Dans un dizain des _Promenades et Intérieurs_, Coppée se demande où les
oiseaux «se cachent pour mourir»! Ne vous êtes-vous jamais fait la même
question à l’occasion de ces jolis oiseaux de passage,--ces éphémères
comédiennes qui ont eu un succès d’une soirée ou d’une saison et qui,
après avoir traversé le ciel parisien avec l’éclat d’une étoile filante,
disparaissent sans laisser de traces?--Combien sommes-nous aujourd’hui
qui ayons gardé le souvenir de la petite Norine? A peine trois ou
quatre. Et cependant Norine, peu d’années avant 1870, faisait la pluie
et le beau temps dans un théâtre de genre du boulevard. Elle était la
comédienne à la mode, les petits journaux ne tarissaient pas sur son
compte et dans les salons du second Empire il n’y avait pas de fête
réussie sans elle. Je la vois encore jouant le Zanetto du _Passant_
devant la fine fleur des belles dames de ce temps-là, ou apparaissant à
un souper de centième, drapée dans une robe couleur de blé mûr qui
moulait son mignon corps et s’harmonisait avec le ton de châtaigne de
ses cheveux bouclés. Elle avait alors vingt ans et, sans être
régulièrement jolie, elle était charmante avec ses yeux couleur
noisette, sa peau blanche, ses lèvres très rouges et son nez
spirituellement retroussé. Elle possédait l’art de lancer d’une voix
mordante des mots drôles et des plaisanteries terriblement salées, et
elle chantait très gaillardement la chansonnette.
* * * * *
Norine m’intéressait doublement: d’abord à cause de ses beaux yeux, puis
parce que nous étions compatriotes. Elle avait une origine assez
obscure. Fille d’un fripier de ma petite ville, elle avait été enlevée à
dix-huit ans par un vieux journaliste qui l’avait emmenée à Paris et
l’avait fait débuter au théâtre. La première fois que je la revis, j’eus
la maladresse de lui rappeler que nous étions du même pays. J’arrivais
de ma province et j’en rapportais une fleur de gaucherie qui--pour me
servir de l’argot en usage aujourd’hui--m’exposait à commettre les
_gaffes_ les plus odieuses. Lorsqu’on m’eut présenté à Norine et que je
l’eus saluée, je lui décochai mon plus aimable sourire et lui dis de mon
air le plus triomphant: «Nous sommes compatriotes, Mademoiselle, et j’ai
eu le plaisir de vous connaître tout enfant.»--Elle me toisa d’un air
effrontément étonné, puis me tourna le dos sans répondre. Ce ne fut
qu’après réflexion que je compris ma sottise. Aussi, quand, plus tard,
j’eus l’occasion de me retrouver auprès d’elle, je fis celui qui
ignorait absolument son origine et son nom de famille. De son côté, elle
n’eut pas l’air de reconnaître en moi le fâcheux qui lui avait, un soir,
rappelé des souvenirs désagréables, et nous devînmes les meilleurs amis
du monde. Je la voyais souvent au théâtre et dans des réunions
d’artistes, et, bien qu’une amicale familiarité se fût établie entre
nous, jamais plus nous ne fîmes allusion au passé; jamais je ne surpris
dans ses yeux un de ces involontaires regards qui trahissent une
mystérieuse complicité, entre deux personnes possédant un commun secret
qu’elles ne veulent pas laisser deviner.
* * * * *
Après la guerre, elle fit partie de ces troupes nomades qui exploitent,
en province et à l’étranger, les pièces en vogue; elle joua dans les
villes d’eaux, passa plusieurs années en Égypte et ne reparut plus sur
la scène à Paris. Peu à peu le silence se fit sur la petite Norine. Ceux
de ses contemporains qu’elle avait charmés l’oublièrent, et la nouvelle
génération ignora jusqu’au nom de la comédienne. D’autres jolies filles,
jeunes, pimpantes et plus modernes, recueillaient maintenant les
applaudissements et les sourires sur ce même théâtre où Norine avait
débuté. Parfois, à la fin d’un souper, des gens à barbes grisonnantes,
évoquant leurs souvenirs de jeunesse, s’écriaient tout à coup: «Et la
petite Norine, savez-vous ce qu’elle est devenue?» La plupart du temps
on secouait la tête et on passait à un sujet plus intéressant. Un jour,
comme la question était renouvelée devant des comédiens, l’un d’eux
répondit: «Norine? Elle a quitté le théâtre, elle est poitrinaire et
elle se soigne je ne sais où, dans le Midi.» Une année ou deux
s’écoulèrent, puis, un matin d’hiver, ayant eu l’idée de rappeler le nom
de ma compatriote dans un article de journal, je reçus par la poste une
boîte pleine de mimosas et de violettes, avec ces simples mots sur une
carte: «Remerciements et amitiés de la petite Norine.»
