

ma femme.

«À cinq heures et demie du matin, je sors pour aller chercher du

lait. Je rencontre le laitier et je lui dis que ma femme se

conduisait mal, qu'elle voulait m'empoisonner. Il me répond: c'est

à peu près comme ça avec toutes les femmes, quand elles voient que

ça ne convient pas à leur mari. Je m'en vais à une crémerie, elle

n'était pas ouverte; je vois un petit marchand de vins qui ouvrait

sa boutique; je lui demande s'il connaissait un hôtel, je fuyais la

maison, j'avais peur que l'individu que j'avais entendu rôder

vienne m'attaquer. Le marchand de vins m'indique un petit hôtel;

j'y vais, je demande un cabinet et une seringue; le maître de

l'hôtel a été assez bon pour me donner ce que je lui demandais;

j'ai pris un lavement; j'ai gardé dans un vase et dans une assiette

l'urine et les matières que j'avais rendues; je suis resté là

jusqu'à dix heures et demie; je suis sorti pour aller chez le

commissaire: je l'ai trouvé, je lui ai dit que ma femme avait voulu

m'empoisonner, il m'a donné une lettre pour qu'elle vienne quand

elle voudrait. Je suis retourné à l'hôtel, où je me suis encore

reposé; je suis rentré chez moi à midi. Je me suis mis dans la

salle à manger; j'ai repris des lavements; le corps se resserrait;

_c'était vraiment servi_; c'était la troisième fois qu'elle

m'empoisonnait: la première fois ça avait été avec un morceau de

porc que je n'avais pas voulu manger; une seconde fois en me

faisant prendre des pilules et une potion; cette troisième fois, en

faisant jeter du poison dans le verre de bière que j'avais pris à

Compiègne. Je souffrais beaucoup; j'ai renvoyé mon petit apprenti

me chercher quatre litres de lait et de la farine de graines de

lin; quand il revint, je fis un cataplasme que je me mis sur le

ventre; je me couchai. J'avais donné des ordres au petit, et je lui

avais dit de ne pas me déranger. Alors, j'ai écrit une lettre à mon

beau-frère; on peut bien voir dans cette lettre que je ne pensais

pas, à ce moment, à tuer ma femme, vers cinq heures et demie, elle

est entrée et m'a dit: je vais à Vincennes. Comme nous n'y avons ni

parents, ni amis, j'ai pensé qu'elle allait encore faire mal, ou

qu'elle ne voulait pas être témoin de ma mort qu'elle savait être

prochaine. Ça m'a fait un tel effet que je me suis précipité sur

elle, je l'ai frappée à coups de poings, elle est tombée, puis j'ai

pris, sur le lavabo, un rasoir qui se trouvait là, j'ai saisi ma

femme par le col, et j'ai coupé. L'individu qui était chez le

concierge est arrivé tout de suite; j'ai envoyé le petit me

chercher du tabac, et lorsque les gendarmes sont venus, je fumais

ma pipe, et après avoir répondu aux questions du commissaire, je me

suis étendu sur un matelas, et je me suis endormi. J'ai dit au

commissaire que je ne regrettais pas ce que j'avais fait, que je le

ferais encore, si c'était à recommencer, que j'aurais dû le faire

six mois plus tôt. C'étaient les douleurs que je ressentais au

coeur, à la tête, aux reins et au ventre qui me faisaient croire

qu'elle avait cherché à m'empoisonner. Il y avait deux rasoirs sur

la table: j'ai montré celui dont je m'étais servi. On a trouvé un

revolver chargé; j'ai dit que c'était pour la tuer si je l'avais

surprise en flagrant délit, ayant la conviction qu'elle me trompait

toujours; il y avait longtemps qu'on le disait. Quand nous sommes

venus nous établir à Boulogne, le charcutier avait dit aux voisins,

ce n'est pas D... qu'il doit s'appeler, c'est _cocu_. À ce moment

là, je n'ai pas fait attention, je pensais que c'était peut-être de

la jalousie, parce qu'il avait idée que nous lui ferions du tort.

Le lendemain, chez le commissaire, comme j'ai vu que je n'étais pas

empoisonné, et que j'allais beaucoup mieux, j'ai dit que je

regrettais de l'avoir tuée.

«Je ne suis pas d'un mauvais caractère; je n'ai jamais eu de

raisons avec personne; je n'ai jamais fait une heure de poste: avec

ma femme, quand nous avions quelque chose ensemble, c'était moi qui

revenais le premier; au bout d'une heure, je n'y pensais plus.»

