D. Avez-vous cru que l'eau-de-vie était empoisonnée?

R. Sur le premier moment, je n'y ai pas pensé, mais après, j'ai eu

des doutes, parce qu'il m'avait demandé ce que j'avais, d'un drôle

d'air. Je me suis rappelé qu'il m'avait déjà, dit: «as-tu goûté

l'eau-de-vie?» C'est depuis ce moment-là. que j'ai un peu perdu la

boule--je me suis aperçu que je n'étais plus comme avant--je

n'avais plus de mémoire.

D. Est-ce que vous avez remarqué chez d'autres personnes des

dispositions malveillantes pour vous?

R. Il y avait l'emballeur, M. A..., qui me regardait souvent en

ricanant; un jour il me dit: «vous avez beaucoup d'argent, vous?»

qui vous a dit cela? «Je le sais, M. L...».

Eh bien, je lui réponds, cela ne vous regarde pas. Tout cela, ce

n'était pas naturel. Il y a longtemps qu'on manigance ça.

Tel est le résumé de nos longues conversations avec L... Les

indications les plus importantes que nous y ayons trouvées au point

de vue de nos recherches sont confirmées par des indications

semblables que nous relevons dans l'examen attentif, et fait au

point de vue médical, des documents du dossier.

Voici, en effet, ce qui ressort pour nous de cet examen: c'est que

L... nourrissait depuis longtemps une haine profonde contre M...

Mais les motifs de cette haine sont insensés, ils sont éclos de

toutes pièces, pour ainsi dire, dans une tête faible, chez un homme

d'une intelligence au-dessous de la moyenne, et qui, dans une

petite ville, où l'on est volontiers indulgent pour un individu

aisé, passe pour un faible d'esprit, dont la conversation est

nulle, les idées souvent décousues.

Calme, sans excitation d'aucune sorte, L... reste inoffensif; mais

qu'à certains moments l'idée lui soit venue de se venger de M...

qu'il accuse de le tromper, cela ne saurait faire doute pour nous.

Cependant de la conception à l'exécution il y avait loin, et nous

ne pensons pas que cette résolution ait été le motif réel du départ

de L... pour Paris. Une fois en présence de M..., il s'est passé

dans son esprit ce qui se passe dans l'esprit de tous les délirants

persécutés: L..., après une longue période de calme apparent, de

vague, d'incertitude, a été poussé au meurtre par un mot, un

regard, un geste, qui, en le confirmant dans les soupçons dont il

était poursuivi depuis longtemps, ont tout à coup fait éclater la

détermination homicide.

Cet acte était donc préparé, et il a été accompli sous l'influence

d'une surexcitation cérébrale momentanément plus intense; il peut

être directement rattaché à une disposition morbide antérieure, qui

est restée, peut-être à l'état latent, ne donnant lieu qu'à des

manifestations dans le langage, dans le tenue, dont la cause était

inconnue; et cependant ces manifestations étaient assez

caractéristiques pour que, dans le pays qu'habitait L... elles

aient été remarquées et lui aient valu la réputation d'un homme

dont la tête était faible, d'un homme sujet à des emportements et

dont les idées étaient souvent décousues.

Voici les pièces que nous croyons devoir reproduire; elles nous ont

semblé n'avoir pas moins d'intérêt que les réponses même de L...

«Nous, brigadier de gendarmerie, nous sommes rendu au domicile du

sieur L..., où nous avons trouvé sa femme, qui nous a fait la

déclaration suivante:

«Le 5 octobre dernier, mon mari est parti pour Paris, pour tâcher

de régler des comptes avec un nommé M..., son associé, lesquels

nous ne pouvions depuis longtemps régler à cause du mauvais vouloir

continuel dudit M..., quand, le 7 ou le 8, j'appris par les

journaux le crime qu'avait commis mon mari. Je vous déclare que

j'ignore complètement ce qui s'est passé et qu'au moment du départ

de mon mari il n'avait contre M... aucune idée de lui faire du mal;

mais il a la tête si faible que depuis longtemps je crains de sa

part un suicide; _il me parle souvent de se tuer_.»

«Quant aux autres renseignements que nous avons pu obtenir auprès

des personnes notables du pays qui connaissent le sieur L... depuis

son arrivée dans la commune, on s'accorde à dire qu'il vivait d'une

manière très-sobre, ne fréquentant intimement personne et n'entrant

jamais dans les lieux publics, ne s'occupant que de la pêche.