* * * * *
Un mois après, j’eus devant moi trois semaines de loisirs, et, comme
cette année-là l’hiver était détestable, je résolus d’en profiter pour
aller humer le soleil le long de la Corniche. Lorsque j’arrivai à
Menton, je songeai tout à coup que le petit mot de Norine était daté de
cette ville et je résolus de me mettre en quête de son domicile. La
chose fut moins aisée que je ne pensais; la comédienne était peu connue;
pourtant, à force de persistance, je finis par découvrir l’hôtel où elle
se cachait et je lui écrivis pour lui demander la permission de l’aller
voir. Elle me reçut le lendemain et, bien qu’elle eût mis quelque
coquetterie à l’arrangement de sa toilette et de son visage, je ne pus
réprimer assez vite une expression de surprise en constatant les ravages
de la maladie. Quelle différence entre la moribonde qui gisait là,
perdue dans son grand lit, et la pimpante actrice d’autrefois! Hâve sous
son maquillage, maigre à faire peur, les yeux renfoncés, la poitrine
secouée à chaque instant par une toux rauque et creuse, la comédienne
semblait avoir honte d’elle-même.
--Vous me trouvez changée, hein? murmura-t-elle en me tendant sa main
émaciée; je suis devenue une belle horreur et je n’ose plus me regarder
dans une glace... N’importe, c’est gentil à vous d’être venu voir ce qui
reste de la petite Norine!... D’ailleurs, vous, je vous ai toujours
aimé, parce que vous avez été toujours bon pour moi, malgré le mauvais
accueil que je vous ai fait tout d’abord, quand nous nous sommes revus à
Paris...
Je la regardai, un peu étonné; c’était la première fois que je lui
entendais faire allusion à ma fameuse _gaffe_ de jadis.
--Vous croyiez, reprit-elle avec un sourire maladif, vous croyiez que
j’avais oublié notre première rencontre?... Eh bien! non, et je vous ai
toujours su gré ensuite de votre discrétion. Voyez-vous, au théâtre,
j’avais raconté des tas d’histoires sur ma famille et j’avais peur
d’être blaguée par les camarades, si elles venaient à savoir que je
sortais de la boutique d’un fripier... Mais, malgré ça, au fond,
j’aimais mon pays et ça me faisait plaisir de me trouver de temps en
temps avec quelqu’un de là-bas... Vous aviez dans les yeux et dans
l’accent quelque chose de _chez nous_, et quand vous étiez près de moi,
il me semblait que je revoyais nos vignes et que je sentais l’odeur de
nos bois... Ah! les bois de chez nous! je donnerais je ne sais quoi pour
être encore au temps où j’y allais cueillir des muguets!... Quand vous
irez à V..., souvenez-vous de faire une promenade en forêt à mon
intention... Et maintenant, adieu, je n’en puis plus... Merci de votre
visite, mais ne revenez pas... Je ne ne veux pas qu’on me voie mourir en
détail... C’est trop laid... Adieu!
Je la quittai après l’avoir embrassée et je n’eus pas de peine à lui
obéir, car elle mourut de consomption le lendemain.
Ainsi finit la petite Norine, solitairement, dans un obscur oubli, après
avoir, pendant deux ans, émerveillé et ensorcelé tout le Paris
boulevardier.
Avant de quitter Menton, j’allai porter des fleurs sur sa tombe, et tout
en longeant l’allée de hauts cyprès d’où l’on voit la Méditerranée
bleuir, je songeais combien cette réputation après laquelle nous courons
tous est peu de chose en somme, dans cette vie fuyante où hier est déjà
un rêve, où nous sommes incertains de demain et où nous sommes sûrs
d’être oubliés après-demain.