Pendant ce récit D... ne s'est pas animé un instant; il l'a débité

avec l'accent de la sincérité, sans aucune passion, ne paraissant

préoccupé que du désir d'être exact, et de prouver que ses

convictions étaient fondées sur des faits positifs, s'attachant aux

plus petits détails, avec cette précision de mémoire que l'on

rencontre chez les aliénés dont l'esprit est dominé par un nombre

restreint de conceptions délirantes, cherchant à expliquer ce qu'il

avait fait, mais non à s'en disculper, finissant seulement par dire

qu'il regrettait d'avoir cédé à un mouvement de fureur, mais ne

témoignant pas du moindre doute ni de la moindre hésitation sur la

vérité absolue de tout ce qu'il avait dit.

Nous lui demandons alors comment il se porte depuis qu'il est en

prison. «Ça ne va pas bien, nous dit-il; je ne sais pas ce qu'il y

a dans ce que je mange et ce que je bois, mais ça me donne des

constipations; je voudrais prendre des lavements, mais je ne peux

pas les avoir comme je les désirerais.»

Les gardiens nous disent que D... est très méfiant et très-inquiet,

qu'il croit qu'on veut l'empoisonner, qu'il voudrait toujours

s'administrer des remèdes, prétendant qu'il ne peut pas aller à la

garde-robe, qu'il refuse les aliments qu'on lui apporte, qu'il ne

veut manger que des pommes, et qu'il se plaint sans cesse de tout.

Quelques jours plus tard, nous le revoyons; il a la même attitude

triste et sombre; il parle du même ton paisible; il nous dit cette

fois qu'il y a certainement quelque chose de _pas bon_ dans le

tabac qu'il fume, que ce tabac lui donne des maux de tête; nous lui

faisons remarquer qu'on lui apporte les paquets tels que la régie

les livre, fermés et scellés; «il n'y a pas à discuter, reprend-il,

c'est comme on voudra, mais je n'en ai pas moins mal à la tête

quand j'ai fumé, et ce n'est pas naturel; c'est comme mes

entrailles, on peut me dire ce qu'on voudra, mais, moi, je sens

bien ce que je sens; je sens bien que mes boyaux sont collés; j'ai

beau prendre des lavements, je ne peux rien faire; expliquez ça.»

À notre troisième visite, nous apprenons que depuis trois jour D...

paraissait plus tourmenté, plus irascible, qu'il ne dormait pas,

qu'il marchait dans sa cellule pendant toute la nuit, et que le

matin même, il avait grièvement blessé un de ses codétenus, en le

frappant violemment sur la tête avec une bouteille, et alors que

cet homme dormait, et sans qu'il y ait eu de discussion, ni de

provocation.

Nous le trouvons dans le préau, marchant la tête baissée, et comme

plongé dans des réflexions pénibles; quand nous lui demandons

pourquoi il a frappé son camarade, il nous répond: «Il me

taquinait, il me reprochait de l'empêcher de dormir la nuit, en

marchant dans la cellule.» Puis, il ajoute: «Il était d'accord avec

les gardiens pour me tuer, il me l'avait dit, _sans me le dire

précisément_.»

D... ne s'excite pas en nous parlant; il dit bien quelques mots de

pitié sur l'homme qu'il a blessé, mais il est manifeste qu'il croit

avoir accompli un acte de juste vengeance.

À notre visite suivante, D... avait la camisole de force, et nous

sommes informés qu'il avait caché dans son lit le couvercle du

siège des commodités, morceau de bois très-lourd, avec lequel il

avait certainement le projet d'exercer quelque nouvelle vengeance;

il avait d'ailleurs menacé de tuer le premier gardien qui lui

adresserait la parole.

Quand nous l'abordons, il nous fait un accueil qui dénote une vive

irritation; il récrimine amèrement contre les mauvais traitements

dont il est l'objet: «Pourquoi ne me juge-t-on pas? Eh bien! oui,

je l'ai tuée; si je suis coupable, qu'on me condamne, mais pourquoi

vouloir m'ouvrir le ventre? Je sais bien que c'est pour ce soir;

j'ai entendu aujourd'hui le directeur qui le disait; les gardiens

chuchotaient entre eux, quand ils passaient devant ma cellule; je

sais bien ce qu'ils disent; d'ailleurs, dimanche j'ai bien vu leurs

épées qui étaient derrière la porte; qu'on en finisse donc!» Ce

jour-là, les craintes d'empoisonnement ne semblent plus le

préoccuper; il ne nous dit plus que le tabac lui fait mal à la

tête, que les aliments lui collent les intestins; il ne pense plus

qu'au supplice qu'il doit subir le soir, et nous le quittons sans

avoir réussi à le rassurer.