«Il résulte de notre enquête, qui a été très-minutieuse, que nous

n'avons pu trouver une seule personne ayant entendu L... tenir

contre son associé des propos menaçants. Une seule personne n'a pas

pu non plus dire si L... portait ou avait porté sur lui un couteau

poignard.

«Nous connaissons L..., et depuis que nous l'avons connu, nous

l'avons toujours considéré pour une tête très-faible et sujette aux

égarements.

Le 1er novembre 1871, le maire d'E..., dans une lettre, dont nous

reproduisons textuellement la plus grande partie, signale l'état

d'exultation de L... au moment de son départ; il n'a pu toutefois

obtenir l'assurance, qu'avant son départ, L... ait tenu des propos

menaçants contre M...; il écrit:

«Soit par habitude, soit qu'il ait conservé ici la défiance

soupçonneuse de la profession qu'il a exercée en Californie, soit

par manie, L... avait continué à porter en tout temps sur lui un

couteau poignard. Je n'ai encore pu savoir s'il était porteur de

cette arme en partant le 5 octobre. D'un autre côté, je n'ai que de

bons renseignements à vous fournir sur la tenue de L... dans la

commune, et sur ses relations avec les habitants..., sa probité,

ses moeurs, ont toujours été irréprochables, les garanties offertes

par sa famille, composée de sa femme et d'une jeune fille de 12

ans, n'ont jusqu'à présent rien laissé à désirer. L... n'était ici

intimement lié avec personne, peut-être à cause du peu de fonds de

son caractère; assez communicatif pourtant, il confiait facilement

ses affaires, et il a conservé de nombreuses sympathies dans le

village. Il a décelé en plusieurs circonstances un tempérament

irascible, attribué à son séjour en Californie, et surtout à une

faiblesse intellectuelle qu'on a pu constater en maintes

circonstances. L... ne fréquentait jamais les établissements

publics, et il n'a non plus montré en aucune occasion une violence

de caractère qui ait pu inspirer des craintes à qui que ce fût.

«L... est connu dans le pays, comme ayant une intelligence étroite

et peu entendue. Ses voisins ont pu remarquer fréquemment chez lui

des moments d'égarement dans lesquels il perdait le fil de ses

idées.»

L... était donc pour les gens au milieu desquels il vivait, qui ne

savaient à quoi rapporter les bizarreries de son caractère, les

emportements subits auxquels il se livrait, et qui ne les pouvaient

juger qu'avec leur simple bon sens, L..., disons-nous, était un

faible d'esprit: mais pour nous, il était, de plus, tourmenté par

des idées de persécution.

Ces conceptions délirantes se sont développées peu à peu, elles se

sont imposées et ont fini par dominer L... complètement. Qu'on ne

s'étonne pas de n'y retrouver ni la cohésion, ni la systématisation

rigoureuse de la plupart des aliénés persécutés; la condition

intellectuelle de L... est trop restreinte pour qu'il lui soit

possible de s'élever à une combinaison compliquée; il n'a pas

longtemps guetté sa victime, et s'il est impossible d'écarter toute

préméditation, il est au moins permis de faire ressortir toute

l'insanité des motifs d'un meurtre, accompli en plein jour, devant

des témoins, lesquels, tout émus encore de ce qui s'est passé sous

leurs yeux, ne peuvent s'empêcher de remarquer et de trouver

étrange le calme du meurtrier.

Cette attitude, d'ailleurs, sans forfanterie, sans cynisme, ne

s'est pas démentie un seul jour dans la prison, et les surveillants

de Mazas qui n'ont pu nous donner aucun renseignement au sujet des

conceptions délirantes de L..., n'hésitent pas pourtant à le

considérer «comme un homme qui n'a pas sa tête à lui».

Il vit insouciant, souvent gai, accomplissant avec une satisfaction

puérile une besogne d'une extrême simplicité et qui n'exige que de

l'agilité dans les doigts; il n'est pas malheureux, «il a du gaz

toute la nuit, suffisamment à manger; il travaille pour se

distraire, il ne demande rien de plus;» quant à sa liberté, il n'en

est pas trop privé, nous dit-il: «en Californie, il fallait

toujours être sur le qui-vive, on n'était pas si tranquille

qu'ici.»

Aux nombreuses visites que nous lui avons faites, que notre

observation ait été directe, ou qu'elle ait porté sur lui, sans

qu'il s'en doutât, nous l'avons toujours trouvé le même,

inconscient et de la valeur morale de l'acte qu'il a commis, et de

sa situation présente.