Ce long exposé était nécessaire pour bien faire connaître D...;

nous allons maintenant l'analyser pour en déduire ensuite nos

conclusions.

D... a toujours été d'un caractère triste et peu expansif; dès sa

jeunesse, il songeait à gagner de l'argent et à en amasser; il

travaillait beaucoup et dépensait le moins possible; un témoin a

dit qu'il était le bourreau de son corps. Malgré son ardeur au

travail, et sa stricte économie, il n'a pas fait fortune, il vivait

avec peine, et presque jamais il n'a recueilli de résultats de ses

efforts. Une seule fois il a réalisé quelques bénéfices; c'est

pendant qu'il exploitait, sans sa femme, un petit commerce de

pâtisserie, dans lequel il n'était aidé que par une servante. Ce

fait, qui était assurément de pur hasard, l'a confirmé dans

l'opinion qu'il semble avoir eue dès le commencement de son

mariage, que sa femme n'était pas aussi économe qu'elle aurait dû

l'être. Il n'avait pas attendu jusque là pour lui marquer son

mécontentement par ses reproches et ses violences; mais après, il

se montra encore plus irrité et plus injuste. Déjà cependant, à

l'époque où elle était grosse pour la seconde fois, il lui avait

laissé entendre qu'il n'était peut-être pas le père de l'enfant

qu'elle portait; il témoignait ainsi de ses sentiments de jalousie

insensée, et de son ennui du surcroît de dépenses qu'entraînerait

un second enfant; c'est ici que nous trouvons la première

manifestation de conceptions délirantes, engendrées par des

préoccupations d'avarice, poussées jusqu'à l'obsession.

Pendant quelques années, D... se maintient sans se montrer ni plus

déraisonnable, ni plus violent, mais ayant toujours au fond de son

coeur et dans son esprit les mêmes ressentiments et les mêmes

convictions erronées. Le ménage vient s'établir à Boulogne, les

choses vont d'abord assez bien, mais bientôt, au contraire, la

situation s'aggrave; D... se montre plus sombre, plus méfiant, il

se met à boire de l'absinthe, et il en arrive à un état presque

constant de surexcitation et de colère; il perd le sommeil, n'a

presque plus d'empire sur lui-même, et n'est plus maître de

contenir l'expression des inquiétudes et des frayeurs qui

l'obsèdent; il accable sa femme des reproches les plus outrageants;

il l'accuse de le tromper, il le proclame, il va se plaindre à

l'autorité, il colporte les prétendues preuves de son déshonneur,

et enfin, apparaissent les idées d'empoisonnement. Un jour, on lui

sert un morceau de porc, qui n'était peut-être pas très-frais; il y

trouve un goût particulier; il ne le mange pas; sa femme jette l'os

aux ordures dans la rue; la pensée lui vient que si elle n'a pas

gardé cet os pour le vendre avec les autres, c'est qu'elle a voulu

se défaire d'une pièce à conviction.

Sa femme, inquiète des maux de tête de son mari, de ses insomnies,

de ses malaises, appelle un médecin; celui-ci prescrit des pilules

et une potion; D... se trouve plus souffrant après avoir pris les

pilules et la potion, il en conclut que le médecin est de

complicité avec sa femme pour l'empoisonner.

Ne voyant autour de lui que des ennemis, ne trouvant d'assistance

auprès de personne, D... pense à s'adresser à sa mère, et, sans en

rien dire, il se rend auprès d'elle, et lui raconte ses malheurs.

La mère accueille, probablement avec incrédulité, ses confidences;

il revient à Compiègne, il y rencontre sa nièce qui y demeure; elle

lui offre à déjeuner; quoi de plus naturel? Il n'accepte qu'un

verre de bière; on sonne pour le départ du train; il n'a que juste

le temps de monter en wagon; sa nièce le presse d'achever son

verre, lui dit qu'elle paiera, et il la quitte. À peine en chemin

de fer, il ressent des malaises: il se croit empoisonné; c'est la

bière qu'il a bue; en effet, il se rappelle qu'il y avait _comme

des graines qui sautaient dans la bière_; c'est sa femme qui a

écrit à sa nièce de lui donner quelque chose qui lui fasse du mal;

de retour à Paris, il avale plusieurs tasses de lait; arrivé chez

lui, il s'informe, cherche à découvrir des preuves de la vérité

qu'il soupçonne; il est très-agité; il passe la nuit à se soigner;

il entend et il voit devant sa maison des individus armés qui le

guettent pour le tuer; il veut les faire arrêter; le matin il se

sauve de chez lui, va se réfugier dans un hôtel, où il continue à

prendre des lavements et à s'appliquer des cataplasmes; enfin,

après une démarche chez le commissaire, il revient chez lui et se

couche; sa femme se présente, lui dit qu'elle part pour Vincennes,

et saisi d'un accès de fureur, convaincu qu'elle va à un

rendez-vous, ou qu'elle ne veut pas assister à sa mort, il se

précipite sur elle et l'égorge.

Le meurtre accompli, la crise est momentanément épuisée, il reste

calme et insouciant, se met à fumer, et se laisse arrêter, sans

chercher à se disculper, donnant lui-même tous les détails,

indiquant le rasoir dont il s'est servi, n'exprimant aucun regret,

disant au contraire que si c'était à recommencer il le referait, et

montrant ainsi sa conviction qu'il avait usé du droit de légitime

défense. Ce n'est que le lendemain que, reposé par un sommeil

paisible, n'éprouvant plus de malaise, ni de douleur, voyant par

conséquent qu'il n'est pas empoisonné, il exprime le regret d'avoir

tué sa femme.

À Mazas, nous le trouvons préoccupé des mêmes conceptions

délirantes, des mêmes illusions des sens; il se croit encore

empoisonné; _les boissons lui collent les intestins, le tabac lui

donne des maux de tête; ce n'est pas naturel_; il est sombre,

inquiet, exigeant, il se plaint, il récrimine, mais il se contient;

survient une nouvelle crise; il perd le sommeil, il passe les nuits

à marcher dans sa cellule, il se montre plus tourmenté, plus

soupçonneux, plus irritable, et un matin, sans querelle préalable,

sans discussion, il assomme un de ses camarades et le blesse

grièvement; puis, il reste comme affaissé, inerte, et se contente

de dire que cet homme le taquinait et était d'accord avec les

gardions pour l'assassiner. Cette fois, la crise dure après l'acte

de violence, ou du moins, la détente n'est que de quelques

instants, et D..., obsédé des mêmes frayeurs, des mêmes

hallucinations, prépare une nouvelle vengeance contre ses

persécuteurs, contre les gardiens qu'il a entendus chuchoter, dont

il a vu les épées, contre ses codétenus qui sont les complices des

gardiens, et contre le directeur dont il a reconnu la voix, et qui

a dit que c'était le soir qu'on devait en finir.

Pour éviter un nouvel accident, on doit priver D... de l'usage de

ses mains et le revêtir de la camisole. Il ne paraît plus avoir de

craintes d'empoisonnement, ne songe plus qu'aux épées avec

lesquelles les gardiens vont lui ouvrir le ventre, de même que dans

la nuit qui a précédé le meurtre il croyait être menacé d'être tué

par des individus armés de revolvers.

L'état mental dans lequel est D... depuis trois semaines, est

analogue à celui dans lequel il était à l'époque où il a tué sa

femme; les manifestations délirantes, les illusions des sens, les

hallucinations que nous constatons aujourd'hui chez D..., sont la

confirmation la plus évidente du délire, sous l'empire duquel il a

agi le 23 novembre dernier.

De tout ce qui précède, nous tirons les conclusions suivantes:

1° D... est atteint de lypémanie avec prédominance de délire de

persécution, craintes d'empoisonnement, frayeur de mort violente,

illusions et hallucinations.

2° D... a donné, il y a déjà bien des années, des signes de

dérangement de l'esprit, mais c'est seulement dans le courant de

1876 que les conceptions délirantes se sont montrées clairement

dans son langage et dans ses actes.

3° Dès les premiers mois de 1877, D... n'a presque plus cessé

d'avoir la raison troublée, et sous l'influence des excès

d'absinthe auxquels il se livrait, les crises d'agitation sont

devenues de plus en plus fréquentes et de plus en plus violentes;

des hallucinations de la vue se sont produites, et une véritable

folie alcoolique est venue se greffer sur la lypémanie qui existait

déjà depuis longtemps.

4° Le 23 novembre dernier, D... était sous l'empire d'une

surexcitation maniaque et de conceptions délirantes, d'illusions

des sens et d'hallucinations, qui le privaient de la conscience,

et, par conséquent, de la responsabilité de ses actes.

5° D... est un aliéné des plus dangereux, qu'il est urgent de

placer dans un asile spécial, où il devra être l'objet de la

surveillance la plus rigoureuse.

En foi de quoi, nous avons rédigé le présent rapport pour valoir ce

que de droit.

Paris, le 16 janvier 1878.

Des homicides commis par les aliénés · 第 38 / 42 题