De tout ce qui précède, nous concluons que:

1° L... (Antoine), âgé de 53 ans, est un homme d'une intelligence

originellement faible; d'un caractère méfiant et soupçonneux.

2° Les prédispositions délirantes ont pu rester latentes au milieu

d'une vie aventureuse, mais toujours occupée, pendant laquelle le

souci des affaires, l'activité qu'exigeait une clientèle nombreuse,

apportaient une diversion puissante aux préoccupations maladives.

Sous l'influence du passage d'une vie de travail à une vie de

loisir, L... s'est trouvé tout entier livré à ses réflexions; les

retournant sans cesse dans son esprit, il est arrivé peu à peu à un

état de véritable obsession.

Ses méfiances, ses soupçons, d'abord mal déterminés, se sont

traduits ensuite par des bizarreries, des tristesses, des

emportements, puis encore, par la croyance absolue à des complots

contre sa fortune, contre sa sécurité personnelle.

Ces conceptions délirantes ont présenté tous les caractères

scientifiquement reconnus du délire de persécution; elles ont

abouti enfin à une exaltation violente, elles ont amené L... à un

état de trouble mental tel, que toute résistance aux impulsions

morbides est devenue impossible.

3° Au moment où il a commis le meurtre dont il est inculpé, L...

avait perdu toute conscience de la valeur de ses actes, toute

liberté morale, et, conséquemment, on n'en saurait faire peser sur

lui la responsabilité.

4° L... est un aliéné des plus dangereux.

Nous pensons que, dans l'intérêt de l'ordre public et de la

sécurité des personnes, il est nécessaire de le placer et de le

maintenir dans un établissement spécialement consacré aux aliénés.

En foi de quoi nous avons rédigé le présent rapport pour valoir ce

que de droit.

Paris, le 25 décembre 1871.

Signé: A. MOTET, É. BLANCHE.

Il m'a semblé utile de reproduire en entier ce rapport, afin que l'on

pût bien suivre toutes les phases par lesquelles L... a passé avant la

crise qui a abouti au meurtre.

D'une intelligence faible, d'un tempérament nerveux, L... avait conservé

de son séjour en Californie et des aventures émouvantes dans lesquelles

il avait été, soit acteur, soit témoin, une tendance très-prononcée au

soupçon, à la défiance, en même temps qu'une grande disposition à la

violence et aux idées de vengeance.

Pendant qu'il fut absorbé par les affaires, L... ne manifesta ces

penchants que par de l'irritabilité et un état habituel de surveillance

sournoise à l'égard de son associé. Après avoir quitté la maison de

commerce, livré à une oisiveté complète, L... n'ayant plus le

contre-poids des soucis du commerce, fut progressivement dominé et enfin

envahi par ses pensées de méfiance; il en arriva à la conviction que

M... l'avait trompé et l'avait lésé dans ses intérêts. Il en conçut

d'abord du chagrin, puis un ressentiment de plus en plus vif, et les

conceptions délirantes, qui n'avaient été jadis que fugitives et

légères, s'emparèrent complètement de son esprit; il lutta encore

cependant, et s'en remit à sa femme du soin de faire valoir ses

réclamations. N'obtenant pas la satisfaction à laquelle il croyait avoir

des droits, il se décide à venir lui-même l'exiger. Arrivé à Paris, il

hésite encore; il ne se rend pas tout de suite chez M...; il fait des

visites; il rencontre des gens de connaissance avec lesquels il cause;

il s'informe indirectement, et il interprète dans le sens de sa

préoccupation les paroles et les faits les plus simples et les plus

naturels.

Enfin, la crise éclate, et, sous l'influence immédiate d'illusions des

sens et de conceptions délirantes, L... entre chez M..., et

presqu'aussitôt le frappe, sans qu'il n'y ait eu entre eux que l'échange

de quelques mois de politesse banale.

Le meurtre accompli, L... redevient calme. À Mazas, où nous l'avons

visité souvent, L... est insouciant, presque gai; il ne se trouve pas

malheureux; il ne semble avoir aucune conscience ni de la gravité de

l'acte qu'il a commis, ni de sa situation.

Il a toutefois des accès d'excitation, et une fois, devant nous, il a eu

une véritable crise d'agitation furieuse au souvenir des mauvais

traitements dont il prétend avoir été l'objet, et nous avons dû

recommander des mesures exceptionnelles de surveillance.

L... a été déclaré par le jury irresponsable, et placé dans une Maison

d'aliénés.

Des homicides commis par les aliénés · 第 37 / 42 题